Les Contemporains, 7ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 11

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Il était tout naturel que nous fussions de coeur avec les Grecs. Nos souvenirs, notre éducation classique, une communauté de sang, les principes les plus chers de la Révolution et toute notre tradition nationale nous y poussaient. L'intervention des Grecs, sans être désintéressée, ne laissait pas d'être généreuse. Il est clair que, si les Grecs n'avaient pas bougé, s'ils étaient restés «sages», tout se serait terminé une fois de plus par des «réformes» demandées à la Turquie, promises par elle, et non réalisées. Les Hellènes servaient donc la justice et l'humanité. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, la France même du second Empire, toute la France d'avant 1870 leur eût crié: «Courage!» et se fût portée à leur secours.

Nous ne pouvions le faire, c'est convenu. Mais il est des choses que nous pouvions dire. Nous pouvions tout au moins--avant de nous rabattre à l'«autonomie» crétoise avec vassalité et tribut payé à l'égorgeur--exprimer le désir qu'il fût permis à la Crète de disposer d'elle-même par un plébiscite.

Je connais là-dessus les propos des hommes «sensés» qui se trouvent être presque tous, je ne sais pourquoi, des hommes d'argent. «Laissez donc! les Turcs sont des gens très honnêtes. Je vous assure que leur moralité est fort supérieure à celle des chrétiens.» Il n'en est pas moins fâcheux que ces honnêtes gens, mus par le plus respectable des sentiments religieux, deviennent, à certains moments, de si surprenants massacreurs. Et puis, j'ai beau me raisonner, ces chrétiens, si peu recommandables qu'ils soient, me sont cependant plus proches que les Turcs. J'ai pu constater l'impénétrabilité réciproque (sinon par le fer et les balles) des chrétiens et des musulmans. Il doit être horrible, pour un chrétien même médiocre, d'être gouverné par des hommes qui nous sont si profondément étrangers. Il est décidément regrettable que l'Europe du XVe siècle ait été trop distraite ou trop occupée pour barrer la route à des conquérants dont l'âme diffère à ce point de la nôtre.

On ajoute: «Qui presse tant les Crétois d'être Grecs? Ils y perdraient; ils payeraient plus d'impôts.» Cela, c'est leur affaire; ce serait à eux de juger si le contentement de faire librement partie d'une plus grande communauté fraternelle ne compenserait pas quelque accroissement d'obligations et de charges.--On dit enfin: «Cette solution serait grosse de dangers. Qui sait si telles provinces actuellement «autonomes et tributaires» ne réclameraient pas, et peut-être par l'insurrection, le même traitement que la Crète?» Cela est fort douteux, car j'imagine que ces provinces-là sont heureuses: mais, en tout cas, qu'aurions-nous à y perdre? Il y a ceci de bon dans notre abaissement, que nul désordre en Europe, nulle éventualité orientale ne peut nous nuire, si nous savons croiser les bras, épier et attendre.

Au reste, quand j'indique ce que la France aurait pu proposer, je n'ignore point que sa proposition n'avait aucune chance d'être accueillie. La vieille Europe traîne un passé trop chargé de crimes. Il n'est presque pas une grande puissance qui n'ait derrière soi son injustice et sa rapine, et des sujets qui ne l'ont pas choisie. L'Europe nous eût répondu par le plus énergique _non possumus_; soit: mais, ce refus enregistré, la France se retrouvait, dans le concert européen, en une tout autre posture morale. Elle eût dit ce qu'elle devait et seule pouvait dire; et cela eût «délivré son âme».

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Mais, pour que notre gouvernement parlât ainsi, il fallait qu'il y fût encouragé par quelque grand mouvement d'opinion publique. Or, d'opinion publique, il n'y en a plus. On accepte tout quand il s'agit de politique extérieure, par appréhension de «se faire des affaires» et par la lamentable désaccoutumance de se sentir fort. Vrais ou faux, les bruits qui, ramassés, créeraient des embarras à nos ministres, tombent d'eux-mêmes. Aucun journal n'a songé à demander s'il était vrai qu'un de ces derniers dimanches, au Théâtre de la République, on eût prié M. Mounet-Sully de ne pas réciter les strophes de _l'Enfant grec_; ni pourquoi l'offrande, par les étudiants hellènes, d'une couronne à la tombe de Victor Hugo avait dû prendre des airs de cérémonie clandestine. Je dirais qu'il règne chez nous une sorte de petite «terreur turque», si tout ne s'expliquait assez par un très humble égoïsme national.

