Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 9

Chapter 93,683 wordsPublic domain

Mon âme a l'oeil de l'aigle, et mes fortes pensées, Au but de leurs désirs volant comme des traits, Chaque fois que mon sein respire, plus pressées Que les colombes des forêts, Montent, montent toujours, par d'autres remplacées, Et ne redescendent jamais. . . . . . . . . . . . . .

Et de quelle «force», en effet, pleine, soutenue, infatigable, prodigieuse, sont soulevés et lancés des poèmes tels que l'ode _Contre la peine de mort_, _l'Éternité de la nature_, _la Marseillaise de la paix_, _le Toast_ du banquet celtique; _les Laboureurs_ dans _Jocelyn_, _le Choeur des Cèdres_ dans _la Chute d'un ange_, et _la Vigne et la Maison_!

Et notez que Lamartine n'a pas seulement la force expansive, mais aussi, quand il veut, la force de concentration. Ce flot épandu se ramasse, au besoin, dans un jet rapide et net. Le poète des mélancolies et des langueurs a, dès qu'il lui plaît, des vers «forts», des sentences robustes et concises, à la façon de Corneille; et c'est alors comme une pluie retentissante de médailles d'airain... Voyez, par exemple, dans _les Premières Méditations_, une pièce que le poète y ajouta en 1842: _Ressouvenir du lac Léman_. Il répond à son ami Huber Saladin qui s'était plaint, un jour, que la Suisse lui fût une trop petite patrie:

Adore ton pays et ne l'arpente pas. Ami, Dieu n'a pas fait les peuples au compas: L'âme est tout; quel que soit l'immense flot qu'il roule Un grand peuple sans âme est une vaste foule. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Sparte vit trois cents ans d'un seul jour d'héroïsme. Un pays? C'est un homme, une gloire, un combat, Zurich ou Marathon, Salamine ou Morat. La grandeur de la terre est d'être ainsi chérie: Le Scythe a des déserts, le Grec une patrie.

Et plus loin:

La conquête brutale est l'erreur de la gloire. Tu l'as vu, nos exploits font pleurer notre histoire. De triomphe en triomphe un ingrat conquérant A rétréci le sol qui l'avait fait si grand.

Voilà comme cette longue main féminine et languissante sait frapper les vers. Et cela continue. Le poète allègue les gloires de la Suisse, et l'âme de Rousseau, que cette nature a nourrie et formée. Il ajoute que le souvenir de ses premières félicités suivit Jean-Jacques dans l'ombre des villes:

. . . . . . . . . . . _Ses pieds rampants gardaient l'odeur des herbes hautes_; Son premier ciel brillait jusqu'au fond de ses fautes...

Vers splendides, qui me sont un acheminement à vous parler du «pittoresque» de Lamartine.

Lamartine voit la nature comme le grand peintre Puvis de Chavannes (j'ai déjà fait ce rapprochement, qui me paraît inévitable). Il la domine et la simplifie, de manière à produire, à l'ordinaire, une impression de grandeur, de sérénité et d'allègement spirituel. _Les Harmonies_ sont, pour la plupart, des paysages qui prient. Les formes y sont ordonnées par groupes, sous le ciel libre, comme pour un choeur, pour un hymne en commun. Donc, pas de «coins» ni de menues curiosités descriptives. Mais Lamartine n'en est pas moins un rustique; il a vu, il a touché les choses de la campagne. Il peint par très larges touches, mais avec une réelle connaissance de son objet, et souvent avec une familiarité, une naïveté du plus grand air. Et de là, très souvent, des traits d'un pittoresque aisé et délicieux, très ingénu, très franc, souvent très hardi sans y tâcher.

Ces traits abondent dans la pièce des _Méditations_ dont je vous parlais tout à l'heure:

De grands golfes d'azur, où de rêveuses voiles, Répercutant le jour sur leurs ailes de toiles, Passent d'un bord à l'autre, avec les blonds troupeaux, _Les foins fauchés d'hier qui trempent dans les eaux_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Plus loin, les noirs sapins, mousses des précipices, _Et les grands prés tachés d'éclatantes génisses_...

Mais, pour nous en tenir aux _Harmonies_, quelle moisson l'on y ferait d'images neuves et vraies! Cueillons à l'aventure:

L'ombre des monts lointains se déroule et recule _Comme un vêtement replié_.

Ou bien, en parlant des nuages, «lambeaux de nuit... déchirés par l'aile de l'aurore»:

Ils pendent en désordre aux tentes du soleil.

Et, toujours feuilletant:

Le jour plein et léger tombe, et voilà le soir: Sur le tronc d'un vieux orme au seuil on vient s'asseoir; _On voit passer des chars d'herbe verte et traînante_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Un beau soir qui s'endort dans son lit de nuages. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Un matin qui s'éveille étincelant de joie...

Sur une plage:

Et _d'un sable brillant une frange plus vive_ Y serpente partout entre l'onde et la rive Pour amollir le lit des eaux.

Sur les heures:

Les autres s'éloignent et glissent _Comme des pieds sur les gazons_...

Impressions matinales:

Les brises du matin se posent pour dormir... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La mer roule à ses bords la nuit dans chaque ride...

Impressions de midi:

... À l'heure où les rayons sur les pentes s'étendent _Comme un filet trempé ruisselant sur les prés_... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Quand les tièdes réseaux des heures de midi, En vous enveloppant comme un manteau de soie, etc.

Impression nocturne:

Les étoiles, ces fleurs que minuit fait éclore, _Naissaient sous notre doigt dans les jardins des cieux_...

Mettez ici quelques centaines d'_etc_...

Si j'entends bien (mais qui en est sûr?) les jeunes poètes d'aujourd'hui, surtout ceux qu'on appelle les «symbolistes», il me semble que Lamartine doit leur plaire infiniment, et qu'il a souvent fait par instinct ce qu'ils veulent faire avec préméditation.

Ils se plaignent, si je ne me trompe, que, chez la plupart de nos poètes et même chez quelques-uns des plus grands, la poésie ressemble plus à un beau discours qu'à un chant; ils se plaignent qu'elle soit plus éloquente que suggestive, qu'elle ait des reliefs trop nets et des contours trop arrêtés, et qu'enfin nos vers français aient un peu trop constamment le genre de beauté des vers latins, de ces vers trop sonores, au rythme trop marqué et trop énergique et qu'un Virgile seul a pu amollir quelquefois, rythme qui commande presque la précision dans les mots et dans les images et qui exclut la demi-teinte, la pénombre et l'ondoiement.

Or, il est certain que Victor Hugo, par exemple,--comme Lucain, comme Juvénal, comme Claudien, encore qu'avec beaucoup plus de génie,--fatigue assez souvent et accable l'esprit par un éclat trop dur, par des saillies trop vigoureusement éclairées, par trop de perfection dans l'agencement du style, trop de justesse dans les jointures des phrases, trop d'exactitude dans les comparaisons, trop d'ordre et de symétrie dans la composition des morceaux, trop de «beautés» d'un caractère un peu étroitement «littéraire» et prévu par les Traités de rhétorique; et qu'enfin, il y a trop de Boileau dans Victor Hugo, même dans le prodigieux versificateur des _Contemplations_ et de _la Légende des siècles_. Lamartine est certes beaucoup moins savant, beaucoup moins précis, moins fécond en images _achevées_ et sensiblement inférieur par l'invention verbale: et pourtant, avec leurs rimes non cherchées, la monotonie de leurs coupes, la fluidité, l'allongement indéfini de leurs périodes, leurs négligences et leurs à peu près d'expression, en dépit même des restes de phraséologie surannée qu'ils charrient çà et là dans leurs plis, les vers de Lamartine me semblent plus souvent approcher de ce qui serait «la poésie pure».

Comment cela?--L'essence de la poésie,--ce en dehors de quoi elle ne se distingue plus de la prose que par certaines cadences de mots,--c'est peut-être le sentiment continu de correspondances secrètes, soit entre les objets de nos divers sens, formes, couleurs, sons et parfums, soit entre les phénomènes de l'univers physique et ceux du monde moral, ou encore entre les aspects de la nature et les fonctions de l'humanité. Or, ces correspondances, il me paraît bien que Victor Hugo en perçoit sans doute de plus imprévues, et qu'il les exprime plus complètement; mais je crois que Lamartine en _suggère_ un plus grand nombre, et avec moins d'effort. Et comme il se contente de les indiquer, le signe, chez lui, ne se détache pas tout à fait de la chose signifiée, mais il en est tout imprégné encore; ce sont, grâce à je ne sais quelle délicieuse indécision de termes, des passages aisés de l'idée à l'image et, presque dans le même moment, des retours de l'image à l'idée: en sorte que (presque toujours) cette poésie exprime _simultanément_ l'âme et les choses, et est donc la plus large, la plus compréhensive et, au fond, la plus riche qu'on puisse concevoir.

