Les Contemporains, 7ème Série Études et Portraits Littéraires
Chapter 6
Laissons donc ce que les évêques et des catholiques fervents ont jadis pensé de son oeuvre. Notons seulement ce qu'un sceptique même en pourrait dire.--Il dirait que le grand ministre dut être surpris de quelques-uns des résultats de ses réformes; qu'il ne paraît guère que l'instruction gratuite, obligatoire et laïque ait éclairé le suffrage universel; que la superstition du savoir a jeté dans l'enseignement des fils et des filles du peuple et de la petite bourgeoisie, qui, infiniment plus nombreux que les places à occuper, n'ont fait que des déclassés et des malheureuses; que la demi-science, exaspérant les vanités, les rancunes, les ambitions, ou simplement les appétits, en même temps qu'elle ôtait aux consciences les entraves et à la fois les appuis des croyances religieuses, a grossi l'armée des chimériques et des révoltés; qu'ainsi la société s'est trouvée, justement par ce qui devait la pacifier et l'unir, plus menacée qu'elle ne fut jamais; et que, si l'oeuvre de M. Duruy fut une oeuvre de grande volonté et de grand courage, elle fut donc aussi une oeuvre d'étrange illusion.
Ces objections, Messieurs, Victor Duruy les a sûrement prévues, et j'estime qu'il n'a pas dû en être troublé outre mesure. D'abord, quand on veut signaler les maux qui se mêlent à une réforme, on a toujours soin d'oublier ou de taire ceux auxquels elle est venue remédier. Puis il s'agit d'une de ces entreprises qui ont besoin du temps pour être consommées et pour porter leurs vrais fruits. Habitué par ses travaux historiques aux lenteurs des transformations sociales, M. Duruy nous eût conseillé les patients espoirs. Il n'entrait pas dans son esprit que l'ardeur de savoir pût n'être pas un bien. Car, si l'univers a un but, il faut que ce soit, pour le moins, d'être connu de l'homme et de se réfléchir en lui, puisque, au surplus, les métaphysiciens nous disent que le monde n'existe qu'en tant qu'il est pensé par nous. «Science sans conscience est la ruine de l'âme». Certes, M. Duruy en était énergiquement d'avis; mais il eût nié que la science, à l'entendre bien, puisse être sans conscience. Un homme qui saurait tout serait nécessairement bon. Il serait guéri de la vanité, de la haine et de l'envie; car l'intelligence totale de ce qui est en impliquerait pour lui, j'imagine, la totale acceptation; et puis, connaissant tout, j'aime à croire que, entre autres choses, il connaîtrait avec certitude que l'intérêt de l'individu coïncide avec celui de la communauté humaine. C'est par un seul et même raisonnement que l'ancienne théodicée prouve Dieu omniscient et tout bon. Or, si la science, supposée complète, entraîne la bonté, elle ne peut, incomplète, être malfaisante en soi, ni même parce qu'elle est incomplète, mais seulement par la faute des passions qui occupaient déjà avant elle le coeur des hommes. D'un autre côté, une morale rationaliste, non assise sur des dogmes, non défendue par des terreurs et des espérances précises d'outre-tombe, fondée sur le sentiment de l'utilité commune, sur l'instinct social, sur l'égoïsme de l'espèce qui est altruisme chez l'individu et s'y épure et s'y élargit en charité, enfin sur ce que j'appellerai la tradition de la vertu simplement humaine à travers les âges, une telle morale ne peut que très lentement établir son règne dans les multitudes: il lui faut du temps, beaucoup de temps, pour revêtir aux yeux de tous les hommes un caractère impératif. Oui, M. Duruy eût dit: «Attendons!» Et il lui eût été fort égal d'être taxé d'optimisme, c'est-à-dire, au jugement de quelques-uns, d'ingénuité. Un certain optimisme n'est qu'une forme ou une condition même du courage et de l'activité. Le pessimisme est excellent pour soi, pour la vie et le perfectionnement intérieurs,--à moins qu'au contraire (cela s'est vu) il ne devienne une excuse à la corruption et à la lâcheté. Mais agir pour les autres, durant de longues années, durant toute une vie, cela ne se conçoit guère sans un peu de confiance en la future victoire de la raison. Il faut bien alors affronter la honte d'être optimiste. J'avoue que, pareil en cela aux hommes du siècle dernier, M. Victor Duruy l'a affrontée largement.
