Les Contemporains, 7ème Série Études et Portraits Littéraires
Chapter 8
La saveur si particulière des écrits de M. Henri Lavedan, d'où vient-elle donc? Je crois l'entrevoir. La _Haute_ et le _Nouveau Jeu_, _Leur Coeur_ et _Nocturnes_, le _Prince d'Aurec_ et _Viveurs_, c'est la surface brillante et pourrie de la société contemporaine, décrite par un esprit aigu,--mais en même temps _jugée_, le plus souvent sans le dire, par une âme qui, dans sa rencontre avec l'éphémère, continue de porter en soi quelque chose de stable et de traditionnel: la vieille France, simplement.
Avant de toucher ce vrai fond de Henri Lavedan, voyons d'abord en lui ce qui, tout de suite, apparaît.
L'oeil guetteur et amusé, il a commencé par être un écrivain excessivement pittoresque, un peu dans la manière d'Alphonse Daudet (_Inconsolables_, _Sire_). C'est de ces savants exercices qu'il a passé à la peinture des moeurs mondaines. Venu immédiatement après Gyp, il a coloré et corsé le langage de Gyp. Ou, si vous voulez, il a poussé et développé le dialecte de Monpavon (du _Nabab_). Nul peut-être n'a parlé de façon plus soutenue «le parisien» des dix dernières années; nul n'en a mieux connu le vocabulaire, la syntaxe, les images, le ton, le geste, et ce que roule cette langue dans ses petits bouts de phrases inachevées et baroques, et les divers argots superposés qui y transparaissent. Il y a même ajouté de nouveaux tics. Cela va, parfois, dans le _Vieux Marcheur_, jusqu'à la convention la plus extravagante. Le style du père Labosse s'éloigne presque autant du langage usuel que de la prose de Bossuet. On y sent un petit commencement de démence.
Lavedan a connu aussi, mieux que personne, les rites et cérémonies de la toilette et du chic. Là encore, son observation s'exaspère volontiers en une fureur de fantaisie imaginative. Lisez, par exemple, dans _Leur beau physique_, le soliloque de ce mourant qui se fait apporter sur son lit toutes ses cravates, et les palpe, et les caresse, et s'enivre d'elles mélancoliquement avant d'entrer dans l'éternelle nuit. Cela est proprement lyrique.
Enfin, dans le brillant concours de nos conteurs ou dialoguistes mondains, dans cette lutte à qui nous offrira, sous prétexte de morale ou même sans prétexte, les plus surprenants tableaux de mauvaises moeurs dites élégantes, je crois démêler, chez Henri Lavedan, une peur d'être dépassé, une ardeur de frapper plus fort que les autres et de peindre plus cru, une excitation et comme une ébriété de pinceau. Bref, sa caractéristique est, très souvent, une outrance un peu haletante, capricante et fébrile.
Par là-dessous, une âme traditionaliste, profondément chrétienne d'éducation.
Hervieu est avant tout un déterministe vigoureux et subtil; Donnay, un ironique et un voluptueux. Lavedan, malgré tout, demeure un moraliste. Il a, plus que les autres, insisté sur le _surgit amari aliquid_ de la vie joyeuse. L'immense ennui, le néant qui est au fond des existences purement mondaines, cette mélancolie noire dont sont envahis, quand ils ne s'amusent plus et même en s'amusant, ceux qui font profession de s'amuser, il nous en a donné, maintes fois, l'impression poignante (la _Haute_, _Nocturnes_). Et, une fois ou deux, il nous a dénoncé ce qui grouille dans ce vide, et comment ce nihilisme, d'ordinaire avachi et doux, des vieux viveurs peut tourner au farouche et au macabre. Voyez, dans le _Nouveau Jeu_, l'entretien nocturne du père Labosse avec son valet de chambre: chef-d'oeuvre absolu; du Balzac en petites phrases.
