Les Contemporains, 7ème Série Études et Portraits Littéraires
Chapter 21
C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.
Alors, Tartuffe:
Mon sein n'enferme pas un coeur qui soit de pierre.
Sur quoi Elmire, très prudente:
Pour moi, je crois qu'au Ciel tendent tous vos soupirs, Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs.
Elle croit l'embarrasser et se sauver de lui en l'obligeant à ne parler qu'en dévot. C'est donc en dévot qu'il parlera. Heureusement le jargon de la dévotion a plus d'un rapport avec celui de l'amour humain. Les locutions par lesquelles les mystiques traduisent leur amour de Dieu, il n'aura pas à les torturer beaucoup pour leur faire exprimer l'adoration d'une femme. Insensiblement, il tourne ce jargon en caresse. Et, par cela seul qu'il applique à une passion profane le vocabulaire et les images de la «mystique» chrétienne, il se trouve presque composer, sans le savoir, une sorte d'élégie idéaliste aux airs déjà vaguement lamartiniens:
_Ses attraits réfléchis_ brillent dans vos pareilles... Il a sur votre face épanché des beautés Dont les yeux sont surpris et les coeurs transportés; Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature, Sans admirer en vous l'auteur de la nature, Et d'une ardente amour sentir mon coeur atteint, Au plus beau des _portraits_ où lui-même il s'est peint.
Ainsi Lamartine:
Beauté, secret d'en haut, _rayon_, divin emblème... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Qui sait si tu n'es pas en effet quelque _image_ De Dieu même, qui perce à travers ce nuage? Ou si cette âme, à qui ce beau corps fut donné, Sur son type divin ne l'a pas façonné?.....
Si bien que Tartuffe apporte un secours imprévu aux théories de M. Brunetière qui veut que la poésie lyrique de notre siècle ne soit que l'éloquence de la chaire transformée... En tout cas, il y a ici dans les discours de l'ardent gredin une grâce, équivoque sans doute, mais qui ne laisse pas d'être enveloppante, et une flamme trouble, mais chaude. Il n'est donc pas si bête de s'en être tenu au jargon dévot.
Quant au petit cours de casuistique que Tartuffe fait à Elmire, dans leur second tête-à-tête, pour lever les scrupules qu'elle lui laisse voir, il n'est point si étrange, ni si propre à estomaquer cette jeune femme, qu'il semblerait au premier moment. Au temps de Molière encore les «honnêtes gens» et les bourgeois n'étaient nullement étrangers aux choses de la théologie. Il n'y avait pas tant d'années que la question de la grâce avait été agitée devant eux dans _Polyeucte_ et qu'ils avaient lu passionnément _les Provinciales_,--tout de même que, sous l'Empire, on se jetait sur la _Lanterne_ de M. Rochefort (ce rapprochement ne signifie pas que je juge les deux ouvrages équivalents). Lors donc que Tartuffe expose à Elmire le «truc» de la direction d'intention, elle a beau n'être qu'une assez faible chrétienne, ces discours ne sont point de l'hébreu pour elle; elle a du moins entendu parler de ces choses, et elle peut estimer Tartuffe cynique, mais non point extravagant ni ridicule.
(Sur cette question, d'ailleurs accessoire: «Tartuffe a-t-il la foi?» j'en tiens pour ce que j'ai dit l'autre jour. L'hypocrisie dévote peut être de deux degrés: ou l'hypocrite a la foi et singe seulement les vertus qui lui manquent; ou il simule en même temps les croyances et les vertus qu'il n'a pas. Ce deuxième cas est, selon moi, celui de Tartuffe, et c'est sans doute parce que, dans la pensée de Molière, l'imposture du personnage est _complète_, qu'il l'a nommé _l'Imposteur_. Voyez aussi comme, au premier acte, il définit, par la bouche de Cléante, l'espèce à laquelle appartient Tartuffe, et ce qu'il dit de ces «francs charlatans»
De qui la _sacrilège_ et trompeuse grimace Abuse impunément, et _se joue_ à leur gré De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré.....
Ajoutez que c'est surtout de nos jours qu'on s'est plié à concevoir le mélange de la sincérité des croyances et de l'hypocrisie ou de la scélératesse des actes. Le dix-huitième siècle philosophique n'admettait même pas la sincérité des fondateurs de religions, et les regardait tous comme des jongleurs. Et, enfin, si Tartuffe reproduit, en somme, les maximes du très sincère et très croyant Escobar, il en change singulièrement le ton, et y mêle (je persiste dans mon impression) une ironie et presque une «blague» de pince-sans-rire.)
J'ai fini de me réfuter. Reste le Tartuffe que j'appelais le «second Tartuffe», et qui est, en réalité, le seul. Oui, Tartuffe est un, et il n'y a qu'un Tartuffe. Seulement l'acteur qui le jouera fera bien de se souvenir, après tout, de la figure qu'a pu prendre Tartuffe dans l'imagination de Dorine: par où il sera conduit à nous mettre sous les yeux un personnage intermédiaire entre le Julien Sorel que nous a montré M. Worms, et le truand de sacristie que Dorine nous dépeint; moins proche toutefois de celui-ci que de celui-là; bref, quelque chose d'assez ressemblant à cet étonnant précepteur ecclésiastique que nous révéla naguère un procès retentissant.
Et maintenant me reprochera-t-on, une fois de plus, trop de complaisance à plaider le pour et le contre, et trop de goût pour de «vains exercices de rhétorique»? Celui-ci, du moins, n'aura pas été entièrement vain, puisque, ayant retourné Tartuffe dans tous les sens, me voilà, finalement, plus assuré de la vérité et de l'unité secrète de cette illustre figure. Mais, au surplus, pourquoi mes oscillations ne seraient-elles pas la marque d'un esprit scrupuleux et modeste? Ces incertitudes impliquent le sérieux,--bien loin de l'exclure, comme quelques-uns le disent. On peut fort bien manquer d'assurance à définir un personnage de drame ou de roman,--et ne point manquer de décision à distinguer le bien du mal; on peut être hésitant dans ses investigations et jugements littéraires,--et ferme sur ses principes de conduite. Il y a des gens qui s'admirent et qui se croient l'âme belle, énergique et généreuse parce qu'ils ont sur tout des opinions violentes, insolentes, absolues et instantanées; comme si la manie affirmative était une présomption de beauté morale! Oh! que je me méfie! et combien j'ai peur que, tout au contraire, cette inaptitude à considérer les aspects divers des choses n'entraîne l'incapacité de se connaître soi-même et de voir sa pauvre vie comme elle est, et toutes les tristes suites de l'aveuglement sur soi! Vagues, vides et bruyants, dupes des mots, dupes des modes qu'ils se figurent créer et qu'ils suivent avec fracas, n'hésitant jamais parce que jamais ils n'examinent, ceux-là peuvent me traiter de faiseur de tours. Ils ne comptent pas.
TABLE DES MATIÈRES.
Marceline Desbordes-Valmore. 1
L'Amour selon Michelet. 47
Victor Duruy. 67
Les Snobs. 95
Figurines. Horace. 103 Alfred de Vigny, ou l'orgueil sauveur. 108 J. K. Huysmans. 116 Henri Lavedan. 121 Émile Faguet. 126 Paul Deschanel. 130 Alphonse Daudet. 138 La République française. 144 Bernadette de Lourdes. 147
Philosophie du costume contemporain. 154
Objection d'un moraliste contre l'Exposition de 1900. 162
Pour encourager les riches. 168
Malaise moral. 176
Casuistique. 184
Bilan des dernières divulgations littéraires. 191
Avantages attachés à la profession de révolutionnaire. 200
Les brimades. 208
Chirurgie. 215
Le patriotisme. 223
La charité. 230
Abel Hermant.--_Les Transatlantiques_. 237
Henri Lavedan --_Catherine_. 244 --_Le nouveau Jeu_. 250
Maurice Donnay.--_L'Affranchie_. 255
Victorien Sardou.--_Paméla_. 260
Alfred Capus.--_Mariage bourgeois_. 267
Jules Lemaître.--_L'aînée_. 280
Berton et Simon.--_Zaza_. 291
Octave Mirbeau.--_L'épidémie_. 297
Réponse à M. Dubout. 305
Deux tragédies chrétiennes. --_Blandine_. 317 --_L'incendie de Rome_. 331
Les deux Tartuffe. 338
Paris.--Soc. Franç. d'Imprim. et de Libr. (Lecène, Oudin et Cie)
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