Les contemporains, première série Études et portraits littéraires
Chapter 3
Déjà tombent l'enthousiasme et la foi des premiers poèmes. Toutes ces petites «méditations» sont tristes, et d'une tristesse qui ne berce pas, mais qui pénètre, qui n'est pas compensée par le charme matériel d'une forme musicale, mais plutôt par le plaisir intellectuel que nous donne la révélation de ce que nous avons de plus rare au coeur. Sans doute les souffrances ainsi analysées se ramènent, ici tout comme chez les lyriques qui pensent peu, à une souffrance unique, celle de nous sentir finis, de n'être que nous; mais, comme j'ai dit, M. Sully-Prudhomme n'exprime que des cas choisis de cette maladie, ceux qui ne sauraient affecter que des âmes raffinées. Il vous définit tel désir, tel regret, tel malaise aristocratique plus clairement que vous ne le sentiez; nul poète ne nous fait plus souvent la délicieuse surprise de nous dévoiler à nous-mêmes ce que nous éprouvions obscurément.
Je voudrais pouvoir dire qu'il tire au clair la vague mélancolie romantique: il décompose en ses éléments les plus cachés «cette tendresse qu'on a dans l'âme et où tremblent toutes les douleurs» (_Rosées_). De là le charme très puissant de cette poésie si discrète et si concise: c'est comme si chacun de ces petits vers nous faisait faire en nous des découvertes dont nous nous savons bon gré et nous enrichissait le coeur de délicatesses nouvelles. Jamais la poésie n'a plus pensé et jamais elle n'a été plus tendre: loin d'émousser le sentiment, l'effort de la réflexion le rend plus aigu. On éprouve la vérité de ces remarques de Pascal (je rappelle que Pascal emploie une langue qui n'est plus tout à fait la nôtre): «À mesure que l'on a plus d'esprit, les passions sont plus grandes...--La netteté d'esprit cause aussi la netteté de la passion,» etc. Ajoutez à ce charme celui de la forme la plus savante qui soit, d'une simplicité infiniment méditée, qui joint étroitement, dans sa trame, à la précision la plus serrée la grâce et l'éclat d'images nombreuses et courtes et qui ravissent par leur justesse: forme si travaillée que souvent la lecture, invinciblement ralentie, devient elle-même un travail:
Si quelqu'un s'en est plaint, certes ce n'est pas moi.
III
M. Sully-Prudhomme me semble avoir apporté à l'expression de l'amour le même renouvellement qu'à celle des autres sentiments poétiques. _Jeunes filles_ et _Femmes_ sont aussi loin du _Lac_ ou du _Premier regret_ que la _Vie intérieure_ l'était de l'_Épître à Byron_. Elvire a pu être une personne réelle; mais dans les _Méditations_ Elvire idéalisée est une vision, une fort belle image, mais une image en l'air, comme Laure ou Béatrix. Qui a vu Elvire? Demande-t-on sa main? L'épouse-t-on? Elvire a «des accents inconnus à la terre». Elvire n'apparaît que sur les lacs et sous les clairs de lune. Mais, quelque discrétion que le poète y ait mise et quoique des pièces d'un caractère impersonnel se mêlent à celles qui peuvent passer pour des confessions, on sent à n'en pouvoir douter que les vers de _Jeunes filles_ et _Femmes_ nous content par fragments une histoire vraie, très ordinaire et très douloureuse, l'histoire d'un premier amour à demi entendu, puis repoussé. Et la femme, que font entrevoir ces fines élégies, n'est plus l'amante idéale que les poètes se repassent l'un à l'autre: c'est bien une jeune fille de nos jours, apparemment une petite bourgeoise (_Ma fiancée_, _Je ne dois plus_), et l'on sent qu'elle a vécu, qu'elle vit encore peut-être. Sans doute Sainte-Beuve, dans ses poésies, avait déjà particularisé l'amour général et lyrique et raconté ses sentiments au lieu de les chanter; mais sa «note» n'est que familière à la façon de Wordsworth et son style est souvent entaché des pires affectations romantiques. L'analyse est autrement pénétrante chez M. Sully-Prudhomme. On n'avait jamais dit avec cette tendresse et cette subtilité l'aventure des coeurs de dix-huit ans, et d'abord l'éveil de l'amour chez l'enfant, son tressaillement sous les caresses d'une grande fille, «les baisers fuyants risqués aux chatons des bagues» (_Jours lointains_), et plus tard, quand l'enfant a grandi, ses multiples et secrètes amours (_Un sérail_), puis la première passion et ses délicieux commencements (le _Meilleur moment des amours_), et la grâce et la pureté de la vraie jeune fille, puis la grande douleur quand la bien-aimée est aux bras d'un autre (_Je ne dois plus_), et l'obsession du cher souvenir:
... Et je la perds toute ma vie En d'inépuisables adieux. Ô morte mal ensevelie, Ils ne t'ont pas fermé les yeux.
