Les contemporains, première série Études et portraits littéraires
Chapter 8
Avez-vous remarqué qu'il n'y a presque point d'oeuvre purement patriotique qui soit décidément un chef-d'oeuvre? Il faut, pour que je sois touché, que l'amour de la patrie se combine avec d'autres sentiments et que la patrie elle-même devienne quelque chose de vivant et de concret. Quand j'entends déclamer sur l'amour de la patrie, je reste froid, je renfonce mon amour en moi-même avec jalousie pour le dérober aux banalités de la rhétorique qui en feraient je ne sais quoi de faux, de vide et de convenu. Mais quand, dans un salon familier, je sens et reconnais la France à l'agrément de la conversation, à l'indulgence des moeurs, à je ne sais quelle générosité légère, à la grâce des visages féminins; quand je traverse, au soleil couchant, l'harmonieux et noble paysage des Champs-Élysées; quand je lis quelque livre subtil d'un de mes compatriotes, où je savoure les plus récents raffinements de notre sensibilité ou de notre pensée; quand je retourne en province, au foyer de famille, et qu'après les élégances et l'ironie de Paris je sens tout autour de moi les vertus héritées, la patience et la bonté de cette race dont je suis; quand j'embrasse, de quelque courbe de la rive, la Loire étalée et bleue comme un lac, avec ses prairies, ses peupliers, ses îlots blonds, ses touffes d'osiers bleuâtres, son ciel léger, la douceur épandue dans l'air et, non loin, dans ce pays aimé de nos anciens rois, quelque château ciselé comme un bijou qui me rappelle la vieille France, ce qu'elle a fait et ce qu'elle a été dans le monde: alors je me sens pris d'une infinie tendresse pour cette terre maternelle où j'ai partout des racines si délicates et si fortes; je songe que la patrie, c'est tout ce qui m'a fait ce que je suis; ce sont mes parents, mes amis d'à présent et tous mes amis possibles; c'est la campagne où je rêve, le boulevard où je cause; ce sont les artistes que j'aime, les beaux livres que j'ai lus. La patrie, je ne me conçois pas sans elle; la patrie, c'est moi-même au complet. Et je suis alors patriote à la façon de l'Athénien qui n'aimait que sa ville et qui ne voulait pas qu'on y touchât parce que la vie de la cité se confondait pour lui avec la sienne. Eh! oui, il faut sentir ainsi: c'est si naturel! Mais il ne faut pas le dire: c'est trop difficile, et on n'a pas le droit d'être banal en exprimant sa plus chère pensée.
II
M. Édouard Grenier serait donc, en résumé, quelque chose comme un Lamartine sobre, un Musset décent, un Vigny optimiste. Mais lui, direz-vous, où donc est-il dans tout cela? Il est dans de petites pièces dédiées à ses amis, semées sur des albums, qui assurément ne lui ont pas coûté un si grand effort que le _Prométhée_ et qui se trouvent être charmantes. Voyez cette «épigramme» d'anthologie moderne:
Insondable et plein de mystère, L'infini roule triomphant Et dans son sein porte la terre, Comme une mère son enfant.
La terre, à son tour, dans l'espace, En glissant sur l'immense éther, Sans la verser porte avec grâce La coupe verte où dort la mer.
Et la mer porte sur ses ondes Le vaisseau qui se rit des flots. Et la nef sous ses voiles rondes M'emporte avec les matelots.
Et moi, pauvre oiseau de passage Que le sort loin d'Elle a banni, Je porte en mon coeur son image Où je retrouve l'infini.
Mais je préfère encore certaines «élégies» familières un peu dans la manière de Sainte-Beuve, avec plus de bonhomie, de candeur et de cordialité, où le poète nous raconte quelques-unes de ses impressions intimes: le départ du pays natal, la rose cueillie dans le jardin au dernier moment, une promenade dans un petit bois avec une coquette, le sentiment complexe qu'il éprouve auprès d'une femme qu'il a connue enfant, aimée jeune fille, et qu'il retrouve mariée, etc. Voici qui vous donnera une idée de cette poésie délicate et un peu triste. Le poète est dans la rue, remontant «le torrent de la foule»:
On se croise en silence, on s'effleure, on se touche, On se jette en passant presque un regard farouche. On se toise d'un air de mépris transparent; Le moins qu'on se permet est d'être indifférent. Et cet homme qu'ainsi l'on juge à la volée, C'est peut-être un grand coeur, une âme inconsolée. Celui-ci, mieux connu, si le ciel l'eût permis, Eût été le meilleur de vos plus chers amis!
