Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 7

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En attendant qu'il retrouve un jour, par une inspiration divine, la musique aérienne des cheveux blonds (et ce seront _les Méditations poétiques_), il rêve, il lit les poètes, particulièrement le Tasse et surtout Ossian, qu'il considère comme un grand poète (il semble avoir voulu ignorer toute sa vie l'artifice de Macpherson). Puis, au sortir du collège, il se met à écrire: «J'ébauchai _plusieurs poèmes épiques_ et j'écrivis _en entier cinq ou six tragédies_... J'écrivis aussi _un ou deux volumes d'élégies_ amoureuses, sur le mode de Tibulle, du chevalier de Bertin et de Parny.» Deux pages plus loin, il nous dit: «Je passai _huit ans_ sans écrire un vers.» Or, comme il nous dit d'autre part, dans le discours _Des destinées de la poésie_, qu'il jeta au feu «des volumes de vers écrits dans les deux ou trois années qui précédèrent la publication des _Méditations_» (soit de 1818 à 1820), il s'ensuit que les ébauches de poèmes épiques, la demi-douzaine de tragédies et les deux volumes d'élégies amoureuses ont dû nécessairement être écrits par lui de 1808 à 1810.

Il n'y a pas un mot de vrai dans cette chronologie. Il suffit, pour s'en persuader, de consulter la propre correspondance de Lamartine, comme ont fait MM. Deschanel et Reyssié; mais notre fastueux Sarrasin voulait reculer le plus possible dans le passé l'époque où il n'était pas encore original, et nous communiquer en même temps cette impression que les _Méditations_ s'élevèrent tout à coup comme un chant céleste, absolument spontané, involontaire, inattendu, et sans lien apparent, même dans le développement intellectuel de l'auteur, avec aucune autre poésie, quelle qu'elle fût.

La vérité, c'est qu'il rima beaucoup et presque sans interruption, et comme on rimait de son temps, jusqu'au jour où il écrivit _les Méditations_, et que la moitié même des _Méditations_ ressemble encore à ce qu'on rimait autour de lui. La vérité, c'est qu'il a appris le métier, comme les camarades (de quoi nous devons lui faire notre compliment), et qu'il a fait beaucoup plus d'études et d'exercices préparatoires que le rossignol des nuits d'été. La vérité, enfin, vous la trouverez dans ces excellentes observations de M. Émile Deschanel: «...Il finira malheureusement par se faire improvisateur dans la seconde moitié de sa vie d'écrivain; mais son talent n'a pas été du tout improvisé. Cet art suprême devenu invisible s'est cherché fort longtemps. Nous allons l'observer se formant peu à peu pendant une dizaine d'années, de la dix-huitième environ à la vingt-huitième, avant d'éclore. C'est au prix de ce long travail obscur que le poète deviendra enfin maître de sa forme, au point qu'elle ne lui demandera plus aucun effort...»

Tandis que d'un léger coton Mon visage frais se colore...

Ces vers de Lamartine sont de 1808.

......... Cependant le char roule, Il nous entraîne, et nous suivons la foule Vers ces jardins par Le Nôtre plantés, D'un peuple oisif chaque soir fréquentés. Du dieu d'amour ces jardins sont le temple, etc...

Il s'agit du jardin des Tuileries. Ces vers sont de 1813. Lamartine imite Gresset, Pezay, Dorat, Bertin, Parny. Il retarde notoirement sur Fontanes et Chênedollé. Entre 1812 et 1818, il écrit (ou ébauche) six tragédies: _Saül_, _Médée_, _Zoraïde_, _Brunehaut_, _Mérovée_, _César ou la Veille de Pharsale_. Il imite Voltaire et Alfieri; il retarde sur Népomucène Lemercier. Puis il entreprend un _Clovis_, épopée chrétienne en vingt chants. Il imite, de loin, Chateaubriand. Il imite aussi Chapelain et Desmarets de Saint-Sorlin. Mais, à partir de 1816, il s'est mis à écrire, un peu au hasard, des «élégies» qu'il qualifie lui-même de «bagatelles», de _juvenilia ludibria_. La plupart devaient être médiocres: mais les _Méditations_ étaient au moins en germe dans quelques-unes. «Il a travaillé dix ans le métier, conclut M. Deschanel; mais le souffle intérieur le pousse: ces petites feuilles volantes, crayonnées en marchant dans le sentier pierreux qui monte de Milly au sommet du Craz,--péchés de jeunesse, à ce qu'il croit,--lui donnent l'absolution de _Saül_ et de _Clovis_, et l'envoient tout droit à un ciel nouveau, qu'il rencontre, comme Christophe Colomb l'Amérique, sans s'en douter.»

