Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires
Chapter 8
Ainsi, conception «platonique» de l'amour, spiritualisme ardent, amour de la nature, voilà ce que Lamartine semblait rapporter aux hommes, ce dont il faisait de suaves mélanges, et ce qu'on eût dit qu'il inventait à force de fervente candeur. Les beaux rêves et les doux sentiments! encore qu'ils aient été si souvent déshonorés, soit par une simulation intéressée, soit par une forme banale de Jeux floraux, et que trop de jeunes filles ou de vieux messieurs se soient figuré que, pour écrire des vers lamartiniens, il suffisait d'avoir une belle âme.--Tout ce que l'âme humaine a conçu de plus pur à travers les âges, la fleur de spiritualité des plus nobles races et des plus beaux siècles, le monothéisme dramatique, passionné--et majestueux--de la poésie juive; le rêve que faisait Platon d'un monde harmonieux par l'Idée, où les divers ordres de réalités sont assimilables à des ombres et à des reflets gradués de la pensée divine et, parallèlement, le rêve de l'ascension naturelle de l'âme par l'amour; le mysticisme amoureux de Dante et de Pétrarque; la grâce fluide et épurée, la piété soupirante et le semi-molinisme si tendre de Fénelon, et sa sensualité d'ange; les cantiques de Jean Racine, d'un si grand charme de virginité, avec ce lyrisme d'on ne sait quels célestes «catéchismes de persévérance»; même l'onction lentement murmurante de _l'Imitation de Jésus-Christ_, et même, d'autre part, ce que l'élégante poésie érotique du siècle dernier avait, çà et là, de plus léger, de plus fuyant et de moins charnel, tout cela, en vérité, se retrouve, se confond, s'achève et s'épanouit dans la poésie lumineuse et ailée d'Alphonse de Lamartine. Il ne serait peut-être pas absurde de dire que notre littérature classique, qui, sauf une petite part du dix-septième siècle et une part notable du dix-huitième, avait été chrétienne, eut en lui, sur le tard, son poète lyrique. Lamartine complète et ferme une ère,--ce qui ne l'empêche point, nous le verrons, d'en ouvrir une autre.
Je n'entrerai pas dans le détail des _Méditations_. Je sens que je glisserais tout de suite aux notules admiratives, aux exclamations dont les professeurs d'autrefois garnissaient le bas des pages de leurs éditions d'écrivains classiques. Mais je sais particulièrement gré à M. Émile Deschanel d'avoir daigné revenir, en deux ou trois chapitres, à quelques-uns des meilleurs usages de l'ancienne critique scolaire. Aujourd'hui, en effet, la critique est, le plus souvent, une muse un peu dédaigneuse, uniquement préoccupée d'idées générales, qui considère les livres de très haut et qui n'en retient que ce qui peut servir d'argument à telle théorie esthétique ou s'adapter à telle interprétation évolutionniste d'une période littéraire. Cette critique-là est du plus sérieux et du plus profond intérêt; mais elle n'implique nullement et l'on pourrait presque dire qu'elle exclut la lecture lente, paresseuse et voluptueuse, la lecture qui savoure, qui se récrie et qui annote, la lecture à la façon des bons humanistes du temps passé.
M. Deschanel ne craint point de donner dans ces doctes baguenauderies,--oh! discrètement,--et de faire, çà et là, le professeur. Il ne rougit point d'analyser certaines pièces, de les apprécier en elles-mêmes, d'y rechercher les «imitations» volontaires et involontaires, de les classer enfin par ordre de mérite. Et pourquoi en aurait-il honte? Avant d'assigner aux oeuvres leur place dans l'histoire du développement des idées ou des formes littéraires, il n'est peut-être pas superflu de s'assurer que ces oeuvres «existent», d'en expliquer et d'en démontrer, s'il se peut, l'excellence; et ainsi le bon professeur de rhétorique prépare modestement les voies au critique transcendant. Aujourd'hui que Lamartine et Hugo entrent dans les programmes du baccalauréat et de la licence, il faut bien commencer à faire pour eux ce qu'on fait depuis deux cents ans pour Corneille, Racine et Molière. Au surplus, le commentaire des textes, même un peu ingénument admiratif ou un peu minutieusement grammatical, n'est point un exercice sans agrément. J'aime ces petites besognes, à la fois nobles par leur objet et commodes à l'esprit par le peu d'effort qu'elles exigent. M. Deschanel a donc bien fait de s'y livrer par divertissement. Je l'en remercie. C'est très bon, à un certain âge, de se croire redescendu,--ou remonté,--en rhétorique. Cette bonne vieille critique à la façon de La Harpe et, ma foi, aussi de Voltaire, où cette chose un peu surannée et ancien régime, «le goût,» a le principal rôle. Sainte-Beuve lui-même n'a point dédaigné de s'y amuser deux ou trois fois et, si je ne me trompe, jusque dans les _Nouveaux Lundis_... Comme La Harpe, comme l'abbé Batteux ou comme M. de Féletz, M. Deschanel s'attarde à de bons petits «rapprochements». Le vers de Lamartine:
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé,
lui rappelle incontinent celui de Racine:
Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!