Celui-là, qui vous dit qu'il n'est pas ce génie À qui vous avez dû plus d'une heure bénie? Cet autre, un jour, sera votre frère d'exil; Ce dernier, un sauveur à l'heure du péril. Cette femme voilée et qui marche avec grâce, Qui sait si ce n'est pas votre bonheur qui passe? etc.
M. Grenier nous dit dans sa préface avec une fierté légitime et une modestie exagérée:
«... Tout ce qu'il m'est permis d'entrevoir et de dire, c'est que j'ai cherché la clarté, la pureté et l'élévation; j'ai aspiré au grand art. On sentira, je pense, dans ces pages, le jeune contemporain de Lamartine, de Vigny, de Brizeux et de Barbier, pour ne parler que des morts et de ceux que j'ai connus et aimés. Nous sommes bien loin de tout cela maintenant. Pour ma part, je me fais l'effet d'un attardé, d'un épigone. Pourvu que je n'aie pas l'air d'un revenant!»
Non, M. Grenier n'est point un revenant, mais un représentant distingué d'une génération d'esprits meilleure et plus saine que la nôtre. On ne sait si son oeuvre nous intéresse plus par elle-même ou par les souvenirs qu'elle suscite; mais le charme est réel. Toute la grande poésie romantique se réfléchit dans ses vers, non effacée, mais adoucie, comme dans une eau limpide et un peu dormante; mais, si elle ne dormait pas, elle ne réfléchirait rien du tout.
Et la morale de tout ceci est bien simple: Visez haut, faites de beaux rêves, et, comme dit l'autre, «il en restera toujours quelque chose».
LE NÉO-HELLÉNISME
À PROPOS DES ROMANS DE JULIETTE LAMBER
(Mme ADAM)
«Toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement» (Pascal). Or c'est fatigant de toujours apprendre. L'expérience assagit, mais réjouit peu. De même qu'un homme ayant passé l'âge mûr, plein de souvenirs, de savoir et de mélancolie, remonte le cours des ans, se rappelle son enfance et sa jeunesse et se plaît à les revivre en se disant que c'est ce qu'il a eu de meilleur: ainsi l'humanité, arrivée à l'âge de l'histoire et de la critique, opprimée sous sa propre expérience, lasse de porter sous son crâne toute la science accumulée par les siècles, trouve pourtant dans son antiquité même des ressources contre l'ennui de durer et prend plaisir à se figurer les différents états d'esprit et de conscience qu'elle a jadis traversés. La critique même, qui tant de fois l'attriste, s'applique à machiner pour elle ces résurrections qui l'amusent. Et la critique y est aidée par une sorte de mémoire obscure des temps où nous ne vivions pas encore, et d'aptitude à les imaginer. Comme notre corps, avant de voir le jour, a parcouru successivement tous les degrés de la vie, à commencer par celle des mollusques, et continue de renfermer les éléments de ces organisations incomplètes qu'il a dépassées, ainsi l'âme moderne semble faite de plusieurs âmes, contient, si l'on peut dire, celles des siècles écoulés, et nous ressaisissons en nous, quand nous voulons y faire effort, un Arya, un Celte, un Grec, un Romain, un homme du moyen âge.
Par exemple, Rousseau et ceux de son École se refaisaient primitifs et «sauvages». Les hommes de la Révolution revivaient les premiers temps de la république romaine. De l'exactitude de ces résurrections intérieures, je ne dirai rien maintenant. Les poètes de la Pléiade croyaient chanter en Grèce, aux fêtes de Bacchus, ou à Tibur, sous la vigne d'Horace. Aujourd'hui la critique nous rend ces commerces plus aisés et plus attrayants: toutes les époques, mieux connues et reconstituées avec leur couleur propre et dans leur originalité, nous attirent tour à tour, et nous vivons avec tous nos ancêtres humains.
