Les Contemporains, 7ème Série Études et Portraits Littéraires
Chapter 10
Les contours du corps féminin s'éloignent très sensiblement de la ligne droite: la toilette s'applique à les en éloigner encore. Les contours masculins s'en éloignent beaucoup moins: la toilette les en rapproche le plus possible. Tandis que la toilette de nos compagnes a pour fin suprême l'attrait du sexe et ne se soucie point de la commodité, c'est de la commodité presque seule que notre costume se préoccupe. Il a fini par faire avec le leur un contraste absolu.
La démocratie a aidé à cette évolution, en supprimant, surtout pour les hommes, les différences de costume entre les classes.--Aujourd'hui, il n'y a plus que les femmes qui se parent de «jabots», de «petites oies», de rubans, de dentelles et de fanfreluches, et qui arborent de beaux tissus aux couleurs éclatantes. Chez nous autres, les différences ne sont que dans la qualité cachée des étoffes et dans leur coupe plus ou moins savante et précise. L'invention des élégants se confine dans la cravate, dans le velours d'un col, le plissé d'une chemise, ou dans le soin des «dessous». Mais un ouvrier proprement mis se rapproche beaucoup d'un bourgeois négligé.
Il ne faut pas s'en plaindre. L'uniformité pratique de la mode virile, s'opposant au bariolage, à la diversité superficielle et aux artifices contraignants de la mode féminine, signifie aux yeux que l'homme est né pour agir et la femme pour plaire, et nous suggère cette idée que l'extrême différenciation des costumes entre les sexes est peut-être une des marques de l'extrême civilisation.
La toilette féminine n'est pas commode: elle est même meurtrière. Elle est immorale aussi, puisqu'elle est antimaternelle et antinourricière: mais elle est délicieuse.
Le vêtement masculin n'est pas délicieux: mais il est si commode!
* * * * *
Seulement, puisque le vêtement masculin s'inspire, avant tout, de la commodité, je voudrais qu'il fût entièrement conséquent à son principe, tout en offensant le moins possible la beauté.
Passe pour le pantalon! S'il manque de grâce, comme je le crois, la forme n'en saurait être modifiée sans nous gêner beaucoup. Je ne regrette pas la culotte. Je ne regrette pas non plus les habits mauves, bleu tendre, zinzolin ou gorge-de-pigeon. Je n'aspire point à me promener par les rues dans l'accoutrement d'un marquis du répertoire. Mais je voudrais que le vêtement eût le droit d'être plus flottant, plus aisé, de ne point ressembler à une carapace, comme cela se voit ailleurs encore que sur les gravures de mode.
La redingote est tolérable, à cause de ses larges pans. Le veston est mieux. Mais la jaquette est laide et l'«habit» de cérémonie est hideux par les élytres inexplicables dont il nous orne le derrière. Le col et le plastron de la chemise empesée font des taches de lumière amusantes par la crudité même de leur éclat et par un air de netteté unie et précise: mais je voudrais que la chemise molle, et même de couleur (rien ne lui interdirait d'être propre et jolie), fût partout tolérée, et à toutes les heures. Je demanderais la même faveur--et aussi le droit d'être en velours--pour le veston, cher aux poètes et aux «artistes», et qui peut être charmant: les gens du temps de Louis XIII le savaient bien. Je voudrais enfin l'abolition du chapeau haut de forme, objet aussi inconcevable pour le moins et aussi mystérieux que l'«habit», et plus épouvantable encore, en dépit de la perverse accoutumance de nos yeux...
Mais je sens bien ici que je suis en plein rêve.
OBJECTIONS D'UN MORALISTE CONTRE L'EXPOSITION DE 1900.
Avril 1895.
Mon ami le moraliste me saisit par un bouton et me dit:
--Alors, elle vous enchante, vous, cette Exposition?
--Mon Dieu...
--Moi, elle m'écoeure, m'exaspère et m'épouvante. Et d'abord, qui la fait? qui l'a décrétée? A-t-on consulté la France? A-t-on consulté même les habitants de Paris? Qui la réclamait? Qui en sentait le besoin?... Oui, je sais, le gouvernement, la Chambre... de vagues députés... dont vous ne connaissez même pas les noms, ni moi non plus. C'est le régime représentatif... Autrement dit, la tyrannie anonyme, ou à peu près... Au moins, sous l'ancien régime--qui, du reste, ne valait pas mieux,--on savait à qui s'en prendre.