Le gouvernement français n'a pas proposé le plébiscite en Crète; il n'a pas fait cette démonstration, inutile dans le présent, mais nullement dangereuse, conforme à notre mission dans le passé et à notre intérêt dans l'avenir,--parce qu'il a craint d'être plus magnanime que la nation. On ne saurait le lui reprocher bien sérieusement. Toutefois, il dépendait peut-être de lui que nous fussions nous-mêmes moins timorés. Il ne s'agissait que de prononcer publiquement certaines paroles. Ne pouvait-il, en ne nous cachant rien, se laisser contraindre par nous à les dire? Les mots ne sont que des mots, et pourtant il y en a qui soulagent.

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À l'heure qu'il est, il n'est pas impossible qu'un boulet français tue des chrétiens en train de combattre pour des idées qui sont françaises. De telles nécessités font frémir. A-t-on dit ce qu'il fallait pour les conjurer? On n'ose pas insister là-dessus. On a peur d'être trop facilement généreux, et avec trop de risques pour le pays.

La défaite est une chose atroce pour une race aussi impressionnable que la nôtre. Elle amoindrit la confiance en soi, la «joie de vivre», même la vertu, dans une plus grande proportion qu'elle ne diminue les forces. Elle rend timide à l'excès. Et les effets en sont plus funestes encore quand le peuple vaincu a longtemps représenté dans le monde la justice. Tous les faibles et tous les opprimés ont été, en réalité, atteints par notre désastre. Et il nous a démoralisés nous-mêmes en mêlant trop d'humiliation, de tristesse et de défiance de l'avenir aux seuls sentiments où nous puissions encore nous sentir unanimes. La communion d'un peuple dans un sentiment orgueilleux et joyeux n'est pas, croyez-le bien, d'un petit secours aux vertus privées; et cette communion nous manque. Nos défaillances et nos désordres intérieurs viennent peut-être, en grande partie, de notre diminution européenne. Voilà vingt-sept ans qu'il n'y a plus guère de plaisir à être Français. On n'y pense pas toujours, non; mais, quand on y pense, comme je le fais aujourd'hui, c'est dur.

CASUISTIQUE.

Une femme, jeune, jolie, et qui paraît n'avoir pas été du tout une mauvaise fille, est morte ensanglantée par deux opérations chirurgicales. L'homme qui l'aimait, ancien officier, et qui semble avoir été un assez brave homme et d'une moralité au moins moyenne, s'est tué pour échapper à un procès déshonorant. Quoi qu'ils aient fait, ils ont souffert, soit physiquement, soit moralement, à peu près autant qu'on peut souffrir; et c'est de leur vie qu'ils ont, comme on dit, «payé leur dette à la société». Qu'ils reposent en paix!--Quant aux deux médecins qui sont accusés d'avoir été leurs complices, s'ils sont coupables, ils méritent le plus dur châtiment, et je n'aurai pour eux qu'une pitié sans sympathie; mais, comme nous ne sommes pas des magistrats, nous devons, tant que leur culpabilité n'est pas démontrée, les souhaiter innocents.

Ce qu'avaient fait cette jeune femme qui est morte et cet homme qui s'est suicidé, est qualifié de crime et par la morale religieuse et par le Code. Ce crime est une variété du meurtre.

Mais, ayons la franchise de le dire, ce meurtre est si spécial, il peut être entouré de circonstances qui en voilent et en travestissent si parfaitement l'abomination, que la conscience, même d'un honnête homme peut en être troublée et n'y plus voir très clair. Vous me permettrez donc d'y regarder d'un peu près et me ferez la grâce de ne point m'accuser d'immoralité avant d'avoir lu mes conclusions.