Surtout nous aimons vivre avec les Grecs et nous nous plaisons à dire qu'ils sont nos vrais pères intellectuels et que nous leur ressemblons. C'est l'âme hellénique que beaucoup d'artistes et d'écrivains de nos jours ont réveillée de préférence en eux et dans leurs ouvrages. La religion des Grecs leur paraît la plus belle; leur vie, la plus naturelle et la plus noble; leur art, le plus parfait. André Chénier commence notre initiation aux mystères de la beauté pure et de la forme accomplie; Cymodocée est presque l'unique grâce des _Martyrs_ de Chateaubriand; Béranger lui-même a eu son rêve grec:
Oui, je fus Grec; Pythagore a raison.
Et Musset:
Grèce, ô mère des arts, . . . . . . . . . . Je suis un citoyen de tes siècles antiques; Mon âme avec l'abeille erre sous tes portiques...
Hugo, plusieurs fois, dans la _Légende des siècles_. applique ses lèvres d'airain, ses lèvres de prophète à la flûte de Sicile. Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor, M. Cherbuliez et bien d'autres ne peuvent se consoler de la mort des beaux dieux de Grèce; Heine découvre l'île où ils sont relégués; M. Théodore de Banville les fait passer par l'atelier de Paul Véronèse. Leur culte va grandissant. Les derniers poètes, MM. Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme, Louis Ménard, France, Silvestre, les aiment d'amour. Des hommes politiques parlent de république athénienne comme s'ils savaient ce qu'ils disent. Quand M. Taine raisonne de l'art grec, on sent, sous ses déductions solidement emboîtées et sous l'éclat dur de son style de poète-logicien, un coeur qui se fond en tendresse, et M. Renan fait, sur l'Acropole, sa troublante prière à Pallas Athènè. À mesure que monte la démocratie, que l'on dit inélégante, les âmes délicates se tournent avec d'autant plus d'adoration vers les pays et vers les siècles de la beauté irréprochable et de la vie harmonieuse. Comme autrefois Ronsard et ses amis immolaient en pompe un bouc à Iacchos, plusieurs de nos contemporains offriraient volontiers à quelque statue de Vénus anadyomène ou de Vénus victorieuse, non une génisse ou une brebis, mais des fruits, du lait et du vin, en chantant sur un air de Massenet des vers de Leconte de Lisle.
I
Ce rêve grec, personne ne l'a embrassé avec plus de ferveur, nourri avec plus de prédilection, exprimé avec plus d'enthousiasme; personne n'a mieux ramené et rattaché à ce rêve antique ses sentiments et ses pensées même les plus modernes; personne n'a mieux donné à cette pitié d'artiste l'apparence d'un culte moral et d'une foi directrice de la vie; personne ne s'est mêlé avec plus de joie à la procession des Panathénées, que Mme Juliette Lamber. Sa moins contestable originalité est dans l'ardeur même de sa foi païenne.
Son oeuvre est presque tout entière une apothéose de la terre et de la vie terrestre. Croyance passionnée à la bonté des choses; ivresse d'être et de sentir; libre vie qui, pour être heureuse, n'en est pas moins noble; obéissance aux penchants naturels rendue inoffensive par le goût de la mesure, par l'adoration studieuse de la beauté; réconciliation de la matière et de l'esprit; développement harmonieux de l'homme complet, l'exercice de ses facultés supérieures suffisant à tempérer et à purifier les instincts de la chair: voilà le fond de ses romans.
Qui je suis? Je suis païenne. Voilà ce qui me distingue des autres femmes[37].
[Note 37: _Païenne_, p. 12.]
Mais ce n'est pas seulement parce que la religion et la vie grecques, telles qu'elle se les figure, lui semblent belles, que Mme Juliette Lamber les embrasse si ardemment. Elle croit qu'une nature bien douée, si on la laisse se développer en liberté, y va d'elle-même. Notre malheur, c'est qu'on nous inculque dès l'enfance des idées, des croyances et des soucis d'outre-tombe, par où notre nature est faussée à jamais: car ces pensées et ces terreurs, on ne s'en affranchit plus; du moins il en reste toujours quelque chose. Puis, outre l'éducation reçue, on subit malgré soi, plus ou moins, l'esprit de quatre-vingts générations qui toutes ont eu ce pli de se tourmenter d'une autre vie et de placer leur idéal en dehors de la vie terrestre.