Et voici paraître l'âme «vieille-France» de Henri Lavedan. Dans le monde qui s'amuse, il distingue toujours scrupuleusement les Salomon et les d'Aurec, et les viveurs de la bourgeoisie riche ou de la finance et ceux de l'ancienne aristocratie. Quoique ces deux classes se touchent souvent et se mêlent (et cette rencontre même est un phénomène social que l'auteur du _Prince d'Aurec_ a étudié d'un effort très sérieux), elles lui inspirent des sentiments bien différents. Ses honnêtes duretés contre cette noblesse décadente dont il s'est fait spécialement le peintre impliquent, avec un sens très juste du rôle historique de la noblesse, une irréductible sympathie et un rien de préjugé. «Si l'on pèche plus dans cette société-là, fait-il dire à un abbé, on rachète aussi davantage. Vices et vertus, quand on dépense, c'est à pleines mains et par la fenêtre, à la gentilhomme.» Et en avant les zouaves de Charette et «les duchesses qui montent dans les mansardes». Les gentilshommes ni ne meurent ni ne font la fête comme ceux qui ne sont pas «nés». Au mot du prince d'Aurec: «Il y a la manière», répond le mot de Mme Blandain: «Vous vous croyez des Grammont-Caderousse». Joignez un goût d'artiste, et de Français du pays de Loire (_vera et mera Gallia_), et peut-être d'historien pour les vieilles choses jolies et fanées--croyances et meubles, moeurs et bibelots, pensées et fanfreluches--de cet ancien régime où nos origines plongent, qui est à nous tous et par où nous sommes tous «nobles» (_Sire_).
Au travers de tout cela, un sentiment chrétien très persistant, aux rappels inattendus («la petite épouse chrétienne» de _Viveurs_, l'acte d'amère contrition de Mme Blandain). Derrière Paris, ou dans Paris même, Lavedan nous montre la province, c'est-à-dire, derrière ceux qui s'agitent dans le vide du présent, ceux qui vivent de la foi du passé. Il aime, il peint avec une émotion vraie et un charme rare les vieux prêtres, les «bonnes dames», les vieilles demoiselles pieuses, les jeunes filles innocentes, les moeurs terriennes, les antiques foyers, les vies modestes, dévouées, secrètement héroïques...
Parce que le père Labosse, au milieu de ses gambades, n'a point cessé d'être «bien pensant», qu'il a gardé le respect des choses essentielles et que, docile au fond et enfantin, il n'a jamais commis «le péché de l'esprit», Henri Lavedan, bon psychologue en même temps que bon interprète de la miséricorde divine, accorde à ce polichinelle une mort comiquement orthodoxe et touchante... Sur quoi, je me pose cette question:--Tandis qu'il absolvait son vieux marcheur, qui sait s'il n'y avait pas, chez Lavedan, cette arrière pensée que Dieu lui appliquerait à lui-même, pour des péchés plus fins, le bénéfice de bons sentiments plus réfléchis, mais analogues?...
Et c'est ainsi que, sous le délicieux et pittoresque écrivain, sous le satirique osé, sous le moraliste inquiet et quelque peu divisé contre lui-même, sous l'observateur trop complaisant des «petites fêtes» de la chair triste, survit et se devine encore,--grandi et libéré, mais non point infidèle--le «bon petit enfant» à qui Mgr Dupanloup fut paternel autrefois.
ÉMILE FAGUET.
C'est principalement dans ses études sur le seizième siècle et sur le dix-huitième, et dans ses _Politiques et Moralistes du dix-neuvième siècle_, qu'il le faut considérer.
Sa marque, comme critique, c'est d'être, avant tout et presque uniquement, préoccupé et amoureux des idées; d'être un pur «cérébral», un pur «intellectuel», dirais-je, si ces mots étaient mieux faits et si un mauvais usage n'en avait corrompu et obscurci le sens.
D'autres critiques racontent leur propre sensibilité à l'occasion des oeuvres qu'ils analysent. D'autres sont de bons biographes ou de bons peintres de caractères. Émile Faguet est, éminemment, un descripteur d'intelligences.
Tel autre, dessinant à grands traits impérieux l'histoire des idées ou l'histoire des formes littéraires, semble toujours écrire contre quelqu'un ou quelque chose et, même avant d'être moraliste, est invinciblement orateur et «dialecticien.» Faguet est un «logicien», et de quelle puissance!
Ses reconstructions de systèmes, religieux, philosophiques, politiques, sociologiques, sont merveilleuses d'ampleur, d'harmonie, de précision, de juste emboîtement de toutes leurs parties. Du cerveau de Faguet, Calvin, Buffon, Montesquieu, Joseph de Maistre, Proudhon, Auguste Comte sortent plus lumineux, plus liés, plus consistants, plus complets, plus forts.
Sa probité intellectuelle est des plus irréprochables qu'on ait vues. C'est elle qui lui a conseillé de s'en tenir presque toujours à des monographies d'esprits. Il lui eût été facile de produire, lui aussi, des systèmes; d'expliquer, par exemple, tout le développement d'une littérature par deux ou trois idées directrices, et de l'enfermer de gré ou de force (et si c'est de force, c'est plus beau) dans le cadre ingénieusement contraignant d'une histoire philosophique. Mais il y voit trop d'arbitraire et trop d'hypothèse. C'est un divertissement qu'il ne s'est plus permis depuis _Drame ancien, Drame moderne_, oeuvre de jeunesse. Les aperçus systématiques sur une époque, il les relègue honnêtement dans ses préfaces.
Il s'en dédommage en construisant dans l'avenir. (Avez-vous lu cette étonnante étude: _Ce que sera le vingtième siècle?_) Et, en effet, ce n'est que le futur qu'on peut «systématiser» sans violenter le vrai.
Cette probité paraît dans son style si exact, si concis, si étroitement appliqué sur les idées, d'une clarté extraordinaire dans la plus vigoureuse subtilité, dédaigneux de la musique, dédaigneux de la couleur, et vivant (mais avec intensité) du seul mouvement de la pensée.
Faguet est le critique le plus austèrement «objectif» que je sache (et c'est cela peut-être qui rend austère aussi la définition que je tente de son talent). Nul ne tient sa personne plus strictement absente de ses ouvrages. Nul n'est plus exempt de parti pris, de passion, d'intolérance, de snobisme, de cabotinage, ni moins possédé (dans ses grandes études) par le désir de plaire.
Mais, comme il arrive, l'homme en lui se laisse deviner par tout ce que l'écrivain se refuse. Liberté fière, ignorance de toute intrigue, nulle vanité, simplicité de moeurs, humeur un peu farouche, bienveillance de pessimiste pour les personnes... je ne dis point que ces vertus ou ces dispositions sont impliquées par son scrupuleux objectivisme critique; mais, quand on connaît qu'il les a en effet, le souvenir de ses livres fait qu'on n'en est point étonné, et que l'on s'y attendait.
Je n'oserais dire qu'il ait toujours entièrement senti, à mon gré, les poètes, les romanciers, les dramatistes. Mais, comme critique des «penseurs», il me paraît le critique idéal. Il donne l'impression d'être égal, et quelquefois supérieur, à ceux qu'il définit.--Il ne lui manque qu'un peu de sensibilité, un peu de tendresse, un peu de paresse, un peu de sensualité: ce qui signifie simplement que sa complexion intellectuelle est des plus nettes, des plus accusées, et qu'il «remplit tout son type».
Je vois en lui une des pensées par qui les choses sont le plus profondément comprises et _le moins déformées_; une pensée calme, incroyablement lucide, d'une pénétration sereine; bref, un des cerveaux supérieurs de ce temps. Et tant pis pour ceux qui ne s'en doutent pas!
PAUL DESCHANEL.
Son dernier discours est affiché, à l'heure qu'il est dans toutes les communes de France. Des paysans en épèlent, chaque dimanche, ce qu'ils peuvent et estiment que c'est «envoyé». Ils n'ont pas fini de le lire. Au surplus, ce discours reste «actuel» tant que la Chambre est en vacances.
Ce discours, j'ai eu la bonne fortune de l'entendre. Et j'avais entendu auparavant une des trois parties de celui de M. Jaurès. Ce fut vraiment une belle joute. On ne parle pas toujours, au Palais-Bourbon, si mal que vous croyez. Et l'éloquence, quand elle s'y rencontre, y est, en général, moins pompeuse et moins enflée qu'elle ne fut dans les Parlements de la Restauration ou même du gouvernement de Juillet. Les discours de Manuel et du général Foy, relus, nous feraient un peu sourire. Nous avons quelques orateurs émouvants et plusieurs _debaters_. Ce sont moins les talents et les connaissances que les caractères qui manquent à cette Chambre méprisée.
J'ai trouvé nos représentants mieux élevés et de meilleure tenue qu'aux autres séances auxquelles j'avais assisté. M. Jaurès a été écouté avec beaucoup de politesse par les centres et par la droite. Et M. Paul Deschanel n'a été que peu interrompu par l'extrême gauche. Une fois seulement, un petit homme noir, de figure sèche et mauvaise, a jeté quelques cris brutaux. Quant à M. Jaurès, tantôt il ricanait, tantôt il haussait ses larges épaules, mais avec plus d'ostentation que d'hostilité réelle, et surtout comme quelqu'un qui se sait regardé. À un moment, les deux adversaires ont échangé des propos tout à fait obligeants. Ils paraissaient croire au talent et même à la bonne foi l'un de l'autre.
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C'était la première fois que j'entendais M. Jaurès. Autant que j'en puis juger sur une seule épreuve, M. Jaurès est un orateur-né, doublé d'un rhéteur habile, et qui a aisément une imagination de poète: ce qui fait bien des affaires. Nous avions eu la phrase de «la vieille chanson»: nous eûmes, ce jour-là, celle de «la cloche», et quelques autres, non moins belles. La voix est un peu sèche, mais d'un métal inaltérable et que nulle fatigue ne saurait fêler. La diction a d'harmonieux balancements. Elle est monotone et, même dans la discussion, elle est d'un prédicateur plus que d'un orateur politique. À cause de cela, et parce qu'il me semble avoir plus d'imagination et plus de sensibilité feinte ou vraie que de précision dans les idées ou de force dans le raisonnement, M. Jaurès ne serait peut-être pas mal nommé le Père Hyacinthe du socialisme.
Sa sincérité, quant au fond de ses doctrines, me paraît aussi incontestable que son manque de rigueur lorsqu'il s'agit de les exposer, et que les défaillances de sa probité intellectuelle lorsqu'il s'agit de les propager ou de les défendre. C'est que chez lui, et pareillement chez les meilleurs de ses compagnons, le socialisme est sans doute, avant tout, un état sentimental. Cela les rend dupes, j'imagine, d'une espèce d'illusion de la conscience. Comme ils sont toujours assurés de ce qu'il y a de généreux dans cet état sentimental et qu'ils s'en savent bon gré, volontiers ils se croient dispensés d'être précis dans le discours et scrupuleux dans l'action. Ils vont jusqu'à croire que la facile magnanimité de leur rêve les autorise à courir la chance des pires calamités publiques pour l'établissement aléatoire d'un régime social qu'ils sont même incapables de définir avec exactitude. Ils ont, dans la pratique, un peu de cette absence de scrupules qui est propre aux sectaires religieux.
Le socialisme, d'ailleurs, prête à l'éloquence. Et, comme il est encore dans la période de destruction (dont il est douteux qu'il sorte jamais), il a donc la partie belle, car c'est une ivresse de détruire, et c'est, en outre, une besogne où l'on excelle à peu de frais.
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Malgré les avantages qu'ils ont ainsi ou qu'ils prennent sur lui, M. Paul Deschanel, à force de talent, mais surtout à force de sérieux, d'amour de la vérité, de franchise, de loyauté et de courage, a fini par conquérir l'estime même de ses plus irréductibles adversaires. Il lui est arrivé, l'autre jour, de se faire applaudir par l'assemblée tout entière. Je sais bien que lorsque d'aventure tous nos députés applaudissent ensemble, on est à peu près sûr que les uns applaudissent contre les autres, ou pour détourner les autres d'applaudir. Un applaudissement peut donc être universel sans être unanime. Mais j'aime mieux croire à l'unanimité de celui-là, et que toute la Chambre remerciait M. Paul Deschanel d'avoir su exprimer avec éclat des idées vraiment populaires et nationales et, par delà, vraiment humaines.
Triomphe mérité. Depuis quelques années, une double évolution, très intéressante, s'est accomplie dans le talent de M. Paul Deschanel et dans sa pensée politique.
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Il avait contre lui, à l'origine, je ne sais quelle apparence de jeune parlementaire poussé en serre chaude, de député mondain, recherché des «salons», et dont les discours--déjà très substantiels pourtant--plaisaient comme de jolies conférences. Sa parole semblait presque trop «élégante», et sa diction apprêtée comme celle d'un clubman qui aurait reçu les leçons d'un sociétaire de la Comédie-Française. Mais, dès ce temps-là, j'avais confiance dans la netteté des traits de son visage; dans sa mâchoire, qui est robuste; dans le timbre si franc de son rire, et enfin, dans un certain regard, qui n'était pas d'un faible ou d'un efféminé.
J'avais raison. Le Deschanel politique a fini par tuer la légende du Deschanel mondain, ce qui n'était pas commode. J'ai remarqué que nul ne songeait plus, l'autre jour, à lui reprocher le soin légitime qu'il prend de son vêtement ou de ses cheveux, ni les «succès de salon» qu'il a pu rencontrer quand il était très jeune.--À mesure que sa pensée mûrissait, sa manière oratoire s'est simplifiée. Son dernier discours est admirable d'ordonnance serrée et lucide. Il a eu, à diverses reprises, de la cordialité dans le ton, et presque de la bonhomie. Sans doute, dans les passages proprement «éloquents», j'ai cru retrouver quelque reste d'artifice quand il y parlait au nom du sentiment; et j'eusse aimé mieux (quoique le morceau ait été acclamé) qu'il évoquât les «chers paysans de France» autrement que par prosopopée. Mais dans les endroits, plus nombreux, où il parlait au nom de la raison, il a montré une puissance que ses amis même attendaient à peine de lui. À ne considérer (s'il se peut) que la forme, j'ai eu l'impression que sa parole, directe, énergique, vibrante--merveilleusement claire--luttait sans désavantage contre l'énorme flot, épandu en nappe, de l'éloquence de M. Jaurès.
M. Paul Deschanel est, dès maintenant, un de ceux qui sont le plus capables d'agir sur les autres hommes par le discours.
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Mais l'évolution de sa pensée politique est plus méritoire encore.
Il pouvait vivre et mourir «centre gauche», s'immobiliser dans une attitude de «sagesse» et de «modération» clairvoyante, ironique et totalement stérile. Or, le premier parmi les politiques de son éducation et de son monde, il a proclamé qu'il n'y a plus de centre gauche; qu'il ne faut plus qu'il y en ait, non plus que de parti radical; que cela ne répond plus à rien; et que ce qu'il faut fonder, c'est un grand parti national, un large _torysme_, généreux, humain, hardi aux réformes,--en face du socialisme révolutionnaire.
En même temps, M. Paul Deschanel rompait avec les économistes classiques. Leur idéal est de réduire au _minimum_ l'intervention de l'État, par égard pour la liberté des individus. Mais cela suppose peut-être un régime où l'État n'imposerait aux individus qu'un _minimum_ de charges. Chez nous, à l'heure présente, avec les impôts monstrueux que nous avons et le service obligatoire, il n'est vraiment pas assez sûr que l'État rende aux particuliers l'équivalent de ce qu'il leur prend. Il leur doit donc du retour. Il en doit surtout aux classes populaires. L'État n'est point quelque chose d'aussi abstrait qu'on le dit. L'État, c'est la communauté. Tous doivent aide et protection à tous. Il faut seulement que cette protection ne soit point oppressive de la liberté individuelle, et serve même à la développer.
Le philosophe Izoulet a trouvé cette formule: «L'individu comme principe et comme fin; l'État comme moyen.» Voilà peut-être l'idéal nouveau.
M. Paul Deschanel semble de cet avis. Il oppose très heureusement, à l'«association forcée» qu'est le socialisme, les associations _libres_. Il pense que l'État doit les favoriser, tout en les laissant libres en effet. J'ai peur que la forme et la mesure de l'intervention de l'État ne soient assez difficiles à fixer dans de telles conditions. Mais en cherchant bien...
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M. Paul Deschanel cherche, travaille, progresse, apprend, ose de plus en plus. Né d'un vieux sang républicain et très pur; muni des meilleures «humanités»; formé à la fois par la fréquentation du monde, par l'étude de l'histoire et de l'économie politique, et par de longs voyages en Amérique et en Allemagne (tout à fait l'éducation d'un homme politique d'outre-Manche, comme vous voyez); honnête homme avec raffinement; très courageux, et du courage le plus allègre; et, par surcroît, ayant eu l'esprit de n'être pas encore ministre, il m'apparaît, j'ai plaisir à le dire, comme une des grandes espérances de notre pays.
ALPHONSE DAUDET.
Ce que l'on va rendre à la terre cet après-midi, c'est l'enveloppe mortelle d'une âme charmante, servie par les sens les plus fins et qui sut exprimer par des mots les frissons qu'elle recevait des hommes et des choses; âme infiniment impressionnable, tendre, frémissante, aimante. Et c'est pourquoi, parmi la banalité ou la hâte forcée des panégyriques que cette mort a suscités, il y a eu--chose rare en telle circonstance--de la tendresse, une émotion non jouée, des larmes ou, comme le disaient les Grecs, pères lointains d'Alphonse Daudet, «un désir de larmes».
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Personne n'aima plus la vie que celui qui vient de mourir après avoir souffert vingt ans. Enfant et adolescent (il le contait lui-même volontiers), il était comme ivre d'être au monde, de voir la lumière, et de sentir. Transplanté de Nîmes à Lyon, la cité brumeuse lui fait prendre conscience de son Midi et met en lui, sans doute, de quoi être un jour quelque chose de plus qu'un félibre supérieur. Toutefois, venu à Paris, il continue de gaspiller ses jours et les présents des fées: mais une femme--sa femme--le recueille, l'apaise à la fois et le fortifie, et, en apportant à ce tzigane l'ordre et la paix du foyer, le fait capable de tâches sérieuses et de beaux livres. La maladie, enfin, le complète. Elle agrandit son coeur et sa pensée par l'effort de souffrir noblement, et par les méditations mêmes et les lectures de ses longues insomnies; et d'autre part elle pousse à l'aigu son expressive fébrilité d'artiste. En sorte que je ne sais si l'on vit jamais chez aucun écrivain, plus surprenant accord de la sensibilité pittoresque et de la sensibilité morale.
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Romancier, Alphonse Daudet est très original et très grand. Le réaliste, c'est lui, et non M. Zola: l'auteur lui-même des _Rougon-Macquart_ le confessait loyalement l'autre jour. Daudet est comme «hypnotisé» (c'était son mot) par la réalité. Il «traduit» ce qu'il a vu, et le transforme, mais seulement ce qu'il a vu. Ses livres, construits sur des impressions notées (les fameux «carnets»), participent encore quelquefois du décousu de ces impressions, en même temps qu'ils en conservent l'incomparable vivacité.--Ses personnages ne nous sont présentés que dans les moments où ils agissent; et il n'est pas un de leurs sentiments qui ne soit accompagné d'un geste, d'un air de visage, commenté par une attitude, une silhouette. C'est à cause de cela qu'ils nous entrent si avant dans l'imagination et qu'ils nous restent dans la mémoire.--Les personnages des romans «psychologiques» redeviennent pour nous, la lecture finie, des ombres vaines. Mais, presque autant que le pesant Balzac, Daudet, de sa main légère, pétrit des êtres qui continuent de vivre, et «fait concurrence à l'état civil».
Ce réaliste est cordial. Il aime; il a pitié; il ne dédaigne point. Il s'est préservé de ce pessimisme brutal et méprisant qui fut à la mode et qui s'appela, on ne sait pourquoi, le naturalisme. Alphonse Daudet a été, dans un coin de tous ses livres, le poète affectueux des petites gens et des humbles destinées.