Les contemporains, première série Études et portraits littéraires
Chapter 4
Çà et là quelques trêves par l'anéantissement voulu de la réflexion:
S'asseoir tous deux au bord d'un flot qui passe, Le voir passer; Tous deux, s'il glisse un nuage en l'espace, Le voir glisser.....
Ce qu'il faut surtout lire, c'est cette surprenante mélodie du _Rendez-vous_, où l'inexprimable est exprimé, où le poète, par des paroles précises, mène on ne sait comment la pensée tout près de l'évanouissement et traduit un état sentimental que la musique seule, semble-t-il, était capable de produire et de traduire, en sorte qu'on peut dire que M. Sully-Prudhomme a étendu le domaine de la poésie autant qu'il peut l'être et par ses deux extrémités, du côté du rêve, et du côté de la pensée spéculative, empiétant ici sur la musique et là sur la prose. Mais tout de suite après ce songe, quel réveil triste et quels commentaires sur le _Surgit amari aliquid_ (la _Volupté_, _Évolution_, _Souhait_)! La première partie de la _Justice_ pourrait avoir pour conclusion désespérée les stances du _Voeu_, si belles:
Quand je vois des vivants la multitude croître Sur ce globe mauvais de fléaux infesté, Parfois je m'abandonne à des pensers de cloître Et j'ose prononcer un voeu de chasteté.
Du plus aveugle instinct je me veux rendre maître, Hélas! non par vertu, mais par compassion. Dans l'invisible essaim des condamnés à naître, Je fais grâce à celui dont je sens l'aiguillon.
Demeure dans l'empire innommé du possible, Ô fils le plus aimé qui ne naîtras jamais! Mieux sauvé que les morts et plus inaccessible, Tu ne sortiras pas de l'ombre où je dormais!
Le zélé recruteur des larmes par la joie, L'Amour, guette en mon sang une postérité. Je fais voeu d'arracher au malheur cette proie: Nul n'aura de mon coeur faible et sombre hérité.
Celui qui ne saurait se rappeler l'enfance, Ses pleurs, ses désespoirs méconnus, sans trembler, Au bon sens comme au droit ne fera point l'offense D'y condamner un fils qui lui peut ressembler.
Celui qui n'a pas vu triompher sa jeunesse Et traîne endoloris ses désirs de vingt ans Ne permettra jamais que leur flamme renaisse Et coure inextinguible en tous ses descendants!
L'homme à qui son pain blanc, maudit des populaces, Pèse comme un remords des misères d'autrui, À l'inégal banquet où se serrent les places N'élargira jamais la sienne autour de lui!...
Les vers du _Rire_ pourraient servir de passage à la seconde partie (_Retour au coeur_):
Mais nous, du monde entier la plainte nous harcèle: Nous souffrons chaque jour la peine universelle...
Et le _Retour au coeur_ est déjà dans la _Vertu_, ce raccourci de la _Critique de la raison pratique_. Enfin les dernières stances _Sur la mort_ ressemblent fort à celles qui terminent les _Destins_; le ton seul diffère. Ainsi (et c'est sans doute ce qui rend sa poésie lyrique si substantielle), nous voyons M. Sully-Prudhomme tendre de plus en plus vers la poésie philosophique.
VI
On peut placer ici les poèmes qui ont été inspirés à M. Sully-Prudhomme par les événements de 1870-71; car l'impression qu'il en a reçue a avancé, on peut le croire, la composition de ses poèmes philosophiques et s'y fait sentir en maint endroit. Le souvenir des pires spectacles de la guerre étrangère et civile, la désespérance et le dégoût dont il a été envahi devant la bestialité humaine brusquement apparue, sont pour beaucoup dans le pessimisme radical des premières «veilles» de la _Justice_.
La dernière guerre a produit chez nous nombre de rimes. La plupart sonnaient creux ou faux. L'amour de la patrie est un sentiment qu'il est odieux de ne pas éprouver et ridicule d'exprimer d'une certaine façon. Un jeune officier s'est fait une renommée par des chansons guerrières pleines de sincérité. Mais, à mon avis du moins, M. Sully-Prudhomme est le poète qui a le mieux dit, avec le plus d'émotion et le moins de bravade, sans emphase ni banalité, ce qu'il y avait à dire après nos désastres.
«Mon compatriote, c'est l'homme.» Naguère ainsi je dispersais Sur l'univers ce coeur français: J'en suis maintenant économe.
J'oubliais que j'ai tout reçu, Mon foyer et tout ce qui m'aime, Mon pain et mon idéal même, Du peuple dont je suis issu,
Et que j'ai goûté, dès l'enfance, Dans les yeux qui m'ont caressé, Dans ceux même qui m'ont blessé, L'enchantement du ciel de France...
Après le repentir des oublis imprudents, le poète dit la ténacité du lien par où nous nous sentons attachés à la terre de la patrie, au sol même, à ses fleurs, à ses arbres:
Fleurs de France, un peu nos parentes. Vous devriez pleurer nos morts... Frères, pardonnez-moi, si, voyant à nos portes, Comme un renfort venu de nos aïeux gaulois, Ces vieux chênes couchés parmi leurs feuilles mortes, Je trouve un adieu pour les bois.
Enfin les sonnets intitulés: la _France_, résument et complètent les «impressions de la guerre»: le sens du mot _patrie_ ressaisi et fixé; l'acceptation de la dure leçon; le découragement, puis l'espoir; le sentiment de la mission tout humaine de notre race persistant dans le rétrécissement de sa tâche et en dépit du devoir de la revanche.
Je compte avec horreur, France, dans ton histoire, Tous les avortements que t'a coûtés ta gloire: Mais je sais l'avenir qui tressaille en ton flanc.
Comme est sorti le blé des broussailles épaisses, Comme l'homme est sorti du combat des espèces, La suprême cité se pétrit dans ton sang...
Je tiens de ma patrie un coeur qui la déborde, Et plus je suis Français, plus je me sens humain.
VII
Que dans la science il y ait de la poésie, et non pas seulement, comme le croyait l'abbé Delille, parce que la science offre une matière inépuisable aux périphrases ingénieuses, cela ne fait pas question. André Chénier, en qui le XVIIIe siècle a failli avoir son poète, le savait bien quand il méditait son _Hermès_--et aussi Alfred de Vigny, cet artiste si original que le public ne connaît guère, mais qui n'est pas oublié pour cela, quand il écrivait la _Bouteille à la mer_. Assurément le ciel que nous a révélé l'astronomie depuis Képler n'est pas moins beau, même aux yeux de l'imagination, que le ciel des anciens (le _Lever du soleil_):
Il est tombé pour nous, le rideau merveilleux Où du vrai monde erraient les fausses apparences...
Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien Et, depuis qu'on a mis ses piliers à l'épreuve, Il apparaît plus stable affranchi de soutien Et l'univers entier vêt une beauté neuve.
La science invente des machines formidables ou délicates, que l'ignorant même admire pour l'étrangeté de leur structure, pour leur force implacable et sourde, pour la quantité de travail qu'elles accomplissent. La science donne au savant une joie sereine, aussi vive et aussi noble que pas un sentiment humain, et dont l'expression devient lyrique sans effort. La science rend l'homme maître de la nature et capable de la transformer: de là une immense fierté aussi naturellement poétique que celle d'Horace ou de Roland. La science suscite un genre d'héroïsme qui est proprement l'héroïsme moderne et auquel nul autre peut-être n'est comparable, car il est le plus désintéressé et le plus haut par son but, qui est la découverte du vrai et la diminution de la misère universelle. La science est en train de changer la face extérieure de la vie humaine et, par des espérances et des vertus neuves, l'intérieur de l'âme. Un poète qui paraîtrait l'ignorer ne serait guère de son temps: et M. Sully-Prudhomme en est jusqu'aux entrailles. On se rappelle les derniers sonnets des _Épreuves_. J'y joindrai les _Écuries d'Augias_, qui nous racontent, sous une forme qu'avouerait Chénier, le moins mythologique, le plus «moderne» des travaux d'Hercule, celui qui exigeait le plus d'énergie morale et qui ressemble le plus à une besogne d'ingénieur. Le _Zénith_ est un hymne magnifique et précis à la science, et qui réunit le plus possible de pensée, de description exacte et de mouvement lyrique. M. Sully-Prudhomme n'a jamais fait plus complètement ce qu'il voulait faire. Voici des strophes qui tirent une singulière beauté de l'exactitude des définitions, des sobres images qui les achèvent, et de la grandeur de l'objet défini:
Nous savons que le mur de la prison recule; Que le pied peut franchir les colonnes d'Hercule, Mais qu'en les franchissant il y revient bientôt; Que la mer s'arrondit sous la course des voiles; Qu'en trouant les enfers on revoit des étoiles; Qu'en l'univers tout tombe, et qu'ainsi rien n'est haut.
Nous savons que la terre est sans piliers ni dôme, Que l'infini l'égale au plus chétif atome; Que l'espace est un vide ouvert de tous côtés, Abîme où l'on surgit sans voir par où l'on entre, Dont nous fuit la limite et dont nous suit le centre, Habitacle de tout, sans laideurs ni beautés...
Faut-il descendre dans le détail? Nous signalons aux périphraseurs du dernier siècle, pour leur confusion, ces deux vers sur le baromètre, qu'ils auraient tort d'ailleurs de prendre pour une périphrase:
Ils montent, épiant l'échelle où se mesure L'audace du voyage au déclin du mercure,
et ces deux autres qui craquent, pour ainsi dire, de concision:
Mais la terre suffit à soutenir la base D'un triangle où l'algèbre a dépassé l'extase...
Notez que ces curiosités n'arrêtent ni ne ralentissent le mouvement lyrique; que l'effort patient de ces définitions précises n'altère en rien la véhémence du sentiment qui emporte le poète. Après le grave prélude, les strophes ont une large allure d'ascension. Une des beautés du _Zénith_, c'est que l'aventure des aéronautes y devient un drame symbolique; que leur ascension matérielle vers les couches supérieures de l'atmosphère représente l'élan de l'esprit humain vers l'inconnu. Et après que nous avons vu leurs corps épuisés tomber dans la nacelle, la métaphore est superbement reprise et continuée:
Mais quelle mort! La chair, misérable martyre, Retourne par son poids où la cendre l'attire; Vos corps sont revenus demander des linceuls. Vous les avez jetés, dernier lest, à la terre Et, laissant retomber le voile du mystère, Vous avez achevé l'ascension tout seuls.
Le poète, en finissant, leur décerne l'immortalité positiviste, la survivance par les oeuvres dans la mémoire des hommes:
Car de sa vie à tous léguer l'oeuvre et l'exemple, C'est la revivre en eux plus profonde et plus ample. C'est durer dans l'espèce en tout temps, en tout lieu. C'est finir d'exister dans l'air où l'heure sonne, Sous le fantôme étroit qui borne la personne, Mais pour commencer d'être à la façon d'un dieu! L'éternité du sage est dans les lois qu'il trouve. Le délice éternel que le poète éprouve, C'est un soir de durée au coeur des amoureux!...
En sorte qu'on ne goûte que vivant et par avance sa gloire à venir et que les grands hommes, les héros et les gens de bien vivent avant la mort leur immortalité. C'est un rêve généreux et dont le désintéressement paradoxal veut de fermes coeurs, que celui qui dépouille ainsi d'égoïsme notre survivance même. Illusion! mais si puissante sur certaines âmes choisies qu'il n'est guère pour elles de plus forte raison d'agir.
VIII
Cette conclusion du _Zénith_ nous sert de passage aux poèmes proprement philosophiques. Une partie des _Épreuves_ y était déjà un acheminement, et nous avions rencontré dans la _Vie intérieure_ de merveilleuses définitions de l'_Habitude_, de l'_Imagination_ et de la _Mémoire_. Entre temps, M. Sully-Prudhomme avait traduit littéralement en vers le premier livre de Lucrèce et avait fait précéder sa traduction d'une préface kantienne. Puis, les stances _Sur la mort_ essayaient de concevoir la vie par-delà la tombe et, n'y parvenant pas, expiraient dans une sorte de résignation violente, Le poème des _Destins_ a de plus hautes visées encore. Il nous offre parallèlement une vue optimiste et une vue pessimiste du monde, et conclut que toutes deux sont vraies. L'Esprit du mal songe d'abord à faire un monde entièrement mauvais et souffrant; mais un tel monde ne durerait pas: afin qu'il souffre et persiste à vivre, l'Esprit du mal lui donne l'amour, le désir, les trêves perfides, les illusions, les biens apparents pour voiler les maux réels, l'ignorance irrémédiable et jamais résignée, le mensonge atroce de la liberté:
Oui, que l'homme choisisse et marche en proie au doute, Créateur de ses pas et non point de sa route, Artisan de son crime et non de son penchant; Coupable, étant mauvais, d'avoir été méchant; Cause inintelligible et vaine, condamnée À vouloir pour trahir sa propre destinée, Et pour qu'ayant créé son but et ses efforts, Ce dieu puisse être indigne et rongé de remords...
L'Esprit du bien, de son côté, voulant créer un monde le plus heureux possible, songe d'abord à ne faire de tout le chaos que deux âmes en deux corps qui s'aimeront et s'embrasseront éternellement. Cela ne le satisfait point: le savoir est meilleur que l'amour. Mais l'absolu savoir ne laisse rien à désirer; la recherche vaut donc mieux; et le mérite moral, le dévouement, le sacrifice, sont encore au-dessus... En fin de compte, il donne à l'homme, tout comme avait fait l'Esprit du mal, le désir, l'illusion, la douleur, la liberté. Ainsi le monde nous semble mauvais, et nous ne saurions en concevoir un autre supérieur (encore moins un monde actuellement parfait). Nous ne le voudrions pas, ce monde idéal, sans la vertu et sans l'amour: et comment la vertu et l'amour seraient-ils sans le désir ni l'effort--et l'effort et le désir sans la douleur? Essayerons-nous, ne pouvant supprimer la douleur sans supprimer ce qu'il y a de meilleur en l'homme, d'en exempter après l'épreuve ceux qu'elle aurait faits justes et de ne la répartir que sur les indignes en la proportionnant à leur démérite? Mais la vertu ne serait plus la vertu dans un monde où la justice régnerait ainsi. Et il ne faut pas parler d'éliminer au moins les douleurs inutiles qui ne purifient ni ne châtient, celles, par exemple, des petits enfants. Il faut qu'il y en ait trop et qu'il y en ait de gratuites et d'inexplicables, pour qu'il y en ait d'efficaces. Il faut à la vertu, pour être, un monde inique et absurde où le souffrance soit distribuée au hasard. La réalisation de la justice anéantirait l'idée même de justice. On n'arrive à concevoir le monde plus heureux qu'en dehors de toute notion de mérite: et qui aurait le courage de cette suppression? S'il n'est immoral, il faut qu'il soit _amoral_. Le sage accepte le monde comme il est et se repose dans une soumission héroïque près de laquelle tous les orgueils sont vulgaires.
La Nature nous dit: «Je suis la Raison même, Et je ferme l'oreille aux souhaits insensés; L'Univers, sachez-le, qu'on l'exècre ou qu'on l'aime, Cache un accord profond des Destins balancés.
«Il poursuit une fin que son passé renferme, Qui recule toujours sans lui jamais faillir; N'ayant pas d'origine et n'ayant pas de terme, Il n'a pas été jeune et ne peut pas vieillir.
«Il s'accomplit tout seul, artiste, oeuvre et modèle; Ni petit, ni mauvais, il n'est ni grand, ni bon. Car sa taille n'a pas de mesure hors d'elle Et sa nécessité ne comporte aucun don...
«Je n'accepte de toi ni voeux ni sacrifices, Homme; n'insulte pas mes lois d'une oraison. N'attends de mes décrets ni faveurs, ni caprices. Place ta confiance en ma seule raison!»...
Oui, Nature, ici-bas mon appui, mon asile, C'est ta fixe raison qui met tout en son lieu; J'y crois, et nul croyant plus ferme et plus docile Ne s'étendit jamais sous le char de son dieu...
Ignorant tes motifs, nous jugeons par les nôtres: Qui nous épargne est juste, et nous nuit, criminel. Pour toi qui fais servir chaque être à tous les autres, Rien n'est bon ni mauvais, tout est rationnel...
Ne mesurant jamais sur ma fortune infime Ni le bien ni mal, dans mon étroit sentier J'irai calme, et je voue, atome dans l'abîme, Mon humble part de force à ton chef-d'oeuvre entier.
Il serait intéressant de rapprocher de ces vers certaines pages de M. Renan. L'auteur des _Dialogues philosophiques_ a plus d'ironie, des dessous curieux à démêler et dont on se méfie un peu; M. Sully-Prudhomme a plus de candeur: incomparables tous deux dans l'expression de la plus fière et de la plus aristocratique sagesse où l'homme moderne ait su atteindre.
Sagesse sujette à des retours d'angoisse. Il y a vraiment dans le monde trop de douleur stérile et inexpliquée! Par moments le coeur réclame. De là le poème de la _Justice_.
IX
La justice, dont le poète a l'idée en lui et l'indomptable désir, il la cherche en vain dans le passé et dans le présent. Il ne la trouve ni «entre espèces» ni «dans l'espèce», ni «entre États» ni «dans l'État» (tout n'est au fond que lutte pour la vie et sélection naturelle, transformations de l'égoïsme, instincts revêtus de beaux noms, déguisements spécieux de la force). La justice, introuvable à la raison sur la terre, lui échappe également partout ailleurs... Et pourtant cette absence universelle de la justice n'empêche point le chercheur de garder tous ses scrupules, de se sentir responsable devant une loi morale. D'où lui vient cette idée au caractère impératif qui n'est réalisée nulle part et dont il désire invinciblement la réalisation?... Serait-ce que, hors de la race humaine, elle n'a aucune raison d'être; que, même dans notre espèce, ce n'est que lentement qu'elle a été conçue, plus lentement encore qu'elle s'accomplit? Mais qu'est-ce donc que cette idée? «Une série d'êtres, successivement apparus sous des formes de plus en plus complexes, animés d'une vie de plus en plus riche et concrète, rattache l'atome dans la nébuleuse à l'homme sur la terre...»
L'homme, en levant un front que le soleil éclaire, Rend par là témoignage au labeur séculaire
Des races qu'il prime aujourd'hui, Et son globe natal ne peut lui faire honte; Car la terre en ses flancs couva l'âme qui monte Et vient s'épanouir en lui.
La matière est divine; elle est force et génie; Elle est à l'idéal de telle sorte unie Qu'on y sent travailler l'esprit, Non comme un modeleur dont court le pouce agile, Mais comme le modèle éveillé dans l'argile Et qui lui-même la pétrit.
Voilà comment, ce soir, sur un astre minime, Ô Soleil primitif, un corps qu'un souffle anime, Imperceptible, mais debout, T'évoque en sa pensée et te somme d'y poindre, Et des créations qu'il ne voit pas peut joindre Le bout qu'il tient à l'autre bout.
Ô Soleil des soleils, que de siècles, de lieues, Débordant la mémoire et les régions bleues, Creusent leur énorme fossé Entre ta masse et moi! Mais ce double intervalle, Tant monstrueux soit-il, bien loin qu'il me ravale, Mesure mon trajet passé.
Tu ne m'imposes plus, car c'est moi le prodige Tu n'es que le poteau d'où partit le quadrige Qui roule au but illimité; Et depuis que ce char, où j'ai bondi, s'élance, Ce que sa roue ardente a pris sur toi d'avance, Je l'appelle ma dignité...
L'homme veut que ce long passé, que ce travail mille et mille fois séculaire dont il est le produit suprême soit respecté dans sa personne et dans celle des autres. La justice est que chacun soit traité selon sa dignité. Mais les dignités sont inégales; le grand triage n'est pas fini; il y a des retardataires. Des Troglodytes, des hommes du moyen âge, des hommes d'il y a deux ou trois siècles, se trouvent mêlés aux rares individus qui sont vraiment les hommes du XIXe siècle. Il faut donc que la justice soit savante et compatissante pour mesurer le traitement de chacun à son degré de «dignité». «Le progrès de la justice est lié à celui des connaissances et s'opère à travers toutes les vicissitudes politiques.» La justice n'est pas encore; mais elle se fait, et elle sera.
