Les Contemporains, 7ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 13

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Mais ce progrès, tout en restant un grand bien, n'a pas donné partout ce qu'on en pouvait attendre. Il fallait, en effet, tout en profitant des merveilleuses facilités de la chirurgie nouvelle, retenir du moins les bonnes habitudes de l'ancienne chirurgie: et c'est ce que tous les chirurgiens n'ont pas su faire.

Les grands praticiens d'autrefois, obligés d'opérer rapidement et sur une chair sensible, torturée, révoltée, hurlante, avaient une extrême habileté de main, une belle énergie, un imperturbable sang-froid. Ces qualités ne paraissant plus indispensables au même degré, beaucoup de nos chirurgiens oublient de les acquérir. La tranquillité que donnent l'anesthésie et l'antisepsie permet à l'opérateur de prendre son temps, de tâtonner, et, n'eût-il qu'une main hésitante et d'insuffisantes notions d'anatomie et de médecine générale, de mener à bien un certain nombre d'opérations jadis réputées malaisées. On a pu devenir, à peu de frais, un chirurgien passable, c'est-à-dire médiocre.

Par suite, l'occasion étant fréquente de faire certaines opérations relativement faciles, les «spécialistes» ont pullulé. Phénomène inquiétant! Le titre de spécialiste, loin d'indiquer une supériorité, signifie trop souvent que celui qui se pare de ce titre, ne connaissant en effet que l'objet de sa «spécialité», risque de le connaître mal, s'il est vrai que toutes les parties et fonctions du corps soient liées entre elles et dépendantes les unes des autres.

Ainsi, dans bien des cas, tandis que l'anesthésie et l'antisepsie tolèrent la lenteur et la maladresse du chirurgien, la «spécialisation» lui permet, en outre, l'ignorance.

Enfin, chaque perfectionnement de l'outillage et du _métier_, en amenant une facilité nouvelle, a produit aussi un nouveau relâchement de l'_art_ chirurgical. On a abusé de l'hémostase; on a, pour une simple hystérectomie, employé jusqu'à quarante et cinquante pinces; et l'opération durait trois ou quatre heures.

Or, l'abus de l'hémostase préventive n'empêche pas toujours l'hémorragie immédiate ou secondaire, et aggrave sûrement les opérations en les prolongeant. Le meilleur moyen de ne pas perdre de sang est d'opérer vite et de ne pincer ou lier que les artères et les veines de gros calibre. Deux, trois, quatre pinces y suffisent. «Le temps, pour l'opéré, c'est la vie.» Simplification de la technique opératoire, suppression de toutes les manoeuvres inutiles, ablation rapide et, autant que possible, sans morcellement, puis sutures minutieuses et aussi lentes qu'on voudra; hardiesse à «tailler», soin extrême à «recoudre»: voilà la vérité.

La conséquence, c'est que, pour exceller dans la première partie de ce programme, le chirurgien doit avoir, avec une connaissance toujours présente de tout le corps humain, un sang-froid inaltérable, un regard lucide et sûr, une main délicate et intelligente, et comme des yeux au bout des doigts, une initiative toujours prête, la puissance d'inventer ou de modifier, à mesure, les procédés de son art, une faculté divinatoire, bref un «don», aussi rare peut-être, aussi instinctif et incommunicable que celui du grand poète ou du grand capitaine. On naît chirurgien, comme on naît poète ou rôtisseur.

«L'art de la chirurgie est personnel.

«Tout chirurgien vraiment digne de ce nom doit avoir conscience de sa sagacité, de ses aptitudes. Il doit savoir juger ce qu'il peut, ce qu'il doit entreprendre.

«Il lui est permis alors de s'affranchir de toute tutelle et de s'enhardir à des opérations nouvelles et originales: il les réussira d'emblée.»

C'est par ces fières paroles que se termine l'_Introduction_ de la _Technique chirurgicale_ du docteur Eugène Doyen, où j'ai puisé mon érudition d'aujourd'hui. Cette introduction est admirable de fermeté impérieuse, et si clairement écrite qu'elle peut être lue, avec le plus vif intérêt, même des profanes.

Je ne vous dirai pas--car je n'en sais rien--si le docteur Doyen surpasse ses anciens maîtres, Championnière, Terrier, Périer, Labbé, Guyon,--et Bouilly qu'il vénère entre tous et admire,--et les Pozzi et les Second, et tels autres chirurgiens célèbres que vous pourriez nommer. Mais je sais que sa réputation est immense, et plus européenne encore que française; qu'il est plein d'idées, fertile en inventions, et mécanicien et chimiste presque autant que chirurgien; qu'il s'est élevé seul, en dehors des cadres officiels et des académies, et que son exemple est excellent à une époque où nous commençons à connaître mieux le prix de l'énergie individuelle et de ses oeuvres.

Surtout, je l'ai vu «au travail»; et--expliquez-moi cela,--bien que je ne pusse le comparer, je l'ai senti supérieur. J'ai compris, en le voyant, cet axiome de sa préface: «Le chirurgien doit être un artiste et non pas un manoeuvre», et cette tranquille déclaration: «On a objecté que mes procédés étaient dangereux et inaccessibles à la majorité des opérateurs. Je regretterais qu'il en fût autrement. Il est temps que l'on sache que le premier venu ne peut s'improviser chirurgien.»

* * * * *

C'est un spectacle très prenant que celui d'une grande opération chirurgicale, surtout dans les cas où, le diagnostic n'ayant pu être entièrement établi, un peu d'aléa et d'aventure achève de la dramatiser.

D'abord, tout cet appareil compliqué, précis, luisant et froid; ces multiples et fins instruments faits pour couper, percer, pincer, brûler, scier, limer, tordre, et qui éveillent en nous l'idée de sensations atrocement aiguës et lancinantes; puis cette pauvre nudité exposée sur le lit opératoire, et qui (nous y pensons fraternellement) pourrait être la nôtre; ce mystère violé de nos plus secrets organes; cet aspect de corps éventré sur un champ de bataille; la vue du sang, et des entrailles ouvertes, et des plaies béantes et rouges, vue qui serait insoutenable si le malade sentait, mais qui n'est que suprêmement émouvante puisqu'on a la certitude qu'il ne souffre pas et l'espoir que, en se réveillant, il aura la joie infinie de se savoir affranchi de la torture ou de la honte de son mal ou de son infirmité...

Et ce spectacle est aussi très bon pour l'intelligence. On conçoit, en voyant faire l'opérateur, un ordre d'activité qui vous est complètement étranger,--aussi étranger que celui du grand compositeur ou du grand mathématicien. On essaye de s'imaginer les préoccupations habituelles, l'état d'esprit, les impressions, les angoisses et les plaisirs de cet homme qui taille cette chair, qui répare ces organes, qui refait de la vie d'une manière plus visible, plus immédiate et plus sûre que le médecin, et qui a l'orgueil de créer presque après le Créateur. On songe qu'il doit éprouver, dans sa besogne libératrice, une sorte d'exaltation austère; qu'il doit, à sa façon, «aimer le sang»... On se dit que le plus grand bienfait qu'un homme puisse attendre d'un autre homme, c'est le chirurgien qui le dispense. Et cela nous rend modestes sur la littérature.

Enfin, comme il s'agit ici, après tout, de choses qui se voient et se touchent, il suffit au spectateur le plus ignorant de connaître le but poursuivi pour s'intéresser aux gestes de l'opérateur. On s'associe aux explorations de ses doigts, à ses découvertes, à ses hésitations, à ses décisions, aux «réussites» successives dont se composera l'opération totale. On le suit avec une curiosité passionnée; on le seconde de la ferveur de son désir; on a pour le «patient» une sympathie, une pitié qu'on ne saurait dire, et, dans ce drame de vie ou de mort, on fait des voeux passionnés pour le triomphe de la vie. Non, il n'est pas de tragédie écrite qui égale, en intensité d'émotion, cette tragédie sans paroles.

* * * * *

Puisque j'ai dû au docteur Eugène Doyen quelques-unes de mes émotions les plus rares--émotions artistiques, car le bon sorcier était beau à voir; il respirait la force et la joie dans sa fonction salutaire et sanglante, et je sentais le «drame» conduit par une main délicate et forte, et cette main elle-même dirigée par une intelligence audacieuse et inventive;--puisque, d'autre part, ce poète du scalpel m'apparaît comme un des hommes les plus évidemment prédestinés à diminuer parmi nous la somme du mal physique, pourquoi ne vous le dirais-je pas?

Donc je vous le dis,--bien moins pour sa gloire que par amour des malades, des infirmes, de tous les malheureux que ronge un ulcère, qu'une tumeur dévore ou qu'une difformité humilie.

DISCOURS PRONONCÉ À LA DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCÉE D'ORLÉANS.

1er août 1896.

Chers élèves,

L'éloquent et généreux discours que vous venez d'entendre me facilite le commencement du mien. Car j'étais charmé, sans doute, mais un peu étonné et inquiet d'avoir à présider cette cérémonie. Je remercie donc M. Vacherot de m'avoir présenté à vous, et, comme vous pensez bien, je ne lui en veux pas d'avoir si gracieusement amplifié mes titres. Au reste, si je n'ai pas été élevé dans votre vieux lycée et si je ne suis qu'un Orléanais intermittent, cela n'empêche point, j'imagine, que je ne sois un très bon Orléanais tout de même; que, en dépit des exils forcés, il n'y ait un coin de ce pays de Loire où est une part de mon coeur, et qu'ainsi je ne me trouve aisément avec vous en communauté de sentiments, de souvenirs et d'affections.

De quoi vous parlerai-je donc, mes chers compatriotes, si ce n'est de votre pays, si ce n'est de vous-mêmes? Chaque province de France a sa marque, son caractère. Votre marque, à vous, n'est pas une des moins distinguées. On sait partout ce qu'il faut entendre par l'esprit des guêpins. C'est un esprit fait de raillerie, et aussi de bon sens et de modération; fin, tempéré, harmonieux, comme les lignes et les teintes de vos paysages. Or, puisque c'est ainsi qu'on vous définit, je vous dirai:--Tâchez de ressembler à votre définition.

Oui, je sais bien, être modéré, cela ne paraît très reluisant au premier abord. Et il est vrai qu'il y a des gens chez qui la modération des idées se confond avec le désir de conserver leur bien et l'attachement aveugle à un état social qui sert leurs intérêts. Mais celle que je vous recommande est tout autre chose: elle est formée d'un sens très-vif du réel, qui n'est pas simple, et du possible, qui est limité, et de l'habitude de considérer les aspects divers et contraires des questions; elle est le produit naturel de l'esprit critique. Et elle n'exclut pas la générosité, le sacrifice de soi; car le bon sens même et l'expérience enseignent que nous sommes tous solidaires et que l'égoïsme est, en fin de compte, une plus grande duperie que le dévouement.

Cette modération-là est en train de devenir, par ce temps de modes outrancières, de cabotinage et de snobisme--en littérature, en art et, dit-on, en politique--quelque chose de rare et d'original; j'ajoute de méritoire: car les idées extrêmes, plus frappantes, plus faciles à développer, ont bien meilleur air aux yeux des ignorants et sont généralement d'un profit plus immédiat pour ceux qui les professent. Il peut donc y avoir du courage et du désintéressement dans cette ironique modération orléanaise. Et, au surplus, si je vous recommande cette sobre vertu là où elle diminue les chances d'erreur et de malfaisance, il est des sentiments où je ne vous conseille plus du tout d'être modérés: c'est l'amour du bien et c'est l'amour du pays.

Nous avons, nous autres, cet avantage qu'il nous est presque impossible de distinguer notre petite patrie de la grande... Certes nous aimons et nous honorons les autres provinces. L'Île-de-France peut dire: «J'ai Paris»; la Lorraine: «Je suis la frontière»; la Flandre: «J'ai lutté pour la liberté des communes et j'ai vu quelques-unes des plus belles batailles de la Révolution»; l'Auvergne: «J'ai Vercingétorix»; la Normandie: «J'ai conquis l'Angleterre, qui, par malheur, a bien rendu ce mauvais procédé à la France»; la Bretagne: «Je suis celtique, et les Celtes sont les aînés des Francs»; la Provence: «Je suis romaine, et Rome fut l'éducatrice des Gaules»; et ainsi de suite.--Mais l'Orléanais, c'est la France la plus ancienne, _vera et mera Gallia_; son histoire ne fait qu'une avec celle de la royauté, et le sort de votre ville a été, à maintes reprises, celui de la France même. Un des ouvrages qui, au XIIIe siècle, ont commencé notre jurisprudence, s'appelle: _Établissements de France et d'Orléans_.

Si votre esprit semble, à bien des égards, comme une moyenne délicate de l'esprit français, c'est peut-être que votre province est, historiquement, la province centrale par excellence.--Ici, plus aisément que partout ailleurs, on conçoit ce que signifiait déjà la _Chanson de Roland_ quand elle parlait de «France la doulce». Vous avez le plus délicieux des fleuves. La Loire est une femme: elle a la grâce--et de terribles caprices. La Loire est une reine: les rois l'ont aimée et l'ont coiffée d'une couronne de châteaux. Quand on embrasse, de quelque courbe de sa rive, la Loire étalée et bleue comme un lac, avec ses prairies, ses peupliers, ses îlots blonds, son ciel léger, la douceur épandue dans l'air, et, non loin, quelque château ciselé comme un bijou, qui nous rappelle la vieille France, ce qu'elle a été et ce qu'elle a fait dans le monde, l'impression est si charmante, si enveloppante, qu'on se sent tout envahi de tendresse pour cette terre maternelle, si belle sous la lumière et si imprégnée de souvenirs.

Vous avez la Loire, et vous avez Jeanne d'Arc. Elle est tellement à vous que je ne puis pas ne pas vous parler d'elle. Elle est à vous autant qu'elle est à Domrémy, autant qu'elle est à Reims, autant qu'elle est à Rouen. Car sa route glorieuse ou douloureuse, de Lorraine en Normandie, enveloppe toute la France comme d'une ceinture: et ainsi la Pucelle continue toujours son oeuvre, et, morte depuis tantôt cinq siècles, elle contribue aujourd'hui encore au maintien de l'unité française, puisque le culte de Jeanne d'Arc, pieusement entretenu à toutes les étapes de son tragique pèlerinage, est un des sentiments par où cette unité est rendue sensible et se conserve vivante.

On peut tirer de la vie de la Pucelle, comme d'une vie de sainte, toutes sortes de leçons. En voici une que j'adresse particulièrement à ceux d'entre vous qui s'en iront d'ici sans lauriers.

Jeanne était certes fort intelligente: il y a de la finesse, outre la sublimité, dans ses réponses à ses juges; on a d'elle une sommation au roi d'Angleterre, qui est éloquente dans sa forme ingénue; et, d'autre part, un officier d'artillerie démontrait, il y a quelques années, que Jeanne, dans la conduite des opérations militaires, avait eu du coup d'oeil et de la décision. Mais, avec tout cela, il est évident que son don propre ne fut pas le génie des lettres ni le génie de la guerre, mais le génie du coeur.

C'est par là qu'elle fut incomparable. On peut dire que cette paysanne a autant inventé et créé, dans l'ordre du sentiment, qu'un Newton dans la science ou un Corneille dans la poésie. Car elle a, en quelque façon, réinventé la patrie, par delà l'attachement au coin de terre natal et par delà le service d'un roi où d'un seigneur. Elle a été, en son temps, un coeur plus large et plus aimant que tous les autres. Petite fille d'un petit village de la frontière, elle a souffert de ce que souffraient de pauvres gens à cent lieues, à deux cents lieues de là; elle a conçu, entre eux et elle, un lien d'intérêts, de souvenirs, de traditions, de fraternité, de dévouement à un même homme, le roi, représentant de tous. Ce lien, elle l'a si profondément senti, que ce sentiment l'a faite capable d'actions héroïques; que, par là, elle a révélé ce lien à beaucoup d'hommes de son siècle et l'a rendu plus réel qu'il n'était auparavant. Voilà l'invention de Jeanne d'Arc. Avoir trouvé cela est, certes, aussi beau et même aussi original, aussi surprenant, que d'avoir découvert la loi de la gravitation ou d'avoir écrit le _Cid_. À cause de cela, la gloire de Jeanne d'Arc est au-dessus de toutes les gloires; et, pourtant, je le répète, elle n'eut aucune science et elle n'eut point une puissance intellectuelle extraordinaire: elle n'eut que de la bonté, de la pitié et du courage. Seulement, elle en eut autant qu'on en peut avoir.

Eh bien, chers élèves, il ne tient pas à vous d'être de grands savants, de grands écrivains, ni même, pour commencer, d'emporter tous les prix du Lycée; mais il ne tient qu'à vous d'avoir du courage, de la loyauté, de la bonté. Et, par conséquent, il dépend de vous de devenir, aux yeux de Dieu et même des hommes, des créatures d'une qualité pour le moins égale à celle d'un grand savant, d'un grand capitaine ou d'un grand artiste. Ne vous attristez donc pas, pourvu que vous ayez bien travaillé (car il n'est pas dans ma pensée d'absoudre les paresseux), ne vous attristez pas de n'être point des forts en thèmes ou des forts en mathématiques, puisque, si vous le voulez, votre vraie valeur humaine, et celle qui compte le plus, est absolument entre vos mains.

Je vous ai parlé de votre esprit, de votre pays et de votre héroïne. Soyez fidèles au premier, aimez le second, vénérez la troisième; et, puisque les sentiments sincères ne manquent jamais de se traduire par des actes, ce sera là, pour vous, un sérieux commencement de vie morale. Vous êtes d'une si bonne province, et si française, que, rien qu'en étant profondément des gens de chez vous, vous avez des chances de valoir déjà quelque chose.

DISCOURS PRONONCÉ À LA SOCIÉTÉ DES VISITEURS DES PAUVRES.

Mesdames, Messieurs,

Vous connaissez le mot d'Augier. Une dame, venant d'entendre un prédicateur à la mode, s'écrie avec admiration: «Il a dit sur la charité des choses si nouvelles!--A-t-il dit qu'il ne fallait pas la faire?» demande quelqu'un. Des choses nouvelles, je crois bien que, sur ce sujet-là, on n'en trouve guère depuis l'Évangile. Je ne vous en dirai donc point: je ne ferai que vous répéter à ma manière ce que j'ai lu dans le simple et éloquent rapport de M. René Bazin, et ce qui était auparavant dans vos esprits et dans vos coeurs.

Ne nous flattons point. Être charitable même au hasard et sans discernement, cela déjà veut un effort. Les pharisiens, peu estimés de Jésus, donnaient la dîme. Or, c'est déjà très rare de donner le dixième de son revenu. Il y a des gens, même riches et assez bons, pour qui ce serait un véritable arrachement. Mettons cependant tout au mieux. On a, je suppose, bonne volonté. On fait assez volontiers l'aumône. On la fait sans orgueil. On la fait dans une pensée de réparation et de restitution, comme le recommandaient les Pères de l'Église pour qui la conception romaine de la propriété--_jus utendi et abutendi_--était une damnable erreur, et aux yeux de qui certaines fortunes démesurées étaient par elles-mêmes un scandale et un péché.

Mais, avec les meilleures intentions et le plus ferme propos de n'être point égoïste ni avare, on est souvent fort embarrassé. Dans les petits groupes ruraux, même dans les petites villes, on sait où sont les pauvres et qui ils sont. À Paris il en va autrement. Un des crimes de la civilisation industrielle et scientifique, c'est, en entassant les têtes par millions, d'isoler les âmes. Dans ces agglomérations des grandes villes où les riches et les pauvres ne se connaissent point et sont plus séparés par les moeurs qu'ils ne l'étaient jadis par les institutions, où toute communication semble coupée entre ceux qui pâtissent et ceux qui seraient disposés à les secourir, et où, par surcroît, on a à se garder des professionnels de la mendicité, il y a une chose aussi difficile que l'effort de donner, c'est de savoir à qui donner; c'est d'atteindre les pauvres.

Et les atteindre n'est pas tout; on voudrait leur apporter un soulagement efficace. Il en est parmi eux, dont la misère est telle--quelquefois, hélas! à cause de leurs vices--qu'elle ne peut être, pour ainsi dire, qu'entretenue et prolongée. Ce n'est pas que vous vous désintéressiez de ceux dont le cas paraît sans remède, ni même des misérables qui ne sont pas vertueux. Mais vous ne pouvez tout faire et vous êtes bien obligés de vous en remettre, pour empêcher ceux-là de mourir de faim, à des oeuvres plus anciennes et plus riches que la vôtre. Ce que vous vous proposez, c'est justement d'enlever des recrues possibles à la sombre et dolente armée du vice pauvre et de la détresse sans espoir. Vous recherchez ceux qui peuvent encore être sauvés. L'article premier de vos nouveaux statuts, fruit d'une expérience généreuse, définit ainsi votre objet: «La Société des Visiteurs a pour but de venir en aide à des familles qui, se trouvant dans l'impossibilité momentanée de subvenir à leurs besoins, sont reconnues susceptibles d'échapper, grâce à un appui temporaire, à la misère définitive».

Quand vous avez trouvé _vos_ pauvres, une seconde difficulté se présente: c'est d'établir entre eux et vous des rapports vraiment affectueux et qui leur semblent, à eux comme à vous, «naturels». Il n'est pas commode d'aborder les pauvres d'un air qui soit exempt d'affectation, qui ne sente ni un effort trop grand ni, d'autre part, le contentement de soi et le sentiment de sa supériorité. Ces gens, que vous voulez aider sont souvent très différents de vous par l'éducation, par les manières, par tout le détail de la vie extérieure. Ils ne sont pas toujours agréables à voir. Il y a chez eux des choses qui peuvent d'abord vous choquer, et l'impression que vous en recevez risque de vous donner un air de contrainte. Par suite, il est à craindre que le premier mouvement de vos clients ne soit la défiance, et que cette défiance ne fasse bientôt place à l'hypocrisie.

Surtout, il faut se garder de l'affreuse «condescendance» de certains philanthropes. Il faut venir aux pauvres comme de plain-pied. Il faut les convaincre que nous les aimons tout simplement parce qu'ils sont des hommes comme nous; et je ne sais qu'un moyen de les en convaincre, c'est de les aimer en effet.

Les aimer... cela ne va pas tout seul. Pour en arriver là, les personnes pieuses trouvent une aide merveilleuse dans leur foi. Elles croient au prix inestimable et à la sainte égalité des âmes rachetées par le même Dieu. C'est en ce Dieu qu'elles les aiment, et, en travaillant pour les pauvres, elles travaillent pour lui. Rien, j'imagine, n'égale en puissance ces mystérieuses raisons.

On peut néanmoins concevoir d'autres excitants d'une vraie charité, d'un sincère amour des hommes. C'est d'abord le sentiment de la solidarité humaine, laquelle est un fait, quoique nous ne l'apercevions pas toujours. C'est l'idée que chacun est intéressé au bien-être et à la santé morale de tous, et inversement; et que si la société, dont nous ne retirons, nous autres, que bénéfices, commet des erreurs ou des oublis et fait des victimes, nous en devenons responsables, pour notre part, dès que nous nous retranchons dans notre égoïsme. C'est encore l'idée que, seul, un hasard heureux nous a préservés des nécessités qui oppriment les pauvres et qui parfois les réduisent à un abaissement moral que nous aurions peut-être subi comme eux si nous avions été à leur place, mais qui, d'autres fois, développent en eux des vertus dont nous n'aurions peut-être pas été capables. C'est aussi un sentiment de fraternité dans la souffrance, la faiblesse et l'ignorance communes à tous les hommes, riches ou pauvres. C'est enfin la préoccupation de ne point laisser décroître, par notre faute, la somme de vertus indispensable à la vie de l'humanité, et de sauver de ce trésor fragile et nécessaire tout ce qui peut encore en être sauvé; c'est le désir de rechercher s'il ne subsiste pas, chez ces êtres accablés, humiliés et ulcérés par leur triste destinée, quelques germes de noblesse et de dignité morale, de préserver ces germes et de les faire fructifier; bref, d'«élever» les malheureux par la manière dont on leur tend la main.