Les Contemporains, 7ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 7

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Cela est fort bon. On s'en aperçoit quand on essaie d'être sincère avec soi-même et de juger vraiment par soi. On découvre que quelques-unes de nos plus grandes admirations nous ont été imposées; que ce qui nous fait le plus de plaisir ou le plus de bien, ce ne sont pas toujours les oeuvres reconnues et consacrées, mais tel livre moins célèbre, qui nous parle de plus près et pénètre en nous plus avant... Or, si chacun faisait ainsi, quel désordre! quelle anarchie! Il n'y aurait pas d'histoire littéraire possible, ni même concevable, si la multitude n'en croyait quelques-uns sur parole.

Enfin, cette suggestion que les conducteurs des esprits et, si vous voulez, les critiques dignes de ce nom exercent sur le vulgaire, ils l'exercent souvent aussi sur eux-mêmes. Oui, il y a dans la critique une grande part d'auto-suggestion et, je dirai presque, d'auto-snobisme. L'homme est ainsi fait qu'il tire vanité de ses admirations: il se pique d'admirer pour des raisons qui lui appartiennent, et il s'admire alors lui même d'admirer avec tant d'originalité. Par là, le critique même le plus loyal est conduit à s'exagérer ce qu'il sent de beauté dans un écrivain, et presque à l'inventer. Dogmatiste ou impressionniste, il a volontiers des jugements qui ressemblent à des défis, et dont il se sait d'autant plus de gré. Nisard en a aussi bien que Taine, pour ne nommer que des morts. Tout critique est, plus ou moins, sa propre dupe, la dupe de ses théories et de ses idées générales, qui faussent à son insu ses jugements particuliers. Tout critique affecte de voir à certains moments et finit par voir dans un ouvrage ce que les autres n'y voient pas, et pourrait dire comme Philaminte:

Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble, Mais j'entends là-dessous un million de mots.

Ainsi les snobs du commun ont pour guides des façons de snobs inventifs et supérieurs; et, au point où nous sommes parvenus, le snobisme ne nous apparaît plus que comme un des noms particuliers de l'universelle illusion par laquelle l'humanité dure et semble même marcher.

Voilà les snobs vengés, j'imagine. Ils pullulent à l'heure qu'il est, et c'est plutôt bon signe, si cela veut dire que rarement autant de gens se sont intéressés à l'art et à la littérature. La floraison du snobisme prouve, non pas la santé, mais l'abondance et comme l'intensité de la production littéraire. Et c'est pourquoi je vous ai parlé des snobs avec aménité.

FIGURINES.

(_Deuxième Série_)

HORACE.

Oh! celui-là n'est pas du tout «d'actualité». Il n'a pas eu la chance de Virgile, dont l'immortalité est entretenue par deux contresens sublimes et par un mot profond qu'il n'a peut-être pas dit. Après avoir été le plus cité et le plus traduit des poètes anciens, Horace en est aujourd'hui un des plus délaissés. Et pourtant...

Écoutez cette odelette d'Horace que je ne choisis point parmi les plus connues:

«Si jamais un seul de tes parjures avait eu pour effet de déformer un de tes ongles ou de noircir une de tes dents,

«Je croirais à tes serments, ma chère. Mais plus tu les violes, et plus tu es belle et plus tu excites l'universel désir.

«Si bien que tu trouves finalement ton compte à te jouer des cendres de ta mère, et des dieux immortels et des astres silencieux.

«Vénus en rit, les nymphes en rient, et Cupidon s'en amuse, en aiguisant ses flèches sur un grès ensanglanté.

«Et toute une génération grandit pour toi et t'assure de nouveaux esclaves,--sans que, du reste, tes anciens adorateurs aient le courage de déserter ton seuil impie.

«Et, de plus en plus, les mères et les pères économes te redoutent pour leurs fils; et les jeunes femmes tremblent que ton odeur ne détourne leurs maris.»

(Notez que ma traduction est médiocre et que la grâce des strophes saphiques en est forcément absente.)

Écoutez encore ceci:

«Citoyens! citoyens! cherchez l'argent d'abord; la vertu, si vous avez le temps!» Voilà ce que répètent les hommes de Bourse entre les deux Janus. Tu as du coeur, des moeurs, de l'éloquence, de la probité. Par malheur, il te manque cinq ou six mille sesterces pour être chevalier: tu seras peuple. Mais les enfants chantent dans leurs rondes: «Tu seras roi, si tu fais bien.» «N'avoir rien à te reprocher, n'avoir jamais à pâlir d'une mauvaise action, que ce soit là ton inexpugnable citadelle.»

Et ceci encore:

«... Le poète n'est point avare ni cupide... Il se moque des pertes d'argent; il ne trahira point un ami; il ne dépouillera point un pupille. Il vit de fèves et de pain bis... Le poète façonne la bouche tendre et balbutiante des enfants; il défend leur oreille contre les propos grossiers; il forme leur coeur par de belles maximes; il leur enseigne l'humanité et la douceur... Il console le pauvre et celui qui souffre. Et c'est lui qui apprend aux jeunes gens et aux jeunes filles de belles prières.»

Serait-ce par hasard Chaulieu ou Désaugiers que vous rappellent ces passages, pris entre cent d'égale qualité, et dont j'ai affaibli, bien malgré moi, la beauté solide?

La malechance d'Horace, c'est d'avoir été, pour quelques chansons bachiques et quelques développements de philosophie bourgeoise, accaparé par les chansonniers et par les vieux messieurs des académies provinciales de jadis. Grâce à quoi, on l'a enfin pris lui-même tantôt pour un membre du Caveau et tantôt pour un vieux monsieur dans le genre du regretté Camille Doucet. Or cela est absurde, et jamais on ne vit maître plus différent des disciples qu'il eut à subir.

Car, d'abord, rien n'est moins «artiste» qu'un membre de la Lice chansonnière: et il se pourrait qu'Horace fût, dans ses vers lyriques, le plus purement artiste des poètes latins. Ses _Odes_ sont, à la vérité, des odelettes parnassiennes. Savantes et serrées, d'une extrême beauté pittoresque et plastique, elles n'ont pas grand'chose de commun, à coup sûr, avec les chansons de Béranger. Et les vers des _Satires_ et des _Épîtres_ ne ressemblent guère davantage à ceux d'un Andrieux ou d'un Viennet. Ils rappelleraient plutôt, par la liberté et l'ingénieuse dislocation du rythme, les fantaisies prosodiques de _Mardoche_ ou d'_Albertus_: je parle sérieusement. Joignez qu'Horace a, le premier, introduit dans la poésie latine les plus belles variétés de strophes grecques, sans compter certaines combinaisons de vers qui lui sont, je crois, personnelles. En sorte qu'il fait songer à Ronsard infiniment plus qu'à Boileau.

Secondement, il n'est pas d'animal plus timide ni plus esclave de la tradition qu'un chansonnier gaulois ou un retraité qui traduit Horace. Or le véritable Horace fut, en littérature, le plus hardi des révolutionnaires. Il traita les Ennius, les Lucilius et les Plaute comme Ronsard et ses amis traitèrent les Marot, les Saint-Gelais et les auteurs de «farces» et de «mystères». D'esprit plus libre, d'ailleurs, que les poètes de la Pléiade, Horace fut, à tort ou à raison, ce que nous appellerions aujourd'hui un enragé moderniste. _O imitatores, servum pecus! et Nullius addictus jurare in verba magistri_, sont des mots essentiellement horatiens.

Enfin, rien n'est plus plat ni plus borné que la sagesse d'un chansonnier bachique ou d'un rimeur de l'école du bon sens. Or, le véritable Horace a bien pu se qualifier lui-même, par boutade, de pourceau d'Épicure: vous savez que l'épicurisme n'est nullement la philosophie des refrains à boire; et celui d'Horace est, finalement, d'un stoïcien qui n'avoue pas. C'est que, chez les âmes bien situées, l'épicurisme et le stoïcisme, et généralement tous les systèmes, ont toujours abouti aux mêmes conclusions pratiques. On trouve dans Horace les plus fortes maximes de vie intérieure, de vie retirée et retranchée en soi, supérieure aux accidents, attachée au seul bien moral et l'embrassant uniquement pour sa beauté propre.--Soldat de Brutus, il accepta le principat d'Auguste par raison, par considération de l'intérêt public; mais il fut, ce semble, moins complaisant pour l'empereur et pour Mécène et sut beaucoup mieux défendre contre eux sa liberté et son quant-à-soi que le tendre Virgile. Ce fut un homme excellent, un fils exemplaire, un très fidèle ami,--et une âme ferme sous une tunique lâche et sous des dehors à la Sainte-Beuve.

Ce que j'en dis est, du reste, bien inutile. On n'en continuera pas moins, j'en ai peur, à le prendre pour un vulgaire «bon vivant» ou pour une espèce de vieil humaniste enclin aux amours ancillaires et à le confondre presque avec ceux qui, dans les provinces reculées, le traduisent encore en vers, sans y rien comprendre...

ALFRED DE VIGNY OU L'ORGUEIL SAUVEUR.

Non, il ne faut pas regretter ces publications, de plus en plus fréquentes, de la correspondance intime des écrivains illustres. L'immortalité de ces morts demeurerait, sans cela, quelque peu léthargique, car nous n'avons pas le loisir de relire leurs oeuvres tous les matins. Si d'ailleurs ces lettres divulguées nous révèlent en eux des faiblesses et des erreurs que nous ne connaissions pas, et dont nous les savions seulement capables puisqu'ils furent des hommes, le mal n'est pas grand. Mais ils gagnent aussi quelquefois à nous être dévoilés tout entiers; et c'est singulièrement le cas pour Alfred de Vigny, comme vous le verrez par les _Lettres_ que vient de publier la _Revue des Deux Mondes_.

Les jeunes gens en seront heureux, s'il est vrai que, parmi les poètes de la première génération dite «romantique», c'est lui qui les satisfait le plus. Cinq ou six fois du moins, Vigny a su inventer, pour les idées les plus profondes et les plus tristes, les plus beaux symboles et les mythes les plus émouvants, et fondre de telle sorte la pensée et l'image que les objets sensibles sont, chez lui, tout imprégnés d'âme, que la forme précise et rare y est suggestive de rêves infinis, et que ses vers, signifiant toujours au delà de ce qu'ils expriment, retentissent en nous longuement et délicieusement, y parachèvent leur sens et s'y égrènent en échos lents à mourir... Et c'est, comme vous savez, une poésie de cette espèce, plus libre seulement et plus fluide, mais pareillement évocatrice, que poursuivent les derniers venus de nos joueurs de flûte.

Or, nous sommes encore plus sûrs que ce grand poète fut aussi un héros, depuis que nous avons lu ses lettres intimes à sa petite parente.

* * * * *

«Intimes», oui, puisqu'il y découvre ou y laisse apercevoir souvent le fond même de sa pensée sur la vie. Familières, non pas. Vigny ne sait pas, ou ne veut pas être familier. Mais, justement, il est remarquable que ces lettres, adressées à une jeune cousine, d'humeur frivole, à ce qu'il semble, continuent, sous leur simplicité relative et leur demi-abandon, l'attitude morale qu'exprimaient _Moïse_, _la Colère de Samson_, _le Christ aux Oliviers et la Maison du Berger_, et attestent à la fois la sincérité et la profondeur de son pessimisme et l'efficacité merveilleuse de son orgueil.

Les idées de Vigny, vous les connaissez. Le monde est mauvais; l'injustice y règne, et la douleur; le monde comme il est serait une infamie si Dieu existait; la nature est insensible et cruelle; toute supériorité condamne à un plus grand malheur ceux qui en sont affligés... _Donc_ il faut se taire, se résigner, demander à la nature non une consolation, mais un spectacle, avoir pitié de la vie--de très haut--sans jamais se plaindre pour son compte.

Ce pessimisme est absolu, assez simple en somme, original seulement par son intensité. Il se confondrait avec le nihilisme philosophique, n'étaient les conclusions (arbitraires, il faut le dire).

Ce qui est admirable, c'est que, portant dans son esprit cette négation et dans son coeur ce désespoir,--et croyant, dans le fond, à moins de choses encore qu'un Sainte-Beuve, si vous voulez, ou un Renan,--Alfred de Vigny ait fait toute sa vie, avec une exactitude attentive, les gestes de son rôle social: gentilhomme accompli; très bon officier; royaliste intransigeant; fidèle, sous Louis-Philippe, à la branche aînée; respectueux de la religion; homme du monde peu répandu, mais fort convenable en discours: de sorte que ceux de sa caste purent croire que, sauf dans ses vers (mais des vers, n'est-ce pas? ce n'est que de la littérature), le comte de Vigny fut vraiment des leurs.

Les lettres à la petite cousine nous apprennent quelque chose de plus. La vie d'Alfred de Vigny apparaît là comme un défi sublime. «La plus forte protestation contre le monde injuste et contre Dieu absent, c'est de m'appliquer à faire ce qui me permettra de m'estimer le plus. Moins le monde vaut, plus je vaudrai.» Ainsi raisonnait-il. Cela, sans l'ombre d'espérance. Sur le fondement de ce sentiment irréductible du devoir, Vigny aurait pu, comme d'autres, se rebâtir après coup toute une métaphysique encourageante. Il ne daigne; il est désolé à fond. Mais il veut valoir, pour lui-même et pour jouir solitairement de son propre prix. Et nous voyons dans ses lettres la magnifique fructification de cet orgueil.

C'est à cet orgueil, d'abord, qu'il doit sa conception, très aristocratique et presque sacerdotale, de la mission du poète. Et c'est cette conception qui lui donne la force de vivre à l'écart, dans sa «tour d'ivoire», de rechercher la gloire peut-être, jamais le succès ni la popularité, de n'écrire que pour dire quelque chose et, par suite, de n'imprimer que tous les dix ou vingt ans: irréprochable vie d'écrivain, et à laquelle on ne peut comparer que celle d'un Flaubert ou d'un Leconte de Lisle.

Cet orgueil le sauve de la vanité, aussi sûrement que le ferait l'humilité elle-même. L'orgueil sait se passer d'autrui. L'étalage que Chateaubriand et Lamartine font de leur personne répugne à Vigny comme une prostitution. Et pourtant il les traite l'un et l'autre sans dureté: le sentiment qu'il a de «valoir» plus qu'eux lui permet l'indulgence.--Il ne parle presque jamais de lui; et, quand il en parle, il s'en excuse. «Vous avez remarqué un jour que je ne parlais jamais de moi. Mes amis me le reprochent souvent... Cette disposition native n'a fait que s'accroître pendant seize ans de vie à l'armée, où le silence est une consigne; cette coutume s'est accrue encore par un long séjour en Angleterre... Il en résulte qu'il y a sur mon caractère une enveloppe de taciturnité, qui fait que j'aime à parler des idées et des sentiments, jamais des personnes.» Et ailleurs: «Quand j'étais dans la Charente, d'où je vous écrivais souvent, je fus atteint de la fièvre typhoïde. Je souffris et fus guéri entre deux de vos lettres, sans vous le dire.» Il se tait comme le loup dans _la Mort du Loup_, et par le même sentiment.

Cet orgueil a chez lui les mêmes effets que la charité. Je ne dirai pas qu'il se soit tourné en bonté chez l'auteur de _Moïse_, mais il lui a communiqué la puissance d'agir pendant trente ans comme s'il eût été parfaitement bon. Pendant trente ans Vigny fut le garde-malade patient et assidu de sa femme, massive, paralytique, demi-aveugle et qui, nous dit M. de Ratisbonne, «née en Angleterre, avait oublié l'anglais et n'avait jamais réussi à apprendre le français, ce qui rendait la conversation assez difficile»; ne la quittant jamais, s'interdisant pour elle toute distraction, tout voyage, presque toute absence. Il fit _tout_ son devoir,--précisément parce que c'était très difficile.

Cet orgueil s'amollit, se transforme en douceur pour la petite cousine. Il y a, dans le sentiment qu'elle lui inspire, de la tendresse, de l'amusement à regarder s'agiter une jolie forme, de la pitié et un imperceptible dédain. Il lui donne de bons conseils, qu'il sait qu'elle ne suivra pas. Il lui reproche paternellement ses lettres trop courtes et ses trop rares visites; et cependant il sait qu'elle ne peut lui donner que cela: un plaisir d' «apparition», le plaisir de la voir de temps en temps vivre sa vie gracieuse et inutile. Il l'aime un peu (quoique avec moins de gravité) comme il aime l'Éva de la _Maison du Berger_: pour se reposer de la contemplation des choses insensibles et immuables dans celle d'une créature éphémère, plus séduisante d'être fugitive,--et souffrante aussi, quoique frivole...