Le poète, à l'affût de ses impressions, les aiguise et les affine par la curiosité créatrice de ce regard intérieur et parvient à de telles profondeurs de tendresse, imagine des façons d'aimer où il y a tant de tristesse, des façons de se plaindre où il y a tant d'amour, et trouve pour le dire des expressions si exactes et si douces à la fois, que le mieux est de céder au charme sans tenter de le définir. N'y a-t-il pas une merveilleuse «invention» de sentiment dans les stances de _Jalousie_ et dans celles-ci, plus exquises encore:
Si je pouvais aller lui dire: «Elle est à vous et ne m'inspire Plus rien, même plus d'amitié; Je n'en ai plus pour cette ingrate. Mais elle est pâle, délicate. Ayez soin d'elle par pitié!
«Écoutez-moi sans jalousie. Car l'aile de sa fantaisie N'a fait, hélas! que m'effleurer. Je sais comment sa main repousse. Mais pour ceux qu'elle aime elle est douce; Ne la faites jamais pleurer!...»
Je pourrais vivre avec l'idée Qu'elle est chérie et possédée Non par moi, mais selon mon coeur. Méchante enfant qui m'abandonnes, Vois le chagrin que tu me donnes: Je ne peux rien pour ton bonheur!
IV
Je dirai des _Épreuves_ à peu près ce que j'ai dit des recueils précédents: M. Sully-Prudhomme renouvelle un fonds connu par plus de pensée et plus d'analyse exacte que la poésie n'a accoutumé d'en porter. «Si je dis toujours la même chose, c'est que c'est toujours la même chose», remarque fort sensément le Pierrot de Molière. La critique n'est pas si aisée, malgré l'axiome que l'on sait; et il faut être indulgent aux répétitions nécessaires. En somme, une étude spéciale sur un poète--et sur un poète vivant dont la personne ne peut être qu'effleurée et qui, trop proche, est difficile à bien juger--et sur un poète lyrique qui n'exprime que son âme et qui ne raconte pas d'histoires--se réduit à marquer autant qu'on peut sa place et son rôle dans la littérature, à chercher où gît son originalité et des formules qui la définissent, à rappeler en les résumant quelques-unes de ses pièces les plus caractéristiques. Ainsi une étude même consciencieuse, même amoureuse, sur une oeuvre poétique considérable peut tenir en quelques pages, et fort sèches. Le critique ingénu se désole. Il voudrait concentrer et réfléchir dans sa prose comme dans un miroir son poète tout entier. Il lui en coûte d'être obligé de choisir entre tant de pages qui l'ont également ravi; il lui semble qu'il fait tort à l'auteur, qu'il le trahit indignement; il est tenté de tout résumer, puis de tout citer et, supprimant son commentaire, de laisser le lecteur jouir du texte vivant. Cela ne vaudrait-il pas mieux que de s'évertuer à en enfermer l'âme, sans être bien sûr de la tenir, dans des formules laborieuses et tâtonnantes? On les sent si incomplètes et, même quand elles sont à peu près justes, si impuissantes à traduire le je ne sais quoi par où l'on est surtout séduit! À quoi bon définir difficilement ce qu'il est si facile et si délicieux de sentir? L'excuse du critique, c'est qu'il s'imagine que son effort, si humble qu'il soit, ne sera pas tout à fait perdu, c'est qu'il croit travailler à ce que Sainte-Beuve appelait _l'histoire naturelle des esprits_, qui sera une belle chose quand elle sera faite. C'est qu'enfin une piété le pousse à parler des artistes qu'il aime; qu'à chercher les raisons de son admiration, il la sent croître, et que son effort pour la dire, même avorté, est encore un hommage.