Il ne faut savoir que ce que l'on voit, sentir que ce que l'on ressent... Les seules leçons que reçut mon enfance furent celles qui devaient me garantir de toute notion religieuse[38].
[Note 38: _Païenne_, p. 15.]
Ma jeunesse, je la vivais en moi, par moi, sans être tenue de la vivre dans la jeunesse de cent races, dans les erreurs, les caducités de cent sociétés mortes de vieillesse[39].
[Note 39: _Païenne_, p. 20.]
Le moyen de rendre à notre être sa virginité native, de lui assurer l'intégrité de sa jeunesse, c'est de vivre dans la nature, de l'aimer, de la comprendre, de communier avec elle. Un des mérites les plus éminents de Mme Juliette Lamber, c'est sa passion des beaux paysages et sa puissance à les décrire. Ses tableaux ont de l'éclat et un pittoresque grandiose. Ce sont des paysages du Midi, chauds et lumineux; et ils sont vivants, vraiment pleins de dieux, la nature y ayant des formes vaguement animales et respirantes: _Mens agitat molem_.
Les flancs ravagés du Luberon étaient des entrailles d'or. Les hauteurs de ses collines prennent les aspects rugueux de la peau des mastodontes. L'un des sommets a la forme d'un monstre. Il semble nager sur les vagues de la terre, s'abaisser pour se relever dans le roulis des mouvements du globe, tandis que les nuages floconneux, posés sur le monstre, l'entourent d'écume soulevée[40].
[Note 40: _Païenne_, p. 27.]
L'auteur de _Païenne_ éprouve avec une rare violence l'ivresse des formes, de la lumière et des couleurs. Il y a chez sa Mélissandre, si raffinée pourtant, quelque chose de la large vie animale et divine du Centaure de Maurice de Guérin.
Je me grisais en respirant la flamme de l'astre immortel, j'en recherchais les embrassements; je crus trouver un être semblable à moi, plus brûlant, que je coiffais de rayons, que je personnifiais, dont je partageais les habitudes, me levant, me couchant à ses heures, amoureuse de sa face étincelante, désespérée de ses disparitions comme de l'absence d'un être adoré. Le soleil fut ma première passion, mon premier culte.
Les grandes formes des montagnes, je les animalisais, je leur trouvais des figures mystérieuses. Quand je courais à leur pied, je m'imaginais les entraîner avec moi dans des courses vertigineuses, au galop de mon cheval. Les arbres m'accompagnaient en longue file ou par troupe; je me sentais emportée par le mouvement de toute la terre sous le regard de toutes les étoiles! Ah! les belles chevauchées que celles faites avec la nature entière! etc.[41]
[Note 41: _Païenne_, p. 22.]
Dans ces paysages divinisés vivent en effet des demi-dieux et des déesses. Les héros et les héroïnes de Mme Juliette Lamber ont la beauté physique, la richesse, la fierté, le courage, l'intelligence, l'esprit, le génie. Vous ne trouverez point là de sacrifices secrets, de mélancolies d'anémique, de passions étouffées (sauf, tout au plus, dans la première partie de l'histoire d'Hélène)[42]. Ils n'ont ni dégoût de la vie ni honte de l'amour. Ce sont de superbes et lyriques créatures qu'on s'imagine pareilles aux seigneurs et aux dames qui éclatent sur des ciels d'apothéose dans les tableaux et les plafonds de la Renaissance italienne. C'est à des toiles de Véronèse qu'ils font penser, notons-le dès maintenant, beaucoup plus qu'aux sobres figures des Panathénées.
[Note 42: _Laide_.]
Leur histoire est extraordinaire et simple. Hélène, défigurée par une maladie, se meurt d'être laide et de n'être point aimée d'amour par le beau peintre Guy Romain, son camarade et mari. Après un suicide manqué, une nouvelle maladie lui rend la beauté et lui donne l'amour de Guy[43]. --Ida, exilée de Crète, préfère sa patrie et ses dieux à son faible amant le Cypriote, qui meurt écrasé par la statue de marbre de son rival Apollon[44].--Quant à _Païenne_ ce n'est qu'un long et brûlant duo d'amour, sans fable ni incidents extérieurs, et même sans drame intérieur; car les amants ont à peine une heure de doute et passent leur temps à faire en eux-mêmes ou l'un dans l'autre des découvertes qui les ravissent. (Il fallait de l'audace et je ne sais quelle candeur passionnée pour concevoir et entreprendre un livre de cette sorte.)