Il ne peut rencontrer la strophe du _Lac_:
Assez de malheureux ici-bas vous implorent, etc...
sans éprouver le besoin de nous réciter, tout de suite après, la strophe de _La Jeune Captive_:
Ô mort, tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi; Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi, Le pâle désespoir dévore, etc...
Il nous conte, à un endroit, que Lamartine, pour échapper à la mélancolie, s'était mis au travail manuel, au métier de menuisier et de tourneur: tout aussitôt, ce mot de «tourneur» lui rappelle le vers d'Horace: _Et male tornatos_, etc.... Une strophe du _Chant d'amour_ sur les mouvements harmonieux d'une jeune femme entraîne la citation d'un distique de Tibulle. Ces deux vers de la _Réponse à Némésis_:
J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes Dont la terre eût blessé leur tendre nudité,
amènent, au bas de la page, ce vers des _Bucoliques_:
_Ah! cave ne teneras glacies secet aspera plantas;_
et ainsi de suite.
Ces rapprochements ne servent à rien; et de tous les vers cités par M. Deschanel à propos de ceux de Lamartine, il n'en est peut-être pas un seul auquel Lamartine ait songé; mais, comme dit l'autre, «ça fait toujours plaisir». Je me souviens d'une anecdote que contait Ernest Bersot. Il avait passé tout un après-midi à causer littérature avec Saint-Marc-Girardin et Nisard; et l'on avait fait des citations, et chacun y était allé de son latin et même de son grec: «C'est égal, dit Saint-Marc-Girardin en prenant congé de ses compagnons, nous sommes là trois pédants qui nous sommes joliment amusés!»
Donc, encore une fois, M. Deschanel a parfaitement raison de se souvenir qu'il fut professeur de rhétorique. Je lui ferai néanmoins quelques légers reproches. Il distingue très justement, dans _les Méditations_, trois groupes de pièces: les pièces entièrement neuves, telles que _l'Isolement_, _le Lac_, _le Vallon_, _le Soir_, _l'Automne_; les odes à l'ancienne mode, telles que _l'Enthousiasme_ et _le Génie_; et enfin les «morceaux en vers alexandrins sur des sujets philosophiques», tels que _l'Homme_, _la Prière_ et _l'Immortalité_. Oserai-je dire qu'il me paraît un peu sévère pour les deux derniers groupes? Même dans _les Odes_ je trouve, outre cette fluidité de diction qui est propre à Lamartine, une largeur de mouvement et comme une ampleur de geste qui ne se rencontraient guère dans J.-B. Rousseau, Pompignan et Lebrun. Et quant aux pièces philosophiques, il n'y a pas à dire, c'est tout autre chose que les «discours» de Voltaire. Et je ne parle plus seulement des vers, aussi magnifiquement épandus chez l'amant d'Elvire qu'ils sont d'ordinaire courts et grêles chez l'ami de Mme du Châtelet: je parle du sentiment. Le déisme de Voltaire ne contient pas une parcelle d'amour de Dieu: Lamartine en déborde. Il est (Racine mis à part) le premier et est resté, je crois, le seul de nos grands poètes qui ait profondément ressenti et exprimé cet amour-là. Toute son oeuvre, du commencement à la fin, en est pénétrée. Il est essentiellement pieux. M. Charles de Pomairols dit fort bien: «Lamartine nous semble le déiste le plus ému qui fut jamais, le seul peut-être chez qui la raison ait pu alimenter une adoration aussi fervente. Preuve manifeste de sa profonde sensibilité! On se dit avec étonnement qu'elle devait être bien puissante, pour se maintenir si religieuse dans une philosophie d'ordinaire si dépouillée.»
C'est,--avec l'abondante splendeur de l'imagination,--cette ardeur du sentiment religieux qui sauve de la sécheresse et de la banalité les discours déistes de Lamartine, et qui les empêche d'être des dissertations. Et, de même, au _Carpe diem_ des Horace et des Parny, ajoutez le sentiment religieux; et, si vous avez du génie, vous écrirez _le Lac_. Non que le nom de Dieu soit ici prononcé; mais, par le seul mouvement ascensionnel de l'amour et du désir, par l'évocation, dès le début, de la «nuit éternelle» et de l'«océan des âges», par la soif d'étendre son être, de le «relier» à l'univers (_relligio_) et de rattacher l'éphémère à l'éternel, la traditionnelle élégie épicurienne se trouve agrandie jusqu'aux étoiles...
M. Émile Deschanel parle dignement du _Crucifix_, de _Bonaparte_, du _Poète mourant_: mais pourquoi ne nomme-t-il même pas la pièce qui ouvre les _Nouvelles Méditations_ et qui est intitulée _le Passé_? C'est une de celles que je relis le plus volontiers. Je ne dis point que ce soit une des plus surprenantes que Lamartine ait écrites. Mais c'est, je crois, une des plus parfaitement caractéristiques du lyrisme de ses deux premiers recueils. Cela est délicieusement chantant et ailé. Rappelez-vous ces «départs» de phrases musicales:
Arrêtons-nous sur la colline...
Puis:
Repassons nos jours, si tu l'oses...
Puis:
Hélas! partout où tu repasses, C'est le deuil, le vide ou la mort...
Et enfin:
Levons les yeux vers la colline Où luit l'étoile du matin...
Il me semble que ces strophes s'élancent ou plutôt _se détachent_ comme d'un coup d'aile blanche, presque silencieux. Celles de Victor Hugo _s'arrachent_ d'un effort puissant, et l'aile qui les soulève est musclée, on le dirait, comme une aile d'aigle. Mais les vers de Lamartine glissent sans secousse dans un air léger.
La courbe et la molle cadence du vol, l'essor et le mouvement en haut, voilà, bien décidément, l'un des signes les plus constants de cette poésie. La convenance est donc entière entre la forme et le fond. Cette belle philosophie platonicienne qui fait de l'univers un système de symboles ascendants, Lamartine l'exprime par des mots et des images qui toujours, toujours montent. M. Charles de Pomairols a étudié avec une rare et amoureuse pénétration la «spiritualité» du style de Lamartine. On ne dira pas mieux sur ce sujet, et je ne saurais donc mieux faire que de vous citer quelques-unes des observations de l'inquiet et souffrant poète des _Rêves et Pensées_ sur l'heureux et glorieux poète des _Harmonies_.
«Souvent traditionnelles, générales comme il convient à un esprit philosophique, effacées quelquefois par l'usage, peu nourries, toujours délicates, les comparaisons interviennent dans son style poétique non pas comme d'insistantes et serviles copies de la réalité, mais comme les allusions légères d'un esprit qui plane sur la nature.»
M. de Pomairols observe aussi que, dans l'immense champ des images, «Lamartine choisit spontanément
Tout ce qui monte au jour, ou vole, ou flotte, ou plane,
parce que, occupé avant tout de l'âme, il se plaît à retrouver au dehors les attributs de légèreté, de souplesse, de transparence de l'élément spirituel.» Et encore: «C'est l'élément liquide qui fournit à Lamartine le plus grand nombre de ses images... Tous les phénomènes qu'offre la fluidité, aisance, transparence, reflets du ciel, murmures harmonieux, défaut de saveur peut-être, manque de limites et de formes arrêtées, tous ces caractères de la fluidité se confondent avec les attributs de l'imagination lamartinienne.» Et voici, entre beaucoup d'autres, un exemple bien joliment choisi et commenté, à l'appui de ces remarques: «Il est des êtres, semble-t-il, pour qui l'idée de pesanteur n'est pas à craindre, comme la jeune fille. Voyez pourtant comme Lamartine l'allège encore par l'image:
Son pas insouciant, indécis, balancé, Flottait comme un flot libre où le jour est bercé.
«Comme il s'élève en deux vers sur l'échelle diaphane: un pas, un flot, le jour!» «Le but secret et le résultat de toutes ces images, c'est l'allègement de la sensation.»
Avec tout cela, les réflexions de M. de Pomairols, si justes dans leur généralité, nous donnent peut-être l'idée d'une poésie par trop immatérielle, inconsistante jusqu'à l'évanouissement. Ces remarques, qui lui ont été surtout inspirées par _les Harmonies_, ont besoin, je crois, d'être complétées. D'autre part, M. Émile Deschanel met, assez nettement, _les Harmonies_ au-dessous des _Méditations_. Je voudrais vous dire pourquoi je ne puis être de cet avis.
IV
LES HARMONIES.
_Les Harmonies_ de Lamartine me paraissent être, avec _les Contemplations_ de Victor Hugo, le plus magnifique débordement de poésie lyrique qui soit dans notre langue. Si différents de forme et d'inspiration, les deux recueils ont pourtant quelque rapport par leur objet. C'est, ici et là, la plus haute et la plus large poésie qui soit; ce sont deux âmes de poètes en plein contact avec l'immense nature et l'humanité. Mais, de ces deux imaginations souveraines, l'une nous ravit par sa spontanéité et sa grandeur, l'autre nous étonne par son énormité et sa violence. L'une, nous enchante d'«harmonies», l'autre nous éblouit d'antithèses. Lamartine disait que «les ombres n'ajoutent rien à la lumière». Lumière et ombre, c'est toute l'esthétique de Hugo. Ici, triomphe la sereine liberté d'une écriture qui semble improvisée; là, le plus prodigieux effort d'expression plastique qui fut jamais. _Les Harmonies_ semblent presque toutes conçues dans quelque paysage élyséen, au bord d'une mer méridionale, et _les Contemplations_, dans quelque forêt sinistre ou devant un océan livide d'éclairs. Et c'est comme si l'oeil de Lamartine ne voyait les objets qu'à travers un voile diaphane qui en émousse et en agrandit les contours, et comme si, au contraire, leurs saillies subitement démesurées heurtaient l'oeil visionnaire de Victor Hugo. Et la philosophie des _Contemplations_ est donc le manichéisme, c'est-à-dire le monde ramené,--provisoirement,--à une antithèse; et la philosophie des _Harmonies_, c'est le platonisme, ou le monde ramené dès maintenant à l'unité par l'amour; et ainsi se répondent les _Novissima Verba_ et _Ce que dit la bouche d'ombre_.
Je voudrais étudier _les Harmonies_ avec un peu de méthode. La vieille distinction, artificielle, mais commode, de la forme et du fond m'y servira. Et si je commence par la forme, c'est que j'éprouve le besoin de m'inscrire tout de suite en faux contre un jugement de M. Deschanel.
«... Jamais, dit-il, la virtuosité ne fit éclater plus de maestria et de verve; mais les brillantes variations des _Harmonies religieuses_ ressemblent plus souvent à celles d'un improvisateur italien qu'aux chants célestes d'un Palestrina. Je me figure le diplomate poète, à Florence, dans ce milieu cosmopolite, passant ses soirées à la Pergola «entre des abbés et des filles», comme Hercule entre la Vertu et la Volupté; le lendemain, improvisant ses vers dans les jardins de Boboli ou aux Cascine, l'oreille encore pleine des fioritures du ténor ou de la «prima donna»: quelque chose de leur manière rossinienne s'y glissa malgré lui, à son insu. On sait à quel point Rossini est païen tout pur, jusque dans ses _Messes_ et dans ses _Stabat_. Pour un Italien, l'opéra et la messe ne diffèrent pas sensiblement. Cimarosa, comme Rossini, charmait Lamartine dans sa jeunesse. Il le chantait à pleine poitrine. Génies mélodiques, analogues au sien par la veine heureuse et la grâce. Non moins grande, j'imagine, devait être son affinité avec Bellini qui, lui aussi, était un féministe, et en mourut jeune, comme Mozart...»
