Les Contemporains, 7ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 12

Chapter 123,752 wordsPublic domain

Vous trouverez, vous, que c'est horrible, et vous répéterez avec tous nos austères chroniqueurs: «Mais à quoi bon ces révélations? Ne ressemblent-elles pas à une violation de sépulture et à une trahison?»--J'avoue ne point partager ce scrupule. Les morts n'ont de pudeur que celle que nous leur prêtons pour donner bonne opinion de notre délicatesse. Il leur est fort égal, et pour cause, qu'on divulgue même leurs crimes. Mais il n'est question ici que de péchés. Et puis, au fond, les morts n'ont pas de secrets et n'en sauraient avoir. Quoi qu'on nous apprenne d'eux, il n'y a pas de quoi nous étonner, puisqu'ils furent des hommes et des femmes, et qu'on ne nous en apprendra jamais rien qui ne soit humain, hélas! Absolvons les morts en bloc (sauf ceux qui furent méchants). Les pauvres diables étaient comme nous: ils ont fait ce qu'ils ont pu.

--«Mais, s'il n'y a peut-être pas grand inconvénient, quel profit y a-t-il à publier leurs faiblesses ou leurs sottises cachées?»--Quel profit? D'abord de menus gains pour l'histoire de la littérature, ainsi que vous l'avez vu. Et puis, tout cela c'est de la vie, de la vie vraie, toute palpitante, et rien n'est plus intéressant que la vie elle-même, fût-ce celle du plus vulgaire des hommes. Or, il s'agit ici de types éminents de notre espèce. N'aimeriez vous pas connaître _dans le détail_ la vie passionnelle de Racine et de Molière? Mais il y a encore autre chose. Tous ces hommes de génie ont sur nous assez d'avantages; et notre instinct de justice trouve son compte dans toutes ces divulgations, dussent-elles les rabaisser un peu. Je serai franc: j'aime de tout mon coeur les oeuvres des écrivains illustres, mais je n'éprouve pas le besoin de respecter particulièrement leur personne.

--«Mais ce sentiment est odieux!»--Hé! non, si je suis d'ailleurs disposé à accorder mon respect à ceux d'entre eux qui le méritent. Il est assez probable que la publication de la correspondance même la plus secrète de Corneille ou de La Bruyère ne les desservirait point: de quoi je me réjouirais sincèrement. Mais enfin si je veux de la vertu, je sais où la trouver. Ce sera chez tel homme complètement obscur ou chez telle humble femme qui n'a jamais écrit. Je ne l'attends point des grands écrivains, ni des autres; et dès lors le bien qu'on m'apprendra d'eux me causera un plaisir mêlé d'un peu d'étonnement, mais la découverte de leurs défaillances ne leur fera aucun tort dans mon affection.

En résumé, Marceline et Victor Hugo gagnent personnellement aux récentes indiscrétions; Musset, Sand et Sainte-Beuve n'y perdraient que si nous avions eu beaucoup d'illusions sur eux. Et nous y gagnons, nous, de les mieux connaître, quels qu'ils aient été, de les avoir vus et sentis vivre naïvement: spectacle inestimable. Le tout se solde par un bénéfice évident.

Continuez, éditeurs, à ouvrir les tombes.

DES AVANTAGES ATTACHÉS À LA PROFESSION DE RÉVOLUTIONNAIRE.

Ils sont nombreux et considérables.

Les opinions révolutionnaires sont les plus favorables de toutes à l'éloquence. Rêve de justice et de bonheur universel, amour des faibles et des opprimés, malédiction jetée à une société pourrie; extase prophétique, pitié, colère, révolte, ce ne sont qu'attitudes généreuses (certes!) et avantageuses, et thèmes essentiellement oratoires. Jamais une idée ingrate ou maussade, de ces idées qui peuvent faire soupçonner immédiatement d'insensibilité et d'égoïsme celui qui les exprime, ou rappeler que la réalité n'est pas du tout simple ou que l'homme, même du peuple, n'est pas toujours un très aimable animal. Non; le rôle est bon à fond et dans toutes les circonstances; bon dans sa partie affirmative: le rêve; bon dans sa partie négative: la haine.

Et c'est pourquoi, non seulement certains hommes ne sont éloquents que parce qu'ils sont révolutionnaires; mais on en cite qui, peut-être à leur insu, ne sont devenus révolutionnaires que parce qu'ils étaient nés éloquents; qui, partis du criticisme un peu timide du centre gauche, ne se sont arrêtés que là où ils trouvaient l'emploi total de leur éloquence magnifique, violente et vague, et qui, menés par leur langue, dupes de leur propre séduction, ont sans doute fini par croire qu'ils remplissaient une mission, quand ils ne faisaient qu'accomplir une fonction naturelle et fatale.

Qui d'ailleurs les pourrait avertir? L'esprit révolutionnaire a ceci de commode, qu'il délie de tout scrupule à l'égard des idées. En théorie, il est optimiste, absolument et sans examen; il professe la croyance à la possibilité proche de la fraternité et de la répartition égale et durable des biens de la terre et des produits du travail. En pratique, il croit que l'obstacle à la réalisation de cet idéal est, non point dans la nature humaine elle-même, partout mauvaise ou fort mêlée, mais dans l'égoïsme, la dureté, la cupidité, les vices, les crimes volontaires et prémédités d'une seule classe sociale.--Comme les héros des chansons de gestes voyaient le monde divisé en deux camps: les chrétiens, qui sont les bons, et les païens, qui sont les méchants; ou comme saint Ignace, dans un de ses «exercices», partage l'humanité en deux armées: celle du bien et celle du mal, ou celle des amis des Jésuites et celle de leurs ennemis, ainsi pour l'esprit révolutionnaire la nation se divise exactement en prolétaires et en bourgeois. Et dès lors, il est bien à l'aise; il sait pour qui il doit être, et contre qui, toujours et quoi qu'il arrive. Oh! oui, cela est simple.

Par suite, l'esprit révolutionnaire délivre aussi de tout scrupule quant aux actes. Pour lui, très réellement la fin justifie et sanctifie les moyens. Que son idéal social, prêché d'une certaine façon aux intéressés, ne caresse en réalité que leurs instincts et leurs appétits et les pousse à des révoltes qui, même justes à l'origine, se corrompent chemin faisant, leur deviennent rapidement désastreuses et les laissent à la fois moins bons et plus misérables, l'esprit révolutionnaire n'en a point souci. Il admet, par définition, la légitimité de la violence et de ces aveugles mouvements populaires qui font toujours, nécessairement, des victimes innocentes. N'est-il pas d'avance absous de toutes les conséquences de ses actes par la beauté de son rêve? Et les oppresseurs ne sont-ils pas toujours, et dans tous les cas, seuls responsables de toutes les souffrances des opprimés et, au besoin, de leurs crimes mêmes?

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Et voici la merveille: en retour de ces avantages, l'esprit dont je parle n'impose à ceux qui en sont animés aucune vertu ni aucun sacrifice particulièrement difficile. Je sais que de bons nigauds de bourgeois les ont quelquefois comparés aux disciples de Jésus et aux doux Ébionites. La méprise est forte, ou la générosité étrange. Les disciples de Jésus étaient sobres et chastes. Ce qu'ils s'assuraient les uns aux autres par la mise en commun de leur pauvreté, ce n'était point leur part intégrale des jouissances terrestres, telle que la peut concevoir un ouvrier, et qui comporte, très naturellement, une nourriture copieuse et les plaisirs qu'on trouve chez le marchand de vin et ailleurs: ce n'était que quelques figues sèches et la douceur d'attendre ensemble le royaume de Dieu. Mais, chose remarquable, les révolutionnaires modernes, qui sont, en philosophie sociale, des rêveurs intrépides, sont pourtant aussi, presque tous, des matérialistes décidés. Ils ont la bonne foi de reconnaître la légitimité des appétits qu'ils flattent ou déchaînent. Tout en présentant au prolétariat un idéal qui ne saurait être atteint que par le sacrifice volontaire et le progrès moral de chacun et de tous, ils n'exigent point de leurs clients ce perfectionnement intérieur et, bien entendu, ne s'y obligent point eux-mêmes. Et, avec une bonne foi pareille, leurs clients ne leur demandent pas non plus d'être vertueux, ni austères, ni exceptionnellement charitables. Quand vous pourriez démontrer au parti que tous ses chefs vivent comme des bourgeois luxurieux, il ne s'en scandaliserait point. Car tout ce qu'il veut, c'est entendre d'eux certaines paroles. Aucun ouvrier n'en a jamais voulu à tel écrivain démagogue d'être riche, de mener une vie élégante et de mépriser au fond le peuple, tout en l'aimant peut-être comme on aime l'instrument de sa réputation et de sa fortune. Et cette tolérance est charmante et fort habile.