[Note 43: _Laide_.]
[Note 44: _Grecque_.]
Ainsi l'oeuvre de Mme Juliette Lamber n'est que l'hymne triomphant des sentiments humains les plus nobles et les plus joyeux: l'amour de l'homme et de la femme (_Païenne_), l'amour de la patrie (_Grecque_), l'amour de la beauté (_Laide_), et partout l'amour de la nature, et partout le culte des dieux grecs: car toutes sont païennes et la Grecque Ida est une païenne pratiquante. Et le patriotisme de Mme Juliette Lamber s'efforce aussi d'être antique et païen. La patrie est chose concrète: c'est l'ensemble des biens qui font pour un peuple la douceur et la beauté de la vie; là encore le mysticisme n'a que faire. Le lieutenant Pascal finit par reconnaître que son patriotisme ascétique, culte d'une abstraction à laquelle il sacrifie ses sentiments naturels, n'est qu'une sublime erreur, et il se décide à aimer la France dans la personne d'une Française[45].
[Note 45: _Jean et Pascal_.]
Ce naturalisme respire non seulement dans les oeuvres franchement païennes de Mme Juliette Lamber, mais dans ses moindres nouvelles. La nature y est partout plus qu'aimée,--adorée, et partout les divinités grecques y sont évoquées et invoquées, et jusque dans des dialogues entre personnages qui s'appellent bourgeoisement Renaux ou Durand[46]. Je ne prétends pas que ce naturalisme donne beaucoup de naturel à leurs conversations; mais il suffit que l'auteur écrive ainsi naturellement. Du reste, il n'aime ni ne décrit guère que les paysages du Midi, les paysages provençaux, si pareils aux sites de la Grèce[47]. Il ne cache point son parti pris contre la nature du nord, la nature des pays de sapins, nourrice des rêves mystiques, des sentiments anti-humains, des songes vagues et des moeurs dures. L'amour se déroule librement sous le soleil, qui l'encourage. Les frères, avec une simplicité de demi-dieux, s'intéressent aux amours de leurs soeurs et s'y entremettent[48]. Dans cet heureux monde, Juliette et Roméo ne meurent point et réconcilient Montaigus et Capulets[49]. Et, s'il se trouve à la Sainte-Baume un ermite, c'est encore un ermite naturaliste[50].
[Note 46: _Récits du golfe Juan_: la _Pêche au feu_.]
[Note 47: _Récits du golfe Juan_: _Voyage autour d'un grand pin_.]
[Note 48: _Jean et Pascal_: la _Pêche au feu_.]
[Note 49: _Récits du golfe Juan_: _Font-Bouillant_.]
[Note 50: _Voyage autour d'un grand pin_.]
Naturalisme, paganisme, néo-hellénisme, tous ces mots conviennent également pour désigner l'esprit des livres de Mme Juliette Lamber: mots assez flottants et malaisés à définir. Cela nous avertit qu'il ne s'agit pas précisément d'un système philosophique, d'une théorie de l'univers et de la vie, mais plutôt d'un état intellectuel et sentimental. On verrait peut-être, en y regardant de près, que ce n'est là, forcément, qu'une fantaisie de modernes qui se pare d'un nom ancien; on démêlerait la part d'illusion, voulue ou non, que renferme le néo-hellénisme; on reconnaîtrait enfin à quel point cette fantaisie est aristocratique et combien peu de personnes en sont capables, mais aussi comme elle est belle et bienfaisante.
II
Il faut écarter la question de savoir si, comme paraît le croire Mme Juliette Lamber, une personne bien douée, de notre temps et de notre race, abandonnée à elle-même et soustraite à toute influence moderne, arriverait sûrement à penser, sentir et vivre comme un Grec ancien; en d'autres termes, si la vie grecque dans son ensemble présente le développement le plus naturel de l'animal raisonnable qui est l'homme.
