Les contemporains, première série Études et portraits littéraires
Chapter 20
Donc après tous ces exploits d'un néronisme un peu puéril, il se retire dans sa tour d'ivoire, où il dormira le jour et veillera la nuit. Il s'arrange un cabinet de travail orange avec des baguettes et des plinthes indigo; une petite salle à manger pareille à une cabine de navire et, derrière la vitre du hublot, un petit aquarium où nagent des poissons mécaniques; et une chambre à coucher où il imite avec des étoffes précieuses la nudité d'une cellule de chartreux.
Une nuit il passe en revue sa bibliothèque latine. Virgile est un cuistre et un raseur; Horace a des grâces éléphantines; Cicéron est un imbécile et César un constipé; Juvénal est médiocre malgré quelques vers «durement bottés». Mais Lucain, quel génie! Et Claudien! et Pétrone! «Celui-là était un observateur perspicace, un délicat analyste, un merveilleux peintre!» Pourtant rien ne vaut les écrivains de la pleine décadence, «leur déliquescence, leur faisandage incomplet et alenti, leur style blet et verdi». Prudence, Sidoine, Marius Victor, Paulin de Pella, Orientius, etc., voilà ceux qu'il faut lire!
Tout cela est amusant; mais, comme dit l'autre, j'ai de la méfiance. M. Huysmans a-t-il lu, vraiment lu, les auteurs dont il nous parle? Et, par exemple, prenons Virgile et laissons le poète pour ne retenir que le versificateur. Où diable M. Huysmans a-t-il vu «cette prosodie pédante et sèche, la contexture de ces vers râpeux et gourmés, dans leur tenue officielle, dans leur basse révérence à la grammaire, ces vers coupés, à la mécanique, par une imperturbable césure, tamponnés en queue, toujours de la même façon, par le choc d'un dactyle contre un spondée, etc.»? Des Esseintes, mon ami, vous êtes un nigaud. Par quoi voudriez-vous que Virgile terminât ses hexamètres sinon par un dactyle et un spondée? Et vous avez tort, tout de suite après, de tant vous émerveiller sur la versification de Lucain: car c'est justement celle de Lucain qui est monotone; et c'est la langue de Lucain qui est abstraite et sèche. Et quant à vos admirations pour les écrivains de l'extrême décadence, si elles sont sincères, grand bien vous fasse! Ils peuvent amuser un quart d'heure par leurs enfantillages séniles; mais ce sont eux qui sont des radoteurs et des crétins: lisez-les plutôt.
Là-dessus on apporte à des Esseintes une tortue dont il a fait glacer d'or et garnir de pierreries toute la carapace. Puis il ouvre une armoire à liqueurs et se compose une symphonie de saveurs, chaque liqueur correspondant à un instrument: le curaçao sec à la clarinette, le kummel au hautbois, l'anisette à la flûte, le kirsch à la trompette, le gin au trombone. Après quoi il regarde ses tableaux et ses estampes: deux _Salomés_ de Gustave Moreau, des planches de Luyken, représentant des supplices de martyrs, des dessins d'Odilon Redon: «Une araignée logeant au milieu de son corps une face humaine, un énorme dé à jouer où cligne une paupière triste.» Puis il se rappelle son passé, son enfance chez les Jésuites. Il fait un peu de théologie et revient, en passant par l'_Imitation_, aux conclusions de Schopenhauer.
Un jour il se fait apporter une collection d'orchidées. Pourquoi? Parce que ce sont «des fleurs naturelles imitant des fleurs fausses». Et il est ravi: «Son but était atteint, aucune ne semblait réelle; l'étoffe, le papier, la porcelaine paraissaient avoir été prêtés par l'homme à la nature pour lui permettre de créer des monstres.» Beaucoup de ces plantes ont comme des plaies, semblent rongées par des syphilis. «Tout n'est que syphilis», songe des Esseintes. Sur quoi il a un cauchemar horrifique et très compliqué.
Il se donne alors un concert de parfums (comme tout à l'heure un concert de saveurs). Puis, comme il pleut, l'envie lui prend d'aller à Londres. Il part, achète un guide au _Galignani's Messenger_, entre dans une bodéga pleine d'Anglais, y boit du porto, dîne, en attendant le train, de mets anglais dans une taverne anglaise au milieu de têtes d'Anglais et, estimant qu'il a vu l'Angleterre, revient chez lui.