La première partie, _Silence au coeur_, écrite presque toute sous l'impression de la guerre et de la Commune, est superbe de tristesse et d'ironie, parfois de cruauté. Il m'est revenu que M. Sully-Prudhomme jugeait maintenant «l'appel au coeur» trop rapide, trop commode, trop semblable au fameux démenti que se donne Kant dans la _Critique de la raison pratique_, et qu'il se proposait, dans une prochaine édition, de n'invoquer ce «cri» de la conscience que comme un argument subsidiaire et de le reporter après la définition de la «dignité», qui remplit la neuvième _Veille_. Il me semble qu'il aurait tort et que sa première marche est plus naturelle. Le poète, au début, a déjà l'idée de la justice puisqu'il part à sa recherche. L'investigation terminée, il constate que son insuccès n'a fait que rendre cette idée plus impérieuse. «L'appel au coeur» n'est donc qu'un retour mieux renseigné au point de départ. Le chercheur persiste, malgré la non-existence de la justice, à croire à sa nécessité, et, ne pouvant en éteindre en lui le désir, il tente d'en éclaircir l'idée, d'en trouver une définition qui explique son absence dans le passé et sa réalisation si incomplète dans le présent. Il est certain, à y regarder de près, que le poète revient sur ce qu'il a dit et le rétracte partiellement; mais il vaut mieux que ce retour soit provoqué par une protestation du coeur que si le raisonnement, de lui-même, faisait volte-face. En réalité, il n'y avait qu'un moyen de donner à l'oeuvre une consistance irréprochable: c'était de pousser le pessimisme du commencement à ses conséquences dernières; de conclure, n'ayant découvert nulle part la justice, que le désir que nous en avons est une maladie dont il faut guérir, et de tomber de Darwin en Hobbes. Mais, plus logique, le livre serait à la fois moins sincère et moins vrai.
Ce que j'ai envie de reprocher à M. Sully-Prudhomme, ce n'est pas la brusquerie du retour au coeur (les «Voix» d'ailleurs l'ont préparé), ni une contradiction peut-être inévitable en pareil sujet: c'est plutôt que sa définition de la dignité et ce qui s'ensuit l'ait trop complètement tranquillisé, et qu'il trompe son coeur au moment où il lui revient, où il se flatte de lui donner satisfaction. La justice sera? Mais le coeur veut qu'elle soit et qu'elle ait toujours été. Je n'admets pas que tant d'êtres aient été sacrifiés pour me faire parvenir à l'état d'excellence où je suis. Je porte ma dignité comme un remords si elle est faite de tant de douleurs. Cet admirable sonnet de la cinquième _Veille_ reste vrai, et le sera jusqu'à la fin des temps.
Nous prospérons! Qu'importe aux anciens malheureux, Aux hommes nés trop tôt, à qui le sort fut traître, Qui n'ont fait qu'aspirer, souffrir et disparaître, Dont même les tombeaux aujourd'hui sonnent creux!
Hélas! leurs descendants ne peuvent rien pour eux, Car nous n'inventons rien qui les fasse renaître. Quand je songe à ces morts, le moderne bien-être Par leur injuste exil m'est rendu douloureux.
La tâche humaine est longue, et sa fin décevante. Des générations la dernière vivante Seule aura sans tourment tous ses greniers comblés.
Et les premiers auteurs de la glèbe féconde N'auront pas vu courir sur la face du monde Le sourire paisible et rassurant des blés.
Voilà qui infirme l'optimisme des dernières pages. Ce sont elles qu'il faudrait intituler _Silence au coeur!_ car c'est l'optimisme qui est sans coeur. Il est horrible que nous concevions la justice et qu'elle ne soit pas dès maintenant réalisée. Mais, si elle l'était, nous ne la concevrions pas. Après cela, on ne vivrait pas si on songeait toujours à ces choses. Le poète, pour en finir, veut croire au futur règne de la justice et prend son parti de toute l'injustice qui aura précédé. Que ne dit-il que cette solution n'en est pas une et que cette affirmation d'un espoir qui suppose tant d'oublis est en quelque façon un coup de désespoir? Il termine, comme il a coutume, par un appel à l'action; mais c'est un remède, non une réponse.