Mais je m'égare... Donc, nous l'aurons, cette Exposition. Il nous faudra non seulement la subir, mais en subir les préparatifs. Ça durera cinq ans. C'est exquis.
Si encore elle devait se cantonner, comme les autres fois, au Champ de Mars et à l'Esplanade! Mais une idée qu'_ils_ ont, idée digne d'eux, la plus absurde et la plus antiesthétique des idées, c'est que la beauté d'une Exposition se mesure premièrement au nombre d'hectares qu'elle couvre. Or, celle de 1889 était déjà éreintante à parcourir. Que sera la prochaine?
On va nous éventrer nos Champs-Élysées, mettre à bas ce bon vieux Palais de l'Industrie auquel nous étions faits et qui semblait la grande serre de ce beau jardin. Et pourquoi? Pour qu'en montant les Champs-Élysées nous puissions, d'un certain endroit, voir les Invalides à l'horizon... Mais on ne les verra guère, puisqu'en traversant l'avenue nouvelle on sera surtout préoccupé de ne pas se faire écraser par les voitures... Puis, c'est une bêtise de croire que deux avenues se coupant à angle droit ajoutent à la beauté l'une de l'autre. Ceux qui iront vers l'Arc de Triomphe ne verront pas le Dôme des Invalides, et ceux qui iront vers le Dôme ne verront pas l'Arc. Alors?...
Je laisse de côté les agréments prévus que nous réservent les six mois de la fête: la mêlée meurtrière des voitures et des piétons le long des boulevards--déjà impraticables aujourd'hui de cinq à sept heures; pas un fiacre libre, plus une place dans les restaurants ni dans les brasseries; l'enchérissement de toutes les choses nécessaires à la vie; le Parisien accablé de maux, dépossédé de Paris, outlaw dans sa propre ville envahie par les barbares...
Le dehors te fait peur: si tu voyais dedans!
dit Ruy Blas à don César de Bazan.--Les ennuis matériels de cette fâcheuse Exposition, j'en prendrais encore mon parti. Le dommage moral est pire.
Au fond--en dépit des galeries consacrées à l'industrie, à l'agriculture, à l'instruction publique, et des vitrines à étiquettes où personne ne s'est jamais arrêté--une Exposition n'est qu'une énorme kermesse. Deux «styles»: celui des gares, et surtout celui des pièces de pâtisseries montées. Le décor est un décor de casino, d'éden, d'alcazar, de bastringue, de mauvais lieu. Les architectures même, par ce qu'elles ont de criard, de canaille et d'éphémère, conseillent le plaisir brutal, rapide et sans lendemain. Perdu dans cette cohue en liesse, on se sent affranchi des prudences gênantes. Chacun s'accorde les licences du voyageur qui, loin de chez lui, se débride _incognito_. Une Exposition (et l'Exposition, ce sera tout Paris, de la Porte Saint-Martin au Bois de Boulogne) est essentiellement un endroit où les étrangers et les provinciaux viennent tirer des bordées.
1889 nous a légué toutes les variétés de la danse du ventre, qui est une excitation immédiate à la débauche. De cette danse dérivent les levers, couchers et bains de filles qu'on nous a servis dans les cafés-concerts. Nous avons vu depuis six ans une extraordinaire recrudescence des bas spectacles de music-halls: exhibitions de chairs nues, chansons d'alphonses et de gigolettes, chansons de Mlle Guilbert. Toute Exposition est suivie d'une diminution de la pudeur publique.
La foule exige de plus en plus le chatouillement direct, devient incapable de tout plaisir qui n'est pas celui-là, et celui-là tout cru... Les divertissements qui veulent un effort de réflexion sont trop relevés et trop laborieux pour elle. La comédie a déjà bien de la peine à vivoter: vous verrez qu'en 1900 il n'y aura place dans les théâtres que pour les vaudevilles acrobatiques et pour les pièces où l'on étalera de la femme. Les Expositions sont la mort de l'art dramatique.