Tout de même, elle est bien étourdie, la petite cousine, bien inattentive au mal de son ami. Une fois, quelques mois avant sa mort, il s'en plaint: «Si j'ai gardé le silence après votre dernière lettre, c'est qu'il y a un si cruel contraste entre mes souffrances de l'âme et du corps et la légèreté cavalière de vos lettres, que je ne pouvais me décider à vous empêcher de jouir en paix de votre vie évaporée. Tous vos bals n'étaient pas dansés encore, je crois, et, quoi que vous en disiez, vous n'y preniez point de peine». À mesure qu'il souffre davantage et que la mort approche, il se détache de la jolie «apparition», et en reconnaît mieux l'inutilité. Il désire même ne plus la voir, sinon en passant. «... Si vous continuez à faire chaque jour vos _trente_ visites _nécessaires_, _indispensables_, supposez-moi à Londres, et vous vous acquitterez de ces délicieux devoirs.» Ce qu'il attend d'elle, c'est, tout au plus, la dernière vision d'une forme agréable... Oui, sa mort sera bien la «Mort du Loup».

Dans son orgueil, enfin, il puise la force de supporter, avec une tenue parfaite, les longues tortures d'un cancer de l'estomac... «Puisqu'il faut vous parler de moi, sachez donc qu'il n'y a pas de martyre comparable au mien. Depuis deux ans, je ne suis pas sorti et je ne peux marcher, et j'ai toutes les nuits une insomnie qui me condamne à compter tous les coups de ma pendule...» Et, tandis que des cousines pieuses multiplient autour de lui «les amulettes, les médailles de la Vierge immaculée, et même de saintes amoureuses comme Mme de Chantal», et que «le pauvre archevêque de Paris» vient le voir, et aussi l'évêque d'Orléans, «au milieu des empressements exagérés de tant de monde... de médecins tout neufs qui ont fait des miracles, et de petits abbés qui en ont vu plusieurs dans la semaine», le comte de Vigny, convenable, souriant à ces zèles pieux, respectueux de tous les rites, mourait, sans croire à rien, avec une tranquillité farouche.

Sans croire à rien? Je me trompe. Voici la dernière ligne de sa dernière lettre à sa jeune parente: «Vous parlez beaucoup de croire et de croyants. Croyez en moi, avec une ferme foi». C'est-à-dire:--Croyez en mon orgueil, en cet orgueil sauveur par qui j'ai pu souvent agir comme si j'avais été un saint, et vivre héroïquement dans l'état de désespoir.

J.-K. HUYSMANS.

Rapproché de ses autres ouvrages, éclairé par eux et les éclairant, le dernier livre de M. Huysmans, _En route_, nous fait concevoir une aventure morale d'un rare intérêt: la transformation du naturalisme en mysticisme et la purification d'une âme par le dégoût.

J'appelle ici de ce mot très impropre de «naturalisme» le genre de littérature qui fut en faveur de 1875 à 1885, ou à peu près. Il se distingue expressément du réalisme. Car le réalisme est tranquille, simple et court; il n'ajoute pas à la laideur des choses; il n'en souffre pas; il ne saurait jamais en être excédé. Les vrais réalistes sont Hérondas, Pétrone, Alain Lesage. Leur disposition d'esprit est radicalement anti-chrétienne.

Mais il y avait sans doute un germe chrétien dans les furieux dégoûts qu'exprimaient les premiers livres de M. Huysmans. L'exactitude flamande des peintures y aboutissait à de soudains haut-le-coeur. Les sujets étaient si bas et la bassesse en était étalée avec un si sombre parti pris, l'auteur s'excitait dans une vision si méprisante, si inventrice de platitudes et d'ordures, que je me suis demandé jadis si cette vision n'était point un jeu d'art maladif et que j'ai suspecté la vérité des ces minutieuses nausées. Je vois bien aujourd'hui que je me trompais.

Non, jamais le monde n'a si étrangement pué au nez d'un homme. Il y avait chez M. Huysmans deux sentiments contradictoires en apparence: celui de la laideur des hommes et des choses et de l'impureté de la chair et de ses oeuvres et, au fond, une complaisance pour cette laideur et un consentement à cette impureté, se trahissant par une sorte d'orgueilleuse virtuosité à les décrire et par la hantise non repoussée de leurs images. Mais son jugement sur les ignominies dont il subissait, dont il aimait peut-être l'obsession, était déjà un jugement chrétien, le jugement d'un moine tenté et succombant avec honte à la tentation. Ses livres laissaient loyalement paraître que le fond du «naturalisme» était la «délectation morose» des théologiens, et que l'attachement même à considérer le laid y était encore une forme détournée de l'impureté.

D'autres en sont restés là; non M. Huysmans. L'extraordinaire sensibilité physique et morale qui est son tout le lui interdisait. Il poussa donc plus avant. Le pessimisme et l'impureté, à leur dernier degré d'exaspération, c'est le satanisme, ou la luxure blasphématoire. M. Huysmans est allé jusque-là, du moins par la curiosité inassouvie de l'imagination (_Là-Bas_). En réalité, il était déjà «en route» vers Dieu.

Car, lorsque l'on croit à Dieu assez pour le maudire, c'est bien simple: autant l'adorer. La messe noire est proche de l'autre messe, puisqu'elle en est le contraire; et le désespoir satanique peut engendrer la divine espérance. Le pessimisme absolu, quand il est moins une perversion de l'esprit qu'un état du système nerveux, peut être grand créateur de rêves. La conversion de M. Huysmans (ou de Durtal) fut une évasion hors des réalités hideuses.

L'horreur de l'universel cloaque de lâcheté, de sottise et d'impudicité qui est le monde ne lui laissait de refuges que ces étroits et secrets paradis d'entier renoncement et de pureté parfaite qui sont les couvents; entendez les couvents intransigeants des carmélites ou des trappistes. Et, là même, c'est encore par ses sens excédés qu'il était conduit. Ces blancs asiles lui étaient, physiquement, un bain de paix.

Rien du catholicisme littéraire de Chateaubriand; très peu même de celui de Baudelaire ou de Barbey d'Aurevilly, purs artistes qui ne concluent point par des actes. Les nerfs de Durtal ne lui permettent de séjourner que dans les extrêmes: il va jusqu'au bout du catholicisme, et jusqu'au fin fond. Or, le fond, c'est le monde considéré comme le champ de bataille de Dieu et du démon; c'est la foi au surnaturel continu, au miracle chronique, à l'action directe et personnelle de Dieu sur les âmes et au jeu de la réversibilité des mérites.

Ces prodiges s'opèrent par la prière, l'oraison méthodique, la confession, la communion. L'action divine se traduit, chez l'homme et la femme, par des signes sensibles et corporels. La chasteté, la sainteté sont des états de la chair. Et c'est pourquoi le vocabulaire et le style de Durtal ont pu rester aussi concrets, aussi brutaux dans l'expression des phénomènes de la vie mystique que jadis dans la peinture de la vie immonde.

Le haut-le-coeur de son naturalisme l'a jeté au mysticisme; mais on a cette impression qu'il demeure le même homme. D'autant mieux qu'il a commencé par être un converti du plain-chant et de l'art du moyen âge, un converti par les sens.--Sa chasteté n'est peut-être qu'un moment singulier de son impureté, et son tragique catholicisme qu'un moment de sa curiosité de sentir.

Ce point, Durtal pourra-t-il s'y fixer? Que vaut sa conversion? On a vu des prostituées prises tout à coup d'une horreur physique insurmontable pour leurs besognes habituelles. L'abus de leur corps avait totalement aboli en elles le désir: apaisées, endormies, amorties, angélisées, la seule approche de l'ancien péché les eût fait s'évanouir d'épouvante. Le lendemain, la plupart retournaient à leur vomissement; mais quelques-unes devenaient sainte Thaïs ou sainte Marie l'Égyptienne. «Les voies de Dieu sont mystérieuses...»

HENRI LAVEDAN.