Les _Épreuves_, si on en croit le sonnet qui leur sert de préface, n'ont pas été écrites d'après un plan arrêté d'avance. Mais il s'est trouvé que les sonnets où le poète, à vingt-cinq ans, contait au jour le jour sa vie intérieure pouvaient être rangés sous ces quatre titres: _Amour_, _Doute_, _Rêve_, _Action_; et le poète nous les a livrés comme s'ils se rapportaient à quatre époques différentes de sa vie. La vérité est qu'il a l'âme assez riche pour vivre à la fois de ces quatre façons.
Les sonnets d'_Amour_ sont plus sombres et plus amers que les pièces amoureuses du premier volume: le travail de la pensée a transformé la tendresse maladive en révolte contre la tyrannie de la beauté et contre un sentiment qui est de sa nature inassouvissable. (_Inquiétude_, _Trahison_, _Profanation_, _Fatalité_, _Où vont-ils?_ _L'Art sauveur_.)--Les sonnets du _Doute_ marquent un pas de plus vers la poésie philosophique. Voyez le curieux portrait de Spinoza:
C'était un homme doux, de chétive santé...
et le sonnet des _Dieux_, qui définit le Dieu du laboureur, le Dieu du curé, le Dieu du déiste, le Dieu du savant, le Dieu de Kant et le Dieu de Fichte, tout cela en onze vers, et qui finit par celui-ci:
Dieu n'est pas rien, mais Dieu n'est personne: il est tout.
et le _Scrupule_, qui vient ensuite:
Étrange vérité, pénible à concevoir, Gênante pour le coeur comme pour la cervelle, Que l'Univers, le Tout, soit Dieu sans le savoir
D'autres sonnets expriment le doute non plus philosophant mais souffrant. Jusque-là les «angoisses du doute», même sincère, avaient eu chez les poètes quelque chose d'un peu théâtral: ainsi les _Novissima Verba_ de Lamartine; ainsi dans Hugo, les stances intitulées: _Que nous avons le doute en nous_. Ajoutez que presque toujours, chez les deux grands lyriques, le doute s'éteint dans la fanfare d'un acte de foi. Musset est évidemment plus malade dans l'_Espoir en Dieu_; mais son mal vient du coeur plutôt que du cerveau. Ce qu'il en dit de plus précis est que «malgré lui, l'infini le tourmente». Sa plainte est plutôt d'un viveur fourbu qui craint la mort que d'un homme en quête du vrai. Il ne paraît guère avoir lu les philosophes qu'il énumère dédaigneusement et caractérise au petit bonheur. Pour sûr, ce n'est point la Grande Ourse qui lui a fait examiner, à lui, ses prières du soir; et la ronflante apostrophe à Voltaire, volontiers citée par les ecclésiastiques, ne part pas d'un grand logicien. M. Sully-Prudhomme peut se rencontrer une fois avec Musset et, devant un Christ en ivoire et une Vénus de Milo (_Chez l'antiquaire_), regretter «la volupté sereine et l'immense tendresse» dans un sonnet qui contient en substance les deux premières pages de _Rolla_. Mais son doute est autre chose qu'un obscur et emphatique malaise: il a des origines scientifiques, s'exprime avec netteté et, pour être clair, n'en est pas moins émouvant. Et comme il est négation autant que doute, le vide qu'il laisse, mieux défini, est plus cruel à sentir. Les Werther et les Rolla priaient sans trop savoir qui ni quoi; le poète des _Épreuves_ n'a plus même cette consolation lyrique:
Je voudrais bien prier, je suis plein de soupirs... J'ai beau joindre les mains et, le front sur la Bible, Redire le _Credo_ que ma bouche épela: Je ne sens rien du tout devant moi. C'est horrible.
Ce ne sont plus douleurs harmonieuses et indéfinies. Le poète dit la plaie vive que laisse au coeur la foi arrachée, la solitude de la conscience privée d'appuis extérieurs et qui doit se juger et s'absoudre elle-même (la _Confession_):
Heureux le meurtrier qu'absout la main d'un prêtre... J'ai dit un moindre crime à l'oreille divine... Et je n'ai jamais su si j'étais pardonné.
Il dit les involontaires retours du coeur, non consentis par la raison, vers les croyances d'autrefois (_Bonne mort_):
Prêtre, tu mouilleras mon front qui te résiste. Trop faible pour douter, je m'en irai moins triste Dans le néant peut-être, avec l'espoir chrétien.