Comme la débauche et la cruauté se tiennent, 1889 avait failli nous léguer, avec les danses obscènes, les courses de taureaux. Qui sait si 1900 ne nous les ramènera point, et si nous ne serons pas mûrs alors pour cet ignoble plaisir? Chaque Exposition nous laisse plus prêts aux spectacles violents de cirque et d'arène, aux jeux romains ou byzantins...
Oui, je parle en moraliste effaré. Que serait-ce si j'étais économiste? et que font ici les économistes, s'ils ne s'effarent pas?
Je néglige tout ce qu'une Exposition universelle peut permettre et recouvrir de spéculations louches--avant, pendant et après--et tout ce déchaînement de réclame, de puffisme, c'est-à-dire de mensonge et de vol, et toute cette fureur d'entreprises de plaisirs publics. Une année d'Exposition, c'est l'hégire sainte pour tout ce qui porte une âme de maquignon, de négrier ou de forban cosmopolite.
Mais voici qui est plus grave peut-être. Des milliers de pauvres gens, que l'Exposition aura attirés à Paris et momentanément occupés, y resteront quand il n'y aura plus de travail pour eux, et y grossiront l'armée des meurt-de-faim...
D'autre part, une Exposition universelle, c'est le Chanaan des filles. Cette année-là est, dans un sens que n'a point prévu l'Écriture, «l'année des vaches grasses». Elles pullulent et prospèrent. L'offre grandit avec la demande... Puis, la demande décroît subitement. Que deviennent alors ces malheureuses?...--Toute Exposition a pour conséquence un développement considérable de la prostitution et, peu après, la diminution de ses débouchés. D'où une crise qui s'ajoute à tant d'autres.
La réjouissance finie, les misérables, plus nombreux, se retrouvent aussi moins résignés... Des voix autorisées nous diront que ces fêtes sont les fêtes de la paix et de la fraternité; et jamais nous n'aurons entendu plus de solennelles facéties et de sottises officielles. La vérité, c'est qu'en exaltant l'espoir des peuples sans leur apporter plus de vertus, les fêtes de la paix sèment en eux des germes de guerre. Les plus hideuses journées de la Révolution suivirent de près la messe surprenante (c'était Talleyrand qui la célébrait) de la Fédération de 1790. Les lendemains des rêves sont dangereux, surtout quand ces rêves furent d'une qualité un peu basse. On se heurte de nouveau à la réalité; on la trouve plus rude qu'auparavant, et l'on s'irrite. La foule est plus paresseuse, plus envieuse, plus prête aux inutiles révoltes après ces brèves godailles et ces grossières féeries.
Je me résume...
Mais, à ce moment, mon bouton céda sous les insistances de ce raseur; et je m'esquivai prudemment.
POUR ENCOURAGER LES RICHES.
Qu'on ne se méprenne pas sur l'esprit des réflexions qui vont suivre. Je sais que, entre l'égoïsme où nous vivons presque tous et la charité parfaite, l'entier dépouillement des saints, la distance est grande, et les degrés nombreux et rudes. Ceux qui en ont franchi, ne fût-ce que quelques-uns, méritent déjà beaucoup de respect et d'estime, et il convient plutôt de les louer de ce qu'ils ont fait que de leur reprocher de n'avoir pas fait davantage. Une telle sévérité n'irait pas sans hypocrisie, car sommes-nous sûrs que, à leur place, nous en eussions fait même autant?
Mais, cela dit, il me sera peut-être permis, à l'occasion d'un événement récent, de hasarder une remarque fort simple. C'est que les personnes très riches sont privilégiées de plus de façons encore qu'il ne paraît à première vue; c'est que, en même temps que la charité sous sa forme la plus élémentaire, qui est l'aumône en argent, semble devoir être plus facile aux gens qui en ont beaucoup, ceux-ci, à mérite égal--et en vertu de leur richesse même, qui les signale à l'attention et leur permet des largesses d'un chiffre imposant--sont singulièrement plus assurés de la reconnaissance publique que les gens de condition médiocre ou petite, et, ainsi, ne manquent guère de recevoir, dès ici-bas, la récompense de leur bonne volonté. En sorte qu'on pourrait recommander la charité aux gens exceptionnellement millionnaires comme un «sport» avantageux, au cas où il ne suffirait point de la leur recommander comme un devoir.
* * * * *
Donc, la semaine dernière, à propos de la mort d'une dame qui fut évidemment une femme de bien, les journaux abondèrent en louanges si enthousiastes sur la charité de la défunte, que je ne vois guère ce qu'on y eût pu ajouter s'il se fût agi de saint Vincent de Paul ou de la Soeur Rosalie.
Qu'avait donc fait cette dame? Oh! des choses excellentes.
Elle avait une fortune de cent quatre-vingts millions. Le chiffre a été donné par un journal monarchiste, religieux et mondain. Et, soit dit en passant, il est remarquable que de telles révélations, et sur des choses d'un ordre si privé, puissent être faites par les journaux, et que celle-là en particulier, si propre à étonner les pauvres et à les induire en de mauvais sentiments, nous ait été apportée par une gazette dont l'emploi ordinaire est de défendre ce qui nous reste du vieil ordre social et, spécialement, l'aristocratie du nom et celle de l'argent et leurs conjonctions si intéressantes...
Une fortune de cent quatre-vingts millions, si elle n'a pas été mal acquise, n'a pu être acquise pourtant que par la spéculation, qui est une forme du jeu et qui, étant la recherche du gain sans travail, est, aux yeux d'un chrétien, sur la limite extrême des choses permises. Je ne dis rien de plus et ne vous répéterai pas la phrase de Bourdaloue sur les commencements des grandes fortunes. Et c'est pourquoi, outre un naturel sentiment de compassion pour les pauvres, cette dame éprouva sans doute le besoin de racheter ce qu'il pouvait y avoir, non certes de souillé et d'injuste, mais, forcément, de gênant pour une âme haute, et de pas du tout vénérable et de pas du tout évangélique, dans l'origine, quelle qu'elle ait été, d'une opulence aussi démesurée. Et il la faut louer d'avoir eu cette idée-là; car enfin «rien ne l'y forçait», et des personnes aussi riches qu'elle ne l'ont pas eue.
Et donc, dans les vingt dernières années de sa vie, je crois, cette dame consacra, fort intelligemment, de quinze à vingt millions à des fondations de bienfaisance. Qu'est-ce à dire? Cela vaut la peine d'être précisé.
Cette dame devait avoir, il y a vingt ans, cinq ou six millions de rente. Je n'imagine pas qu'elle dépensât pour elle-même plus d'un demi-million, car elle n'avait pas de vices; et, dans notre société aux moeurs peu fastueuses, il doit être difficile à une vieille femme, et qui vit seule, de dépenser davantage. Puis elle donnait aux pauvres... mettons un million. Et ainsi elle n'économisait que de quatre à cinq millions chaque année. Et cela, je le répète, est admirable, puisque enfin notre conception, toute romaine et toute païenne, de la propriété lui conférait le droit strict de capitaliser indéfiniment tout son revenu et de n'en pas détourner pour les autres un rouge liard.
Après quoi, jugeant avec raison qu'elle avait fait son devoir, et plus que son devoir, cette dame, sur ses cent quatre-vingts millions, s'est contentée de léguer trois cent mille francs à diverses bonnes oeuvres. Qu'est-ce à dire encore? C'est comme si, ayant cent quatre-vingt mille francs--et pas d'héritiers naturels directs--vous faisiez, après votre mort, largesse de quinze louis aux pauvres de Jésus-Christ. Mais en réalité, c'est encore moins, s'il est vrai que la proportion entre la part de jouissance légitime et la part d'aumône chrétiennement due soit fort différente, et même inverse, dans un avoir familial de cent quatre vingt mille francs et dans une fortune de cent quatre-vingts millions.
Toutefois, je crois comprendre ici la pensée de cette dame. Elle n'a voulu pratiquer que la charité la plus difficile: celle qu'on fait de son vivant. Elle a dédaigné la gloire de ce dur et habile M. de Montyon. Si elle eût seulement légué quinze ou vingt millions aux indigents, elle passait du coup pour une des plus illustres bienfaitrices de l'humanité souffrante. Elle s'y est refusée, par un tact très délicat. Elle a redouté de recevoir alors plus que sa récompense: elle a craint la statue. Il faut apprécier ici la modestie et la finesse de sa pensée, quoique les pauvres en aient pâti.
Au reste ce détail, et aussi le formidable total de sa fortune, ont été connus trop tard pour arrêter les premières manifestations de l'admiration et du deuil publics. Déjà cette dame avait reçu, vivante, la distinction officielle la plus considérable qui ait jamais été accordée à une femme. Ses obsèques ont été suivies par de nombreux représentants du pouvoir et par le président du Conseil municipal socialiste de Paris. Tout cela est bien curieux. Je ne prétends pas que, vivante ou morte, on l'ait uniquement récompensée d'avoir été riche: mais il ne serait pas non plus exact de dire qu'on l'a uniquement récompensée d'avoir été charitable. Ce qu'on a glorifié en elle, c'est l'un et l'autre à la fois, c'est la rencontre impressionnante d'un peu de vraie bonne volonté et de beaucoup d'argent. Et l'on croit la démocratie envieuse!
Certes elle l'est: mais qu'elle est douce aussi, et facile à séduire! Un saint Jean Chrysostome ou un saint Grégoire de Nazianze eût jugé que cette dame avait seulement commencé à faire son devoir; et notre République démocratique l'exalte comme une héroïne de la charité.
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Et cependant, telle humble femme du peuple donne non seulement le peu de pauvre argent qu'elle gagne à la sueur de son front, mais tout son temps, et toutes ses forces, et tout son coeur, bref, se «sacrifie» à des enfants abandonnés, à des filles sans asile, à des malades, à des vieillards. Il arrive qu'on la signale à l'Académie. L'Académie ne peut pas la nommer officier de la Légion d'honneur: elle lui octroie cinq cents francs,--auxquels elle joint, il est vrai, un mot spirituel et, quelquefois, un compliment ironique.
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Je prie les gens très riches qui peut-être liront ceci, de ne point se dire: «Voilà une singulière façon, et bien engageante vraiment, de nous prêcher la charité! Si, d'avoir donné vingt millions aux pauvres, cela vous attire de telles oraisons funèbres, nous avons donc deux raisons pour une de garder notre bel argent.»
Ces personnes se tromperaient. Non, encore une fois, ceci n'est point un discours de haine. Je n'ai pas nié un instant le rare mérite de la dame dont j'examine, comme j'en ai le droit, les actes publics. Et même, ce mérite m'apparaît mieux en y réfléchissant.
Rentrons en nous-mêmes. Il faut un grand effort, une extrême attention à écarter les prétextes égoïstes, beaucoup de petites victoires remportées sur soi, pour donner réellement aux pauvres, selon l'antique commandement, la dixième partie de son revenu, quand il la faut prélever sur un argent qu'on doit à son travail, et à un travail qui souvent nous est pénible jusqu'à l'angoisse. Cela ne va pas tout seul, et il faut le bien _vouloir_, même quand l'argent que nous gagnons dépasse notablement nos besoins et nous permet une vie déjà large et aisée. On est tenté de croire que ce prélèvement, ou plutôt cette extraction est moins dure quand elle se pratique sur de l'argent qu'on a reçu sans peiner et sur un superflu énorme, un superflu de cent ou de cent cinquante millions, comme dans le cas qui nous occupe... Eh bien, c'est peut-être une erreur.
Mathématiquement, il se peut que cinq mille francs, par exemple, soient pour un Gould ou un Vanderbilt ce qu'est un sou pour un ouvrier ou un petit commis; et vous en conclurez que le roi de l'or n'aura pas plus de mérite à donner ces cinq mille francs que l'homme du peuple à donner un sou. Il en va peut-être autrement dans la réalité. Je crois que, finalement, l'argent se fait encore plus aimer par sa masse que par le besoin qu'on en a. L'homme a moins de mal à lâcher quelques sous qui représentent quelques secondes ou quelques minutes de son labeur et dont il pourrait profiter effectivement, qu'à abandonner une grosse somme dont il n'a nul besoin et qui représente surtout le travail des autres. Cela est ainsi.