Oui, cela est spirituel; mais cela est à mille lieues de ce que je sens, à mille lieues de l'impression que je viens de recevoir, une fois de plus, de la lecture totale des _Harmonies_. Il m'est impossible de souffrir que, discrètement et sans y toucher, on rapproche ainsi Lamartine d'un improvisateur napolitain, d'un «ténor», d'une «prima donna» et de ces «féministes» qui, d'avoir été féministes, moururent jeunes. En tous cas, Lamartine n'est pas de ceux qui en meurent, puisqu'il mourut, lui, à près de quatre-vingts ans. Je ne puis non plus comprendre qu'on voie en lui un «païen» à la façon de Rossini. Puis ces mots de «maestria» et de «verve», appliqués à Lamartine, me font peine: ils me semblent le rapetisser étrangement. Et, pour tout dire, je suis bien fâché qu'un livre qui renferme ces chefs-d'oeuvre: _Bénédiction de Dieu dans la solitude_, _Pensée des morts_, _l'Occident_, _l'Infini dans les Cieux_, _le Chêne_, _l'Humanité_, _la Vie cachée_, _Éternité de la nature et brièveté de l'homme_, _Milly_, _le Cri de l'âme_, _Hymne au Christ_, _la Retraite_, _Hymne de la mort_, _Souvenir à la princesse d'Orange_, _le Premier Regret_, _Novissima Verba_ et _Les Révolutions_, paraisse susciter finalement dans l'esprit de M. Deschanel l'image d'un abbé Liszt «pour qui Jéhovah n'est qu'un thème sur lequel il brode des fugues».
Il est vrai que M. Deschanel ajoute: «Par moments». Oh! que cette restriction était nécessaire! La vérité, c'est que, de même que Hugo remplit parfois les intervalles de son inspiration par des exercices de sa forte rhétorique plastique, il peut arriver aussi que Lamartine s'abandonne à son innocente rhétorique musicale. On trouverait, dans _les Harmonies_, jusqu'à trois ou quatre «cavatines» un peu faciles. Je peux vous dire où: c'est dans _l'Hymne de la nuit_, dans _l'Hymne du matin_ et dans _Encore un hymne_. Nulle part ailleurs, je vous assure. Le reste du temps, la surabondance de la forme n'est visiblement que l'effet du trop-plein de l'inspiration. Et en tout cas, dans les rares passages qui ont suggéré à M. Deschanel de si damnables observations, il serait beaucoup plus juste d'accuser Lamartine de nonchalance que de «virtuosité.»
Pour moi, je l'avoue, j'aime ces nonchalances, pêle-mêle avec le reste. Oui, Lamartine est le seul de nos poètes qui ait presque constamment improvisé, dans le sens presque rigoureux du mot. Quand il nous conte qu'il écrivit en un jour les six cents vers de _Novissima Verba_, je crois qu'il se vante à peine. Vous savez le jugement de Musset sur _Jocelyn_ (dans la première version de _Il ne faut jurer de rien_): «Il y a du génie, du talent et de la facilité». Cette gentille épigramme se peut tourner en suprême louange. Cela veut dire que Lamartine réalise le mieux l'idée que les anciens hommes se faisaient du poète (_enthéios, kouphone ti kaï ptéréone_, etc...). Lui-même a déclaré avec insistance qu'il n'a jamais fait de vers que pour soulager son coeur, et que faire des vers n'est pas un métier. Et je sais bien tout ce qu'on peut dire là contre; mettons que le cas de Lamartine est et restera probablement unique dans la poésie moderne. Toujours est-il que, Lamartine ayant eu par bonheur «du génie», sa «facilité» est un charme à quoi rien ne ressemble. Non, rien peut-être n'égale l'ivresse sereine de cet essor sans heurt et sans arrêt, comme en plein éther. On glisse d'un mouvement que sa continuité même accroît; on n'a pas, comme chez Victor Hugo, des soubresauts sur de certaines saillies et arêtes de l'expression, et l'on ne se cogne pas aux numéros qui divisent l'ode en compartiments. L'admirable période de Hugo, beaucoup plus savante, beaucoup mieux faite, exactement «carrée», pour parler comme les Traités de rhétorique, et où les incidentes et les subordonnées sont toujours comprises entre le verbe et le complément direct de la proposition principale (en sorte que la chute en est toujours nette, précise et pleine), ressemble vraiment à quelque bâtisse solide et régulière, palais, forteresse ou prison. La période lamartinienne, plus vaste encore ou, pour mieux dire, plus allongée, presque sans coupes ni enjambements, par conséquent uniforme dans son cours,--avec sa profusion de participes présents, et ses _si_ et ses _quand_ éternellement reproduits,--et qui, se terminant presque toujours sur une énumération, ne s'arrête que lorsque l'imagination du poète a épuisé les objets énumérables, est une vague immense, aux plis symétriques et souples, qui monte, se gonfle et expire, «où le ciel est bercé», et qui nous berce.