Élevés autrement que Mélissandre, notre néo-hellénisme est plutôt chose acquise que fruit de nature. Il consiste à aimer et à admirer, l'art, la littérature et la religion des Grecs (ce qui suppose passablement d'étude), et à essayer de se faire l'âme et la vie d'un Athénien du temps de Périclès (quelques-uns diraient: d'un Ionien du temps d'Homère).
Il est clair d'abord que ceux qui font ce rêve savent bien que ce n'est qu'un rêve. Nous ne pouvons supprimer vingt-cinq ou trente siècle dont nous héritons. Nous avons en nous des germes que les générations y ont déposés, qui n'ont rien de grec et que nous ne pouvons étouffer. Nous vivons dans un milieu qui nous avertit que nous ne sommes point Grecs et qui sans cesse nous modifie dans un tout autre sens.
Mais ce n'est pas tout. Ce que nous rêvons sous le nom d'hellénisme, est-ce si grec que cela? Le néo-hellénisme n'est-il pas plus nouveau que grec? Nous figurons-nous bien la vie grecque comme elle était? N'y aimons-nous pas beaucoup de choses que nous y mettons? N'y a-t-il pas, dans notre admiration même de l'art grec, une part de noble et heureuse duperie?
L'un nous dit:
Bienheureuse la destinée D'un enfant grec du monde ancien[51]!
[Note 51: Sully-Prudhomme, _Croquis italiens_.]
L'autre:
Jadis j'aurais vécu dans les cités antiques, etc.[52]
[Note 52: Emmanuel des Essarts.]
Ils nous disent tous qu'ils auraient voulu vivre à Athènes, y faire de la gymnastique, entendre les orateurs, suivre les processions, assister aux représentations tragiques qui duraient des jours entiers... Eh bien! pas moi! je le dis franchement. On sous-entend peut-être que, transportés à Athènes, nous y prendrions le coeur et la tête d'un Athénien: alors ce ne serait plus nous. Mais je suppose que nous, tels que nous sommes, nous nous trouvions transportés dans la ville ressuscitée de Pallas-Athènè et contraints à vivre de la vie de ses citoyens: croyez-vous que nous y serions bien à notre aise? Trop de choses nous manqueraient: le foyer, le chez soi, le luxe, le confort, l'intimité de la vie et tous les plaisirs et tous les sentiments qui dérivent de la position des femmes dans la société moderne: la courtoisie, la galanterie, et certaines idées et certaines délicatesses. Il faudrait vivre toujours dehors, toujours dans la rue ou sur la place publique, toujours juger, toujours voter, toujours s'occuper de la politique, et cependant ne pas faire oeuvre de ses dix doigts. Et l'on serait fort peu libre de penser à sa guise, témoin Socrate, et exposé en outre au chagrin d'assister à des sacrifices humains (on en fit avant Salamine). Ces petits ennuis seraient compensés, me dira-t-on, par le plaisir de ne vivre qu'avec des hommes intelligents, tous beaux, tous connaisseurs, tous artistes. «Il y a eu, dit M. Renan, un peuple d'aristocrates, un public tout entier composé de connaisseurs, une démocratie qui a saisi des nuances d'art tellement fines que nos raffinés les aperçoivent à peine[53].» M. Renan, qui doute de tant de choses, a l'air de n'en pas douter. Pourtant Thucydide et les orateurs me donnent parfois une singulière idée de cette vie tout harmonieuse et intelligente, et il me paraît bien que les trois quarts des plaisanteries d'Aristophane ne pouvaient s'adresser qu'à des hommes assez grossiers. Non, décidément, mieux vaut vivre au XIXe siècle, à Paris qui peut, ou même dans un joli coin de province.
[Note 53: _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_.]
Peut-être y a-t-il aussi quelque affectation et quelque duperie dans l'admiration de plusieurs pour l'art grec. Cela devient une superstition qu'ils entretiennent et dont ils se savent bon gré, comme si elle les mettait toute seule au-dessus du vulgaire; une religion exclusive qui les pousse au mépris de tout le reste. Voyez comment la Renaissance est traitée par le sculpteur Martial:
Ce sont les petits artistes de la Renaissance qui ont inventé l'abstraction des impalpables, l'idée de l'idée infuse, le reflet d'un sentiment indéfini de l'indéfinissable[54].
[Note 54: _Laide_, p. 17.]
Et ailleurs: