Les Contemporains, 7ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 2

Chapter 23,855 wordsPublic domain

Voilà qui va bien. Par malheur il serait assez difficile de retrouver dans «Henri» «Marceline»... Une femme, qui porte un nom honoré dans les lettres, a bien voulu débrouiller pour moi cette énigme:

«Monsieur, puisque la triste histoire de Marceline Desbordes-Valmore vous intéresse, je crois devoir vous révéler que l'abominable «mufle» qui l'a si indignement lâchée n'est autre que Henri de Latouche.

«Ses véritable prénoms étaient: Hyacinthe-_Joseph_-Alexandre; ceux de Mme Valmore: Marceline-Félicité-_Josèphe_.

«Une de vos hypothèses est donc pleinement réalisée. Je tiens ces renseignements de mon vieil ami Auguste Lacaussade. Il n'en fait pas mystère.

«Nous eussions préféré sans doute qu'on ne fît pas tant de bruit autour de la tombe d'une femme qui eut, comme tant d'autres, le tort de croire à l'honnêteté d'un gredin de lettres. Mais puisque le mal est fait, il n'est pas mauvais que la postérité connaisse aussi le nom de celui qui récompensa par le plus lâche des abandons l'amour le plus pur et le plus désintéressé.

«Vous avez été vous-même un peu dur et un peu ironique pour cette pauvre Marceline, mais... l'on ne saurait trop vous en vouloir, car vous avez dit ses vérités au Latouche sans le connaître.»

Ce n'est pas fini. Je disais, dans mon dernier feuilleton, que Marceline avait tu son secret à Valmore, n'ayant le courage ni de renoncer à la part de bonheur qu'elle pouvait encore attendre, ni de désespérer un brave garçon par l'inutile révélation d'une aventure dont les suites matérielles étaient totalement abolies. Or, M. Lacaussade a affirmé à M. Gaston Stiegler que Marceline «avait le coeur trop haut pour mentir à celui qui lui offrait son nom et pour ne pas lui avouer loyalement, avant de l'épouser, son passé et sa faiblesse.» Elle le fit, comme M. Lacaussade l'a su par M. Hippolyte Valmore; et «c'est un beau trait de caractère, qui achève d'ennoblir une belle figure.» Soit; mais, si Valmore savait tout, j'ai beaucoup de peine à m'expliquer les faux-fuyants par lesquels Marceline répondait à ses accès de jalousie. Elle n'avait qu'une chose à dire: «Je ne l'aime plus, et je le méprise.» Or, elle s'évertue dans ses réponses en explications détournées, et ne fait même jamais la moindre allusion à son aventure. J'en avais conclu, assez raisonnablement, que cette aventure était ignorée de Valmore. Mon impression, c'est que, si Marceline se confessa à son mari, comme l'affirme M. Lacaussade, ce fut plus tard, et après 1839. Aussi bien, à partir de cette date, on ne trouve plus, dans la _Correspondance intime_, trace de ces querelles jalouses. Valmore a cessé de trouver étrange l'ardeur de certains vers de sa femme. Il ne s'en inquiète plus, parce qu'il est fixé. Est-ce que je me trompe?

Petite remarque, non tout à fait insignifiante, je crois:--La seconde fille de Marceline, née en 1821, qu'on appelait Ondine et que Sainte-Beuve dut épouser, s'appelait en réalité Hyacinthe. Vous avez vu que c'était un des prénoms de Latouche. J'en conclus que, plus de dix ans après son abandon, Marceline gardait à son séducteur un sentiment qui n'était point de la haine. Si l'on pouvait savoir à quelle époque elle changea le nom d'Hyacinthe en celui d'Ondine, on saurait peut-être, du même coup, la date de la guérison de son pauvre coeur. Ne le pensez-vous pas?

Enfin, j'ai reçu de M. Benjamin Rivière, l'éditeur de la _Correspondance intime_, une lettre fort intéressante:

«Vous ne me faites pas le reproche d'avoir mis Marceline nue devant les siècles»; je vous en suis reconnaissant.

«Si la correspondance que j'ai publiée m'avait appartenu, j'aurais hésité à la faire paraître. Mais elle est dans une collection publique, la bibliothèque de la ville de Douai, où MM. Valmore père et fils l'ont déposée. Évidemment ils en ont retiré ce qu'ils ont voulu. Leur intention, du reste, était de publier ces lettres, toutes ou en partie, et, en les éditant, je n'ai que réalisé leur désir.

«... La première partie de votre étude a peiné les amis de Mme Valmore; ils ont été attristés par votre ton un peu... railleur. Quant à moi, j'en attends la continuation avec confiance...»

M. Rivière a bien raison. Et je prie respectueusement M. Lacaussade de ne plus me reprocher «le ton narquois et boulevardier» de cette étude (moi, boulevardier!) avant d'en avoir vu la fin.

4 mai 1896.

... Eh bien, non, le séducteur de Marceline, ce n'est plus Henri de Latouche!

Je reçois de M. Benjamin Rivière la lettre suivante:

«Oui, M. de Latouche est un «mufle», mais non pas «le mufle». J'espère que votre conviction sera faite sur ce point, après la lecture des fragments de lettres originales adressées par Mme Desbordes-Valmore à son mari, fragments que je viens de réunir pour vous.

«Vous y verrez que les relations entre Henri de Latouche et la famille Valmore étaient de pure amitié. Le prénom d'Hyacinthe a pu être donné à la fille aînée de Mme Desbordes-Valmore à cause de ce monsieur, mais seulement en raison de cette amitié.

«Il faut accueillir avec défiance les racontars, de quelque source qu'ils viennent... Ainsi on disait, il y a quelque cinquante ans, dans un salon littéraire de Paris (mettez l'Arsenal), que M. de Latouche avait été l'amant de Mme Valmore, qu'Ondine était sa fille, et que l'on s'était séparé parce qu'il avait voulu séduire la jeune fille. Ce dernier point seul est exact. Il faudrait donc admettre que Marceline aurait conservé, après son mariage, des relations avec son amant et qu'elle l'aurait fait entrer dans l'intimité de son mari. La droiture et la loyauté de Marceline s'élèvent contre cette odieuse supposition. La rupture, qui eut lieu en 1839 entre H. de Latouche et la famille Valmore, fut causée par l'exigeante amitié et surtout par la conduite ignoble de ce drôle. Et cependant on prit des précautions vis-à-vis de lui, tant on le craignait.

«Latouche a-t-il connu Marceline Desbordes avant son mariage? Est-il le père de l'enfant, Eugène, mort en 1816? On n'a qu'une affirmation, celle de l'honorable M. Lacaussade, qui tenait ce renseignement du fils même de Marceline, Hippolyte. Mais Hippolyte, d'où le tenait-il lui-même? De son père? De sa mère? Il n'y faut point songer. De qui?

«Et alors, quelle créance peut-on donner à cette affirmation?

«Une notice de M. Ch. de Comberousse, placée en tête de la _Correspondance_ de Clément XIV et de C. Bertinazzi, par Latouche (Paris, Michel Lévy, 1867), nous apprend que Hyacinthe-Joseph-Alexandre Chabaud de Latouche est né le 3 février 1785. Il épousa en 1807, à l'âge de vingt-trois ans, Mlle de Comberousse, fille du président du Conseil des Anciens: ce fut un mariage d'amour. De ce mariage naquit un fils que Latouche adorait.

«Admettez-vous que Marceline Desbordes se soit donnée à un homme marié? Non, n'est-ce pas?

«Autre chose: j'ai eu entre les mains une lettre non signée et sans date, émanant évidemment de Marceline; le style et l'écriture ne laissaient aucun doute. Cette lettre était adressée à un Olivier. Qu'était cet Olivier? Un nom de convention sans doute. La question, posée dans l'_Intermédiaire des chercheurs et des curieux_ l'année dernière, est restée sans réponse.

«Et, après tout, qu'importe de connaître ce nom?»

Les fragments que M. Rivière a bien voulu m'envoyer sont du plus vif intérêt. Il est impossible, après avoir lu ces lettres, de croire que Latouche ait jamais été pour Marceline autre chose qu'un ami, à moins de prêter à cette noble femme une puissance diabolique de dissimulation.

Et voici un autre argument, accessoire, mais assez fort. Sans doute, «Joseph» était un des prénoms de Latouche, et «Josèphe» un des prénoms de Mlle Desbordes; mais ce n'étaient point ceux dont on les appelait ni qui leur servaient de signature. J'avais supposé bénévolement qu'un hasard ou le caprice d'une conversation tendre, les avait amenés à se révéler mutuellement la liste complète de leurs prénoms respectifs et qu'ils s'étaient réjouis entre eux d'une coïncidence dont les archives de l'état civil dérobaient le secret au public. Vaine hypothèse! Car, dans la pièce où Mme Valmore nous dit que son nom était écrit dans le nom de son amant, je trouve ce vers:

On ne peut m'appeler sans t'annoncer à moi.

Or, on ne l'appelait jamais que Marceline. Alors?...

Et c'est pourquoi je suis tenté d'en revenir à ma première hypothèse et de troubler de nouveau les mânes paisibles de M. de Marcellus. Tout, ici, concorde assez bien avec le peu que nous savons de l'infidèle. L'âge d'abord: M. de Marcellus aurait eu trente-cinq ans quand il rencontra notre amie. Il devait venir au théâtre Feydeau; il était «homme du monde» et il était «poète.» Ami de Chateaubriand, et auteur de _Cantates sacrées_, imbu, sans doute par snobisme, de ce christianisme vague que nous avons vu revenir à la mode ces années-ci, il devait donner aisément dans un _pathos_ idéaliste, propre à séduire la sentimentale comédienne. Non, vraiment, rien ne s'oppose, que je sache, à ce que ce gentilhomme lettré ait été le Marcellus de Marceline. Je me hâte d'ajouter, pour couper court aux réclamations possibles, que rien ne _démontre_ non plus qu'il l'ait été. C'est une impression que je donne. Et M. Sardou la partage, de quoi je ne suis pas médiocrement fier.

Quant au mystérieux «Olivier» signalé par M. Rivière... on pourrait voir s'il n'y aurait pas, dans les oeuvres du comte de Marcellus, quelque chose qui expliquerait le choix que fit Marceline de ce «nom de convention.» Ou peut-être est-ce un nom emprunté à quelque roman du temps? ou tout bonnement pris au hasard?...

Et ne dites point: «Le gaillard était peut-être un inconnu, qui n'avait de talent qu'aux yeux de Marceline, ou dont le talent était ignoré des contemporains; un obscur amateur dont l'histoire n'a pas gardé le souvenir.» Non, c'était un homme qui eut quelque notoriété en son temps, et dont le nom a été presque sûrement enregistré par les Bouillet, les Dezobry et les Vapereau; témoin ces mauvais vers de sa triste maîtresse:

Je le lisais partout, ce nom rempli de charmes... _D'un éloge enchanteur toujours environné_, À mes yeux éblouis il s'offrait couronné...

... C'est bête, tout de même, de se donner tant de mal pour découvrir le mot d'une énigme qu'il importe si peu de débrouiller. Je suis évidemment, depuis quinze jours, dans un «état d'âme» approchant de celui de l'OEdipe du café de l'Univers, au Mans.

On m'a reproché de divers côtés d'avoir, dans mon premier article, parlé du ménage Valmore avec ironie. On a eu tort. L'ironie n'est exclusive ni du respect, ni de la sympathie, ni même de l'admiration. J'ai peur de m'être, à moi-même, mon ami le plus cher, c'est-à-dire d'être comme tout le monde; or il m'arrive assez souvent, je vous assure, de mêler de l'ironie aux jugements intimes que je porte sur moi. Exigerez-vous que je traite les autres encore mieux que je ne me traite moi-même!

Au surplus, si, considérant surtout Marceline, comédienne retirée, dans ses rapports avec son mari, tragédien en exercice, j'ai pu sourire un peu tout en l'aimant bien,--absolvant aujourd'hui en bloc les candides exagérations de langage d'une femme qui vécut eu des temps emphatiques et qui, pour sa part, n'eut jamais, jamais, à aucun degré, le sentiment débilitant du ridicule, c'est sans l'ombre d'un sourire, cette fois, que je la déclare admirable, vénérable, presque sainte.

J'ai déjà dit que ses deux cent quatre-vingt-trois lettres n'étaient qu'une longue lamentation. Peu de vies offrent un pareil exemple de guigne noire et continue. Elle naît pauvre, elle entre au théâtre pour nourrir sa famille. Ses premiers directeurs font faillite,--comme feront les autres, invariablement. À Bordeaux, elle reste deux jours sans manger et tombe évanouie dans la rue. Elle s'en va avec sa mère à la Guadeloupe, où les appelle un cousin riche. Quand elles arrivent, l'île est en pleine révolte, les plantations incendiées par les noirs, le cousin disparu. La mère de Marceline meurt de la fièvre jaune. «Après une traversée où sa vie et son honneur sont en péril», l'orpheline revient en France. Elle cabotine où elle peut. À vingt-deux ans, elle est séduite et abandonnée. Elle perd sa voix à la suite de ses couches. Son enfant meurt. Elle épouse un comédien sans talent et qui avait bien du mal à gagner son pain. (J'ai reçu d'un «vieux lecteur des _Débats_» ce renseignement: «L'acteur Valmore a créé le rôle du geôlier dans _Marie Tudor_ en 1832 ou 1833; il disait d'une voix pâteuse, exécrable, les quelques lignes de ce rôle; il était très mauvais artiste.») Elle perd sa première fille, Junie. Elle perd sa fille Inès, de la phtisie, à vingt et un ans; elle perd son frère, ses soeurs, sa plus chère amie Caroline Branchu, sa fille Ondine. Elle meurt après deux années d'une maladie atroce. Joignez à cela une pauvreté qui dura toute sa vie, la perpétuelle angoisse du loyer, des billets à ordre, même du repas du lendemain; il lui arrive de commencer le mois avec un franc dans son tiroir, et de n'avoir pas de quoi affranchir ses lettres... Ce fut une malheureuse, une crucifiée...

Or,--et ceci est magnifique,--sans doute elle se lamente, mais jamais elle ne désespère,--et jamais elle n'exprime un sentiment où l'on puisse surprendre même un commencement de méchanceté ou de dureté, ou seulement de révolte. À travers tout, une joie intérieure l'illumine. L'optimisme de cette affligée et de cette «geignarde» est sublime, renversant! Au reste, vous l'avez peut-être remarqué: les pessimistes absolus, les «professionnels» du pessimisme sont tous des hommes dont la vie ne fut point exceptionnellement malheureuse, et qui n'eurent tout au plus, de la souffrance humaine, que leur portion congrue. Il semble que l'excès et la continuité des souffrances (j'excepte toutefois les extrêmes tortures physiques) soient moins favorables à l'éclosion du pessimisme qu'une vie de tracas tempérés et de malheurs espacés et moyens. Apparemment, c'est un allègement moral que de n'avoir plus rien à perdre. Quand on a été aussi malheureux que possible pendant des années, on finit par être tranquille sur l'avenir: on sait qu'il vaudra toujours bien le passé. Les misères, les déceptions, les douleurs exorbitantes et ininterrompues amènent peu à peu une sorte de renoncement; et le renoncement est, comme vous savez, la condition de la joie véritable. Dans cet état, on perd la triste faculté qu'ont les «heureux» de sentir le malheur en dehors du moment où il les frappe, et de l'allonger par l'appréhension et par le souvenir. Enfin, quand on n'a plus rien à attendre de bon, les plus humbles petits bonheurs, même les simples trêves qui surviennent dans une infortune à laquelle vous étiez accoutumé, acquièrent un prix que ne soupçonnent pas ces faux malheureux de pessimistes... Et je crois aussi que, très cruels au début, les embarras d'argent, quand ils sont devenus un mal chronique, mènent assez aisément à une sorte d'insouciance bohème...

25 mai 1896.

Une lettre de M. Auguste Lacaussade m'assure que, bien décidément, le séducteur de Marceline fut Henri de Latouche. (M. Lacaussade n'en donne, d'ailleurs, aucune preuve sérieuse.) Mais, il y a huit jours, une lettre signée pareillement Lacaussade m'avait apporté déjà le même renseignement. Or, cette lettre était l'oeuvre d'un loustic.

Là-dessus, j'entre en méditation, et cherche à me figurer l'état d'esprit de ce mystificateur imbécile.

Je n'ai jamais eu, pour ma part, l'âme assez trempée pour pratiquer la mystification, même en famille ou entre amis. Chaque fois que j'ai essayé, je n'ai pu me tenir, avant la réussite de la farce projetée, d'en avertir moi-même la victime. L'art de mystifier suppose à mon avis, chez ceux qui s'y adonnent, une certaine dureté de coeur, un germe et un commencement de cruauté. Cependant cet exercice que je réprouve, il est des cas où, tout au moins, je le comprends. C'est quand le résultat en doit être comique, quand la personne dupée doit finalement apparaître dans une posture qui prête à rire. À la vérité, je trouve que les loustics professionnels, les Vivier, les Sapeck, les Lemice-Terrieux, se sont souvent donné beaucoup de mal pour un fort petit effet. J'ai maintes fois admiré quelle somme d'énergie inepte ils ont dépensée, à quelle longue et patiente dissimulation ils se sont astreints; et, mettant en balance l'énorme travail des préparations et l'insignifiance du résultat, il me semblait que, dans le fond, ces laborieux mystificateurs étaient peut-être les vrais mystifiés. Toutefois, le plaisir bas, mais réel, de rendre autrui ridicule, ou de l'épouvanter, ou simplement de le faire souffrir, expliquait en quelque manière la peine que prenaient ces bizarres spécialistes, et leurs feintes prolongées, et leurs attentes, et leur endurance de Peaux-Rouges.

Mais je me demande quel plaisir a cherché l'inconnu facétieux qui nous a trompés, M. Lacaussade et moi. Ce n'est pas celui de nous rendre ridicules: la lettre fabriquée était plausible; elle ne contenait rien de désagréable pour moi; la rédaction n'en était ni absurde ni incorrecte; et qu'y avait-il de plaisant à ce que, ne connaissant pas M. Lacaussade et n'ayant jamais vu son écriture, je crusse à l'authenticité de ce billet?--Quelle a donc pu être la pensée du subtil faussaire?

Je ne vois que ceci: il a voulu tromper pour tromper, d'une façon toute désintéressée, sans même l'idée d'un effet comique à produire, et sur un point qui n'importe à personne. Voilà qui est bien singulier. Il s'est réjoui d'introduire, dans une discussion de pure curiosité, et dont les conclusions ne peuvent toucher qu'un mort et une morte, un document faux, mais dont la fausseté n'était d'ailleurs ni paradoxale, ni imprévue, ni, d'autre part, désobligeante à aucun degré pour ceux qu'il abusait un moment. Bref, il a machiné un mensonge tout à fait indifférent et qui ne pouvait avoir d'autre mérite, à ses yeux, que de n'être pas la vérité. C'est donc la mystification pour la mystification, sans même l'«excuse» d'être plaisante ou d'être malfaisante. Ce monsieur a goûté de secrètes joies (chose étrange) à ajouter pour quelques jours, à l'énorme et tragique somme d'erreurs dont pâtit l'humanité, une erreur infime et totalement insignifiante; et il a joui de cette pauvre petite erreur où il m'induisait, uniquement parce que c'était tout de même une erreur. Qu'est-ce que cela? Il n'y a pas à dire, c'est du satanisme, mais très humble; satanisme de jocrisse, à moins que ce ne soit simple imbécillité.

Ou peut-être n'a-t-il voulu que m'entraîner dans ce développement? Si c'est cela, qu'il soit heureux.

Mais Marceline nous attend.

Je vous ai naguère énuméré ses malheurs. Je constatais qu'à travers tout une joie intérieure l'illuminait, et que le secret optimisme de cette martyre était renversant, et j'en cherchais les raisons... Mais il y en a d'autres que celles que je vous ai déjà dites; et ce n'est pas seulement de l'excès même et de la continuité de sa déveine que lui vint son extrême sérénité. Elle avait une foi ardente en Dieu: et elle était infiniment bonne.

Elle écrit un jour à une de ses amies: «Nous pleurerons toujours, nous pardonnerons et nous tremblerons toujours. Nous sommes nées _peupliers_.» C'est bien cela. Elle frémit à tous les souffles du dehors. Ce qui l'empêche de mourir de ses propres souffrances, c'est qu'elle souffre et palpite et vit continuellement des souffrances des autres. Cette affligée se fond en compassion sur tous les affligés. Cette indigente passe son temps à faire la charité à de plus pauvres qu'elle; aumône d'argent quand elle peut, aumône de consolations, de visites, de démarches, toujours trottinante dans les rues, sous son châle étroit, vers quelque oeuvre de bonté. Un jour elle s'intéresse à un jeune forçat repentant, arrive à le tirer du bagne, fait une quête pour lui. Sa charité et sa pitié ne choisissent point. Elle s'exalte et s'attendrit sur Barbès, sur Raspail, sur le prince Louis au fort de Ham et sur Victor Hugo à Jersey. Elle verse des larmes brûlantes sur le peuple massacré, en 1839, dans les émeutes de Lyon. Elle en versera d'autres, ou, si vous voulez, elle versera les mêmes, sur la mort tragique du duc d'Orléans. Elle écrit, en 1837: «Quelle année! Trente mille ouvriers sans pain, errant dans le givre et la boue, le soir, et _chantant_ la faim!... Allez! le peuple de Lyon, que l'on peint orageux et mauvais, est un peuple sublime! un peuple croyant! C'est vraiment ici, et seulement ici, qu'une pauvre madone, surmontant un rocher, arrête trente mille lions qui ont faim, froid, et haine dans le coeur... et ils chantent comme des enfants _soumis_. C'est là le miracle... Moi, je deviendrai folle ou sainte dans cette ville... Mélanie, on n'ose plus manger, ni avoir chaud, contre de telles infortunes...» Et ailleurs: «Quel spectacle depuis deux mois! Je n'ai plus la force ni les moyens de consoler cette pauvreté qui augmente et _fait frémir_, entends-tu? malgré leurs vertus sublimes, car il y en a de sublimes dans ce peuple.» Et à Paris, en 1849: «Tous les genres d'ouvriers sont bien à plaindre aussi! Qui aura jamais poussé l'amour triste plus loin que moi pour eux? Personne, si ce n'est notre adorable père et maman... Va! j'ai vu ceux de Lyon, je vois ceux de Paris, et je pleure pour ceux du monde entier.» Humanitaire et chrétienne, elle a des alliances, toutes féminines, d'idées, de sentiments et de croyances,--alliances dont le secret semble perdu, et qu'elle seule pouvait oser, et qui paraîtraient aujourd'hui extravagantes, je ne sais pas pourquoi. Que dites-vous de cette phrase sur les émeutiers massacrés à Lyon: «Tomber ainsi en _martyr_, sous _l'atroce barbarie des rois_, c'est _aller au ciel_ d'un seul bond, et ce qui nous reste à voir peut-être dans cette ville infortunée nous faisait par moments envier _l'élite_ qui _montait à Dieu_»? N'est-ce pas le propre esprit révolutionnaire des évangiles, candide, tout formé d'amour et totalement dénué de «prudence» humaine?

Marceline est une admirable et touchante visionnaire. Elle prête à tous ceux qui l'approchent la beauté de son âme, à travers laquelle elle les voit et les entend.--À cause de sa profession première et de celle de son mari, cette très honnête femme, d'une scrupuleuse vertu, a toujours eu une partie du moins de ses relations dans un monde forcément mêlé. Ses plus intimes amies étaient des irrégulières: les chanteuses Caroline Branchu et Pauline Duchambge,--celle-ci, maîtresse d'Auber,--et Mélanie Waldor, qui n'a pas laissé, me dit-on, la réputation d'une femme très bonne ni très pure. Marceline les pare de toutes les vertus, les appelle ses anges, idéalise avec une imperturbable naïveté ce qu'elles lui laissent savoir des aventures de leurs sens. Oh! le séraphisme des consolations qu'elle prodigue à Pauline, délaissée par le petit père Auber!...

Ah! elle sait aimer et admirer, celle-là! Tous les hommes et toutes les femmes illustres de la première moitié de ce siècle, elle ne les voit que grands, généreux et charmants. Jamais l'ombre même d'une restriction ou d'une raillerie dans les images qu'elle se forme d'eux. Je ne pense pas qu'il y ait eu, même parmi les saints, une âme plus incapable d'ironie ou d'observation malveillante que l'âme angélique de Marceline. Et il semble aussi que, en général, les hommes qui l'ont connue, même les secs, les défiants ou les distraits, aient été bons pour elle. Il leur eût sans doute été difficile d'être autrement: comment ne pas aimer, fût-ce en souriant un peu, cette passionnée tendre, aux propos naïfs et colorés, qui portait en elle un si grand foyer de charité et un si inépuisable trésor d'illusions, cette sainte échappée du chariot de Thespis, et que son indigence et ses habitudes de demi-bohème faisaient si particulière et pittoresque à son insu? Outre qu'elle aimait naturellement la beauté, le bonheur et le génie des autres, elle aimait encore, dans ses illustres amis, la bonté émue et amusée qu'elle-même leur communiquait dans le temps qu'ils étaient en sa présence.