J'ai peur que tout ceci ne vous paraisse pas très clair. Il faudrait trouver quelque exemple, qui valût pour des milliers de cas.--Je vous rappelle d'abord que, dans la «comparaison», le poète exprime les deux objets que son imagination rapproche; que la «métaphore» est une comparaison dont le second terme est seul exprimé; que l'«allégorie» n'est qu'une métaphore prolongée et que le «symbole» n'est peut-être qu'une allégorie plus libre et plus flottante. Ceci posé, je crois que la meilleure métaphore, et la plus vivante, est celle où l'objet sous-entendu reste le plus présent, le mieux mêlé à l'image par laquelle on l'évoque en nous,--à condition que cette image n'en soit point elle-même effacée ou affaiblie.

C'est cet effacement que l'on peut constater dans la bonne vieille allégorie ou «métaphore prolongée» de Mme Deshoulières (_Dans ces prés fleuris_, etc.). C'est ingénieux, mais cela ne contient pas une parcelle de poésie. Pourquoi? C'est que pas un instant nous ne _voyons_ un troupeau, des prés, un berger, mais bien les filles de cette dame, et le roi à qui elle les recommande. Le terme inexprimé de la comparaison a mangé l'autre. Par contre, il arrive fort souvent, chez Victor Hugo, que l'image ait un tel relief, une telle précision, et qu'elle vive si bien par elle-même, et comme détachée de ce qu'elle exprime, que nous ne voyons plus qu'elle (de quoi, d'ailleurs, nous ne nous plaignons pas trop), et que nous avons besoin de quelque effort pour en ressaisir la signification. Mais, comme j'ai dit, les images de Lamartine restent d'ordinaire inachevées et transparentes; elles fondent et se dissolvent à mesure qu'elles surgissent: et de là leur charme singulier.

L'exemple caractéristique qu'il me fallait, le voici. C'est dans une pièce adressée à Mme Victor Hugo «en souvenir de ses noces» (_Recueillements poétiques_).

La nature servait cette amoureuse agape; Tout était miel et lait, fleurs, feuillages et fruits. _Et l'anneau nuptial s'échangeait sur la nappe, Premier chaînon doré de la chaîne des nuits._

Ceci, je m'en aperçois maintenant, est une «comparaison» proprement dite, plutôt qu'une «métaphore», mais peu importe pour ma démonstration. Remarquez-vous comme les deux termes de la comparaison sont intimement liés; comme ils se pénètrent l'un l'autre; comme le premier demeure présent dans le second; comme le mot «nuits» vient rappeler, dans le dernier vers, le mot «nuptial» du vers précédent; comme cette expression adorable est un peu fuyante et vague: «chaîne des nuits», corrige ce qu'il y aurait de trop précis et de puéril dans la vision d'une chaîne formée d'anneaux de mariage, et sauve ainsi le poète de tout gongorisme; comme l'idée de la ressemblance matérielle de l'anneau d'une chaîne avec une bague est seulement _suggérée_ et s'évanouit aussitôt; comme on passe mollement de l'image de la bague à l'image de la chaîne et de celle-ci à l'idée de la «succession» indéfinie des nuits amoureuses, et comme tout cela est fondu, fluide, indéterminé dans les mots, et quelle grâce et quelle suavité dans l'impression totale. Et ne serait-ce pas un peu cela que cherchent aujourd'hui les plus inquiets de nos jeunes poètes?

Un des procédés qui contribuent le plus à donner à la poésie de Lamartine cet on ne sait quoi de fluide, d'aérien, d'angélisé, c'est ce que nous appellerons, si vous le voulez bien, la comparaison ascendante. Je crois, sans en être absolument sûr, que Victor Hugo a plutôt l'habitude de comparer les choses de l'âme et de l'esprit à celles de la matière. Au contraire, Lamartine; tous les objets qu'il touche de son verbe, c'est pour les élever en dignité. Il tire la vie de l'élément vers la vie de la plante et de l'animal, l'animal et la plante vers l'homme, l'homme vers Dieu. Il pousse tout l'univers visible sur l'échelle de Jacob. Les exemples, ici, foisonnent à chaque page. Je vous en donnerai quelques-uns, beaucoup moins pour votre instruction que pour mon délassement:

Pourquoi relevez-vous, ô fleurs, vos pleins calices, _Comme un front incliné que relève l'amour?_ . . . . . . . . . . . . . Ô Dieu, vois sur les mers! Le regard de l'aurore Enfle le sein dormant de l'Océan sonore Qui, _comme un coeur de joie ou d'amour oppressé_, Presse le mouvement de son flot cadencé Et dans ses lames garde encore Le sombre azur du ciel que la nuit a laissé. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

À une source:

Mais tu n'es pas lasse d'éclore; _Semblable à ces coeurs généreux Qui, méconnus, s'ouvrent encore Pour se répandre aux malheureux_.

Sur la «fleur des eaux»:

Elle est pâle _comme une joue Dont l'amour a bu les couleurs_...

Les cygnes noirs nagent en troupe _Pour voir de près fleurir ses yeux_...

Ou bien:

Endormons-nous dans nos prières Comme le jour s'endort dans les parfums du soir.

(Ceci est, je crois bien, une comparaison «descendante», mais si peu!)

Le Mont-Blanc cache à l'ombre de ses vastes flancs une vallée et un doux lac, où il se mire. Tel l'homme de génie; il est isolé et battu de la tempête:

Mais souvent, caché dans la nue, Il enferme dans ses déserts, Comme une vallée inconnue, Un coeur qui lui vaut l'univers.

Ce sommet où la foudre gronde, Où le jour se couche si tard, Ne veut resplendir sur le monde Que pour briller dans un regard...

Lisez toute cette petite pièce: _le Mont-Blanc_. Vous verrez que, d'un bout à l'autre, l'idée et l'image s'y entrelacent mollement, mais inextricablement.

Nous sommes bien loin des vieilles pratiques traditionnelles:

1º Telle qu'une bergère au plus beau jour de fête... 2º Telle, aimable en son air, mais humble dans son style...

Les classiques mettent d'un côté l'objet comparé, de l'autre côté l'objet auquel ils le comparent,--et une cloison entre les deux. (Victor Hugo fait encore souvent ainsi, et je ne dis point que Lamartine ne le fasse jamais.) Et cela n'est pas, sans doute, le contraire de la poésie; mais ce n'est pas non plus la poésie même. La poésie même, c'est, bien décidément, la concomitance du sentiment et de sa représentation concrète, et la pénétration de celle-ci par celui-là. Et, sauf erreur, c'est bien ce qu'on appelle le symbolisme, et c'est ce que Lamartine offre presque à chaque instant.

Du premier coup, il avait trouvé cela. Déjà, dans _la Prière_ (_Premières Méditations_), les traits dont se compose la description de la campagne à l'heure du couchant évoquent d'eux-mêmes la vision d'un temple, et la nature prie avant même que le poète se soit mis à prier.--Dans _le Passé_ (_Nouvelles Méditations_), vous vous rappelez le premier vers:

Arrêtons-nous sur la colline.

Cette colline est une vraie colline, d'où le poète revoit à ses pieds le théâtre de sa jeunesse; mais c'est en même temps le sommet de l'âge mûr, l'arête qui sépare les deux versants de la vie, et cela, sans que ces correspondances soient formellement énoncées.--Dans _la Retraite_ (_Harmonies_), la pénétration des images par l'idée est plus intime et plus profonde encore. Cela vous ennuiera-t-il beaucoup que je vous cite quelques-unes des dernières strophes, si connues? Le poète vient de nous dire que «sa fenêtre est tournée vers le champ des tombeaux», où l'herbe couvre le sommeil des morts; que «plus d'une fleur nuance ce voile» et que, là, tout parle d'espérance et de réveil. Il continue:

Mon oeil, quand il y tombe, Voit l'amoureux oiseau Voler de tombe en tombe, Ainsi que la colombe Qui porta le rameau,

Ou quelque pauvre veuve, Aux longs rayons du soir, Sur une pierre neuve, Signe de son épreuve, S'agenouiller, s'asseoir,

Et, l'espoir sur la bouche, Contempler du tombeau, Sous les cyprès qu'il touche, Le soleil qui se couche Pour se lever plus beau.

Paix et mélancolie Veillent là près des morts, Et l'âme recueillie Des vagues de la vie Croit y toucher les bords...

Les choses, ici, sont vraiment translucides et comme imbibées de lumière. Tous les traits sont bien empruntés à un cimetière de village: mais la transmutation est _instantanée_, du pigeon qui, de la maison voisine, vient picorer sur les tombes en la colombe de l'arche; du soleil qui s'éteint (pour renaître) derrière les cyprès, au soleil éternel qui se lève de l'autre côté de la mort; et l'on ne sait si cette forme sombre agenouillée sur une pierre «aux longs rayons du soir» est en effet une veuve qui prie, ou la vague statue de l'Âme espérante... Et, encore une fois, que cherchent donc les jeunes symbolistes, si ce n'est cela?

Lisez enfin l'_Occident_ (dans _les Harmonies_). Voilà la merveille des merveilles, l'exemplaire idéal de la poésie symbolique. Lamartine décrit simplement un coucher de soleil:

Et la mer s'apaisait comme une urne écumante Qui s'abaisse au moment où le foyer pâlit... . . . . . . . . . . . . . . . . . Et la moitié du ciel pâlissait... . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et dans mon âme, aussi pâlissant à mesure, Tous les bruits d'ici-bas tombaient avec le jour. . . . . . . . . . . . . . . . . . Et vers l'Occident seul, une porte éclatante Laissait voir la lumière à flots d'or ondoyer...

Et alors il semble que tout soit attiré vers cette porte et aille s'y engouffrer:

Et les ombres, les vents, et les flots de l'abîme, Vers cette arche de feu tout paraissait courir, Comme si la nature et tout ce qui l'anime En perdant la lumière avait craint de mourir! . . . . . . . . . . . . . . . Et mon regard long, triste, errant, involontaire, Les suivait et de pleurs sans chagrin s'humectait...

Et de l'Image immense, sans effort et comme si tombait seulement un dernier voile diaphane, l'Idée surgit:

Ô lumière, où vas-tu? . . . . . . . . . . . . . . . Poussière, écume, nuit; vous, mes yeux, toi mon âme, Dites, si vous savez, où donc allons-nous tous?... À toi, Grand Tout, dont l'astre est la pâle étincelle, En qui la nuit, le jour, l'esprit vont aboutir!...

Au reste, _les Harmonies_ tout entières (et j'arrive ainsi à l'étude du «fond») ne sont qu'un long et opulent symbole, puisque nul tableau n'y est peint pour lui-même et que toutes les choses décrites y sont _représentatives_ de quelque chose qui les dépasse, soit de la grandeur et de la bonté divines, soit des sentiments que l'homme doit avoir pour Dieu.

M. Deschanel écrit: «Les idées de Lamartine sont inconsistantes; elles flottent à tous les vents du siècle. Il mêle l'Ancienne et la Nouvelle Loi. Dieu est pour lui, tantôt le Jéhovah biblique, tantôt le Christ, tantôt l'Esprit-Saint, avec toutes sortes de métamorphoses; tantôt le Dieu du _Vicaire savoyard_, à moitié rationaliste; tantôt l'Âme de la Nature, et la Nature elle-même, confondues; de sorte qu'on l'accusa de panthéisme, non sans apparence.»

Cela est très bien dit. Seulement, où M. Deschanel semble mettre un reproche, je mettrais une louange. L'éminent professeur dit encore mieux, un peu plus loin: «Les _Harmonies_ parcourent au hasard, si l'on ose dire, toute la gamme des concepts sur l'idée de Dieu. C'est moins le panthéisme philosophique que le panthéisme lyrique.»