Voilà bien des métaphores, d'ailleurs faciles et que je n'ai pas inventées. En voici une autre. Dans ce large flot traînent, assez souvent, de vieilles algues. J'entends par là certaines queues d'expressions un peu connues, certains lambeaux de la phraséologie d'avant les romantiques, phraséologie qu'ils ont, d'ailleurs, simplement remplacée par une autre. Oui, il y a, chez Lamartine, quelque chose d'assez analogue à ces vers «faits d'avance» qui reviennent de temps en temps chez Homère ou chez les poètes des Chansons de gestes, chez ceux qui se servaient peu de la plume et de l'encrier, ou qui même ne s'en servaient pas du tout, et pour cause. Mais tout cela, fuyantes traces de rhétoriques périmées, incorrections naïves, témérités de syntaxe, est emporté d'un si vaste mouvement que, dans les endroits (rares en somme) où l'expression défaille, on se contente de la beauté toujours intacte du rythme, et qu'on ne veut voir, dans ces généreuses négligences, qu'un témoignage candide de la glorieuse spontanéité de cette poésie, tantôt fleuve et tantôt torrent. Torrent? non, mais souffle du ciel, zéphyre aux grandes ondes aériennes: j'entends le fort Zéphyre des poètes anciens, chargé de germes et d'odeurs et qui, partout où il passe, promène de beaux frissons où se joue la lumière...
Car, tandis qu'on accorde à Lamartine l'abondance et la grâce, on semble lui refuser la force et le pittoresque, ou plutôt on ne songe plus à se demander s'il les a. Il les a pourtant, et au plus haut degré.
M. Charles de Pomairols dit très bien: «Cette force, presque tous les hymnes des _Harmonies_ en sont la manifestation. Et d'où viendrait cette abondance inépuisable qu'on ne peut s'empêcher de remarquer dans le nombre de ses ouvrages, dans l'étendue de ses périodes, dans ses strophes immenses, dans ses rimes multipliées, d'où viendrait une si remarquable richesse, si elle n'était pas un épanchement de la force?... Au surplus, on peut, dans l'oeuvre de Lamartine, dégager et mettre en lumière des passages, des confidences, qui sont la révélation expresse de cette qualité de force insuffisamment reconnue, etc...»
Il est cependant une preuve que M. de Pomairols oublie. Lamartine est le seul des grands poètes de ce siècle qui ait pu oser le vers libre dans la poésie lyrique (je néglige à dessein quelques pièces des _Odes et Ballades_). Cela est un grand signe pour lui. La strophe à forme fixe est la plus commode des gênes. On sait que rien n'est plus facile à faire qu'un sonnet passable. C'est un grand avantage pour le poète que le rythme de ses vers lui soit imposé d'avance: il n'a qu'à le remplir pour donner l'illusion du mouvement, et quelquefois de l'inspiration. Mais, dans le vers libre, le mouvement est imprimé et le rythme est créé par l'inspiration même, et la défaillance de celle-ci est tout aussitôt trahie par le fléchissement de celui-là. Pousser sans faiblesse, comme Lamartine le fait souvent, des pages entières et des masses énormes de vers libres, aller ainsi droit devant soi, au hasard, et trouver son rythme à mesure, cela suppose une _puissance_ inouïe de sensations et de sentiments, un involontaire et invincible débordement de l'âme, bref, cet état extraordinaire que notre poète exprime, précisément en vers libres, dans une de ses _Harmonies_: