Les contemporains, première série Études et portraits littéraires
Chapter 6
[Note 5: _Poèmes divers_.]
[Note 6: _Ibidem_.]
[Note 7: _Le Reliquaire_.]
[Note 8: _Poèmes divers_.]
[Note 9: _Ibidem_.]
[Note 10: _Récits épiques_.]
[Note 11: _Ibidem_.]
[Note 12: _Ibidem_.]
[Note 13: _Le Cahier rouge_.]
Quelque niais dira: M. Coppée nous montre, par un exemple charmant et déplorable, que l'habileté sans l'inspiration ne saurait s'élever à ces hauteurs où... (laissons-le finir sa phrase). On dirait plus justement: L'admirable chose que le «métier», le «sens artiste», la science des procédés du style, l'adresse à arranger les mots, l'art de la composition! Et comme cela va loin! Il faut assurément vénérer les poètes qu'on dit inspirés, _entheoi_, qui ne se possèdent plus, qui sont possédés par un dieu. Mais ils deviennent rares: l'inconscience décroît, et une certaine naïveté qui entre dans la composition du génie. Nous avons des poètes qui le sont quand ils veulent et comme ils veulent, qui se donnent et quittent à volonté l'émotion congruente à leur dessein. Il n'est guère de poète plus détaché de son oeuvre, plus purement orfèvre que M. François Coppée: cela ne l'empêche point de faire, quand il lui plaît, des poèmes qui attendrissent les foules. Le progrès de la réflexion et de la conscience psychologique finira sans doute par éliminer les poètes inspirés. Il nous restera des poètes-artistes qui sauront au besoin imiter même l'inspiration pour leur plaisir et celui des autres, et chez qui l'intelligence sera à deux doigts du génie et en saura faire office, si bien que le monde n'y perdra presque pas.
III
Pourtant, quand on a dit de M. Coppée qu'il peut passer pour le plus adroit de nos ouvriers en rimes, encore que l'éloge ne soit pas mince, ce serait lui faire tort que de réduire à cela son mérite. Il faut indiquer d'autres traits par lesquels sa physionomie se précise. Nous savons par lui qu'il est fils de ce Paris populaire qu'il aime et comprend si bien. Enfant nerveux et maladif, il a dû connaître de bonne heure les souffrances délicates, les sensations déjà artistiques. À y bien regarder, sa virtuosité n'est qu'une des formes de cette sensibilité subtile. Car c'est par la même sensibilité qu'on est amoureux des mots et de leurs combinaisons, qu'on y saisit certaines nuances fugaces, et qu'on est curieux des réalités, qu'on en reçoit des impressions très déliées et douloureuses ou charmantes. Un grand virtuose, quoiqu'on ait pu parfois s'y tromper, est nécessairement un homme très sensible. Tout au moins la recherche, même exclusive, de la forme suppose-t-elle une sorte de sensualité épurée, qui peut être aussi communicative qu'une émotion morale. Et c'est pourquoi le plus impassible des écrivains (Leconte de Lisle ou Gustave Flaubert) peut _intéresser_ violemment ceux qui savent lire.
Mais M. Coppée nous retient encore par d'autres raisons secrètes. Il y a souvent chez lui un certain charme léger comme un parfum et qu'il n'est pas aisé d'expliquer. Il y faut des exemples. Lisez la première _Intimité_ (déjà citée):
Il se mourra du mal des enfants trop aimés...
_Sur la terrasse_[14]:
Près de moi, s'éloignant du groupe noir des femmes, La jeune fille était assise de profil...
_Fantaisie nostalgique_[15]:
Je suis comme un enfant volé par des tziganes...
_La Chambre abandonnée_[16]:
La chambre est depuis très longtemps abandonnée...
[Note 14: _Le Cahier rouge_.]
[Note 15: _Ibidem_.]
[Note 16: _Contes en vers_.]
Les quatre pièces sont assez différentes; mais il me semble que la même impression délicieuse s'en dégage. Ce charme tient d'abord, en partie, aux vers eux-mêmes, tout ensemble sinueux et précis, plastiques et ondoyants, pittoresques et berceurs, d'un rythme lent et d'une limpidité cristalline. Mais ce n'est pas tout. Il y a là (je suis fâché que le mot ne soit plus à la mode) une _mélancolie_ qui caresse, une tristesse voluptueuse et comme amusée, le double sentiment de la grâce des choses et de leur fugacité, une élégante rêverie d'anémique et de dilettante[17]. Je crois bien qu'après tout on ne saurait mieux trouver, pour caractériser ce charme, que le mot de _morbidesse_, devenu malheureusement aussi banal que celui de mélancolie et plus ridicule encore: c'est étonnant, la quantité de mots usés qu'on n'ose plus employer de notre temps!
[Note 17: C'est ici qu'il faudrait citer le _Passant_, si le théâtre de M. Coppée ne voulait une étude à part.]
Ce charme, quel qu'il soit, respire dans les _Intimités_. Ce n'est presque rien pourtant: une liaison avec une Parisienne; des rendez-vous dans une chambre bleue; attentes, souvenirs, quelques promenades ensemble, puis la lassitude... Mais ce sont des câlineries, des mièvreries, des chatteries de sentiment et de style! Ainsi que des chiffons de la bien-aimée, il s'en exhale «quelque chose comme une odeur qui serait blonde». Non pas «amour-passion», non pas même peut-être «amour-goût», mais «amour-littérature», d'une volupté digérée et spiritualisée; passion d'artiste blasé d'avance, mais qui se plaît à ce demi-mensonge, de sceptique au coeur tendre qui se délecte ou se tourmente avec ses imaginations; amour où se rencontrent, je ne sais comment, l'égoïsme du raffiné qui observe sa maîtresse un peu comme un objet d'art et un peu comme un joli animal,--et la faiblesse de l'enfant qui aime se plaindre pour se sentir caresser. Avec cela d'aimables détails de vie parisienne et de paysage parisien. Le tout est délicieux de coquetterie et de langueur. Il y a dans les livres des poètes, pour chaque fidèle, un coin qu'il préfère aux autres, qu'il chérit d'une tendresse particulière: ce petit coin, dans l'oeuvre de François Coppée, ce seraient pour moi les _Intimités_.
Il y a des longueurs, ou plutôt des lenteurs, une manière par trop flottante et berçante dans _Angélus_[18], cette histoire d'un enfant élevé au bord de la mer par un vieux prêtre et un vieux soldat, et qui meurt de n'avoir point de mère, de trop rêver et de ne pas jouer, d'être aimé trop et d'être mal aimé, d'être trop baisé et d'être baisé par des lèvres trop froides. Ce petit poème a, pour plaire aux amoureux de poésie, un précieux mélange de pittoresque familier et franc (on songe parfois au _Vicaire de Wakefield_) et de tendresse un peu languide et efféminée.
[Note 18: _Poèmes divers_.]
Peut-être le poème d'_Olivier_ offre-t-il, avec une plus grande perfection de forme, une moindre originalité. Le poète Olivier (en qui l'auteur, il nous en avertit, se peint lui-même, et avec un soupçon de complaisance), cherchant le repos à la campagne, chez un vieil ami gentilhomme-fermier, y rencontre une jeune fille et rêve bientôt d'amour honnête et pur et de mariage. La gracieuse page que celle-ci! Je la donne un peu au hasard, entre bien d'autres, pour le plaisir, et pour que quelque chose du texte varie mon commentaire et rende le poète un instant présent au lecteur:
Ce serait sur les bords de la Seine. Je vois Notre chalet, voilé par un bouquet de bois. Un hamac au jardin, un bateau sur le fleuve. Pas d'autre compagnon qu'un chien de Terre-Neuve, Qu'elle aimerait et dont je serais bien jaloux. Des faïences à fleurs pendraient après les clous, Puis beaucoup de chapeaux de paille et des ombrelles. Sous leur papier chinois les murs seraient si frêles Que, même en travaillant, à travers la cloison, Je l'entendrais toujours errer par la maison Et traîner dans l'étroit escalier sa pantoufle Les miroirs de ma chambre auraient senti son souffle Et souvent réfléchi son visage, charmés. Elle aurait effleuré tout de ses doigts aimés, Et ces bruits, ces reflets, ces parfums venant d'elle, Ne me permettraient pas d'être une heure infidèle. Enfin, quand, poursuivant un vers capricieux, Je serais là, pensif et la main sur les yeux, Elle viendrait, sachant pourtant que c'est un crime, Pour lire mon poème et me souffler ma rime, Derrière moi, sans bruit, sur la pointe des pieds. Moi qui ne veux pas voir mes secrets épiés, Je me retournerais avec un air farouche; Mais son gentil baiser me fermerait la bouche, Et dans les bois voisins, etc.