(À la vérité, ce n'est point par une nécessaire liaison d'idées, mais par une rencontre accidentelle, que nous voyons les doctrines révolutionnaires associées chez nous au matérialisme le plus franc et le plus cru: car celui-ci pourrait aussi bien, et même mieux, avoir pour conclusion, en politique, la monarchie absolue; et c'était, notamment, l'avis de l'Anglais Hobbes. Non, il n'y a aucune raison, en bonne logique, pour que l'État socialiste ou collectiviste sorte de la conception matérialiste du monde: il n'en peut être déduit que par l'optimisme le plus naïf--ou le plus avisé. Si, partis de principes «philosophiques» sensiblement analogues, la Grande Catherine ou Frédéric II conclut à la monarchie absolue, et nos collectivistes à la nécessité d'un «chambardement général», c'est peut-être que la différence des conditions sociales et des intérêts entraîne ici la différence des applications.)

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Quoi qu'il en soit, meneurs et menés se passent, provisoirement, presque tout. Et voici un quatrième ou cinquième avantage de la profession de chef révolutionnaire. Le parti n'étant encore qu'une minorité imposante, la discipline ne laisse pas d'y être assez forte. Je crois que les bourgeois s'exagèrent beaucoup les dissensions de leurs ennemis. Elles cessent du moins dans les occasions critiques. Elles ne seraient sérieuses qu'au lendemain de la victoire. Un orateur révolutionnaire, à la Chambre, est à peu près sûr de n'être pas «lâché», d'être soutenu par les applaudissements, les cris et les hurlements des siens.

De là une griserie, et singulièrement entêtante. Il ne faut point faire fi de ces triomphes-là, et encore moins, je crois, de ceux des réunions publiques. C'est la que la popularité est vraiment un poison mortel à l'âme, un irrésistible opium. On y doit goûter d'âpres jouissances par le sentiment d'une communion parfaite avec des âmes véhémentes et frustes, par la conscience qu'on a de déchaîner et l'illusion qu'on se donne de diriger une puissance aveugle qui vous soulève, vous enveloppe et vous roule dans ses tourbillons;--tout cela exaspéré encore par la lourde atmosphère des salles et par la brutalité même des sensations dont l'ouïe et l'odorat sont assiégés...

Il y a une ivresse physique, une sorte d'hystérie dans la révolte, et qui se multiplie quand on la partage avec une foule. Je me souviens de l'avoir sentie très nettement, à Paris, pendant le premier mois de la Commune, à lire les affiches et les journaux enfiévrés, à voir flamber dans les rues le drapeau rouge, à me mêler, sous le grand soleil, aux cohues démentes de la place de l'Hôtel-de-Ville; et pourtant j'étais un enfant très raisonnable.--Bref, je conçois, sans nul effort que cet homme, l'autre jour, soit monté sur cette table et qu'il y ait chanté cette chanson assassine contre une classe pleine de vices et d'égoïsme assurément (comme toutes les classes sociales sans exception), mais où il y a aussi de braves gens, et dont il se pourrait que la très modeste moyenne de vertu et de bonté ne fût pas trop inégale à la bonté et à la vertu de ceux qui réclament du plomb contre elle. Oui, je conçois que ç'ait été là une des minutes les plus voluptueuses de ce rhétoricien à cou de taureau.

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Enfin, si cette considération les touche, les révolutionnaires ont, par surcroît, la quasi-certitude d'être traités sans trop de défaveur par la postérité. Car nous avons beau savoir que les fauteurs de révolte ont toujours participé largement de l'égoïsme contre lequel ils s'insurgeaient; que, si la justice et la charité appellent quelquefois les révolutions, c'est la haine et l'envie qui les accomplissent, et que, par exemple, ce sont les meneurs de grèves qui, nés capitalistes, eussent été les plus durs patrons: il semble parfois que, les révolutions faites, il en revienne tout de même quelque chose, au bout d'un certain temps, aux résignés, aux humbles de coeur, bien qu'elles n'aient été faites ni par eux ni même, au fond, pour eux; et il arrive ainsi que les violents et les féroces paraissent finalement avoir travaillé pour la justice... Ou peut-être que je m'abuse, et que le bénéfice humain acquis par des moyens révolutionnaires eût pu l'être, et mieux, par un progrès uniquement légal et pacifique. Mais cela s'est-il jamais vu? Je ne sais.

Je conclus: «Quel joli métier! et si facile!» Ce n'est pas que le rôle de réactionnaire, ou de conservateur, ou de républicain de gouvernement, ou de radical simplement jacobin, n'ait aussi son charme et ses profits. Mais je crois que les avantages attachés au rôle de révolutionnaire l'emportent encore: car c'est le rôle qui gêne le moins le pur instinct, tout en lui donnant, assez fréquemment, une apparence d'honorabilité.

LES BRIMADES[4].

[Note 4: Cet article est excessif; je le garde pourtant, parce que je crois qu'il renferme quelque utile vérité parmi d'évidentes exagérations.]

Vous connaissez les faits. Les anciens de l'École polytechnique ayant fait subir aux nouveaux d'excessives «brimades», et l'administration étant intervenue pour y mettre fin, toute l'École, en guise de protestation, s'est consignée deux dimanches de suite.

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Que les bourreaux, en cette affaire, aient eu pour complices leurs victimes elles-mêmes, c'est ce qui condamne celles-ci sans absoudre ceux-là. Je ne puis voir, dans la conduite des uns et des autres, que l'effet d'une affligeante dureté d'âme et d'un orgueil un peu ridicule.

Nous ne valons guère, c'est entendu; nous sommes pleins de vices et vides d'énergie. Mais, que la pitié ne soit pas toujours la bonté, et que la sensibilité nerveuse ne soit pas toujours la pitié, il n'en paraît pas moins qu'il y a eu, de nos jours, un certain amollissement des coeurs et quelque diminution de la cruauté. C'est déjà bien assez que nous fassions souvent du mal aux autres sans le vouloir, rien qu'en suivant nos passions ou notre intérêt, ou que nous en fassions volontairement, quelquefois, à ceux que nous haïssons. Mais faire souffrir, par divertissement, ou pour montrer notre force, ceux qui ne nous sont pas ennemis, c'est de quoi je croyais incapable, aujourd'hui, toute âme un tant soit peu affinée.

Telle n'est pas, il faut bien le reconnaître, l'âme de nos polytechniciens.--Imposer à des camarades des souffrances réelles et de réelles humiliations, les contraindre à de stupides et pénibles corvées, les priver de nourriture et de sommeil,--et y trouver plaisir, tranchons le mot: cela est odieux. Un tel plaisir ne se peut expliquer que par un éveil de l'antique férocité animale chez «l'élite de la jeunesse française», et par ce fait qu'une réunion d'hommes est plus méchante et plus inepte que chacun des individus qui la composent (meilleure aussi en certains cas, mais c'est infiniment plus rare).

Quant aux jeunes gens qui supportent cette tyrannie et qui, l'ayant supportée, la réclament encore («Et s'il me plaît, à moi, d'être battu?»),--si ce n'est point par terreur qu'ils montrent une si belle patience, c'est donc dans la pensée qu'ils pourront, dans un an, être cruels à leur tour. Et cela est vraiment exquis.

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Mais il y a autre chose. Un secret et profond sentiment de vanité burlesque unit ici les tourmenteurs qui furent victimes l'an passé, et les victimes qui seront bourreaux l'année prochaine. Ces «brimades» sont symboliques. Elles signifient que l'École est un corps si sacré et d'une si prodigieuse excellence qu'il faut, pour y entrer, souffrir des épreuves longues et compliquées,--comme pour être admis dans la maçonnerie aux temps héroïques de _la Comtesse de Rudolstadt_, alors que cette Compagnie de Jésus à rebours n'était pas encore tombée dans le décri.

Ces rites brutaux et ces momeries servent donc, en somme, à relever le «prestige» de l'X à ses propres yeux. L'École abrite plus de trois cents élèves. Il en est de tout à fait distingués; qui le nie? Mais tous ne sauraient être des aigles, pour cette simple raison que les sots sont partout en majorité. Puis, faites attention que l'aptitude aux sciences mathématiques et physiques (je parle d'une aptitude moyenne et je connais d'ailleurs les exceptions) est la faculté qui témoigne le moins sûrement en faveur des autres dons de l'esprit et qui s'allie le mieux avec la médiocrité sur tout le reste. Entre le don littéraire, le don de sentir et d'exprimer le beau, et notre vie morale, un lien existe, assez facile à percevoir. Mais, entre notre vie morale et intellectuelle et le don mathématique, il n'y a le plus souvent nul rapport.

L'entrée à l'X prouve qu'on a fait pendant trois ou quatre ans, avec application, des mathématiques spéciales, et ne prouve rien de plus. Cela est fort bien, cela est fort estimable: cela n'est pas éblouissant. Pris à part et considéré en soi, un polytechnicien de force ordinaire n'a rien de surprenant ni de sacré. C'est un fort travailleur qui avait un petit don, et que le fantasque hasard des examens a favorisé; voilà tout.

Sorti de l'École, il continuerait à ne briller, par lui-même, que d'un éclat tempéré. Dans plus de la moitié des cas, un ancien élève de l'X est un homme qui, ayant aspiré à l'honneur de fabriquer du tabac, est réduit au désagrément de faire manoeuvrer des canons ou de bâtir des casernes. C'est un soldat malgré lui; c'est, moralement, un déclassé.

Mais, si un polytechnicien isolé est presque aussi proche du néant que les autres hommes, tous les polytechniciens ensemble sont infiniment imposants, et l'École elle-même est une chose immense. Et, avec le costume, le chapeau, l'épée, les traditions, l'argot spécial, ce sont les brimades, en quelque manière, qui la font auguste. Ayant un air de sacrement, elles lui donnent un air de temple.

Telle est, je crois, la pensée de ces jeunes gens; pensée haïssable, mais fertile pour eux en orgueilleuses délices.

«Taupins», ils se croyaient déjà considérables (pourquoi, mon Dieu?) et d'une essence supérieure à celle des autres collégiens; ils étaient déjà intolérants, défendaient durement leurs privilèges et leur coin de cour. L'entrée à l'École achève de les gonfler. Ces «brimades», ces souffrances infligées par les uns et subies pieusement par les autres déposent en eux tous la conviction que l'École est un grand mystère. Elles scellent entre eux l'engagement mutuel de garder fidèlement cette naïve croyance; de n'estimer qu'eux au monde; d'être rogues, dédaigneux, formalistes; d'être absolus et abstraits; d'appliquer à tout une étroite et outrecuidante logique; d'user aveuglément de l'«esprit géométrique» là même où l'«esprit de finesse» serait le plus nécessaire; de mépriser les autodidactes (si intéressants!), les chercheurs et les inventeurs non estampillés à la marque de l'X, et tous ceux qui, pour apprendre à construire des machines ou à fabriquer des engrais, ont suivi des voies pratiques et n'ont eu besoin que d'un _minimum_ de mathématiques pures; enfin, de se tenir et soutenir entre eux, quoi qu'il arrive, et, s'il apparaît que l'un d'eux a bâti une digue incertaine ou un pont douteux, de proclamer en choeur que c'est le pont et la digue qui ont tort.

Ainsi, cette épreuve des brimades est comme la sanctification du _Tchin_ par la souffrance volontaire. Ce serait beau en son genre, si ce n'était funeste.

L'esprit d'école me semble, ici, mauvais, parce que c'est, ici, l'esprit d'un groupe artificiel, et qu'il est moins efficace pour ceux qui sont de ce groupe que contre ceux, bien plus nombreux, qui n'en sont pas. Au surplus, il nuit à ceux même qui «en sont». Il les remplit d'illusions sur leur propre mérite; il les emprisonne; il risque de leur enlever à jamais le sens et l'intelligence de la réalité et de faire d'eux, pour toute la vie, des écoliers,--tout flambants du prestige emprunté de l'École, mais des écoliers.

Les brimades de l'X, qui sont la manifestation la plus brutale de cet esprit-là, sont donc condamnables deux fois. Et elles le sont trois fois, si, comme on me l'affirme, ces sauvageries ont disparu de Saint-Cyr et même des régiments et si l'École polytechnique en maintient seule l'odieuse tradition.

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On m'objectera l'École normale. Je tâche de n'en avoir pas la superstition. J'ai rencontré tant d'hommes supérieurs et originaux qui n'en sortaient pas! Je l'aime simplement comme on aime sa jeunesse. Je crois d'ailleurs que, si les amitiés y sont fortes, la «camaraderie» proprement dite y est moindre qu'à l'X. Les moeurs enfin y sont joviales, sans férocité. J'atteste qu'il y a vingt-cinq ans les brimades y étaient inoffensives, qu'elles affectaient une forme uniquement littéraire, encore que d'une littérature peu choisie. On m'assure que cela a continué. Serait-ce que, après tout, les «humanités» sont humaines en effet; que les lettres, au moins dans le temps où on ne les pratique pas pour vivre, adoucissent les coeurs, et que la mathématique les endurcit?...

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Vous avez pu voir que j'apportais dans mes réflexions sur l'X la plus entière malveillance. C'est que j'étais indigné et que, comme Montaigne, «je hais cruellement la cruauté.»

J'ignore si à l'heure qu'il est nos enfants de l'École polytechnique--qui, dans le fond et quoi que j'aie dit, doivent être presque tous de «gentils garçons»--ont eu l'esprit et le courage de désarmer. S'ils l'ont eu, je retire généreusement les trois quarts de mes désobligeantes remarques. Sinon, je suis bien forcé de les maintenir provisoirement, et je prie ces adolescents de considérer qu'il ne tient qu'à eux de les faire paraître vraies ou calomnieuses.

CHIRURGIE.

Je suis un ignorant, et je m'adresse à des ignorants comme moi. Je tâcherai d'ailleurs de m'exprimer modestement.

Voici quelques petites choses que je viens d'apprendre touchant la chirurgie.

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Deux inventions, comme vous savez, l'ont transformée de notre temps, ont extraordinairement agrandi son pouvoir: l'application des anesthésiques, et en particulier du chloroforme, et l'antisepsie.

En dix-huit ans, le champ des grandes opérations chirurgicales s'est peut-être décuplé. D'abord limité à l'ovariotomie, il s'est étendu aux tumeurs solides du ventre, aux lésions les plus diverses du foie, de la rate, de l'estomac, de l'intestin, du rein et des poumons. L'opération césarienne est devenue bénigne, l'ouverture du crâne facilement praticable. Les cavernes pulmonaires, l'ulcère de l'estomac, la péritonite tuberculeuse, bien d'autres maladies qui jadis ne regardaient que le médecin, lequel n'y pouvait pas grand'chose, appartiennent désormais au chirurgien. La chirurgie des membres s'est elle-même transformée. Les opérations conservatrices, résections, ostéotomie, suture osseuse, ont réduit à presque rien le nombre des amputations. Le goitre s'extirpe sans danger. Et que ne peut-on espérer de la suture des tendons, des nerfs et, plus récemment, des veines et des artères?

Songez-y bien: s'il y a quelque fond de vérité dans cette oraison, un peu cynique et vantarde, d'un de mes amis: «Seigneur, épargnez-moi la souffrance physique; quant à la souffrance morale, j'en fais mon affaire», l'anesthésie et l'antisepsie ont peut-être plus sérieusement amélioré la misérable condition humaine que n'avaient fait soixante siècles d'inventions. Vous vous en apercevrez le jour où vous aurez une tumeur ou une fistule. Réfléchissez que la chirurgie d'aujourd'hui eût pu «prolonger» Bossuet, sauver Racine, sauver Napoléon...

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