Ici, je souscris pleinement, je ne repousse que ces deux mots: «au hasard». Ces «psaumes modernes», comme Lamartine avait voulu les nommer, sont en effet un vaste cantique au Divin perçu et considéré successivement dans toutes ses manifestations et tous ses modes; mais ils suivent, si je ne m'abuse, une espèce d'ordre logique, naturel,--et ascendant.

1º C'est d'abord le développement, en quatre ou cinq magnifiques symphonies, de ce délicieux psaume énumératif de François d'Assise, où l'âme légère et si douce de ce saint de plein air invite toutes les créatures à louer Dieu,--avec, peut-être, des réminiscences de ces charmantes hymnes du Bréviaire romain, pour _Matines_, pour _Laudes_, pour _Vêpres_, etc., où le rapport de chaque prière avec l'heure du jour est si gracieusement indiqué, et où l'on dirait que pénètre un peu de la nature, comme un rayon de soleil qui vient tomber sur le tabernacle, ou comme une branche de feuillage aperçue par le vitrail entr'ouvert:

Celui qui sait d'où vient le soleil qui se lève Ouvre ses yeux noyés d'allégresse et d'amour. Il reprend son fardeau que la vertu soulève, S'élance et dit: «Marchons à la clarté du jour!»

(Cf. les _Hymnes_ traduites par Jean Racine.)

Et c'est encore, si vous voulez, le bon vieil argument d'école, l'innocente «preuve de l'existence de Dieu par le spectacle de la nature», harmonieusement développée déjà par Fénelon, Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, reprise, renouvelée, rendue splendide par l'imagination d'un grand poète. Ce que vaut cette preuve philosophiquement, je n'ai pas à le rechercher. La valeur, très variable, en est proportionnelle à la puissance d'émotion qui est en chacun de nous et à notre aptitude à jouir du beau dans l'univers physique. C'est une de ces preuves de pur sentiment, qui sont les plus faibles ou les plus fortes selon les cas.

M. Deschanel voit de l'«artifice» (I, page 204) dans ces effusions. Moi, pas, c'est tout ce que j'ai à dire. À mon avis, Lamartine est peut-être le seul poète qu'il ne faille jamais accuser d'artifice;--de nonchalance ou de maladresse, ou de naïveté, oui, si l'on veut.

2º Beaucoup de ces hymnes sont, sans doute, des hymnes déistes et, par conséquent, dans la pensée du poète, nullement contradictoires au dogme chrétien. Mais il arrive ceci, que le déisme de Lamartine prend souvent, à son insu, l'accent proprement panthéistique. C'est que, en dépit de son acte de foi préalable en un Dieu personnel et distinct de la création, Lamartine a bien, en présence de l'univers physique, la même disposition sentimentale et éprouve bientôt la même espèce d'ivresse que les panthéistes décidés. Concevoir les phénomènes sensibles comme des signes de la puissance, de la grandeur et de la bonté de Dieu, ou croire que ces phénomènes sont des modes d'existence de la divinité même, ce n'est sans doute pas, philosophiquement la même chose; mais, s'il s'agit de glorifier Dieu,--ici par ce qu'on appelle ses oeuvres, là par ce qu'on appelle ses manifestations et ses divers aspects,--ce seront nécessairement les mêmes développements, ce sera l'énumération des mêmes objets, des mêmes images. Entre ces deux conceptions métaphysiques pourtant si différentes, il n'y aura plus guère que l'épaisseur d'une métaphore.

Le déisme,--abstrait et glacé chez d'autres,--est, chez lui, ardent, vivant, luxuriant. Il sépare Dieu du monde dans sa pensée, jamais dans son imagination, jamais dans sa prière. Prier, c'est pour lui, le plus souvent, communier avec le symbolique univers et jouir avec exaltation de la beauté des choses.

J'ai fait une découverte, en feuilletant l'_Histoire de la littérature hindoue_, du poète excellent et de l'irréprochable bouddhiste Jean Lahor. C'est que la moitié des _Harmonies_ de Lamartine sont tout simplement des hymnes védiques. Non qu'il ait imité les _Védas_; il est même fort probable qu'il ne les connaissait point au moment où il écrivait les _Harmonies_. Cet homme d'Orient (vous vous souvenez qu'il croyait fermement à ses origines orientales) a retrouvé cela tout seul.