Revenons à la légende.--Lamartine chante. Le monde tressaille à cet hymne d'un poète inconnu et, soudain, tous les coeurs sont à lui. (Voir la _Préface_ et les _Destinées de la poésie_.)

Dans la réalité, le succès des _Méditations_ fut très habilement préparé, et de très loin. Depuis plusieurs années, Lamartine était fort répandu dans les salons aristocratiques. Des dames s'intéressaient très vivement à lui. Il dit quelque part: «La bonté de Mme de Sainte-Aulaire m'illustrait d'espérance». Un moment, il eut l'idée de publier son volume par souscriptions: il était sûr de cinq cents souscripteurs, tous du «monde». Aujourd'hui encore, «le monde»,--ou ce qui en reste,--peut beaucoup pour le succès d'un écrivain: jugez de ce qu'il pouvait à cette époque. Cette haute société royaliste,--et spiritualiste depuis la Révolution,--avait son grand écrivain, Chateaubriand, et son philosophe, Bonald. Elle éprouvait le besoin d'avoir son poète. Seul, un poète manquait à ce beau mouvement de renaissance religieuse. De toute force, il fallait qu'il vînt. On sentit que cet élu était Lamartine... Les _Méditations_ furent donc admirablement «lancées». Il se trouvait par bonheur que ce beau jeune homme avait en effet du génie, qu'il en avait même autant qu'on en puisse avoir. Je crois que «ça se serait su» tôt ou tard. Mais, sans la complicité du très brillant «faubourg» d'alors, Lamartine eût fort bien pu attendre la gloire encore quelques années.

Ainsi se réduit, dans la destinée de Lamartine, la part du «surnaturel». Ne vous en plaignez pas: car, même ramenée au «naturel», il y reste encore assez de mystérieux.--Je viens de relire des vers de Chênedollé et de Fontanes, très purs, très harmonieux, très beaux enfin, je vous le jure, et que j'aimerais à vous citer. Il s'en faut parfois de très peu, de l'épaisseur d'un cheveu,--d'un cheveu blond des petites soeurs,--que ce ne soient déjà les _Méditations_. Mais ce ne les sont pas. Pourquoi?

III

LES MÉDITATIONS.

... J'ai un remords. J'ai eu l'air d'excuser Lamartine des inexactitudes de sa mémoire. J'ai paru croire qu'elles étaient du moins à demi volontaires, et qu'elles s'absolvaient uniquement par l'innocence du sentiment qui les avait dictées. Après y avoir réfléchi, il me semble que peut-être Lamartine n'a même pas besoin de cette excuse, non plus que Rousseau dans ses _Confessions_ ou Chateaubriand dans ses _Mémoires d'outre-tombe_. Tous ces souvenirs ont été rédigés de longues années après les événements. Or la mémoire, même la plus sûre et la plus tenace, est toujours fuyante par quelque endroit, et en même temps invinciblement créatrice. Je sens que je serais fort empêché, à l'heure qu'il est, de raconter avec fidélité les choses de mon enfance et de ma jeunesse et les faits même où j'ai été le plus directement et le plus douloureusement intéressé. Sur les dates et les détails matériels, je sens bien que je broncherais à chaque instant; et quant aux sentiments éprouvés jadis, ils ne me reviendraient qu'effacés ou voilés par la distance, ou au contraire profondément modifiés et façonnés par les efforts même que j'ai pu faire, dans l'intervalle, pour les saisir et les fixer, et par le plaisir ou la tristesse que m'ont apportés ces évocations. Tantôt, on se souvient avec complaisance, et l'on substitue, à ce qu'on a senti ou pensé, ce qu'on aimerait avoir pensé ou senti; on se voit invinciblement en plus beau: et c'est le cas ordinaire. Tantôt, par une affectation de sincérité, où il y a de la bravade, et qui est donc encore une forme de l'orgueil, on se prête des postures et des pensées plus humiliantes et plus désobligeantes encore que celles qu'on eut en réalité: et c'est souvent le cas de Jean-Jacques Rousseau.

Bref, tout acte de la mémoire altère son objet. En dehors des dates et de certaines apparences extérieures, nulle certitude sur le passé. Personne n'est seulement capable d'écrire avec vérité sa propre histoire. Il arrive même que, de très bonne foi, nous donnions successivement, du même événement de notre vie, des versions différentes. Irons-nous, après cela, chicaner Lamartine sur la chronologie de ses oeuvres ou sur celle de ses sentiments? La plupart de ses erreurs consistent, en somme, à antidater les manifestations particulièrement honorables de son génie et de son âme, à se voir déjà semblable, dans le passé, à ce qu'il est dans le présent. Il nous raconte ce qu'il a cru vrai au moment où il le racontait; mais pouvait-il nous raconter autre chose?

J'ai oublié de vous parler du mariage de Lamartine. Les circonstances de ce mariage lui font grand honneur, encore que notre légèreté y puisse trouver matière à raillerie et qu'on ait dit qu'il s'était marié «par pénitence» (on l'a bien dit de Racine!). Ce fut le mariage d'un idéaliste et d'un chrétien; mariage non de passion, mais de haute raison, de tendresse et d'estime. On sent, je ne saurais trop dire à quoi, que Julie eût-elle été libre, il n'eût pas épousé Julie. La chanter, à la bonne heure. Il épousa, après d'assez longues fiançailles cachées, une Anglaise du même âge que lui, pas très jolie,--mais avec de beaux yeux pourtant, de beaux cheveux et une belle taille, et qui, enfin, l'adorait. Tous deux se conduisirent avec générosité; car Maria-Anna Birsch, qui était protestante, abjura en secret pour pouvoir être à son grand homme; et lui, c'est après la publication des _Méditations_ et quand déjà la gloire lui était venue, soudaine et enivrante, qu'il épousa cette fille médiocrement belle et médiocrement riche. Je veux vous mettre sous les yeux,--et si vous la connaissez déjà, vous en serez quitte pour la relire,--une curieuse lettre de Lamartine à son ami Aymon de Virieu, où il apparaît,--et bien d'autres endroits de sa correspondance nous le confirment,--que ce poète, d'un lyrisme si épandu, n'en eut pas moins une très forte vie intérieure et que son christianisme somptueux ne s'exhalait pas tout en paroles.

«Je te dirai le fin mot, à toi seul: c'est par religion que je veux absolument me marier... Il faut enfin ordonner sévèrement son inutile existence, selon les lois établies, divines ou humaines; et, d'après ma doctrine, les humaines sont divines. Le temps s'écoule, les années se chassent, la vie s'en va: profitons de ce qui en reste; donnons-nous un but fixe pour l'emploi de cette seconde moitié, et que ce but soit le plus élevé possible, c'est-à-dire le désir de nous rendre agréables à Dieu, hors duquel rien n'est rien. Pour cela, enchâssons-nous dans l'ordre établi avant nous tout autour de nous; appuyons-nous sur les sentiers qu'ont suivis nos pères; et, s'ils ne nous suffisent pas totalement, implorons de Dieu lui-même la force et la nourriture qui nous conviennent spécialement; faisons-lui, pour l'amour de lui, le sacrifice de quelques répugnances de l'esprit, pour qu'il nous fasse trouver la paix de l'âme et la vérité intérieure, qu'il nous donnera à la juste dose que nous pouvons supporter ici-bas...»

Peu de temps après son mariage, il écrivait: «J'aime décidément ma femme, à force de l'estimer et de l'admirer. Je suis content, absolument content d'elle, de toutes ses qualités, même de son physique. Je remercie Dieu.» N'est-ce pas charmant, cette absence de romanesque chez l'auteur de _Raphaël_?--Maria-Anna Birsch paraît avoir été une créature excellente. Ce fut elle qui voulut que sa fille portât le nom de l'idéale amoureuse du _Lac_. Le père trouva cela tout naturel: «Julia, ce fut le nom qu'un souvenir d'amour donna à notre fille.» Maria-Anna fut bonne au poète, fidèle à toutes ses fortunes, plus tendrement fidèle encore à sa chute, à ses revers et à sa pauvreté qu'à sa gloire...

Mais il faut bien que j'arrive enfin aux poésies de Lamartine. J'ai retardé autant que j'ai pu--et vous vous en êtes aperçus sans doute--ce moment fatal. Et me voilà bien embarrassé. L'instant est venu de réfléchir, et de faire effort. De ce que j'aime infiniment Lamartine, j'avais conclu qu'il me serait facile et agréable de parler de ses vers. Mais je suis comme ces amoureux qui, pour être trop pleins de leur objet, ne peuvent plus du tout exprimer leur amour. Et comment, d'ailleurs, aurais-je la prétention d'ajouter quoi que ce soit aux analyses et définitions que MM. Émile Faguet, Ferdinand Brunetière, Charles de Pomairols, Émile Deschanel et Paul Bourget ont essayées de la poésie lamartinienne? Et qu'ont-ils ajouté eux-mêmes d'essentiel à ce jugement synthétique de Sainte-Beuve, qui dit tout: «Lamartine, en peignant la nature à grands traits et par masses, en s'attachant aux vastes bruits, aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant au milieu de cette scène indéfinie et sous ces horizons immenses tout ce qu'il y a de plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la mélancolie humaine, a obtenu du premier coup des effets d'une simplicité sublime et a fait une fois pour toutes ce qui n'était qu'une fois possible.»

J'ai dit qu'en feuilletant Fontanes et Chênedollé, on rencontrait des vers si harmonieux et si purs qu'il était assez difficile de dire en quoi ils différaient des vers de Lamartine. Et pourtant ils en diffèrent. Je relis le _Vallon_ et je sens bien tout à coup que les vers y abondent _qui n'avaient pas encore été faits_:

La fraîcheur de leur lit, l'ombre qui les couronne, M'enchaînent tout le jour sur le bord des ruisseaux; Comme un enfant bercé par un chant monotone, Mon âme s'assoupit au murmure des eaux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile, Ainsi qu'un voyageur qui, le coeur plein d'espoir, S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville, Et respire un moment l'air embaumé du soir.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne, Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.

Et cette merveilleuse strophe où se trouve formulé si exactement (car Lamartine est précis quand il veut), et formulé pour toujours, le «sentiment de la nature», tel qu'il s'épanchera sans fin dans la poésie de notre siècle:

Mais la nature est là, qui t'invite et qui t'aime: Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours. Quand tout change pour toi, la nature est la même, Et le même soleil se lève sur tes jours.

Certes, Chênedollé, ce timide et cet incomplet, d'ailleurs si intéressant, et Fontanes lui-même, ce beau fonctionnaire, avaient eu, en réaction contre l'âge précédent, leurs minutes d'inquiétude religieuse, et aussi leurs attendrissements sous la lune ou devant le soleil couchant; une grâce assouplissait çà et là leurs vers habiles et prudents; et tous deux avaient ce mérite d'être des façons de poètes raciniens. Mais, ici, il y a la source et le flot, l'harmonie large et continue, une spontanéité, une facilité divine, et une beauté simple d'images,--ce «sentier des tombeaux», ce «voyageur assis aux portes de la ville»,--images grandes, non détaillées, non situées dans le temps, et qui font songer aux fresques d'un Puvis de Chavannes. Et nous verrons ce qui s'y joint plus tard, quelle hardiesse et quelle franchise imperturbable d'expression, quelle énergie sereine et non tendue, et souvent, si l'on peut dire, quel mauvais goût splendide--et toujours aisé: car, en dépit des lambeaux de phraséologie classique qu'il laisse parfois négligemment flotter sur les nappes étalées de son verbe, Lamartine est, à coup sûr, le plus libre, le plus aventureux, le moins scolaire et le moins académique des grands écrivains...

Qu'apportait-il donc? Ou qu'avait-il retrouvé? Trois choses, dont les deux premières au moins paraissent aujourd'hui surannées, faute peut-être d'être comprises: l'amour platonique, un spiritualisme ardent, et l'amour religieux de la nature.

1º _L'amour platonique_.--Le fâcheux esprit gaulois s'en est beaucoup égayé. La théorie de Platon sur l'amour n'a pourtant rien de ridicule, il s'en faut. En somme, elle repose sur l'expérience. Montaigne a beau dire, en parlant de La Boétie: «Je l'aimais parce que c'était lui». Cette délicieuse tautologie «explique» pourquoi l'on aime, mais non pas pourquoi l'on s'est mis à aimer. On commence d'aimer une personne parce qu'on croit voir en elle une conformité à un certain idéal que l'on portait en soi, et qui déjà la dépasse. Le débauché lui-même, qu'aime-t-il, au bout du compte, sinon une «idée» de plaisir dont il cherche la réalisation? L'amour de don Juan, c'est donc encore l'amour platonique. Nous aimons toujours, pour ainsi dire, par delà ceux et celles que nous aimons; et la preuve, c'est que nous ne les aimons jamais tels qu'ils sont, ni tels qu'ils apparaissent aux autres hommes, mais tels qu'il nous plaît de nous les représenter. Il y a longtemps, un de mes amis définissait l'amour platonique, au moins par un de ses effets, dans ces vers grêles et secs, pas du tout lamartiniens, mais qui disent ce qu'ils veulent dire:

Je ne sais pas (car tout le jour Ses yeux clairs me hantent sans trêve) Si c'est elle ou si c'est mon rêve Que j'aime d'un si grand amour.

Parfois, ma tendresse blessée Saigne et s'effraye obscurément D'un mot, d'un geste qui dément Son image en mon coeur tracée.

Et je sens chanceler ma foi: Le tissu magique se brise Du voile qui l'idéalise Et que j'ai mis entre elle et moi.

Mais voilà que la chère belle Me sourit: mes doutes s'en vont; Mon amour renaît plus profond, Car un peu de remords s'y mêle.

Est-elle ce que je la fais?... Ô coeur ennemi de toi-même, Puisses-tu ne trouver jamais, Pauvre coeur, le mot du problème!

Bref, l'amour platonique, c'est l'amour humain, c'est l'amour sans épithète, mais considéré dans son mouvement naturel d'ascension,--mouvement si justement observé, après et d'après Platon, par le saint auteur de l'_Imitation de Jésus-Christ_: «_L'amour tend toujours en haut_... Il n'y a rien au ciel et sur la terre de plus doux que l'amour, rien de plus fort, de plus élevé... _parce que l'amour est né de Dieu, et qu'il ne peut trouver de repos qu'en Dieu, en s'élevant au-dessus de toutes les choses créées_.» (_Imit._, Liv. III, chap. V.) Y a-t-il donc là de quoi tant «se gondoler»?

2º _Le spiritualisme_.--Comme l'amour platonique, le spiritualisme est un peu tombé dans le décri. Le positivisme, l'évolutionnisme,--ou même le pessimisme et le néo-kantisme, qui sont pourtant encore du spiritualisme, et en plein,--ont bien meilleur air, semblent impliquer plus de liberté et d'étendue d'esprit. C'est qu'on songe toujours au spiritualisme officiel, insincère, figé, mort, de Victor Cousin et des Manuels de philosophie. Mais Lamartine n'a rien de commun, ou pas grand'chose, avec Adolphe Garnier ou Damiron. Pensez que, avant de devenir la philosophie du baccalauréat, le spiritualisme fut la philosophie du _Phédon_ et du _Banquet_ et celle du _Songe de Scipion_. Pris en lui-même, le spiritualisme est la plus généreuse explication de l'univers, celle qui contient le plus d'amour, celle qui donne au monde le plus beau sens...

3º _Le sentiment de la nature_.--Cela encore ne nous est plus du tout nouveau. Ce ne l'était même pas en 1820, et je ne vous dirai donc point que c'est Lamartine qui l'a inventé. Il est vrai que ce n'est pas non plus Chateaubriand, que ce n'est pas non plus Bernardin de Saint-Pierre, que ce n'est pas non plus Jean-Jacques Rousseau, que ce n'est pas non plus Fénelon, que ce n'est pas non plus La Fontaine, que ce n'est pas non plus Ronsard. Bref, ce n'est personne. Mais, tout de même, on peut assurer que ce sentiment délicieux, un peu languissant et endormi auparavant, ou qui ne s'était guère exprimé que sous des formes indirectes et imitées des anciens, s'est décidément réveillé et développé chez nous vers le dernier tiers du dix-huitième siècle, et qu'alors seulement nous avons appris à bien _voir_ l'univers physique et à connaître entièrement combien la terre est belle, douce, mystérieuse et divine. Cet amour de la nature, nous le respirons à présent dès l'enfance, dans les premiers vers que nous épelons; il fait désormais partie des sentiments essentiels et constitutifs de l'homme moderne; et je suis tenté de croire que, parmi les causes qui nous ont rendus si différents des hommes d'autrefois, il faut tenir grand compte de celle-là.

Non, sans doute, Lamartine n'est pas le premier en date de nos grands «peintres de la nature». Mais il est resté, je crois, le plus aisé et le plus large, le plus naïvement ému, le plus spontané. Je trouve souvent, je l'avoue, plus de précision et de force que de grâce dans les descriptions de Rousseau, qui d'ailleurs eut à créer, en partie, le vocabulaire du genre et comme son outillage verbal. Il y a, parfois, bien de la sensiblerie et de l'enfantillage chez Bernardin. Les merveilleux paysages de Chateaubriand sentent volontiers le décor, l'arrangement théâtral. Ces grands artistes font «poser» la nature devant eux; Lamartine, non. Il ne s'en sépare point: il s'y baigne. C'est que, plus longtemps et plus assidûment que les autres, il a vécu près de la terre d'une vie intimement et profondément agreste.

Je suis né parmi les pasteurs. . . . . . . . . . . . . . . . Saules contemporains, courbez vos longs feuillages Sur le frère que vous pleurez.

Je vous prie de relire, dans la _Préface des Méditations_ écrite en 1849, le récit d'une de ses excursions d'enfant, avec son père, à travers la montagne, et la visite au vieux gentilhomme qui vivait dans une si jolie maisonnette de curé et qui copiait ses vers sur de si beaux cahiers,--et de savourer la couleur et l'accent du morceau. Lamartine mourut vigneron, grand vigneron, hanté par des rêves de vendanges démesurées.--Au lieu qu'il faut presque aller jusqu'aux _Feuilles d'Automne_ pour trouver, chez Victor Hugo, une vue directe de la nature, la terre, les eaux et les feuillages murmurent, chantent, fleurissent, ondoient et surabondent à toutes les pages de l'oeuvre poétique de Lamartine, depuis _les Méditations_ jusqu'à l'évangélique _Histoire d'une servante_, en passant par _Jocelyn_ et _la Chute d'un ange_. Les autres, Chateaubriand, Hugo, Michelet, peuvent être de grands amoureux des spectacles de la terre: Lamartine, lui, est réellement un «rustique»,--comme George Sand.

Voulez-vous savoir où, dans quelles circonstances,--et dans quelle posture,--il traça, sans le savoir, le premier crayon de ce qui devait être _le Lac_? C'était en 1814; il était garde du corps du roi Louis XVIII, et fut envoyé en garnison à Beauvais. Aux heures de loisir, il s'en allait errer autour de la ville en faisant des vers. «Hier, écrit-il à son ami Virieu, je découvris, assez loin de la ville, un petit sentier ombragé par deux buissons bien parfumés. Il me conduisit au milieu des vignes, qui sont parsemées de cerisiers. Je me couchai sous leur ombre fraîche et épaisse; j'ôtai mon épée et mes bottes: l'une me servit de pupitre et l'autre d'oreiller. Je sentais dans mes cheveux un vent doux et frais. Je n'entendais rien que les bruits qui me plaisent, quelques sons mourants de la cloche des vêpres, le sourd bourdonnement des insectes pendant la chaleur et les rappeaux (rappels) d'une caille cachée dans un blé voisin.»

C'est là, c'est dans cette attitude que le jeune cavalier griffonna la première esquisse de l'immortelle élégie. _Le Lac_ ébauché sous un cerisier, dans une vigne, sur une botte de gendarme... Que la réalité a parfois d'imprévu et de bonhomie!