Il dit les inquiétudes de l'âme qui, ayant répudié la religion de la grâce, aspire à la justice. Il entend, bien loin dans le passé, le cri d'un ouvrier des Pyramides; ce cri monte dans l'espace, atteint les étoiles:
Il monte, il va, cherchant les dieux et la justice, Et depuis trois mille ans, sous l'énorme bâtisse, Dans sa gloire Chéops inaltérable dort.
Le dernier livre de M. Sully-Prudhomme sera la longue recherche d'une réponse à ce _Cri perdu_.
Puis viennent les _Rêves_, le délice de s'assoupir, d'oublier, de boire la lumière sans penser, de livrer son être «au cours de l'heure et des métamorphoses», de se coucher sur le dos dans la campagne, de regarder les nuages, de glisser lentement à la dérive sur une calme rivière, de fermer les yeux par un grand vent et de le sentir qui agite vos cheveux, de jouir, au matin, de «cette douceur profonde de vivre sans dormir tout en ne veillant pas» (_Sieste_, _Éther_, _Sur l'eau_, le _Vent_, _Hora prima_). Impossible de fixer dans une langue plus exacte des impressions plus fugitives. Rêvait-on, quand on est capable d'analyser ainsi son rêve? C'est donc un rêve plus attentif que bien des veilles. Loin d'être un sommeil de l'esprit, il lui vient d'un excès de tension; il n'est point en deçà de la réflexion, mais on le rencontre à ses derniers confins et par delà. Il finit par être le rêve de Kant, qui n'est guère celui des joueurs de luth.
Ému, je ne sais rien de la cause émouvante. C'est moi-même ébloui que j'ai nommé le ciel, Et je ne sens pas bien ce que j'ai de réel.
Déjà dans une pièce des _Mélanges_ (_Pan_), par la même opération paradoxale d'une inconscience qui s'analyse, M. Sully-Prudhomme avait merveilleusement décrit cet évanouissement de la personnalité quand par les lourds soleils la mémoire se vide, la volonté fuit, qu'on respire à la façon des végétaux et qu'on se sent en communion avec la vie universelle...
Mais c'est assez rêver, il faut agir. Honte à qui dort parmi le travail de tous, à qui jouit au milieu des hommes qui souffrent! Il y a, dans ce psychologue subtil et tendre, un humanitaire, une sorte de positiviste pieux, un croyant à la science et au progrès--un ancien candidat à l'École polytechnique et qui a passé un an au Creusot, admirant les machines et traduisant le premier livre de Lucrèce. Nul ne saurait vivre sans les autres (la _Patrie_, _Un songe_); salut aux bienfaiteurs de l'humanité, à l'inventeur inconnu de la roue, à l'inventeur du fer, aux chimistes, aux explorateurs (la _Roue_, le _Fer_, le _Monde à nu_, les _Téméraires_)! Tous ces sonnets d'ingénieur-poète étonnent par le mélange d'un lyrisme presque religieux et d'un pittoresque emprunté aux engins de la science et de l'industrie et aux choses modernes. Voici l'usine, «enfer de la Force obéissante et triste», et le cabinet du chimiste, et le fond de l'Océan où repose le câble qui unit deux mondes. Tel sonnet raconte la formation de la terre (_En avant!_); tel autre enferme un sentiment délicat dans une définition de la photographie (_Réalisme_). On dirait d'un Delille inspiré et servi par une langue plus franche et plus riche. Parlons mieux: André Chénier trouverait réalisée dans ces sonnets une part de ce qu'il rêvait de faire dans son grand _Hermès_ ébauché. Ils servent de digne préface au poème du _Zénith_.
Ainsi les _Épreuves_ nous montrent sous toutes ses faces le génie de M. Sully-Prudhomme: j'aurais donc pu grouper son oeuvre entière sous les quatre titres qui marquent les divisions de ce recueil. Plutôt que de la ramasser de cette façon, j'ai cédé au plaisir de la parcourir, fût-ce un peu lentement.
L'optimisme voulu et quasi héroïque de la dernière partie des _Épreuves_ rappelle celui des premiers _Poèmes_, mais est déjà autre chose. Il semble que le poète ait songé: Je souffre et je passe mon temps à le dire et je sens que la vie est mauvaise et pourtant je vis et l'on vit autour de moi. D'où cette contradiction? Il faut donc que la vie ait, malgré tout, quelque bonté en elle ou que la piperie en soit irrésistible. Un instant de joie compense des années de souffrance. La science aussi est bonne, et aussi l'action, qui nous apporte le même oubli que le rêve et a, de plus, cet avantage d'améliorer d'une façon durable, si peu que ce soit, la destinée commune. Mais le poète n'y croit, j'en ai peur, que par un coup d'État de sa volonté sur sa tristesse intime et incurable; et voici ses vers les plus encourageants, qui ne le sont guère.
Pour une heure de joie unique et sans retour, De larmes précédée et de larmes suivie, Pour une heure tu peux, tu dois aimer la vie: Quel homme, une heure au moins, n'est heureux à son tour? Une heure de soleil fait bénir tout le jour Et, quand ta main ferait tout le jour asservie, Une heure de tes nuits ferait encore envie Aux morts, qui n'ont plus même une nuit pour l'amour...
Hé! oui, mais que prouve cela, sinon que l'homme est une bonne bête vraiment et que la nature le dupe à peu de frais? Ils manquent de gaîté, les sonnets optimistes du maître. À beau prêcher l'action, qui retombe si vite, avec les _Solitudes_, dans les suaves et dissolvantes tristesses du sentiment.
V
Est-ce un souvenir d'enfance? on le dirait. Je ne crois pas qu'une mère puisse entendre sans que les larmes lui montent aux yeux les vers de _Première solitude_ sur les petits enfants délicats et timides mis trop tôt au collège.
Leurs blouses sont très bien tirées, Leurs pantalons en bon état, Leurs chaussures toujours cirées; Ils ont l'air sage et délicat.
Les forts les appellent des filles Et les malins des innocents: Ils sont doux, ils donnent leurs billes, Ils ne seront pas commerçants...
Oh! la leçon qui n'est pas sue Le devoir qui n'est pas fini! Une réprimande reçue! Le déshonneur d'être puni!.....
Ils songent qu'ils dormaient naguères Douillettement ensevelis Dans les berceaux, et que les mères Les prenaient parfois dans leurs lits...
Deux ou trois autres pièces de M. Sully-Prudhomme ont eu cette bonne fortune de devenir populaires, je veux dire de plaire aux femmes, d'arriver jusqu'au public des salons. Peut-être a-t-il été agacé parfois de n'être pour beaucoup de gens que l'auteur du _Vase brisé_: mais qui sait si ce n'est pas le _Vase brisé_ qui l'a fait académicien et qui a servi de passeport aux _Destins_ et à la _Justice_?
Aussi bien son âme tient presque toute dans ce vase brisé. C'est encore de «légères meurtrissures» devenues «des blessures fines et profondes» qu'il s'agit dans les _Solitudes_. Impressions quintessenciées, nuances de sentiment ultra-féminines dans un coeur viril, une telle poésie ne peut être que le produit extrême d'une littérature, suppose un long passé artistique et sentimental. Imaginez une âme qui aurait traversé le romantisme, connu ce qu'il a de passion ardente et de belle rêverie, qu'auraient ensuite affinée les curiosités de la poésie parnassienne, qui aurait étendu par la science et par la réflexion le champ de sa sensibilité et qui, recueillie, attentive à ses ébranlements et habile à les multiplier, les dirait dans une langue dont la complexité et la recherche toutes modernes s'enferment dans la rigueur et la brièveté d'un contour classique... Glisserais-je au pathos sous prétexte de définition? Est-ce ma faute si cette poésie n'est pas simple et si (à meilleur droit que les Précieuses) «j'entends là-dessous un million de choses»?
Le mal que fait la lenteur des adieux prolongés; la paix douloureuse des âmes où d'anciennes amours sont endormies, où les larmes sont figées comme les longs pleurs des stalactites, mais où quelque chose pleure toujours; les «joies sans causes», bonheurs égarés qui voyagent et semblent se tromper de coeur; la mélancolie d'une allée de tilleuls du siècle passé où, dans un temple en treillis, rit un Amour malin; la solitude des étoiles; l'isolement croissant de l'homme, qui ne peut plus, comme le petit enfant, vivre tout près de la terre et presser de ses deux mains la grande nourrice; le doute sur son coeur; la peur, en sentant un amour nouveau, de mal sentir, car c'est peut-être un ancien amour qui n'est pas mort; la solitude de la laide «enfant qui sait aimer sans jamais être amante»; l'espèce de malaise que cause, en mars, la renaissance de la nature au solitaire qui a trop lu et trop songé; l'exil moral et la nostalgie de l'artiste que la nécessité a fait bureaucrate ou marchand; la solitude du poète, au théâtre, parmi les gaîtés basses de la foule; l'âcreté des amours coupables et hâtives dans les bouges ou dans les fiacres errants; la solitude des âmes, qui ne peuvent s'unir, et la vanité des caresses, qui ne joignent que les corps; la solitude libératrice de la vieillesse, qui affranchit de la femme et qui achève en nous la bonté; le désir de s'éteindre en écoutant un chant de nourrice «pour ne plus penser, pour que l'homme meure comme est né l'enfant...»: je ne puis qu'indiquer quelques-uns des thèmes développés ou plutôt démêlés, dans les _Solitudes_, par un poète divinement _sensible_. Et ce sont bien des «solitudes»: c'est toujours, sous des formes choisies, la souffrance de se sentir seul--loin de son passé qu'on traîne pourtant et seul avec ses souvenirs et ses regrets,--loin de ce qu'on rêve et seul avec ses désirs,--loin des autres âmes et seul avec son corps,--loin de la Nature même et du Tout qui nous enveloppe et qui dure et seul avec des amours infinies dans un coeur éphémère et fragile... C'est comme le détail subtil de notre impuissance à jouir, sinon de la science même que nous avons de cette impuissance.
Les _Vaines tendresses_, ce sont encore des _solitudes_. Le plus grand poète du monde n'a que deux ou trois airs qu'il répète, et sans qu'on s'en plaigne (plusieurs même n'en ont qu'un) et, encore une fois, toute la poésie lyrique tient dans un petit nombre d'idées et de sentiments originels que varie seule la traduction, plus ou moins complète ou pénétrante. Mais les _Vaines tendresses_ ont, dans l'ensemble, quelque chose de plus inconsolable et de plus désenchanté: ses chères et amères solitudes, le poète ne compte plus du tout en sortir. Le prologue (_Aux amis inconnus_) est un morceau précieux:
Parfois un vers, complice intime, vient rouvrir Quelque plaie où le feu désire qu'on l'attise; Parfois un mot, le nom de ce qui fait souffrir, Tombe comme une larme à la place précise Où le coeur méconnu l'attendait pour guérir.
Peut-être un de mes vers est-il venu vous rendre Dans un éclair brûlant vos chagrins tout entiers, Ou, par le seul vrai mot qui se faisait attendre, Vous ai-je dit le nom de ce que vous sentiez, Sans vous nommer les yeux où j'avais dû l'apprendre?
C'est vrai, jamais ses vers ne nous ont mieux nommé ni plus souvent les plus secrètes de nos souffrances. Mais pourquoi ajoute-t-il:
Chers passants, ne prenez de moi-même qu'un peu, Le peu qui vous a plu parce qu'il vous ressemble; Mais de nous rencontrer ne formons point le voeu: Le vrai de l'amitié, c'est de sentir ensemble; Le reste en est fragile: épargnons-nous l'adieu!
Il y a je ne sais quelle dureté dans cette crainte et dans ce renoncement. Le pessimisme gagne. Certaines pages portent la trace directe de l'_année terrible_. L'amour de la femme, non idyllique, mais l'amour chez un homme de trente ans, tient plus de place que dans les _Solitudes_, et aussi la philosophie et le problème moral. Le _Nom_, _Enfantillage_, _Invitation à la valse_, l'_Épousée_, sont de pures merveilles et dont le charme caresse; mais que l'amour est tourmenté dans _Peur d'avare!_ et, dans _Conseil_ (un chef-d'oeuvre d'analyse), quelle expérience cruelle on devine, et quelle rancoeur!
Jeune fille, crois-moi, s'il en est temps encore, Choisis un fiancé joyeux, à l'oeil vivant, Au pas ferme, à la voix sonore, Qui n'aille pas rêvant...
Les petites filles mêmes l'épouvantent (_Aux Tuileries_):
Tu les feras pleurer, enfant belle et chérie, Tous ces bambins, hommes futurs...