J'ai dit qu'il s'appuyait uniquement sur l'estime et l'amitié de l'empereur: c'est pour cela qu'il fut si libre et put tenter de si vaillantes entreprises. Il jugeait que l'empire devait d'autant plus faire pour le peuple que le peuple avait abdiqué entre ses mains. Lors donc que Napoléon III fit un ministère libéral, M. Duruy se trouva plus libéral, et bien autrement, que ce ministère; en sorte que le souverain, devenu constitutionnel, dut se séparer du serviteur trop hardi qu'il avait pu maintenir au temps de son absolutisme.
Tranquillement, comme Cincinnatus à sa charrue, M. Victor Duruy retourna à son _Histoire des Romains_. Il changeait ainsi de besogne, mais non de pensée, et ne quittait point le service de la France. Irréprochable unité de dessein dans cette longue vie! C'est un ancien projet d'histoire de France qui l'avait conduit à écrire l'histoire de Rome et l'histoire de la Grèce. Il disait, dans l'avant-propos de celle-ci, quelques années avant sa mort: «Il y a plus d'un demi-siècle, élève de troisième année à l'École normale, j'avais, avec l'ambition ordinaire à cet âge, formé le projet de consacrer ma vie scientifique à écrire une Histoire de France en huit ou dix volumes. Devenu professeur, je me mis à l'oeuvre; mais, en sondant notre vieux sol gaulois, j'y rencontrai le fond romain, et pour le bien connaître je m'en allai à Rome. Une fois là, je reconnus que la Grèce avait exercé sur la civilisation romaine une puissante influence; il fallait donc reculer encore et passer de Rome à Athènes. Ce qui ne devait être qu'une étude préliminaire a été l'occupation de ma vie. Les deux préfaces sont devenues deux ouvrages.»
Historien d'incroyable labeur, de composition vaste et harmonieuse, d'exposition colorée et vivante, M. Duruy est surtout original en ceci, qu'à la scrupuleuse critique d'un savant moderne il joint constamment le souci moral d'un historien antique. Il fait songer, par endroits, à un Tite-Live épigraphiste, ou mieux, à un Polybe muni, par le progrès des siècles, de plus sûres méthodes. Dans son Résumé général de l'_Histoire des Romains_, morceau d'une gravité, d'une majesté toute romaines, et d'une plénitude et d'une fermeté de pensée et de forme qui égalent Victor Duruy aux plus grands, après avoir confessé que la philosophie de l'histoire, cette prophétie du passé, ne permet pas les prévisions certaines, il ajoute: «Non, l'histoire ne peut annoncer quel sera le jour de demain; mais elle est le dépôt de l'expérience universelle; elle invite la politique à y prendre des leçons, et elle montre le lien qui rattache le présent au passé, le châtiment à la faute. Cette justice de l'histoire n'est pas toujours celle de la raison; elle épargne parfois le coupable et saute des générations; mais jamais les peuples n'y échappent... Considérée ainsi, l'histoire devient le grand livre des expiations et des récompenses».
C'est autant peut-être par ce souci moral que par amour de la vérité vraie qu'il évite de faire trop large la part des personnages historiques, même des plus séduisants. Écoutez ces fermes paroles: «... Les plus grands en politique sont ceux qui répondent le mieux à la pensée inconsciente ou réfléchie de leurs concitoyens. Ils reçoivent plus qu'ils ne donnent... Cette doctrine ne détruit la responsabilité de personne, mais elle l'étend à ceux qui trouvent commode de s'en affranchir.»