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L'acte dont il s'agit est un meurtre, oui, mais un meurtre dont la victime est cachée dans d'impénétrables ténèbres et n'est qu'une dépendance secrète d'un autre être vivant, en sorte que celui-ci peut se croire, instinctivement, une sorte de droit sur elle. C'est un meurtre, oui, mais dont on peut douter s'il tue de la vie, et quelle espèce de vie: car les médecins ne savent pas à quel moment le germe de ce qui sera un homme devient en effet une créature humaine, et les théologiens ne savent pas à quel moment il reçoit une âme.

De là des questions difficiles. Ce meurtre enveloppé, invisible, et qui ne saurait être confondu avec l'infanticide proprement dit, si quelque pauvre servante l'a commis dans un accès de désespoir et de demi-folie et parce qu'elle n'avait à choisir qu'entre cela et être jetée sur le pavé pour y mourir de faim... il ne la faut point absoudre sans doute, mais comme il faut avoir pitié d'elle, et comme il faut se demander quelle part de responsabilité revient, dans son crime, à la dureté de notre état social!

Et l'on peut imaginer--ou rencontrer--des cas plus déconcertants encore.

Voici l'un de ces «problèmes» comme en proposent d'ingénieux théologiens dans les traités de casuistique. Un mari découvre à la fois que sa femme a un amant et qu'elle doit être mère, à une échéance très éloignée, aussi éloignée qu'elle peut l'être. Je suppose qu'il aime sa femme, et qu'il lui pardonne, et qu'il la veuille garder. Si l'enfant vient au monde, le mari _ne saura jamais_ si c'est son enfant ou celui de «l'autre», puisque la femme l'ignore la première (conséquence effroyable du «partage», et qui suffirait à le condamner). Vous prévoyez quelles tortures morales attendent les deux époux, et que l'enfant lui-même ne saurait être que malheureux dans ces conditions. Le mari n'a pas le courage d'accepter un pareil avenir.

Délivrer la femme, avec son consentement et par des moyens qui, dans ce premier moment, ne présentent aucun danger pour elle, c'est supprimer un je ne sais quoi de pas encore vivant ou qui, dans l'échelle de la vie, occupe le plus bas degré, est tout proche de la vie purement végétative; et c'est, d'autre part, conjurer une terrifiante possibilité d'angoisse et de souffrance, épargner à la mère et au père putatif de ce je ne sais quoi des années de géhenne, et de ces douleurs sans recours, qui rendent injuste et méchant. C'est un meurtre, oui, toujours; mais ne semble-t-il pas plus excusable en somme que tel meurtre lâchement «passionnel», avec guet-apens, sang versé, agonie de la victime, victime adulte, qui peut laisser après soi des êtres chers et qui vivaient d'elle: toutes choses qui n'empêcheront point le Code d'absoudre publiquement l'assassin?

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La vérité, d'ailleurs, c'est que l'acte en question est toléré par la «morale» commune, même par celle des gens «comme il faut»,--à condition de demeurer secret. Il ne devient crime qu'à partir du moment où il est dénoncé. Si la police avait les facilités d'investigation du Diable boiteux et la volonté de s'en servir... quelle belle rafle de «femmes du monde» elle pourrait faire!

Comment en serait-il autrement, quand le crime dont je parle est si pareil, dans son fond, à d'autres actes, absous ceux-là par le Code, ou dont la loi ne saurait connaître, et que la «morale» commune, non seulement supporte, mais avoue? N'avez-vous point entendu dire que, rassurées par la bienfaisante antisepsie, des noceuses, les unes du monde et les autres d'ailleurs, hésitaient peu à se faire délivrer une fois pour toutes afin d'être tranquilles, attendu que _sublata causa tollitur effectus_; et que cette opération, préservatrice de la maternité, était presque à la mode, au point qu'un humoriste a pu écrire que ce dont elles se débarrassent «ne se porte pas cette année?»

Or, quelle différence y a-t-il entre cette opération et celles qui tombent sous le coup de la loi, sinon une différence de date; et qu'est cette manoeuvre allégeante, sinon un meurtre en masse, sournois, anticipé, préventif et radical?--Et que dire même des pratiques prudentes, non point conseillées par cet honnête Malthus, mais suggérées par ses théories, et auxquelles il a eu la malchance de donner son nom: pratiques si atrocement déplaisantes à concevoir, mais qui n'en sont pas moins devenues, chez nous, presque nationales et qu'un vers d'Émile Augier a publiquement absoutes un jour, avec une bonhomie désarmante, sur les planches d'un théâtre subventionné par l'État?

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Ma conclusion? Je n'en ai point d'autre que le commandement du Décalogue: «Tu ne tueras point». Cela est absolu. Il ne faut pas tuer, jamais, sous quelque forme que ce soit. _Hic murus aheneus esto._ Si l'on se met à subtiliser, à distinguer, pour les absoudre, des meurtres atténués, des dixièmes ou des centièmes de meurtre, on ne sait plus jusqu'où l'on sera conduit. Voltaire répète très souvent, dans son _Dictionnaire philosophique_, une maxime de Zoroastre: «Lorsque tu doutes si une action que tu es sur le point de faire est bonne ou mauvaise, abstiens-toi». Le vrai, en morale, c'est le rigorisme pour soi-même. Toute excuse sur un cas douteux est égoïste, donc suspecte. Quelles que soient nos défaillances dans la pratique, il faut toujours reconnaître, en théorie, la loi stricte, et sincèrement. C'est encore une façon de vertu que de savoir discerner, sans complaisance, le mal du bien.

Les remèdes? Je vous confesse que je n'en ai pas. La réforme de l'humanité, ou simplement de notre état social (ce qui est la même chose), dépasse tout à fait mon pouvoir. Il est très facile, mais complètement inutile--et d'ailleurs quels titres y aurais-je?--de conseiller au peuple et aux bourgeois d'avoir des moeurs pures, de «maîtriser leurs appétits», d'être moins égoïstes, de moins aimer l'argent, de renoncer à ces besoins de luxe relatif et de vanité qui déterminent les ménages français à limiter par tous les moyens le nombre de leurs rejetons. Il serait seulement souhaitable que les hommes qui parlent à la foule prissent à tâche d'incliner du moins l'opinion publique à certaines rigueurs,--et aussi à certaines générosités.

Les rigueurs, il faudrait que l'opinion les exerçât contre toute une bohème de médecins, «gynécologues» prétendus et vrais meurtriers. (Meurtriers pleins de gentillesse et de fantaisie quelquefois: on m'en a signalé un qui invite de temps en temps une de ses faciles amies à venir le voir «opérer» dans sa clinique, et qui lui offre, pour divertissement, le spectacle des pauvres filles endormies dont il taille les chairs secrètes.) Et il faudrait être sans pitié aussi pour toute une catégorie des clientes de ces gens-là, pour leurs clientes riches, pour les perruches et les poupées sans coeur qui ne veulent pas être mères, parce que cela gâte la taille et interrompt le plaisir.

Corollairement, et pour enlever à ces meurtres, s'il se peut, un reste d'excuse, il faudrait qu'il devînt «de bon ton» de n'être pas dur aux filles-mères,--ni même aux jeunes veuves du monde qui se trouvent subitement «dans l'embarras». Il faudrait plier l'opinion à honorer, partout et toujours, la maternité, à la considérer comme auguste et purificatrice, à penser qu'elle lave les souillures même d'où elle est sortie, par la souffrance, par le devoir accepté, et par ce qu'elle apporte de renfort possible à la communauté humaine dont nous faisons partie. Bref, il faudrait tâcher de mettre la maternité à la mode, comme Rousseau, jadis, l'allaitement maternel.

BILAN DES DERNIÈRES DIVULGATIONS LITTÉRAIRES.

Donc, les révélations continuent.

Cela a commencé, cet été, par la correspondance de Mme Desbordes-Valmore; puis vinrent les lettres de George Sand à Alfred de Musset et le journal de Pagello, et les lettres de jeunesse de Victor Hugo; et la _Revue de Paris_ nous donnait ces jours-ci les lettres de George Sand à Sainte-Beuve. Et ce n'est pas fini, je l'espère.

Là-dessus, critiques et chroniqueurs, et non seulement ceux qui ne sont pas très intelligents, mais aussi les autres, se sont écriés comme un seul moraliste (et, tandis qu'ils suppliaient «qu'on ne parlât plus de ces choses», ils en parlaient eux-mêmes abondamment):--À quoi bon ces exhumations? Elles ne nous apprennent rien que de futile ou d'affligeant. Voilà bien l'esprit de ce temps et sa rage de tout diminuer! Au moins, que l'indiscrétion et la badauderie de l'interview s'arrêtent devant ces tombes! Paix aux morts, respectons leur cendre, laissons intacte leur gloire et l'image épurée que nous nous formons d'eux! Etc...

C'est contre ce lieu commun oratoire que je voudrais réclamer avec modestie.

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D'abord, il n'est pas vrai que les correspondances intimes récemment publiées ne nous aient rien apporté que d'insignifiant ou de désobligeant pour des mémoires respectées.

Je n'ose plus nommer cette touchante Marceline. Mais si elle m'inspira naguère un intérêt un peu débordant, ce ne fut pas sans raison. Ses _Lettres_ nous révélaient en effet ou nous laissaient deviner le plus poignant et le plus singulier des drames intimes. Grâce à quoi, la pauvre petite comédienne du théâtre Feydeau, la crédule et douloureuse compagne de Delobelle-Valmore eut quelques semaines de réelle survie et presque de gloire.

Et cela était juste, et d'une justice gracieuse.

Ce fut un divertissement distingué que de chercher «le jeune homme de Marceline». Et ses vers parurent meilleurs, même à ceux qui ne les avaient pas lus, quand on sut de quelle blessure ils avaient coulé en pleurs de sang. Les gens du monde eux-mêmes furent avertis qu'il ne fallait pas confondre Mme Valmore avec Loïsa Puget ou Anaïs Ségalas. Bref, les lettres de Marceline et la découverte de son «malheur» créèrent, en quelque façon, la beauté de ses vers.

Car on sait que la beauté de certains vers dépend beaucoup de la disposition d'âme de ceux qui les lisent.

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Et que de choses, tristes ou réjouissantes selon le biais dont on les prend, nous révèlent les lettres de George Sand--et le journal, si plaisamment tranquille et consciencieux, de son docteur vénitien, prudent comme Ulysse, rougissant comme une jeune fille et «fort comme un cheval!» Oh! ce Pagello avec «son beau gilet», si pareil aux robustes gars demi rustiques des romans de cette excellente Lélia... avouez qu'il eût été dommage que cet homme-là ne nous fût pas présenté.

Nous connaissons mieux encore, par ses lettres, le coeur inquiet et hospitalier de George, sa prodigieuse facilité à croire, quand elle aimait, qu'elle aimait uniquement avec son âme (et cela, au fort des démonstrations les plus concrètes) et à se figurer qu'elle souffrait le martyre quand elle n'aimait plus. Nous y voyons (et cela est neuf) que la multiplicité de ses amours vint de ce qu'elle se croyait d'un tempérament froid, et que c'était cette persuasion, un peu humiliante, qui l'incitait à plus d'expériences qu'elle n'eût voulu... Nous y découvrons aussi qu'elle ne commença à aimer Musset «pour de bon» qu'à partir du jour où, l'ayant trompé, elle le congédia: et ce nous est une nouvelle preuve qu'elle fut une personne d'une extraordinaire imagination. Et enfin, parmi cette étrange puissance d'illusion, au travers des confusions qu'elle fait de ses sens avec son coeur, et sous les boursouflures de son inlassable lyrisme, nous avons la joie de retrouver quand même sa bonté et sa bonhomie profonde, et son invincible maternité.

Et c'est pour nous un allégement de constater que ces extases, ces tortures, ces cris, ces sanglots de George et d'Alfred, et ce mirifique essai d'amour à trois, tout cela, aussitôt «vécu», et avant même d'être fini, s'est sagement transformé en «copie», et en copie de premier ordre, puisque ce fut celle de _Jacques_ et des _Lettres d'un voyageur_, des _Nuits_ et de _On ne badine pas avec l'amour_, en attendant _la Confession d'un Enfant du siècle_. Cela nous rappelle que la matière première des plus beaux livres n'est, fort souvent, qu'une réalité souillée et médiocre. Cela nous rassure, en outre, sur le cas de ceux qui, ayant eu cette aventure, en ont su tirer à mesure cette prose et ces vers. Et cela nous avertit de ne pas croire trop ingénument à leur souffrance, et de réserver notre pitié pour les vrais malheureux. Que d'utiles enseignements!

N'oublions pas un détail exquis, et qui enrichira d'une «note» bien précieuse les éditions classiques du théâtre de Musset. La plus belle phrase peut-être, et la plus profonde, de _On ne badine pas avec l'amour_ a été empruntée textuellement par Alfred à une lettre de George. Car un homme de lettres ne laisse rien perdre. Mais, au fait, de quoi pourrions-nous former la substance de nos livres, sinon de notre vie même, et parfois de la plus secrète? Il y a forcément de la prostitution dans le métier d'écrivain: prostitution sacrée, si vous voulez, comme celle qui était pratiquée dans les temples de Babylone. Et voilà un enseignement de plus!

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Je ne vous dirai pas si Musset et Sand ont gagné ou perdu, mais assurément Victor Hugo a beaucoup gagné aux récentes divulgations. Un personnage de Labiche dit à un mari trompé: «Tiens-toi tranquille; tu as le beau rôle: garde-le!» Dans ses rapports intimes avec Sainte-Beuve, c'est Victor Hugo qui eut «le beau rôle», il le faut dire sans raillerie. Ses lettres au critique nous montrent que l'énorme poète eut, jusqu'à trente ans, une âme tendre, noble, confiante, parfaitement candide, naturellement héroïque,--sublime. Cela est peut-être une découverte, et qui valait la peine d'être livrée au public.

Et maintenant j'aspire, je l'avoue, aux lettres de Sainte-Beuve. Fut-il l'amant, ou seulement l'amoureux de la femme de son ami? Et comment cet homme de peu de mine sut-il s'y prendre? Ce _Livre d'amour_, que je ne connais pas, est-il, comme on le dit, une infamie? Et, si l'auteur de _Volupté_ l'a commise en effet, y a-t-il quelque moyen, je ne dis pas de la justifier, mais de l'expliquer, de la faire rentrer dans l'idée que nous nous faisons de Sainte-Beuve? Car enfin il est difficile de croire que cet esprit si complexe, si délicat et généreux à quelques égards, ait été, en cette occasion, purement et simplement abominable. De quoi fut-il coupable au juste? et s'il fut plus coupable que nous ne souhaiterions, dans quelle mesure fut-il excusé par l'agacement si naturel que donne un homme de génie à un homme extrêmement intelligent, et par l'impossibilité où étaient les deux amis de se comprendre et de se pénétrer, impossibilité que leur intimité même devait rendre plus irritante?... Ah! quel ennui de ne pas savoir!

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Enfin, les lettres de George Sand à ce même Sainte-Beuve m'ont ravi. George s'y confesse; elle consulte le critique sur les aventures de ses sens, du ton dont elle consulterait un prêtre sur les moyens de parvenir à la sainteté. Et là encore il faut admirer sa bonne volonté à recommencer sans fin les expériences sentimentales et à parer de beaux mots et de philosophie (telle cette noiraude de Mme d'Épinay) les inquiétudes de sa chair. Elle dit, ayant rencontré Mérimée: «Cette fois, c'est pour la vie, car je sens que celui-là est vraiment mon maître». Et, huit jours après, c'était fini, parce que Mérimée la «blaguait» et qu'il lui demandait des choses!... Elle écrit: «Je n'aimerai donc plus», et, deux mois plus tard, elle était folle de Musset, chérubin alcoolique et génial. Elle écrit: «L'amour me fait peur» et, dans la même année, elle aime Sandeau, Mérimée, Musset et Pagello, tout en demeurant persuadée de la froideur de son tempérament. Entre temps, elle se montre pleine de respect pour le petit travail de séduction entrepris par Sainte-Beuve auprès de Mme Hugo. Et avec cela elle est bonne, mais bonne! C'est charmant.

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