Les contemporains, première série Études et portraits littéraires
Chapter 21
Voici le jeune premier, le roturier génial et héroïque: un beau brun, teint ambré, cheveux courts, barbe drue, longs yeux, larges épaules, voix de cuivre. Il est sorti premier de l'École polytechnique et «il s'est fait tout seul». Il est fier, il est vertueux, il est désintéressé, il est fort. La passion, chez lui, est brûlante et contenue; il flambe en dedans, ce qui est le comble de la distinction. S'il est avocat par-dessus le marché, ses phrases «se balancent comme des fumées d'encens». Philippe Derblay, Pierre Delarue, Séverac, Pascal Carvajan sont taillés sur ce patron. C'est l'idéal du héros bourgeois, c'est-à-dire l'ancien héros romantique pourvu de diplômes, muni de mathématiques et de chimie et ne rêvant plus tout haut: un paladin ingénieur, un Amadis des ponts et chaussées, l'archange de la démocratie laborieuse. D'innombrables petites bourgeoises, à Paris comme en province, l'ont vu passer dans leurs songes, et peut-être l'aiment-elles d'autant plus que c'est presque toujours aux grandes dames que le gaillard en veut. «Voyez-vous, dit le père Moulinet à deux reprises, nous autres bourgeois nous ne serons jamais les égaux des nobles.» Et toujours ces Bénédicts de l'École centrale finissent par dompter les duchesses, ce dont le tiers état est considérablement flatté et dans son orgueil et dans sa superstition.
Et voici la jeune fille noble, généralement blonde, «la taille admirablement développée», «d'une incomparable beauté», fière, hautaine, dédaigneuse. Elle commence régulièrement par haïr celui qu'elle aimera. Plus distinguée encore que le polytechnicien qui la trouble, elle brûle encore plus en dedans, avec une éruption finale de volcan sous la neige. M. Ohnet insiste beaucoup sur la finesse de ses attaches et, même quand elle est à pied, il la voit toujours en amazone, souple, onduleuse et nerveuse, une cravache dans sa petite main. Pour lui, une fille noble est plus ou moins une blonde équestre qui a la moue de Marie-Antoinette et qui épouse un industriel.
Au roturier puissant et beau s'oppose le gentilhomme viveur, plus mince et plus frêle, séduisant et impertinent, tout pénétré de «corruption slave», ce qui est aussi très distingué. Tels sont le duc de Bligny et Serge Panine. Et, de même, à la blonde fille de l'aristocratie s'oppose, bonne ou méchante, la fille de la bourgeoisie riche (Athénaïs Moulinet ou Madeleine Merlot), brune et généralement plus grasse, avec des mains et des pieds moins délicats. Et nous avons aussi, pour les imaginations exaltées, pour les fascinés de Sarah Bernhardt, la femme-sphinx, la femme-démon, la femme troublante et fatale, la comtesse Sarah, une fille de bohémiens, une gypsie élevée par une lady. Elle est complète, celle-là! Et comment résister à une invention aussi «distinguée»?
Et tous les autres personnages sont de cette force et de cette nouveauté. Pas un qui ne soit prévu, pas un qui ne soit construit selon les inévitables formules. Ce sont des Grandets affaiblis, des Nucingen dilués, des Poirier de pacotille. Si on nous présente un notaire, il sera cérémonieux ou plaisantin; si un homme de chicane, il aura le regard faux et les lèvres minces; si un cabaretier, il aura un gros ventre et une face apoplectique; si un vieux colonel, ce sera un ours, un sanglier avec un coeur d'or. On les connaît d'avance, on les voit venir, on a le plaisir de les retrouver, on n'est jamais surpris ni dérouté par la moindre trace d'observation personnelle. Si vous avez un vieux gentilhomme possédé de la manie des inventions et qui passe sa vie dans son laboratoire, quel fils lui donnerez-vous? Un hobereau, grand chasseur, grand buveur et grand coureur de filles, cela ne fait pas un pli; et tel est bien Robert de Clairefond. Et si ce gentilhomme a une soeur qui soit une vieille fille, que sera-t-elle? Si elle n'est pas la chanoinesse rêche, austère et dévote, elle sera évidemment la vieille demoiselle à moustaches, bonne, brusque et gaillarde en propos; et telle est, en effet, Mlle de Saint-Maurice.
Dans ce monde convenu, d'où l'observation directe et sincère est absente, trouve-t-on du moins toujours la vérité relative des sentiments et la conformité des actes aux caractères? Je n'oserais en jurer. Les personnages «sympathiques» sont d'une extrême noblesse morale, et leurs erreurs mêmes sont celles de grandes âmes. C'est égal, leur conduite est parfois bien singulière. Claire de Beaulieu nous est donnée pour une créature merveilleusement fière et loyale: or, le jour où elle apprend que l'homme qu'elle aimait doit épouser une autre femme, subitement, dans un féroce mouvement de dépit vaniteux, elle offre sa main à un bourgeois qu'elle n'aime pas, qu'elle a jusque-là dédaigné et à qui elle a résolu de ne point appartenir: tout cela n'est assurément ni loyal ni fier. Et lui, l'homme intelligent et fort, lui qui s'est vu méprisé la veille, ne voit rien, ne se doute de rien, s'étonne à peine de ce changement incroyable, accepte bonnement ce qu'on lui offre. Et plus tard, quand son jeune beau-frère lui fait demander la main de sa soeur, lui si bon et si juste, lui qui sait que les deux jeunes gens s'adorent, il refuse impitoyablement. Et pourquoi? Pour rien, pour amener une phrase d'Octave qui apprenne à Claire qu'elle est ruinée et que Philippe l'a prise sans fortune. Vous voyez comme ici la vérité des sentiments paraît subordonnée à l'intérêt de la fable. Je sais bien que la logique des actes et leur rapport avec les caractères sont assez difficiles à établir rigoureusement, que la vraisemblance morale est chose un peu indéterminée et variable et qu'il lui faut laisser du jeu. Je crains seulement que les héros de M. Ohnet ne soient pas toujours aussi admirables qu'il le croit; j'ai peur qu'il ne se laisse tromper lui-même par la belle attitude qu'il leur a prêtée. Cela est surtout sensible dans le _Maître de forges_. Mais on est tenté d'abandonner tout de suite cette querelle: que ces gens agissent ou non comme ils doivent, ce qu'ils font nous est si indifférent! Plus souvent, d'ailleurs, l'invraisemblance n'est que dans l'héroïsme démesuré des actes; mais cela est du romanesque le plus légitime, sinon du plus rare.
III
Si nous passons à l'exécution, nous y voyons appliquées consciencieusement, courageusement, toutes les règles de la vieille rhétorique du roman.
Lisez le début de la _Grande Marnière_: «Dans un de ces charmants chemins creux de Normandie..., par une belle matinée d'été, une amazone... s'avançait au pas..., rêveuse...» Le cheval fait un écart; un étranger apparaît qui demande son chemin. Extase et réflexions de l'étranger: cette belle personne lui paraît «vivre sous l'empire d'une habituelle tristesse...» «La destinée injuste lui avait-elle donné le malheur, à elle faite pour la joie? Elle semblait riche: sa peine devait donc être toute morale. Arrivé à ce point de ses inductions, l'étranger se demanda si sa compagne était une jeune femme ou une jeune fille...» Voilà du moins un tour, un style, une élégance que les enfants mêmes peuvent apprécier! On écrit comme cela à quinze ans, en seconde, quand on est un élève «fort» sans être très intelligent, et on enlève le prix de narration française!
Toutes les héroïnes sont belles et de la même façon. Des phrases se répondent d'un roman à l'autre: «Elle avait une taille admirablement développée, d'une élégance sans pareille.»--«Sa taille élevée avait une élégance exquise.»--Quelquefois «l'harmonieuse ampleur des épaules» est «accentuée par la finesse de la ceinture».--Il y a aussi pour le jeune premier une phrase qui revient dans chaque roman nouveau, imperturbablement: «Après de brillantes études, il était sorti le premier de l'École polytechnique et avait choisi le service des mines.»--«Pierre Delarue venait d'entrer le premier à l'École polytechnique et semblait promis à la plus belle carrière.»--Nous sommes dans un pays où l'on aime instantanément, dès le premier regard: c'est le régime du coup de foudre. Et là encore la même phrase se répercute comme un écho, à travers les banales histoires: «Ce fut un coup de foudre. Il garda pendant deux ans son secret profondément enfermé au fond de son coeur.»--«Elle eut comme un pressentiment que cet étranger aurait une influence sur sa vie.»--«Le comte s'était retourné. Il resta immobile, muet, saisi par la merveilleuse beauté de la jeune fille.»--«Instinctivement, comme si les regards de Sarah eussent pesé sur lui, Pierre se retourna. Ses yeux rencontrèrent ceux de la belle Anglaise: ce fut l'espace d'une seconde (_sic_).»
Tout y est: l'arrangement mélodramatique où s'entrevoit le doigt de Dieu (si, dans la _Grande Marnière_, l'idiot tombe du clocher, c'est sur la fosse de sa victime qu'il viendra s'écraser);--les mots de théâtre («Chercherai-je à obtenir cette adorable jeune fille à force d'infamie? Non! Ce sera à force de dévouement!»--«J'en appelle au monde!--Quel monde? Celui où je suis montée, ou celui où vous êtes descendue?» );--l'artifice des pendants, les figures qui s'opposent jusque par la couleur des cheveux: Claire et Athénaïs, Jeanne de Cygne et la comtesse Sarah, le général comte de Canalheilles et le colonel Merlot, Serge Panine et Pierre Delarue, Micheline et Jeanne, Lise Fleuron et Clémence Villa, Carvajan père et Carvajan fils. Procédé commode, qui flatte par de faciles effets de symétrie grossière: on comprend que M. Ohnet y sacrifie sans douleur une chose dont il ne paraît pas se douter: la variété, la complexité de la vie.
Il offre à son public d'autres régals encore, car il n'a rien à lui refuser.
Quand on n'est pas du grand monde, on aime bien savoir tout de même ce qui s'y passe. M. Ohnet, qui le sait, nous renseigne abondamment sur la haute vie et nous révèle les mystères de l'élégance mondaine. Les trois quarts de ses personnages appartiennent à la meilleure société, sont ducs, marquis ou comtes: dans chacun de ses romans vous trouverez la description consciencieuse d'un vieux château de famille et d'un hôtel aristocratique avec tout le détail de l'ameublement. Et vous verrez des gentilshommes monter à cheval, et vous assisterez à des _rally-papers_.--On n'aime pas beaucoup les romans de M. Zola ni même ceux de M. Alphonse Daudet; mais enfin on ne veut pas rester trop en arrière du mouvement, on n'est pas un imbécile et on accepterait un naturalisme mitigé: M. Ohnet nous en cuisinera. Il n'a pas plus peur qu'un autre des détails vrais et familiers: «Le sucre, adroitement soulevé avec la pince, sonnait au fond de la tasse, d'où s'échappait une vapeur brûlante et parfumée.» Et il n'hésitera pas à nous parler des aphtes du greffier Fleury et de «ses bobos recouverts de leur taie blanche».--On a des principes et on veut être respecté; mais enfin on n'est pas de bois; un roman n'est pas un livre d'heures, et on permet à l'écrivain de nous suggérer certaines idées agréables, pourvu qu'il n'insiste pas trop: M. Ohnet a deviné ce besoin discret. Il a, ma foi, des scènes d'amour assez vives et d'agréables chutes sur les canapés. Et quel trait de génie d'avoir, dans le _Maître de forges_, donné pour centre à un roman vertueux une scène scabreuse et d'avoir fait planer sur un drame si riche en beaux sentiments une image d'alcôve!--Mais le sérieux continu ennuie; on veut être égayé çà et là. Et voici venir le comique de M. Ohnet. Il est d'une remarquable simplicité et sait se passer d'esprit. Mlle de Saint-Maurice parlera comme la dame aux sept petites chaises: «C'est un ange que cet enfant-là! un ange immatriculé!» Et le notaire Malézeau répétera après chaque membre de phrase: _Mademoiselle_ ou _Monsieur le marquis_. «Choses et gens, mademoiselle... Tout à votre service, mademoiselle... Croyez-le bien, mademoiselle.» C'est irrésistible, n'est-ce pas?
Maintenant voulez-vous de la couleur? «Debout, tout noir, les doigts crochus comme des griffes, ses yeux jaunes étincelant comme de l'or, on l'eût pris pour le génie du mal.»--«Ma vie intime est triste, sombre, humiliée; elle est la noire chrysalide du papillon que vous connaissez.»--Voulez-vous du pathétique? Pierre Delarue vient d'apprendre que sa fiancée l'a trahi: il s'agit de peindre sa tristesse de façon à émouvoir fortement le lecteur. Pierre se rappelle qu'un jour, quand il était aimé de Micheline, il a failli être tué dans la rue par accident: «Il pensait que, s'il était mort ce jour-là, Micheline l'aurait pleuré; puis, comme dans un cauchemar, il lui sembla que l'hypothèse (_sic_) était réalisée. Il voyait l'église tendue de noir; il percevait nettement les chants funèbres...» Et en avant le catafalque et tout l'enterrement! (On me dispensera, après toutes ces citations que je n'ai presque pas choisies, de m'arrêter sur le style de M. Georges Ohnet).--Voulez-vous enfin de hautes considérations de philosophie sociale?
Est-ce que vous trouvez mauvaise, dit le marquis, cette confraternité de M. Derblay et de Préfont? Votre mari, ma chère amie, descendant des preux, incarne dans sa personne dix siècles de grandeur guerrière; M. Derblay, fils d'industriels, représente un siècle unique, celui qui a produit la vapeur, le gaz et l'électricité. Et je vous avoue que, pour ma part, j'admire beaucoup le bon accord soudain de ces deux hommes qui confondent, dans une intimité née d'une mutuelle estime, ce qui fait un pays grand entre tous: la gloire dans le passé et le progrès dans le présent.
Cette vision de l'ingénieur et du gentilhomme enlacés, c'est une bonne moitié de l'oeuvre de M. Georges Ohnet. Elle est faite pour réjouir M. Poirier, M. Maréchal et M. Perrichon. Et l'autre moitié séduira particulièrement leurs épouses.
IV
Après cela, que M. Ohnet compose assez bien ses récits, qu'il en dispose habilement les différentes parties et que les principales scènes y soient bien en vue, cela nous devient presque égal. Que ces romans, débarrassés des interminables et plats développements qui les encombrent et transportés à la scène, y fassent meilleure figure; que la vulgarité en devienne moins choquante; que l'ordre et le mouvement en deviennent plus appréciables,--je n'ai pas à m'en occuper ici: les quelques qualités de ces romans, étant purement scéniques, échappent à la lecture.
On y trouve, en revanche, l'élégance des chromo-lithographies, la noblesse des sujets de pendule, les effets de cuisse des cabotins, l'optimisme des nigauds, le sentimentalisme des romances, la distinction comme la conçoivent les filles de concierge, la haute vie comme la rêve Emma Bovary, le beau style comme le comprend M. Homais. C'est du Feuillet sans grâce ni délicatesse, du Cherbuliez sans esprit ni philosophie, du Theuriet sans poésie ni franchise: de la triple essence de banalité.
Mais ces romans sont venus à leur heure et répondaient à un besoin. Les romanciers qui sont artistes se soucient de moins en moins des goûts de la foule ou même affectent de les mépriser; la littérature nouvelle tend à devenir un divertissement mystérieux de mandarins; on dirait qu'elle s'applique à effaroucher les bonnes âmes par ses audaces et à les déconcerter par ses raffinements: or il y a toute une classe de lecteurs qui n'a pas le loisir ni peut-être le moyen de pénétrer ces arcanes, qui veut avant tout des «histoires», comme les fidèles du _Petit journal_, mais qui pourtant les veut plus soignées et désire qu'elles lui donnent cette impression que «c'est de la littérature». M. Ohnet est au premier rang de ceux qui tiennent cet article-là; il est incomparable dans sa partie; il sait ce qui plaît au client, il le lui sert; il le lui garantit. Tout cela n'est certes pas le fait du premier venu; mais qu'il soit bien entendu que c'est en effet de marchandises qu'il s'agit ici, de quelque chose comme les «bronzes de commerce», et non pas d'oeuvres d'art. Il ne faut pas qu'on s'y trompe. Je n'ai voulu que prévenir une confusion possible.
FIN
TABLE DES MATIÈRES[82]
[Note 82: Les numéros de page indiqués ci-dessus font référence à l'édition originale sur papier publiée en 1886 par la librairie H. Lecène et H. Oudin, dont le présent e-book est la reproduction.]
Pages
Avant-propos 5
Théodore de Banville 7
Sully-Prudhomme 31
François Coppée 79
Édouard Grenier 113
Le Néo-hellénisme (Mme Adam) 129
Mme Alphonse Daudet 165
À propos d'un nouveau livre de classe 181
Ernest Renan 193
Ferdinand Brunetière 217
Émile Zola 249
Guy de Maupassant 285
J.-K. Huysmans 311
Georges Ohnet 337
Sceaux.--Imprimerie Charaire.