Il nous rappelle ainsi à chaque instant que c'est tout le monde qui fait l'histoire et que nous avons donc tous, pour notre part infime, le devoir de la faire belle--ou de l'empêcher d'être trop hideuse. Oui, l'historien, chez M. Duruy, est un moraliste qui tire, à mesure, la morale de l'énorme drame dont sa scrupuleuse érudition a vérifié les innombrables scènes. Le «résumé général» de _l'Histoire des Romains_ et celui de _l'Histoire des Grecs_ ressemblent à l'examen de conscience de deux peuples. Car (pour ramener la complexité des choses à des expressions toutes simples) on aurait presque tout dit en disant que si la Grèce s'éleva par sa générosité charmante, elle périt par quelque chose d'assez approchant de ce que nous nommons le dilettantisme; et de même, si c'est en somme par la vertu que grandit la république romaine, dire que, avant de mourir par les barbares, l'Empire mourut du mensonge initial d'Auguste et de n'avoir pas eu les institutions qui en eussent fait une patrie au lieu d'un assemblage de provinces, et à la fois de la corruption païenne et de l'indifférence chrétienne à l'égard de la cité terrestre, et encore de l'abus de la fiscalité qui amena la disparition de la classe moyenne, c'est dire, au fond, qu'il périt faute de franchise ou de bon jugement chez ses fondateurs, faute de liberté et d'égalité, faute de communion morale entre ses parties et, finalement, faute de bonté.--Et toutefois le sévère historien sait gré à Rome d'avoir eu quelque chose de ce qu'il lui reproche de n'avoir pas eu assez. Après tout, la conquête romaine, relativement douce aux vaincus, substitua aux lois étroites de la République les lois générales et moins dures de l'Empire; elle aplanit sans le savoir, pour la propagande chrétienne, tout le champ méditerranéen, et, d'autre part, respecta presque toujours l'indépendance de la pensée philosophique et commença de fonder, à travers le monde, la république des libres esprits; elle fut enfin, pour une portion considérable de la race humaine, un puissant agent d'unité, encore qu'imparfaite et bientôt défaite... Et puis, nous venons de Rome; et Victor Duruy ne peut se défendre d'aimer en Rome, initiée de la Grèce et notre initiatrice dans le travail jamais achevé de la civilisation, l'aïeule même de la France.
1870 le surprit dans ce labeur. Il avait pressenti la catastrophe. En 1864, il avait souhaité une intervention en faveur du Danemark; en 1866 une alliance avec l'Autriche et l'envoi d'une armée d'observation sous Metz. Et après Sadowa, il avait conseillé de préparer la guerre, à toute occurrence.--Pendant que son fils Albert, âme héroïque de l'aveu de tous ceux qui l'ont connu, partait avec les turcos pour être des premiers à la frontière, M. Duruy, à soixante ans, réclamait une place dans la garde nationale.
Tels ces citoyens de foi opiniâtre qui après Cannes, refusèrent de désespérer de Rome (car cette vie d'un bon Français éveille aisément des souvenirs romains), ou tel Condorcet, traqué, écrivant son _Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain_,--ainsi, une nuit du tragique hiver, dans sa casemate, Victor Duruy crayonna pour lui-même, sur un carnet, cette profession de foi, admirable en cet excès de détresse: «À cette heure funèbre, quelle est ma foi et mon espérance?... La France peut succomber momentanément sous l'effort d'ennemis qui, depuis cinquante ans, se sont si bien préparés à l'assaillir. Elle se relèvera si elle reconnaît bien le grand courant du monde, et si elle s'y plonge et s'y précipite... L'humanité, comme Dieu même, n'a que des idées fort simples et en petit nombre, qu'elle combine de diverses manières...» Il marquait alors la suite historique de ces combinaisons et il admirait ce long effort «logique» pour affranchir «le fils du père, le client du patron, le serf du seigneur, l'esclave du maître, le sujet du prince, le penseur du prêtre, l'homme de sa crédulité et de ses passions», pour mettre «légalité dans la loi, la liberté dans les institutions, la charité dans la société, et donner au droit la souveraineté du monde». Et, constatant que la France marchait en avant des autres peuples vers cet idéal, il concluait: «Pour nous venger, il nous faudra y traîner nos ennemis même».
Hélas! la plaie n'en était pas moins inguérissable au coeur du patriote. Joignez à cela de cruelles douleurs domestiques: la mort d'une femme, de deux filles, de deux fils. Parmi de tels deuils, j'ose à peine compter pour des joies le succès européen de l'_Histoire des Romains_, et l'admission de M. Duruy dans trois Académies. Mais sa vieillesse commençante avait rencontré la plus dévouée et la meilleure des compagnes; et, de ses deux fils survivants, il vit l'un, historien et romancier de vive imagination et de sensibilité vibrante, trouver l'emploi de son généreux esprit dans cette chaire d'histoire de l'École polytechnique où il avait lui-même enseigné jadis, et l'autre, sorti premier de Saint-Cyr, s'en aller défendre nos ultimes frontières dans cette Algérie où le père avait dû être envoyé comme recteur au temps de la conquête. Il y a ainsi de beaux sangs, et forts, où la magnanimité se perpétue.
Les dernières années de M. Duruy furent entourées d'un respect universel. On l'exceptait, pour ainsi parler, du second empire,--sans qu'il sollicitât, en aucune manière, cette exception. Le respect, jamais homme ne le mérita mieux, et de toutes manières, et, avec le respect, l'affection. Tous ceux qui l'approchaient, soit dans son modeste appartement de Paris, soit à Villeneuve-Saint-Georges, où sa médiocrité de fortune lui avait pourtant permis d'acquérir la maison et le jardin du sage, l'aimaient pour sa bonté, sa douceur, la simplicité de ses moeurs et l'on peut bien ajouter,--car la chose était exquise chez un vieillard, et l'on sait ici le vrai sens des mots,--pour sa naïveté: disposition d'esprit franche et fière, qui n'excluait ni la connaissance des hommes ni la finesse, mais seulement les défiances et les moqueries stériles et le pessimisme d'amateur. _Candor ingenuus_, comme disaient ses chers Romains.
De telles figures sont bonnes à regarder. Elles rappellent aux âmes inquiètes que, entre les croyances confessionnelles et le doute ou la négation, il reste à la conscience des refuges; qu'il est toute une vénérable tradition de postulats moraux, sur qui l'on peut dire que, depuis les temps historiques, ont vécu tous les hommes de bien: car ceux mêmes d'entre eux qui n'y croyaient pas ont agi comme s'ils y croyaient, et ceux, qui croyaient à quelque chose de plus croyaient donc à cela aussi. Le probe historien Victor Duruy fut un homme excellemment représentatif de cette tradition, qui fait tout le prix de la longue histoire humaine. Il dit quelque part que les Grecs de la décadence «manquaient de ces fermes assises si nécessaires pour porter honorablement la vie». Ces assises séculaires, il les eut en lui profondes; et vous savez si, en effet, il porta la vie honorablement. Sans prétendre définir dans la grande rigueur ces idées entrevues par la conscience et sommées par elle d'être des vérités, il croyait en Dieu, à une survie de l'âme et à une responsabilité par delà la mort, à une signification morale du monde et, malgré sa marche un peu déconcertante, au progrès. Il croyait que le travail, la domination sur soi, la sincérité, la justice, le dévouement à la famille, à la patrie, à l'humanité, sont des devoirs dont la base est assez éprouvée pour que nous y donnions notre vie sans crainte de nous tromper trop grossièrement et pour que nos scepticismes et nos ironies ne soient plus qu'exercices de luxe et d'agrément passager. Il croyait que les vivants sont comptables, devant la génération qui les suit, de tout l'actif de l'héritage des morts. Il avait pour la France qu'il servit si bien le plus ardent amour, le plus religieux et le plus confiant. Et il mourut doucement, malgré tout, une invincible espérance au coeur. Recueillons sa vie comme un exemple. Plus qu'un grand ministre et plus qu'un historien illustre, Victor Duruy fut un de ces hommes qui, par la façon dont ils ont vécu, nous rendent plus claires et augmentent même à nos yeux les raisons que nous avons de vivre.
LES SNOBS.
Le mot de _snob_ est très employé depuis quelques années,--et par les snobs eux-mêmes, comme tous les mots à la mode. Je le prendrai, avec votre permission, au sens très élargi où il plaît aux Parisiens de l'entendre et dont s'étonnerait peut-être l'auteur de la _Foire aux vanités_.
Nous avons eu successivement les snobs du roman naturaliste et documentaire, les snobs de l'écriture artiste, les snobs de la psychologie, les snobs du pessimisme, les snobs de la poésie symboliste et mystique, les snobs de Tolstoï et de l'évangélisme russe, les snobs d'Ibsen et de l'individualisme norvégien; les snobs de Botticelli, de saint François d'Assise et de l'esthétisme anglais; les snobs de Nietzsche et les snobs du «culte du moi»; les snobs de l'intellectualisme, de l'occultisme et du satanisme, sans préjudice des snobs de la musique et de la peinture, et des snobs du socialisme, et des snobs de la toilette, du sport, du monde et de l'aristocratie,--lesquels sont souvent les mêmes que les snobs littéraires, car les snobismes s'attirent invinciblement entre eux et se peuvent donc cumuler. Mais je ne vous parlerai ici que du snobisme en littérature, et je ne sais pas bien, en vérité, si ce sera pour en faire la satire ou l'apologie.
Qu'est-ce donc, en effet, que le snobisme? C'est l'alliance d'une docilité d'esprit presque touchante et de la plus risible vanité. Le snob ne s'aperçoit pas que, d'être aveuglément pour l'art et la littérature de demain, cela est à la portée même des sots; qu'il est aussi peu original de suivre de parti pris toute nouveauté que de s'attacher de parti pris à toute tradition, et que l'un ne demande pas plus d'effort que l'autre; car, comme le dit La Bruyère, «deux choses contraires nous préviennent également, l'habitude et la nouveauté.» C'est par ce contraste entre sa banalité réelle et sa prétention à l'originalité que le snob prête à sourire. Le snob est un mouton de Panurge prétentieux, un mouton qui saute à la file, mais d'un air suffisant.
Or, cette docilité vaniteuse, cette fausse hardiesse d'esprits médiocres et vides, cette ardeur pour les nouveautés uniquement parce qu'elles sont des nouveautés ou que l'on croit qu'elles en sont, tout cela est très humain; et c'est pourquoi, si le mot de snobisme est récent dans le sens où nous l'employons, la chose elle-même est de tous les temps.
Il y a eu les snobs de l'hôtel de Rambouillet, les snobs du précieux. Cathos et Madelon sont proprement des snobinettes et les aïeules authentiques des dames bizarres qu'on voit dans les couloirs du théâtre de l'OEuvre. «C'est là savoir le fin des choses, le grand fin, le fin du fin», est une phrase de snob et même d'esthète. Madelon fait cette dépense d'admiration à propos de l'impromptu de Mascarille: elle la ferait aujourd'hui à propos de quelque poème symbolique en vers invertébrés et s'entendrait tout juste autant. Le snobisme littéraire des filles de Gorgibus se complique d'ailleurs du snobisme mondain et de celui de la toilette, ou plutôt s'y confond; car c'est du même esprit qu'elles jugent les vers de Mascarille et ses canons ou sa petite oie. Bref, elles sont complètes.
Une autre espèce de snob, c'est le marquis de la _Critique de l'École des Femmes_: snob d'Aristote, qu'il a découvert dans l'abbé d'Aubignac, et des trois unités: car les trois unités d'Aristote, qui ne sont pas dans Aristote, furent une nouveauté, une mode, «le dernier cri», avant d'être une vieillerie; et le marquis les défend dans le même sentiment et avec la même compétence que les conspuera tel naïf gilet rouge de 1830.
Lorsque la jeune cour délaissa le vieux Corneille pour l'auteur d'_Andromaque_ et de _Bajazet_, il y eut, n'en doutez point, les snobs de Racine. Et il y eut, au siècle suivant, les snobs de la philosophie, ceux de l'anglomanie, ceux de la sensibilité et de l'amour de la nature, les snobs de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre. Les bergeries de Trianon furent les jeux du snobisme charmant d'une reine. Les snobs de l'optimisme firent la Terreur. Si je nomme encore les snobs du romantisme et ceux du réalisme, et ceux du positivisme, nous aurons rejoint les snobs des vingt dernières années, que j'énumérais en commençant. Ainsi le snobisme, parallèlement à la série des écrivains novateurs, forme tout le long de notre histoire littéraire une chaîne ininterrompue.
Qu'est-ce à dire? C'est que les snobs jouent un rôle aveugle, mais parfois efficace, dans le développement de la littérature. Ils se trompent sans doute dans l'opinion qu'ils ont d'eux-mêmes et dans les raisons qu'ils se donnent de leurs préférences, mais non toujours dans ces préférences mêmes. Comme ils courent indifféremment à tout ce qui affecte un air d'originalité, ils s'attachent le plus souvent à des modes ridicules et qui passent; mais il est inévitable qu'ils s'attachent aussi quelquefois à des nouveautés qui demeurent; et leur concours, alors, n'est point négligeable. Ils ne sauraient soutenir longtemps le faux et le fragile et ce qui n'a pas en soi de quoi durer: mais leur zèle, quoique ignorant, peut hâter le triomphe de ce qui est appelé à vivre. Leurs erreurs ne sont jamais de longue conséquence, mais le bruit qu'ils font peut servir quand, d'aventure, ils ne se sont pas trompés. Ils ont donc, à l'occurrence, leur utilité sociale. Il faut, à cause de cela, les traiter doucement et, sinon les honorer, du moins les absoudre.
Mais, au fait, pourquoi ne pas les honorer? Je crois vraiment que quelques-uns des événements les plus heureux de notre littérature, et par exemple l'épuration et l'affinement de la langue dans la première moitié du dix-septième siècle, l'entrée des sciences politiques et naturelles dans le domaine littéraire au dix-huitième, le mouvement sentimental et naturiste provoqué par Jean-Jacques, et l'évolution romantique suivie de l'évolution réaliste qu'a suivie la réaction idéaliste, un peu trouble, à laquelle nous assistons, ne se seraient point accomplis aussi vite sans les snobs. Puisque, forcément, les esprits médiocres sont toujours en majorité, il faut bien que ce soient des esprits médiocres, mais inquiets et préoccupés de nouveauté, qui assurent la victoire des innovations viables. Ce qu'on appelle les bons esprits, c'est-à-dire ceux qui sont à la fois dociles et modestes, seraient plutôt capables de retarder cette victoire.
Les bons esprits se méfient; ils sont tentés de croire que «tout a été dit depuis qu'il y a des hommes et qui pensent.» Ils ont la manie de reconnaître des choses très anciennes dans ce qu'on leur présente comme nouveau. Pour eux, Ibsen et Tolstoï sont déjà dans George Sand; tout le romantisme est déjà dans Corneille; tout le réalisme dans _Gil Blas_; tout le sentiment de la nature dans les poètes de la Renaissance et, par delà, dans les poètes anciens; tout le théâtre dans l'_Orestie_, et tout le roman dans l'_Odyssée_. Ils disent à chaque invention prétendue:
«À quoi bon? nous avions cela.» Les snobs, plus crédules, se trouvent parfois être plus clairvoyants, sans bien savoir pourquoi. Presque tous les snobismes que je vous ai énumérés furent les auxiliaires agités et ahuris d'entreprises finalement intéressantes. Une histoire du snobisme se rencontrerait sur bien des points avec l'histoire des évolutions de la littérature et de l'art.
Il y a plus. J'ai dit que ce qui distingue les snobs des autres esprits soumis et dépourvus d'originalité, c'est qu'ils ont la docilité vaniteuse et bruyante. Hélas! cela les en distingue-t-il en effet? On peut mettre de la vanité et de la suffisance, même dans la soumission au passé, même dans le culte de la tradition, même dans la routine. On est tout aussi fier de défendre l'immobilité que de pousser au progrès, et l'on s'en fait pareillement accroire dans l'un et dans l'autre cas. En somme, tradition ou progrès, l'une ne s'établit et l'autre ne se détermine que par la docilité et la crédulité des esprits subalternes, et par la suggestion qu'exercent sur eux quelques esprits supérieurs autour desquels se rangent, en deux camps, les snobs de la nouveauté et les snobs de l'habitude, diversement, mais également dociles, et satisfaits de l'être.