Les Contemporains, 7ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 9

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Mais ce réaliste à mi-côte est aussi un grand historien des moeurs, et qui s'est trouvé aisément égal aux plus grands sujets. Une part notable de l'histoire du second Empire et de la troisième République est évoquée dans le _Nabab_ et dans ce _Numa Roumestan_ dont la personne et l'aventure sont si largement représentatives du monde et de la vie politique d'il y a quinze ans. _Les Rois en exil_, c'est presque toute la tragédie des rois d'aujourd'hui. _L'Évangéliste_ est une des plus fortes études que je sache du fanatisme religieux; et combien curieuse, cette rencontre de l'esprit protestant avec l'âme de ce catholique païen! Et _Sapho_--avec les différences que vous sentez et qui sont toutes à l'avantage de Daudet--est simplement la _Manon Lescaut_ de ce siècle: c'est notre version, à nous gens d'à présent, de l'éternelle aventure des captifs de la chair; version parfaite et définitive, d'une signification si générale et d'une couleur si particulière! Et _Sapho_ est donc un chef-d'oeuvre, et je crois que _l'Évangéliste_ en est un autre. Et ces livres ont à la fois un sourire à fleur de phrase et, gonflé jusqu'à déborder souvent au travers, un profond réservoir de pitié et de tendresse humaine.

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Et l'écrivain, chez Daudet, est de la qualité la plus rare. La Bruyère, Saint-Simon, Michelet, sont de sa famille. Dans ses derniers ouvrages surtout, son style est celui d'un extraordinaire «sensitif». Il a l'immédiat frémissement de la vie aussitôt exprimée que perçue. Pas une phrase de rythme oratoire ou de tour didactique. Jamais on ne fit un tel usage de toutes les «figures de grammaires» abréviatives: anacoluthe, ellipse, ablatif absolu. Des notations brèves, saccadées, comme autant de secousses électriques. Pas un poncif; une continuelle invention verbale. L'impression, vers la fin, en était presque trop forte, et comme lancinante. C'était comme le trop-plein de sensations qui vous oppresse par les temps d'orage. On eût dit, en feuilletant cette prose, qu'il vous partait des étincelles sous les doigts... Et néanmoins, je ne sais comment, dans ses plus vives audaces, Daudet savait se garder, soit du «précieux», soit du charabia impressionniste; il conservait un instinct de la tradition latine, un respect spontané du génie de la langue.

Ai-je défini cet adorable écrivain? Hélas! non. C'est qu'il est très complexe dans sa transparence... On rencontre, en littérature, de beaux monstres, des phénomènes, assez faciles à décrire grâce à l'évidence de leur faculté maîtresse et de leurs partis pris. Mais que dire de ce Latin harmonieux? Il y a chez lui trop de choses: des nerfs, de l'ironie, du pessimisme même et de la férocité, mais aussi de la gaîté, du comique, de la tendresse, le goût de pleurer... Pour les bonnes gens, voyez-vous, (et pour les autres aussi), Daudet possède un don qui domine tout: le «charme»; et c'est à ce mot simple et mystérieux qu'il faut toujours en venir quand on parle de lui.

Mais le charme, comment cela se définit-il? Un classique a dit: «Si l'on examine les divers écrivains, on verra que ceux qui _ont plu davantage_ sont ceux qui ont excité dans l'âme _plus de sensations en même temps_.» N'estimez-vous pas que cette réflexion s'applique très bien à Daudet, et qu'une des marques essentielles de son talent est cette aisance avec laquelle il passe et nous fait passer d'une impression à l'autre et ébranle presque dans le même instant toutes les cordes de la lyre intérieure? Et son charme n'est-il pas, en effet, dans cette facilité et cette incroyable rapidité à sentir, et dans cette légèreté ailée?...