Mais, un jour, pendant une promenade à cheval, Suzanne, voulant cueillir une fleur, dit à Olivier: «Tenez-moi ma cravache», et, une autre fois, essayant une parure: «Comment me trouvez-vous?» Et tout à coup Olivier s'est rappelé que ces deux phrases lui ont été dites par deux de ses anciennes maîtresses; il les revoit avec une netteté irritante: c'est fini, son passé le ressaisit; jamais il ne pourra s'en affranchir ni aimer une vierge comme il convient de l'aimer.
C'est donc vrai! Le passé maudit subsiste encore. Le voilà! c'est bien lui! Impitoyable, il souille avec ce que j'abhorre Ce que j'aime aujourd'hui.
C'est dit! Le vieil enfer me poursuit de sa haine Jusqu'en mon nouveau ciel. Sa boue est sur ce lis. Cette gravure obscène Se cache en ce missel.
Meurs, ô suprême espoir qui me restait dans l'âme!
Meurs! Pour les souvenirs il n'est pas de Léthé. Meurs! car les vieux remords sont exacts et fidèles Ainsi que la marée et que les hirondelles, Et tout baiser mauvais vibre une éternité!
Olivier quitte Suzanne et se sauve à Paris...
Il voudrait bien mourir, ne pouvant plus aimer.
Je sais bien tout ce qu'on peut dire contre ce poème. Qu'est-ce autre chose qu'une variation de plus sur le vieux thème romantique:
Oh! malheur à celui qui laisse la débauche...?
C'est une chanson de jadis, et non des meilleures, qu'Olivier nous chante. Si le souvenir de sa duchesse et de son actrice le trouble si fort, c'est tout simplement qu'au fond il n'aime pas tant que cela sa petite provinciale et qu'il lui préfère, non précisément la duchesse et l'actrice, mais le genre d'amour qu'elles savent donner. Et il n'y a pas là de quoi vouloir mourir. Ou bien, si vraiment il souffre de ne pouvoir aimer purement, c'est qu'il aime déjà ainsi, et l'on conçoit peu que les ressouvenirs de ses bonnes fortunes l'en découragent si vite. Mais, à dire vrai, tout se passe dans sa tête: il n'aime ni ne souffre autant qu'il le dit, il est dupe d'une illusion de poète. Un homme comme Olivier ne peut plus aimer d'une certaine façon que _littérairement_ et, s'il s'en aperçoit (ce qui n'est pas assez marqué dans le poème), le sentiment de son impuissance ne saurait être aussi horriblement douloureux qu'il nous est montré. Après cela, on souffre ce qu'on croit souffrir: l'illusion d'Olivier, partagée par M. Coppée, est d'une évidente sincérité et qui sauve le poème. Il est encore mieux sauvé par les parties de description familière et, si l'on peut contester sur le sujet, il faut avouer que le cadre est charmant. Le lieu commun romantique (si lieu commun il y a) est tout rajeuni par la mise en oeuvre, par le décor et les accessoires du petit drame. Les tableaux parisiens ou provinciaux, le dimanche à Paris dans un quartier populaire, le retour du poète sur son enfance, le récit de son voyage, son arrivée au village natal, sa vie à la campagne dans la ferme-château, ce sont là de très aimables modèles d'un genre que Sainte-Beuve aimait et où M. Coppée a du premier coup excellé.
Le charme dont nous étions tout à l'heure en quête se retrouve dans certaines pièces du _Cahier rouge_ et surtout dans l'_Exilée_[19], très court recueil, mais d'un accent particulier, plus chaste et, je crois, plus épris que celui des _Intimités_; petits vers où se joue et se plaint l'amour d'un Parisien de quarante ans pour une jeune fille de Norvège rencontrée en Suisse dans quelque hôtel; fantaisie d'artiste sans doute, mais avec de la tendresse et presque de la candeur au fond; dernier amour, regain de printemps et de soleil. Vous voyez bien qu'il se trompait, le superbe Olivier qui «voulait mourir, ne pouvant plus aimer». Il aime encore; mais aujourd'hui il appelle la bien-aimée «mon enfant» et lui promet «l'indulgence d'un père» (ce qui est triste).