L'argent nous possède d'autant plus qu'il est en plus grande quantité et que, en un sens, il nous appartient moins, n'étant presque plus le produit de notre effort personnel. Il nous fascine alors par toute la puissance que nous sentons accumulée en lui; et, justement parce que cette puissance, étant indéfinie, paraît énorme et merveilleuse, nous n'avons plus le courage de la détacher de nous, ni même de diminuer sérieusement ce qui amplifie si fort notre être. Quand je dis «nous»... Mais, comme dit Figaro, il n'est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner...
«Malheureux les riches! Il leur est plus difficile d'entrer dans le royaume de Dieu qu'à un câble de passer par le trou d'une aiguille.»
Puisque l'Évangile même reconnaît implicitement que la charité leur est si malaisée, il est excellent que des louanges et des honneurs publics, et des décorations, et de la réclame et des «échos», payés ou non, encouragent ces infortunés à s'arracher les entrailles, et les aident à passer par ce chas, qui figure pour eux la porte de l'affranchissement et du salut.
Voilà tout ce que j'ai voulu dire.
MALAISE MORAL.
27 Avril 1897.
Nous croyons que notre gouvernement fait, en Orient, ce qu'il peut. La majorité de la Chambre a plusieurs fois approuvé sa conduite, et l'approuvera probablement encore,--quelle qu'elle soit. Nous sommes décidés à toutes les prudences pour éviter une guerre européenne,--que personne en Europe ne veut. Nous désirons conserver une alliance qui est encore populaire chez nous,--et qui finira sans doute par nous rapporter quelque chose. Nous sommes très dociles, très pratiques, très raisonnables.
Seulement, c'est incroyable comme nous éprouvons peu de satisfaction à être ainsi. Nous ne réclamons pas: mais, involontairement, quelque chose en nous se plaint. Nous voyons bien qu'il faut se résigner au rôle que nous jouons là-bas: mais nous ne pouvons nous dissimuler qu'il n'y a pas là de quoi être fiers. Si résolus que nous soyons à ne nous plus nourrir de «vaines fumées», le manque de cette pâture légère nous demeure sensible.
Bref, nous souffrons d'une contradiction trop forte entre ce que nous sentons, naturellement ou par tradition, et ce que nous faisons.
* * * * *
Et peut-être ce malaise s'aggrave-t-il d'un premier remords.
Soyons sincères, même contre nous. Les premières nouvelles des massacres d'Arménie ont paru laisser la France assez indifférente. Il faut dire pour l'excuse du public (et ce point est tout à fait digne de remarque) que ces nouvelles ne nous ont guère été données, d'abord, que par des publicistes de tempérament violent et enclins à l'exagération, et que la plupart des journaux qui passent pour «sérieux» et «modérés» ont commencé par garder sur ces affaires un silence tenace. On en a, depuis, cherché les raisons; et, bien entendu, on en a supposé de vilaines. La vérité, c'est que, sans doute, le gouvernement n'a mis aucun empressement à nous renseigner; mais c'est aussi que, rendus timides par une humiliation d'un quart de siècle, conscients de notre impuissance à défendre désormais, à travers le monde, les causes «humaines», nous ne tenions pas beaucoup à savoir, parce que nous étions incapables d'agir. Et cela est triste.
Enfin, nous avons connu, malgré nous, les trois cent mille égorgés d'Arménie. Nous avons été secoués par les récits de M. Victor Bérard et par les manifestes de M. Ernest Lavisse. Puis sont venus les massacres de Crète et l'agitation de la Grèce. L'Europe s'est émue. Le «concert européen»--formé seulement des grosses puissances intéressées, et qui ne comprend ni la Suisse, ni la Belgique, ni la Hollande, ni le Danemark, ni la Suède et la Norvège--s'est mis à poursuivre un accord presque impossible et toujours fuyant: faux tribunal d'Amphictyons, où manquent à la fois les petits peuples libres--et le Pape.
* * * * *
Et voici notre second remords.