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Bien sûr je n'ai pas encore tout dit, ni même tout indiqué. Je reviens à son âme, qui était gracieuse et noble, et qui alla toujours s'embellissant.--Il faut se souvenir ici que les pages les plus douloureuses peut-être et les plus imprégnées de l'amour de la terre natale qui aient été écrites sur l'«année terrible» sont d'Alphonse Daudet.--Il ne faut pas oublier non plus que cet homme dont la sensibilité et l'imagination furent si vives et l'observation si hardie, n'a pas laissé une seule page impure; qu'en ce temps de littérature luxurieuse, et même lorsqu'il traitait les sujets les plus scabreux, une fière délicatesse retint sa plume, et que l'auteur de _Sapho_ est peut-être le plus chaste de nos grands romanciers.

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Il me disait un jour: «Quand je songe à quel point j'ai eu jadis la folie et _l'orgueil_ de vivre, je me dis qu'il est juste que je souffre.» Je me suis rappelé ce propos d'héroïque résignation en voyant, parmi les roses qui jonchaient son lit de mort, sa tête devenue ascétique et, sur sa poitrine, le crucifix...

LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

On dira d'elle ce qu'on voudra: elle a ceci pour elle, qu'étant la plus révolutionnaire des républiques, elle est pourtant l'héritière d'un passé monarchique plus long et plus illustre que celui d'aucune des nations européennes. Fille du peuple, bonne fille quand elle veut, pas imposante, Marianne a de plus vieux meubles, de plus vieux châteaux et de plus vieux parchemins que tous les rois et tous les empereurs du monde. Et ainsi, elle a su faire le plus bel accueil au dernier des autocrates, rien qu'en faisant saluer les trois siècles de la très jeune Russie par quatorze cents ans d'histoire de France.

(Car je ne pense pas qu'on fasse plus de tort à la Russie en la datant d'Ivan le Terrible, qu'à la France en la datant de Clovis.)

C'est Napoléon Ier, invisible et présent sous le porche de l'Arc de Triomphe, qui reçut le czar à l'entrée de la bonne ville. À l'hôtel de la Monnaie, les jetons de la reine Marie-Antoinette l'amusèrent un moment. La Révolution l'accueillit au Panthéon; Saint Louis et le moyen âge à Notre-Dame et à la Sainte-Chapelle; Louis XIV et Napoléon aux Invalides; Molière chez lui; Richelieu, Corneille et Racine à l'Académie. Là, puis sur la rive historique de la Seine «aux peupliers d'or», et le lendemain, chez le Roi Soleil, sa bienvenue lui fut souhaitée en des vers magnifiques ou gracieux, dont le tour propre et toute la composition secrète témoignaient de l'antiquité d'une langue lentement formée et à la fois épurée et enrichie par toutes les savantes lèvres qui l'ont parlée depuis le Serment de Strasbourg. Au nouvel Hôtel de Ville, pieusement reconstruit selon la figure de l'ancien, quarante générations de prévôts des marchands firent leur compliment au monarque absolu par la bouche d'un socialiste. Et là encore, la façon dont nos plus décidés révolutionnaires reçurent le despote ami impliquait une gentillesse et une finesse d'esprit héritées de beaucoup de siècles et retrouvées fort à propos. Louis XIV, enfin, lui fit les honneurs de Versailles. Bref, la République, pour se tirer galamment d'affaire, n'eut qu'à dire à son hôte: «Sire, je vous présente mes aïeux; et, ce que vous pouvez voir en moi-même d'agréable et d'élégant, c'est à eux que je le dois.»

Il me semble donc que, pendant ces heures uniques, nul, même parmi le peuple ombrageux des faubourgs, ne put haïr complètement ce passé de la France, qui venait si gracieusement à notre aide. Le plus ignorant sentit peut-être que l'ancien régime n'est pas tout entier dans la Saint-Barthélemy ou dans les Dragonnades, pas plus que la Révolution n'est tout entière dans la Terreur. On n'était pas fâché de montrer à cet empereur, de bonne famille sans doute, qu'on n'était pas non plus sans papiers et qu'on avait même des ancêtres assez reluisants.

Et je voudrais que, de ce contentement si naturel et si légitime, il restât à la République un sourire, une douceur, le désir de juger toujours dans un esprit équitable ce passé qui, en cette occasion, lui fut si avantageux; qu'elle acquît par là l'utile notion de la lenteur nécessaire des transformations politiques et sociales, et qu'alors, sans rien perdre de sa générosité et sans rien répudier de ses rêves, elle se défiât un peu plus de ses ignorances, de ses impatiences, de ses intolérances, et se gardât aussi de quelques-uns de ses conducteurs.

Ce ne serait pas le moindre bienfait de la visite du Czar que d'avoir réconcilié Marianne avec l'histoire de France.

BERNADETTE DE LOURDES.

C'est un poème délicieux, un chapitre ajouté à la _Légende dorée_ par un artiste à la fois ingénu et subtil.

M. Émile Pouvillon, cet amoureux de la terre, qui nous apporte quinze jours à peine, chaque année, ses yeux bleus de faune et d'enfant dans une bonne figure cuite d'officier et qui, le reste du temps, rêve là-bas dans son Quercy, était tout disposé à comprendre la petite pastoure visionnaire. Il a reconnu, en Bernadette Soubirous, une Césette plus sainte, mais non plus compliquée ou plus savante. Il a su entrer si aisément dans cette âme limpide et, d'autre part, il a si harmonieusement enveloppé le drame surnaturel du décor naturel qui lui convenait, que le miracle paraît presque tout simple et charme plus qu'il n'étonne.

La vision de Bernadette est préparée par ses solitudes de bergère dans un paysage où les objets prennent volontiers des airs d'apparitions. Il n'est pas probable que la Vierge se montre jamais beaucoup en Beauce, ou même en Sologne. Mais les montagnes, c'est la terre qui touche au ciel et qui s'y mêle déjà. Surtout au crépuscule: «... Le jour meurt..., les limites des choses se dissolvent. Il n'y a plus de certain que les sommets, comme des escaliers pour le rêve. Bernadette regarde. Ce qu'elle aime habite par là: le Bon Dieu, la Sainte Vierge. Oh! se hausser sur la pointe des pieds, voir un peu!»

La petite sainte ne subit que des tentations humbles comme elle: une brebis rétive qui l'induit presque en colère, des fraises sauvages qui sont tout près d'éveiller sa gourmandise, les rubans et le dé du colporteur qui la mènent à deux doigts du péché de coquetterie. Et elle conçoit aussi un paradis à sa portée. Ce n'est qu'un paysage de la terre, allégé, angélisé, un paysage avec des fleurs, des arbres, des clochers et des noms de paroisses, et des angélus, et des cérémonies, et des processions; et les saints et les élus continuent d'y faire ce qu'ils ont fait ici-bas,--comme les ombres des morts dans l'île des Cimmériens, avec plus de joie seulement. Car imaginer, c'est, inexorablement, se souvenir: et de quoi Bernadette se souviendrait-elle?

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Le bon hagiographe Pouvillon a pieusement extrait de cette histoire miraculeuse tout ce qu'elle comportait de poésie, d'humanité et d'évangélisme.

Poésie méridionale, lumineuse et précise. Ciel, terre, animaux et plantes, tout a une âme, comme jadis pour le bon saint François. Et tout vit, dans ce drame mystique, d'une vie concrète. Tout y est matérialisé. Pas une pensée qui n'ait son «signe» terrestre, très arrêté de contours. Rien de vague ni de nuageux dans les impressions de Bernadette. Les «voyants», du moins ceux du Midi, sont des gens qui «voient» mieux et plus nettement que nous, même les images de ce bas monde. La création est un système de symboles, mais les symboles sont clairs et consistants au pays du soleil.

À un seul moment, le poète estompe les objets. C'est pour nous peindre une après-dînée, à Biarritz, dans la villa impériale. Son art est tel que ce «tableau de cour» ne détonne point dans cette naïve histoire d'un miracle rustique. Il nous suggère impunément l'idée de crinoline: «Les convives se dispersent sur la terrasse dans le parc. Les mauves délicats, les bleus pâles des robes flottent légers comme des fleurs dans l'herbe. Les jupes s'étalent très larges, noient les fauteuils en bambou; des fichus, des écharpent moussent sur les épaules, sur les gorges dont la blancheur ça et là s'épanouit...»

Le drame humain éclate surtout dans un épisode. C'est quand Bernadette, retirée en un couvent de Nevers avant l'érection de la basilique de Lourdes, avant la splendeur des pèlerinages nationaux, vit humble et cachée et comme absente de sa gloire, durant que toute la catholicité exalte son nom. En se figurant les magnificences sorties d'elle, et qu'elle ne verra jamais, la candide religieuse a un mouvement d'orgueil, vite réprimé et pleuré. Mais cela nous a valu des pages d'une couleur vibrante et d'une émotion profonde.

Du petit jardin de son cloître, soeur Marie-Bernard retourne en esprit dans Lourdes transformée. Elle assiste à l'une des grandes journées: supplications de toute une multitude, prières presque furieuses, sommation de la souffrance humaine à la pitié divine, arrachement du miracle trop avare: «... Au signal des prêtres, les pèlerins s'agenouillent, se prosternent, et par moments ils demeurent immobiles, les bras en croix, comme un peuple de suppliciés... L'ostensoir passe et un frisson agite les malades. Les fronts se mouillent, les paupières battent. Un éclopé, pas loin de soeur Marie-Bernard, travaille à remuer sa jambe inerte; un hydrocéphale balance sa tête avec un gloussement qui doit être une prière. Et, seuls vivants dans un pauvre paquet d'os et de muscles ankylosés, noués en boule dans une corbeille, les yeux d'une rachitique roulent, désorbités, effrayants du désir de vivre, de la volonté de guérir...» Mais il faut tout lire.

Enfin, le poème d'Émile Pouvillon est tout pénétré d'évangélisme, de partialité pour les petits, de défiance à l'égard de la société bourgeoise et des «autorités constituées», de doutes sur le bienfait de la civilisation industrielle, et de cette idée que le chef-d'oeuvre de l'homme, ce qu'il y a de plus beau et de meilleur au monde, c'est la foi et la bonté parfaite dans une âme simple.

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Bref, M. Pouvillon aime sa petite bergère; il aime ses visions; il aime Notre-Dame de Lourdes. Croit-il en elle?

Non; car, le soir même de l'apparition de la Vierge, par une imagination digne de Victor Hugo, il entend converser entre eux les pics pyrénéens. Chaque mont rappelle qu'il eut, lui aussi, sa chapelle miraculeuse et son pèlerinage. Et le Gar, alors, dit au Béout: «Ne t'enorgueillis pas trop... La Vierge t'a visité, prétends-tu? Telle est ta gloire? Que serait-elle donc si, comme moi, tu avais été dieu! Ce fut ainsi pourtant... Seul maintenant, sans honneurs, je survis à ma divinité. Prends garde, ami: la pensée des hommes est changeante.» Et d'autres voix de montagnes s'élèvent: «Nous aussi, nous avons été des dieux. Les anciens hommes avaient voué des autels au dieu Béiséris, au dieu Illumne...» Et M. Pouvillon sait aussi que les miracles sont injustes, puisqu'ils ne guérissent pas tous les malades qui ne sont pas des méchants; il sait qu'au surplus ni la phtisie ni le cancer n'ont jamais senti la vertu de l'eau miraculeuse; et il sait encore d'autres choses.

Il ne croit, pas, et cependant!... Du moins, il aime ardemment ce qu'il ne croit pas tout à fait, et qu'il voudrait croire. Il est comme sont aujourd'hui beaucoup d'entre nous: il a la piété sans la foi. Il songe:

--Que l'image de Notre-Dame de Lourdes ait été uniquement créée par le désir de Bernadette, qu'importe? Elle a consolé et guéri de pauvres âmes et des corps souffrants; elle a fait connaître à de bonnes personnes des minutes ineffables, de ces minutes où l'on vaut davantage, où l'on vit hors de soi, où l'on communie dans un même sentiment avec des milliers d'autres êtres. Et c'est là un bénéfice assez clair. Et puis, que savons-nous? Ce qu'on appelle miracle n'est sans doute qu'une dérogation aux lois naturelles que nous connaissons, par conformité à d'autres lois que nous ne connaissons pas. Il est vrai qu'alors ce ne serait plus proprement le miracle... Ou bien n'y a-t-il point des phénomènes qui, tout en restant «naturels»,--tels que l'hallucination de Jeanne d'Arc ou de Bernadette,--ne s'expliquent pourtant que par quelque chose d'inexplicable, par une force divine cachée dans une âme?...

Et ne dites point: «À peine un malade sur mille a été guéri; et pourquoi celui-là?» Qu'importe, si l'âme croyante reconnaît à son Dieu, et à Celle qui lui porte nos prières, le droit de paraître agir arbitrairement? On pardonne tout, pour ainsi parler, au Dieu qu'on aime; on lui pardonne même les choix dont on est exclu; on le déclare juste et bon, quoi qu'il fasse. C'est le croyant qui crée, par son amour, la justice de son Dieu. On l'aimerait moins s'il était parfaitement et évidemment équitable, car on aurait moins à lui sacrifier. Bernadette le savait bien, elle qui, ayant procuré tant de guérisons, ne fut point guérie, et mourut, à trente ans, d'une nécrose, et fut heureuse d'en mourir...

Et voilà des sentiments qui font furieusement honneur aux hommes.

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Ce livre est infiniment doux. Il nous fait sentir ce que le rêve du surnaturel ajoute d'adorable aux âmes naturellement bonnes. Il contient l'âme vraie de Bernadette, et il interprète Lourdes avec une bienveillance qui écarte les grossièretés fâcheuses du spectacle extérieur.

Que va être le roman de M. Zola?

Ah! que je crains l'étude médicale du cas de Bernadette Soubirous, et la description du Lourdes commercial, des hôtels et des boutiques, et les plaies, et le grouillement des stropiats autour de la grotte, et les odeurs des trains de pèlerins, et les pelures de saucisson!...

Mais, après tout, cela aussi pourra être beau; et, enfin, nous verrons bien.

PHILOSOPHIE DU COSTUME CONTEMPORAIN.

On vient de publier les jugements de quelques personnes considérables sur le chapeau haut de forme. «Élargissons la question», si vous le voulez, et cherchons ce que vaut le costume contemporain. Ou, pour procéder avec méthode, voyons ce que devrait être le costume, ce qu'il est, et pourquoi il est ainsi.

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Sur ce qu'il devrait être, les philosophes n'hésitent pas. Le vêtement a pour objet de protéger le corps contre le froid, et ensuite de l'orner.

Utile, on le désire commode autant qu'il se peut. L'idéal, c'est que le vêtement nous sauve d'un danger sans nous imposer de gênes superflues. Il ne devra donc comprimer aucune partie du corps.

D'autant moins que, en comprimant le corps, il le déformerait. Or, ce serait dommage, un corps humain de proportions normales étant nécessairement ce que nous connaissons de plus beau. Si donc, après avoir considéré le vêtement comme utile, nous l'envisageons comme décoratif, il est évident qu'il ne pourra orner le corps qu'à la condition d'en respecter les contours, de n'en point briser l'ensemble harmonieux et l'unité.

De plus, la matière employée pour le costume, ce sont surtout des tissus. Les tissus flottent naturellement, font d'eux-mêmes des plis, et c'est là leur grâce propre. Il faut la respecter aussi: il ne faut donc pas que les tissus collent au corps.

Ces principes sont parfaitement observés dans la toilette antique. Voyez les peintures des vases grecs, et voyez les figurines de Tanagra. Dans ce système, le moindre changement d'attitude se traduit par des déplacements de plis du vêtement tout entier: en sorte que, malgré la simplicité et l'uniformité des pièces de leur habillement, les Tanagréennes offrent des silhouettes et des arrangements de lignes beaucoup plus variés et plus imprévus que ne font nos Parisiennes avec leur harnachement si compliqué.

Autre remarque: le costume grec ou latin est le même, dans son principe, pour l'homme et pour la femme. Il ne dissimule pas la différence des sexes, mais il ne s'attache pas à l'accentuer. La tunique n'est qu'une _stola_ plus courte. Les habits des hommes se drapent aussi largement que ceux de leurs compagnes. Le vêtement est, pour l'un et pour l'autre sexe, flottant et décoratif.

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Regardons maintenant la toilette de nos contemporains. Nous reconnaissons aussitôt qu'elle part de tout autres principes. Deux choses sautent aux yeux:

1º le costume est toujours, plus ou moins, ajusté; 2º il diffère très profondément, selon les sexes.

Sans doute, le vêtement ajusté a pu, à l'origine, s'expliquer par le climat, contre lequel il était utile de se prémunir. Mais il est clair que cette utilité n'est plus présente que très accessoirement à l'esprit de nos tailleurs et de nos couturières. _Aucune_ des règles que je rappelais n'est observée aujourd'hui dans la toilette féminine. Le corsage ne se contente pas de s'appliquer au torse de la femme pour le protéger: il le comprime et le repétrit. Les étoffes sont tendues sur des armatures rigides qui modifient très notablement la forme de la poitrine. Et, de dix ans en dix ans, les jupes, tour à tour trop amples et trop étroites, s'étalent sur des contours artificiels et démesurés, ou épousent du plus près possible les contours réels: deux façons diverses de nous communiquer une même impression.

Quelle impression?

On a pris à tâche d'exagérer toutes les parties que la nature a faites plus saillantes dans le corps féminin: la poitrine, les hanches, la croupe et même, dans une mesure plus discrète, le ventre. Ce résultat a été surtout obtenu par une compression forcenée de la taille. Et des artifices de détail sont venus compléter ce premier artifice. On a augmenté le relief des contours par le corset et, suivant les temps, par les paniers et la tournure, ou, au contraire, par le fourreau qui bride les cuisses. Sans compter les manches à gigot qui amincissent encore la taille, ou les hauts talons faits pour jeter le buste en avant et pour imposer aux mouvements du corps une gêne qui révèle mieux les formes. D'une façon générale, la femme a été à la fois considérablement amplifiée--et coupée par le milieu.

Vous voyez les effets de cette division. L'unité du corps féminin étant rompue, on ne l'embrasse plus aussi facilement d'un seul regard; mais nos yeux sont tour à tour attirés sur les deux parties qui le composent et, dans chaque partie, sur les proéminences. En somme, la ceinture telle que l'entendent nos contemporaines, non plus souple et commode comme chez les femmes antiques, mais totalement déformatrice du corps, et jusqu'au renversement des proportions de la cage thoracique, divise résolument la femme en deux--pour localiser notre attention.

Bref, la toilette féminine est devenue, essentiellement, expressive du sexe.

Elle est sans doute restée décorative dans le détail de ses ornements--où la «décoration» prend d'ailleurs, de plus en plus, un caractère de curiosité archéologique. C'est ainsi que, depuis vingt ans, nous avons vu passer en fantaisies changeantes, dans la parure des femmes, maintes réminiscences discrètes ou hardies de ce qu'elles ont trouvé de joli ou d'extravagant dans les modes de leurs aïeules ou dans les costumes nationaux de tous les pays du monde. Mais la grande originalité de la toilette féminine, c'est bien, au fond, d'exprimer ce que j'ai dit.

De là son charme étrange. Je n'ai point à rechercher si ce charme n'a pas sa rançon: maux d'estomac et d'entrailles, anémie, migraines, métrites, couches avant terme, etc. Ajoutez l'absurdité et l'abomination, au point de vue social, d'un système de toilette entièrement incompatible avec la grossesse: en sorte que cet état si véritablement «intéressant», qui ne se trahissait dans la toilette antique que par un léger surcroît d'ampleur, apparaît à une jeune femme de nos jours comme je ne sais quoi de monstrueux et qui la signale risiblement aux regards.

Le corset est la pièce essentielle et secrètement génératrice de tout l'ajustement féminin: et la maternité ni l'allaitement ne souffrent le corset. Tirez la conclusion: elle est lamentable. La toilette actuelle des femmes est l'irréconciliable ennemie de leurs devoirs naturels: voilà la vérité.

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Passons au vêtement des hommes. À aucune époque, je crois, il n'a été si profondément différent de celui des femmes.