Là il revoit sa bibliothèque française. Baudelaire est son dieu: aussi l'a-t-il fait relier en peau de truie. Il méprise Rabelais et Molière, et se soucie fort peu de Voltaire, de Rousseau, «voire même de Diderot». Il parcourt sa bibliothèque catholique; il a quelque sympathie pour Lacordaire, Montalembert, M. de Falloux, Veuillot, Ernest Hello, et il goûte assez le mysticisme sadique de M. Barbey d'Aurevilly.
Après un intermède pessimiste pendant lequel il dit en passant son fait à saint Vincent de Paul (car «depuis que ce vieillard était décédé, on recueillait les enfants abandonnés au lieu de les laisser doucement périr sans qu'ils s'en aperçussent»), des Esseintes revient à ses livres. Balzac et «son art trop valide» le froissent. Il n'aime plus les livres «dont les sujets délimités se relèguent dans la vie moderne». De Flaubert, il aime la _Tentation_; d'Edmond de Goncourt, la _Faustin_; de Zola, la _Faute de l'abbé Mouret_. Poë lui plaît, et Villiers de l'Isle-Adam. Mais rien ne vaut Verlaine, ni surtout Stéphane Mallarmé! Le théâtre, étant en dehors de la littérature, n'est pas même mentionné. En fait de musique, des Esseintes ne goûte, avec «la musique monastique du moyen âge», que Schumann et Schubert.
Cependant des Esseintes est de plus en plus malade (oh! oui!). Il a des hallucinations de l'ouïe, de la vue et du goût. Le médecin appelé lui ordonne un lavement à la peptone: L'opération réussit et des Esseintes ne put s'empêcher de s'adresser de tacites félicitations à propos de cet événement qui couronnait, en quelque sorte, l'existence qu'il s'était créée; son penchant vers l'artificiel avait maintenant, et sans même qu'il l'eût voulu, atteint l'exaucement suprême (_sic_); «on n'irait pas plus loin; la nourriture ainsi absorbée était, à coup sûr, la dernière déviation qu'on pût commettre (_sic_)». Enfin, le médecin lui enjoint, sous peine de mort, de rentrer à Paris. Des Esseintes, à cet instant, a un léger accès de catholicisme tempéré par cette considération que «d'éhontés marchands fabriquent presque toutes les hosties avec de la fécule de pommes de terre» où Dieu ne peut descendre. «Cette perspective d'être constamment dupé, même à la sainte Table, n'est point faite, se dit des Esseintes, pour enraciner des croyances déjà débiles.» Et tout finit par une malédiction générale. L'aristocratie est idiote, le clergé déchu, la bourgeoisie ignoble. «Ah! croule donc, société! meurs donc, vieux monde!»
Et le lecteur n'est pas troublé le moins du monde, pas plus qu'il n'a été troublé auparavant. Car c'est là le malheur de ce livre, d'ailleurs divertissant: il ressemble trop à une gageure et on a peur d'être dupe en le prenant trop au sérieux.
L'impression totale est donc équivoque. On voit bien que des Esseintes est un maniaque, un fou, ou tout bonnement un imbécile très compliqué. Mais (et de là notre malaise) l'auteur a tout l'air de nous présenter cet abruti comme un homme très fort dont le raffinement a des mystères qui ne sont accessibles qu'aux hommes forts comme lui. Il a l'air de nous dire à l'oreille: «Savez-vous quel est le plus grand écrivain de la littérature latine? C'est Rutilius. Le plus grand artiste? C'est Odilon Redon. Le plus grand poète? C'est Stéphane Mallarmé. La décadence! oh! la décadence!... Et l'artificiel!... oh! l'artificiel! C'est le fin du fin!»
«L'artifice paraissait à des Esseintes la marque distinctive du génie de l'homme.
«Comme il le disait, la nature a fait son temps; elle a définitivement lassé, par la dégoûtante uniformité de ses paysages et de ses ciels, l'attentive patience des raffinés. Au fond, quelle platitude de spécialiste confiné dans sa partie! quelle petitesse de boutiquière, tenant tel article à l'exclusion de tout autre! quel monotone magasin de prairies et d'arbres! quelle banale agence de montagnes et de mers!»
Si ceci n'est pas une agréable plaisanterie, c'est une bonne naïveté, puisque nous ne pouvons rien concevoir qu'avec les données que nous fournit la nature. Nos imaginations les plus folles, c'est à la nature que nous en empruntons les éléments: comment donc serait-elle monotone?
Enfin, va pour l'«artificiel»! Mais le mot a plusieurs sens. L'artificiel, c'est le raffinement extrême de l'art. Si l'art est «l'homme ajouté à la nature» ou «la réalité vue à travers un tempérament», l'artificiel sera le dernier degré de cette transformation de la réalité. Ou bien l'artificiel, c'est le contraire du naturel entendu au sens ordinaire; c'est donc le désir maladif de ne pas ressembler aux autres, de ne rien faire comme eux, la recherche de la distinction à tout prix. Ou bien encore l'artificiel, c'est simplement l'illusion de la réalité produite par des procédés surtout mécaniques. Les automates, les musées de cire, voilà de l'artificiel. Dans ce dernier sens, l'artificiel est ce qu'il y a de plus opposé à l'art.
Eh bien! j'ai peur que des Esseintes, qui entend souvent l'artificiel dans les deux premiers sens que j'ai indiqués, ne l'entende aussi quelquefois dans le dernier. Sa salle à manger-cabine, avec son aquarium aux poissons mécaniques, ne dirait-on pas une fantaisie de bourgeois en délire? Il y a du Pécuchet dans des Esseintes. Pécuchet et Bouvard, eux aussi, aiment l'artificiel: qu'on se rappelle leur jardin.
Et avec tout cela cette figure falote de des Esseintes reste intéressante. Serait-elle plus vraie et plus générale que je ne l'avais cru? Après tout, des Esseintes, c'est peut-être en effet Werther éreinté, fourbu, névrosé, avec une maladie d'estomac et quatre-vingts années de littérature en plus. Et il y a dans son cas, quoique poussé jusqu'à la plus folle outrance, quelque chose que nous comprenons. Oui, parfois on est las de l'art et de la littérature, dégoûté des chefs-d'oeuvre, car les chefs-d'oeuvre sont les pères des rengaines et des livres méprisables. On trouve tout fade, même le roman naturaliste qui est pourtant le plus artificiel des genres, et l'on se demande si tout cela n'est pas ridicule et stupide? Et alors quel refuge? La sensation, la seule chose qui ne trompe pas. L'art nouveau, l'art suprême, négation de presque tout l'art antérieur, se réduit peut-être à cette recherche inventive de la sensation rare. Et si cette étude implique une indifférence absolue à l'égard de tout, morale, raison, science, du moins elle réserve et respecte, si je puis dire, le mystère des choses. Des Esseintes n'écrira jamais cette phrase étonnante de M. Berthelot: «Le monde n'a plus de mystères.» Aussi la folie sensationniste de des Esseintes s'allie-t-elle très aisément avec une espèce de catholicisme sadique.
Tout compte fait, M. Huysmans, en dépit des outrances puériles et des incohérences, a décrit une situation d'esprit exceptionnelle et bizarre, mais où nous entrons encore sans trop de peine et qui est, je crois, celle d'un certain nombre de jeunes gens. Il reste dans la mémoire, son des Esseintes, si bien pourri, faisandé et tacheté,--et qui devrait s'appeler des Helminthes: type quasi fantastique du décadent qui s'applique à être décadent, qui se décompose et se liquéfie avec une complaisance vaniteuse et se conjouit d'être pareil à un cadavre aux nuances changeantes et très fines qui se vide avec lenteur...
Le spectacle est complet, car la langue se putréfie comme le reste, est pleine de néologismes inutiles, d'impropriétés et de ce que les pédants appellent des solécismes et des barbarismes. Et de même que les écrivains latins du Ve siècle, tant aimés de des Esseintes, hésitaient sur la syntaxe et même sur les conjugaisons, M. Huysmans n'est pas très sûr de ses passés définis. Il écrit par exemple «requérirent» pour «requirent» et dit couramment: «Cette maladie qu'elle prétendait la _poigner_», et: «Une immense détresse le _poigna_».
Ai-je besoin de dire que, si je signale ces inadvertances, ce n'est point pour en triompher? Le style de M. Huysmans n'en est pas moins savoureux. Bien plus, je crois que l'ignorance de beaucoup de jeunes écrivains est une des causes de leur originalité, je le dis sans raillerie. Un lettré, un mandarin, a beaucoup plus de peine à être original. Il lui semble, à lui, que tout a été dit, ou du moins indiqué, et que cela suffit. Il a la mémoire trop pleine; les impressions ne lui arrivent plus qu'à travers une couche de souvenirs littéraires. Mais ces nouveaux venus ont fait de très médiocres humanités: il y paraît à la façon dont ils parlent des classiques. Ils n'ont rien qui les gêne; il leur semble, à eux, que rien n'a été dit. Ils sont amusants à regarder: ce sont en réalité des primitifs, des sauvages,--mais des sauvages à la fin d'une vieille civilisation et avec des nerfs très délicats. Et vraiment il leur arrive de voir, de sentir plus vivement que les mandarins. Parmi beaucoup de naïvetés, d'enfantillages, de sottises, et tout en inventant quelquefois des choses inventées déjà depuis deux mille ans, ils ont de remarquables trouvailles. Il faut assister avec sympathie à cette invasion de barbares précieux: car peut-être que c'est la dernière poussée originale d'une littérature finissante et qu'après eux il n'y aura rien,--plus rien.
GEORGES OHNET
J'ai coutume d'entretenir mes lecteurs de sujets littéraires: qu'ils veuillent bien m'excuser si je leur parle aujourd'hui des romans de M. Georges Ohnet. Je ferai plaisir à tant d'honnêtes gens et je soulagerai tant de bons esprits en disant tout haut ce qu'ils pensent! Et puis, si ces romans sont en dehors de la littérature, ils ne sont peut-être pas en dehors de l'histoire littéraire. Et s'ils ne s'imposent pas à l'attention par eux-mêmes, ils la sollicitent par l'étonnante fortune qu'ils ont eue, et qui est de deux sortes.
En quelques années le _Maître de forges_ a eu deux cent cinquante éditions; _Serge Panine_, couronné par l'Académie française, en a eu cent cinquante; la _Comtesse Sarah_, tout autant; _Lise Fleuron_, une centaine, et la _Grande Marnière_ en a déjà quatre-vingts. C'est là, comme on dit, le plus grand «succès de librairie» du siècle. M. Georges Ohnet est bien modeste s'il ne s'estime pas le premier écrivain de notre temps.
D'un autre côté, les romans de M. Georges Ohnet ont rencontré chez les lettrés, aussi bien chez ceux qui relèvent de la tradition classique que chez les autres, la plus complète indifférence ou même le dédain le moins dissimulé. Je ne dis pas qu'il n'y ait eu parfois quelque affectation dans ce dédain; je ne dis pas que tous ceux qui méprisent la _Grande Marnière_ en aient bien le droit, mais je dis que parmi les artistes dignes de ce nom il n'en est pas un seul qui fasse cas de M. Georges Ohnet. Et vous ne trouveriez pas non plus un critique sérieux qui l'ait seulement nommé, à moins d'y être contraint par les nécessités d'un compte rendu bibliographique. Cet universel silence des lettrés autour des _Batailles de la vie_ est aussi remarquable que la faveur dont jouissent ces rapsodies auprès du grand public.
On ne manquera pas de dire que cette attitude de certains «confrères» déguise une envie noire. Franchement, je ne le crois pas. Ils peuvent éprouver un peu de cet ennui que donne l'absurdité des choses humaines aux gens qui ne sont pas très philosophes; mais ce n'est point là de l'envie. Ils ne seraient point fâchés sans doute d'avoir autant de lecteurs que M. Georges Ohnet; mais j'affirme que pas un ne voudrait avoir écrit ses livres.
Or le sentiment des quelques centaines de dédaigneux qui veulent ignorer M. Ohnet et le sentiment contraire des quelques millions de bonnes gens qu'il comble de plaisir s'expliquent exactement par les mêmes raisons. Le cas de l'auteur des _Batailles de la vie_ est clair, tranché, instructif, et c'est pour cela que nous nous y arrêtons.
Jamais, en effet, on n'a pu constater un départ plus net entre le «peuple» et les «habiles», au sens où La Bruyère employait ces deux mots. On voit avec une clarté qui ne laisse rien à désirer pourquoi ces romans exaspèrent les uns et ravissent les autres, et l'on est bien sûr que ceux-ci les aiment _à cause de ce qui est dedans_. Tous les fidèles de M. Georges Ohnet le comprennent et le goûtent tout entier. Le fait est plus rare qu'on croit et vaut qu'on le signale. On ne le retrouverait qu'à l'autre extrémité de la littérature, si je puis dire, avec Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme et Anatole France: là encore le partage est net entre les délicats et les autres, mais à l'inverse. Les admirateurs de _Silvestre Bonnard_ sont tout aussi sûrs de leur sentiment que ceux du _Maître de forges_: seulement ce ne sont pas les mêmes, et ceux-ci sont un million et ceux-là sont au plus un millier. Voyez maintenant, pour éclaircir tout ceci, un cas plus complexe et très différent. Prenez les romanciers les plus lus après M. Georges Ohnet, ce triomphateur unique: je veux dire Émile Zola et Alphonse Daudet. Pensez-vous que les neuf dixièmes de leurs lecteurs les aiment pour eux-mêmes et les comprennent entièrement? Point; mais les brutalités de M. Zola ont ému la curiosité des uns; la sensibilité et tout «le côté Dickens» de M. Daudet ont attiré les autres. Ajoutez la part de hasard qui entre dans ces grands succès, puis l'habitude et la mode qui les entretiennent et les grandissent. La fortune littéraire de M. Daudet et de M. Zola ne s'explique pas tout à fait par leur talent, dont l'essence échappe au plus grand nombre.
Mais le triomphe de M. Ohnet s'explique entièrement par l'espèce de son mérite. Son oeuvre est merveilleusement adaptée aux goûts, à l'éducation, à l'esprit de son public. Il n'y a rien chez lui qui dépasse ses lecteurs, qui les choque ou qui leur échappe. Ses romans sont à leur mesure exacte; M. Ohnet leur présente leur propre idéal. La coupe banale qu'il tend à leurs lèvres, ils peuvent la boire, la humer jusqu'à la dernière goutte. M. Ohnet a été créé «par un décret nominatif», dirait M. Renan, pour les illettrés qui aspirent à la littérature. S'il n'est pas un grand écrivain, ni même un bon écrivain, ni même un écrivain passable, il est à coup sûr un habile homme. Le rêve poncif qui fleurit dans un coin secret des cervelles bourgeoises (il va sans dire que je parle ici non d'une classe sociale, mais d'une classe d'esprits), personne ne l'a jamais traduit avec plus de sûreté, de maîtrise, ni de tranquille audace.
I
Son génie particulier éclate tout d'abord dans le choix même de ses sujets. Ils ont traîné partout et sont d'autant meilleurs pour le but qu'il se propose. L'effet de ces histoires est infaillible: ayant plu depuis si longtemps, elles plairont encore, au lieu qu'avec des sujets un peu nouveaux on ne sait jamais sur quoi compter. Le _Maître de forges_, c'est l'antique roman de la fille noble conquise par le beau roturier; seulement, ici, la conquête commence après le mariage: c'est, au fond, le _Gendre de M. Poirier_, les rôles étant retournés.--_Serge Panine_, c'est encore, par un côté, le _Gendre de M. Poirier_, et, par un autre côté, _Samuel Brohl et Cie_.--La _Comtesse Sarah_, c'est la vieille histoire du monsieur qui, avec d'horribles remords, trompe son bienfaiteur, et aussi de l'amoureux placé entre deux femmes, le démon et l'ange, la coquine et la vierge (Cf. les _Amours de Philippe_).--_Lise Fleuron_, c'est la vieille histoire de l'actrice vertueuse qui n'a qu'un amant et qui nourrit sa mère, de l'innocence méconnue et de la blonde naïve persécutée par la brune perverse.--La _Grande Marnière_, c'est la vieille histoire, deux fois vieille, des jeunes gens qui s'aiment malgré l'inimitié des parents et du beau plébéien aimé de la belle aristocrate: c'est _Mlle de la Seiglière_, c'est _Par droit de conquête_, c'est l'_Idée de_ _Jean Téterol_; et c'est aussi le _Fils Maugars_, et c'est par surcroît la _Recherche de l'absolu_.
L'inspiration est double: bourgeoise et romanesque. Nous assistons à la victoire du tiers état sur la noblesse et de la vertu sur le vice. Le travail, l'industrie et le commerce triomphent particulièrement dans _Serge Panine_, le _Maître de forges_ et la _Grande Marnière_; la vertu, dans la _Comtesse Sarah_ et dans _Lise Fleuron_.
Presque tous les bourgeois sont riches démesurément, et presque tous sont partis de rien: ce qui prouve l'utilité du travail. Presque tous les nobles sont plus ou moins ruinés: ce qui démontre les inconvénients de l'oisiveté et du désordre. Pourtant M. Ohnet ressent à l'endroit de l'aristocratie une sympathie secrète et lui témoigne, malgré quelques honnêtes libertés de langage, un très profond respect: c'est qu'il sait bien quel prestige elle exerce encore sur ses lecteurs. Presque tous ses ingénieurs s'éprennent de filles qui portent les plus grands noms de France, et c'est là une façon d'hommage au faubourg Saint-Germain.
La vertu, ai-je dit, n'est pas moins glorifiée dans ces histoires que l'École polytechnique. Des héroïsmes incroyables terrassent dans le même coeur des passions exorbitantes; et en même temps les personnages vertueux ne manquent pas de l'emporter à la fin sur les coquins. Notez que, par un raffinement de conscience morale, dans ces drames où la vertu est si souvent millionnaire, M. Ohnet ne nous laisse pas ignorer le mépris qu'il a pour l'argent: quelques-uns de ses héros ont à ce sujet des apostrophes bien éloquentes. Il ose marquer de traits flétrissants les usuriers, les banquiers malhonnêtes. De cette manière, la vertu a beau être riche au dénouement, nous sommes sûrs que c'est bien au triomphe de la vertu toute seule que nous applaudissons.
M. Georges Ohnet est bien trop intelligent en effet pour ne pas s'en tenir aux dénouements agréables, aux dénouements optimistes, à ceux qu'exigent ses clients. Ceux-ci ne sauraient supporter une histoire où la vertu ne serait pas enfin récompensée. Sentiment bien naturel. Ils ont leur façon naïve d'entendre l'art; ils tiennent à ce qu'il soit consolant; ils veulent des fables où tout aille mieux que dans la réalité. Au contraire, les artistes, surtout dans ces derniers temps, ont un singulier penchant à peindre la vie plus triste qu'elle n'est. C'est que, pour eux, l'intérêt de l'oeuvre d'art ne réside point dans le mensonge facile d'un meilleur arrangement des choses ni dans le mariage final de l'amoureux et de l'amoureuse. Ce qui est vraiment intéressant, c'est la vision du monde particulière à l'écrivain, la déformation que subit la réalité en traversant ses yeux. Ils auraient donc grande honte de séduire les foules par un vulgaire et plat embellissement de la vie humaine. Par suite, ils seraient plutôt tentés de l'enlaidir afin de s'assurer qu'ils sont bien des artistes. Si d'aventure ils content des historiettes qui finissent bien, ils auront au moins un demi-sourire et nous les donneront franchement pour des berquinades, comme a fait M. Halévy dans l'_Abbé Constantin_. Mais ce ne sera qu'un jeu passager. Ils auraient peur, en accueillant les dénouements agréables, de sortir de l'art, de plaire à trop bon compte, par des moyens qui ne relèvent pas de la littérature, par autre chose que par une traduction personnelle de la réalité. Joignez que l'observation un peu poussée devient nécessairement morose. Enfin ils ne sont pas fâchés de se distinguer de la foule: leur pessimisme, absolu ou mitigé, leur donne une sorte d'orgueil, comme s'il était l'effet d'une clairvoyance supérieure. Ce sont là scrupules et faiblesses d'artistes: c'est dire que M. Ohnet ne les a point.
II
Je ne lui ferai pas un reproche de n'avoir point inventé ses sujets. Tous les romans se ramènent à un petit nombre de drames typiques, et ces éternelles histoires ne se peuvent guère renouveler que par l'invention des personnages, par l'étude des moeurs ou par la forme. Mais je ne pense pas qu'on trouve grand'chose de tout cela dans les romans de M. Georges Ohnet.
Ses figures sont de pure convention, et de la plus usée et souvent de la plus odieuse.