[Note 19: _Récits et élégies_.]
Et le chagrin qu'un jour vous me pourrez donner, J'y tiens pour la douceur de vous le pardonner.
Vous m'aimerez un peu, moi qui vous aime tant!
Les plaintes redoublent à la fin, et il semble bien qu'il y ait une vraie souffrance sous ces vers si bien ciselés. Puis il se résigne; il est fier, «dût-il en mourir», d'avoir aimé une dernière fois. Consolation mélancolique. Mais il y a bien de la grâce et quelque chose de touchant dans ces aveux, ces plaintes, cette fausse résignation. Pauvre poète, à qui votre expérience et votre virtuosité auraient dû faire une cuirasse impénétrable, tandis que vous offrez à «la belle enfant du Nord» vos rimes si bien oeuvrées, on songe un peu au richard qui, dans le tableau de Sigallon, offre des bijoux à sa dame. De l'autre côté du tableau, le jouvenceau n'offre rien que sa jeunesse. Et voilà pour vous la blessure, et pour bien d'autres
Et je ne me dis pas que c'est une folie, Que j'avais dix-sept ans le jour où tu naquis; Car ce triste passé, je l'efface et l'oublie.
Soyez donc Parisien, sceptique, observateur par métier, artiste et rien de plus; soyez habitué de longue date à ne considérer les accidents du monde et l'univers entier que comme une matière offerte au travail de l'art! «Le coeur est toujours jeune et peut toujours saigner.» Et je suis en effet tenté de croire que les petites pièces de l'_Exilée_ sont de celles où M. Coppée a mis ou laissé le plus de son coeur.
IV
Mais ce qui, dans son oeuvre, paraîtra un jour le plus original, ce sont sans doute les _Poèmes modernes_ et les _Humbles_.
Sainte-Beuve avait donné des exemples de cette poésie, dont l'idée première lui venait peut-être de Wordsworth. «Et moi aussi, nous dit-il, j'ai tâché, après mes devanciers, d'être original à ma manière, humblement et bourgeoisement, observant l'âme et la nature de près..., nommant les choses de la vie privée par leur nom, mais... cherchant à relever le prosaïsme de ces détails domestiques par la peinture des sentiments humains et des objets naturels[20].» Je rappelle l'adorable pièce qui commence par ce vers:
Toujours je la connus pensive et sérieuse...[21];
l'anecdote du vicaire John Kirkby[22] et celle de _Maria_[23]. Dans la première _Pensée d'août_, l'histoire de Doudun, surtout celle de Marèze, de ce poète qui se fait homme d'affaires, puis commis, pour soutenir sa mère et pour payer une dette d'honneur, n'est-ce pas un peu le sujet d'_Un fils_, dans les _Humbles_! Ô le rare poème que celui de _Monsieur Jean_[24]!
[Note 20: Sainte-Beuve, _Pensées de Joseph Delorme_.]
[Note 21: _Poésies de Joseph Delorme_.]
[Note 22: _Les Consolations_.]
[Note 23: _Pensées d'août_.]
[Note 24: _Ibidem_.]
Et quel malheur que le style dont elle est écrite rende si peu lisible cette histoire d'un maître d'école janséniste, cinquième fils de Jean-Jacques Rousseau, et qui, ayant su le secret de sa naissance, passe sa vie à expier pour son père! Il n'est pas jusqu'aux paysages de la banlieue parisienne, chers à M. Coppée[25], dont on ne trouve déjà quelque chose chez ce surprenant Sainte-Beuve:
Oh! que la plaine est triste autour du boulevard! C'est au premier coup d'oeil une morne étendue Sans couleur; çà et là quelque maison perdue, Murs frêles, pignons blancs en tuiles recouverts; Une haie à l'entour en buissons jadis verts; De grands tas aux rebords des carrières de plâtre, etc[26].
[Note 25: Voir _Promenades et intérieurs_ et le _Cahier rouge_.]
[Note 26: _Poésies de Joseph Delorme_.]
Mais ces essais si intéressants sont trop souvent compromis par une forme cruellement recherchée et entortillée, et telle que je confesse avoir tort de m'y plaire. Le grand analyste y veut exprimer, ce semble, des nuances d'idées auxquelles se prête fort malaisément la forme étroite et rigoureuse du vers. M. François Coppée a mis dans ses petits poèmes une psychologie moins laborieuse et une peinture plus détaillée de la vie extérieure; il a moins analysé, plus et mieux raconté et décrit, sans que l'impression morale qui doit se dégager de ces drames obscurs et qui leur donne tout leur prix en ait été diminuée.
Il nous a raconté la vieille fille qui se dévoue à son jeune frère infirme[27]; la fiancée de l'officier de marine attendant depuis dix ans celui qui ne revient pas[28]; l'idylle de la bonne et du militaire[29]; la nourrice qui se met chez les autres pour entretenir un mari ivrogne et qui, revenant à la maison, y trouve son enfant mort[30]; l'adolescent qui, ses études faites, apprend de sa mère qu'il est fils naturel et qu'elle a des dettes, et, renonçant à ses rêves, se fait petit employé pour la nourrir[31]; l'amitié du vieux prêtre plébéien et de la vieille demoiselle noble[32]; la tristesse de la jeune femme séparée[33]; les passions rentrées, les dévouements muets, les douleurs peu tragiques, ridicules même à la surface, qui ne sautent pas aux yeux et qu'il faut deviner.
[Note 27: Le _Reliquaire: Une sainte_.]
[Note 28: _Poèmes modernes_: l'_Attente_.]
[Note 29: _Ibid_., le _Banc_.]
[Note 30: Les _Humbles_: la _Nourrice_.]
[Note 31: _Ibid._, _Un fils_.]
[Note 32: _Ibid._, _En province_.]
[Note 33: _Ibid._, _Une femme seule_.]
Ce fut, à son moment, une chose assez neuve que cette épopée des _Humbles_, hardiment et habilement familière, beaucoup plus «réaliste» que les essais analogues de Sainte-Beuve et qui marquait dans la poésie un mouvement assez pareil à celui qui emportait le roman.
Sans doute Victor Hugo avait chanté les petits dans la _Légende des siècles_[34]; mais, ne pouvant se passer de grandeur sensible, il nous avait montré des infortunes dramatiques, des douleurs désespérées, des sacrifices éclatants. La plupart des héros de M. Coppée passent dans la foule, les épaules serrées dans leurs habits étriqués, et n'ont pas même de beaux haillons qui les signalent: mais il nous dévoile, doucement et comme tendrement, la tristesse ou la beauté cachées sous la médiocrité et la platitude extérieure. Rien de plus humain que cette poésie, où les détails les plus mesquins deviennent comme les signes de la beauté cachée ou du drame secret d'une vie et parlent un langage attendrissant.
[Note 34: _Pauvres gens_, _Guerre civile_, _Petit Paul_, etc.]
Le poète, est-il besoin de le dire? nous raconte ces histoires en des vers d'une singulière souplesse, qui savent exprimer tout sans s'alourdir ni s'empêtrer, qui marchent franchement par terre et qui pourtant ont des ailes. Veut-on un exemple de cette curieuse poésie, si proche de la prose, et qui est encore de la poésie par la vertu du rythme et par le sentiment qui est au fond? Je l'emprunte à la pièce intitulée _Un fils_, une des plus simples et des plus unies.
Le «bon fils», employé le jour dans un bureau, joue du violon le soir dans un petit café-concert de la barrière:
Dans les commencements qu'il fut à son orchestre, Une chanteuse blonde et phtisique à moitié Sur lui laissa tomber un regard de pitié; Mais il baissait les yeux quand elle entrait en scène. Puis, peu de temps après, elle passa la Seine Et mourut, toute jeune, en plein quartier Bréda. À vrai dire, il l'avait presque aimée et garda Le dégoût d'avoir vu--chose bien naturelle-- Les acteurs embrassés et tutoyés par elle. Et son métier lui fut plus pénible qu'avant.
Or l'état de sa mère allait en s'aggravant. Une nuit vint la mort, triste comme la vie, Et, quand à son dernier logis il l'eut suivie, En grand deuil et traînant le cortège obligé Des collègues heureux de ce jour de congé, Il rentra dans sa chambre et songea, solitaire. Il se vit sans amis, pauvre célibataire, Vieil enfant étonné d'avoir des cheveux gris. Il sentit que son âme et son corps avaient pris Depuis vingt ans la lente et puissante habitude De l'ennui, du silence et de la solitude; Qu'il n'avait prononcé qu'un mot d'amour: «Maman», Et qu'il n'espérait plus que son simple roman Pût s'augmenter jamais d'un plus tendre chapitre. Le jour à son bureau, le soir à son pupitre, Il revient donc s'asseoir résigné, mais vaincu, Et, libre, il vit ainsi qu'esclave il a vécu. Même dans la maison qu'il habite, personne Ne songe qu'il existe et, la nuit, quand il sonne, Le vieux portier--il a soixante-dix-sept ans Et perd la notion des choses et du temps-- Se réveille, maussade, et murmure en son antre: «C'est le petit garçon du cinquième qui rentre.»
On connaît assez, et plus qu'assez, la _Grève des forgerons_ et la _Bénédiction_, si remarquables par le mouvement du récit et par l'entente de l'effet dramatique. Il y a dans les _Aïeules_ une largeur de touche, une franchise qui fait penser aux dessins de François Millet et, dans les contes parisiens si bien contés de la _Marchande de journaux_ et de l'_Enfant de la balle_, un mélange bien amusant d'esprit, d'émotion et d'adresse technique. Je m'en voudrais enfin de ne pas rappeler spécialement certaines pages tout à fait exquises: l'enfance pieuse de la petite fille noble et de son ami le fils du fermier, le gauche petit séminariste, et plus tard les visites du vieux prêtre à la vieille dévote[35]. Et je regrette de ne pouvoir citer d'un bout à l'autre les strophes ravissantes d'_Une femme seule_:
Elle était pâle et brune, elle avait vingt-cinq ans; Le sang veinait de bleu ses mains longues et fières; Et, nerveux, les longs cils de ses chastes paupières Voilaient ses regards bruns de battements fréquents.
Quand un petit enfant présentait à la ronde Son front à nos baisers, oh! comme lentement, Mélancoliquement et douloureusement, Ses lèvres s'appuyaient sur cette tête blonde!
Mais, aussitôt après ce trop cruel plaisir, Comme elle reprenait son travail au plus vite! Et sur ses traits alors quelle rougeur subite En songeant au regret qu'on avait pu saisir!...
J'avais bien remarqué que son humble regard Tremblait d'être heurté par un regard qui brille, Qu'elle n'allait jamais près d'une jeune fille Et ne levait les yeux que devant un vieillard...
[Note 35: _En province_.]
Oserai-je maintenant élever un doute? Je ne sais si M. Coppée a toujours su se garder de l'écueil du genre qu'il pratique avec tant de dextérité. Justement parce qu'il est trop sûr de son art et de son habileté à tout sauver, par coquetterie, par défi, affectant d'aimer Paris surtout dans ses verrues et le petit monde surtout dans ses vulgarités, il lui est arrivé de «mettre en vers» (l'expression ne convient nulle part mieux) des sujets qui en vérité ne réclamaient point cet ornement et appelaient évidemment la prose. L'intérêt se réduit alors à voir comment il s'en tire, comment le retour de la rime, et de la rime riche, ne nuit en rien à la propriété et à la clarté de cette prose qui se donne pour poésie. Il y faut un merveilleux savoir-faire; mais enfin tout le mérite de l'ouvrier n'est plus guère que dans la difficulté vaincue.
Je ne serais pas loin de ranger parmi ces «exercices» simplement amusants une bonne moitié, par exemple, du _Petit épicier_:
C'était un tout petit épicier de Montrouge, Et sa boutique sombre, aux volets peints en rouge, Exhalait une odeur fade sur le trottoir. On le voyait debout derrière son comptoir, En tablier, cassant du sucre avec méthode. Tous les huit jours, sa vie avait pour épisode Le bruit d'un camion apportant des tonneaux De harengs saurs ou bien des caisses de pruneaux, etc.
Et notez que plus loin le manque de sérieux se trahit par des vers qui sentent la plaisanterie du vieux Flaubert:
Il avait ce qu'il faut pour un bon épicier: Il était ponctuel, sobre, chaste, économe, etc.
Un certain nombre des dizains de _Promenades et Intérieurs_ mériteraient le même reproche. On se demande si toutes ces impressions valaient bien la peine d'être si soigneusement notées et rimées. Il y en a certes d'aimables et de délicates, comme celle-ci: