Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 6

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Mais, par cela même qu'il y aura toujours, et forcément, des hommes comme moi--et de bien pires--et en très grande quantité,--vous ferez sagement de renoncer, pour aujourd'hui, à la partie terrestre de votre rêve. C'est ce que vous faites d'ailleurs assez volontiers: maintes fois, à la façon des anarchistes, quoique dans une autre pensée, vous prédisez, vous appelez de vos voeux le «chambardement général»... Le plus probable cependant, c'est que la condition humaine s'améliorera peu à peu par la bonté, mais par la bonté simplement humaine, et aussi par cette notion lentement répandue, que l'intérêt de chacun se confond ou tend à se confondre avec l'intérêt de tous, et que l'égoïsme est une duperie. Et le monde ira comme il pourra. Est-ce qu'on ne voit pas que les sociétés même de brigands arrivent à s'organiser, à assurer à tous leurs membres une vie supportable? Nous avons des siècles devant nous. L'humanité pourra s'accorder dans la résignation même à l'ignorance métaphysique, et dans le sentiment que votre solution, à vous, est impossible. Seulement, nous profiterons de vos indications: nous serons moins dupes de la «Déclaration des droits de l'homme»; nous concevrons mieux que c'est sur les coeurs qu'il faut agir et que l'apparente justice géométrique des lois n'est rien si le désir de la justice et si la charité ne sont point en nous.

Les hommes ont horriblement souffert et ont été horriblement méchants, quoi que vous disiez, même dans le temps où votre chimère d'une foi unique était le plus près d'être une réalité. Alors? Pourquoi n'essayerions-nous pas d'autre chose? Vous seul êtes logique, c'est entendu: mais, par exemple, pourquoi avez-vous raillé si durement ces chrétiens qui, tout en partageant l'essentiel de vos croyances, en ont accommodé une partie à l'oeuvre purement humaine, toujours défaite et toujours recommençante, de construction sociale qui se poursuivait autour d'eux? On dirait que vous ne voulez nous laisser le choix qu'entre le catholicisme universel (vous savez bien que ces deux mots ne forment pas, hélas! un pléonasme)--et l'anarchie, le «il n'y a rien». N'est-ce pas un peu imprudent?

Mais aussi que cela est rare et fier! Et que vous eûtes raison de vous entêter dans un rêve qui vous a rendu, vous, si noble, si bon et si grand! Je relis les vers que vous écrivîtes, un jour, pour votre tombe:

Placez à mon côté ma plume: Sur mon front le Christ, mon orgueil; Sous mes pieds mettez ce volume; Et clouez en paix le cercueil.

Après la dernière prière, Sur ma fosse plantez la croix; Et, si l'on me donne une pierre, Gravez dessus: _J'ai cru, je vois_.

Dites entre vous: «Il sommeille; Son dur labeur est achevé»; Ou plutôt dites: «Il s'éveille; Il voit ce qu'il a tant rêvé.» . . . . . . . . . . . . . . . .

Ceux qui font de viles morsures À mon nom sont-ils attachés? Laissez-les faire; ces blessures Peut-être couvrent mes péchés. . . . . . . . . . . . . . . . .

Je fus pécheur, et sur ma route, Hélas! j'ai chancelé souvent; Mais, grâce à Dieu, vainqueur du doute, Je suis mort ferme et pénitent.

J'espère en Jésus. Sur la terre Je n'ai pas rougi de sa loi; Au dernier jour, devant son Père, Il ne rougira pas de moi.

Laissez-nous embaumer votre mémoire, respectueusement, dans cette sublime épitaphe.

LAMARTINE[2]

[Note 2: _Lamartine_, deux volumes, par M. Émile Deschanel; _Étude sur Lamartine_, par Charles de Pomairols; _La jeunesse de Lamartine_, par M. Félix Reyssié.]

I

M. Émile Deschanel vient de publier sur Lamartine deux volumes qui sont, j'imagine, le résumé de son cours du Collège de France. Ces deux volumes sont d'un vif agrément et, par endroits, d'une chaleur de coeur communicative. La partie qui concerne le rôle et l'évolution politiques du poète me paraît neuve, ou tout comme.--M. Félix Reyssié, avocat à Mâcon, nous a décrit, avec une pieuse exactitude, la maison et le pays natal de son illustre compatriote; et son heureuse diligence a su rassembler, sur l'enfance et la jeunesse de l'auteur des _Méditations_, des documents d'une réelle saveur.--Le noble poète Charles de Pomairols, étudiant l'intelligence et l'art de Lamartine, a défini avec la plus affectueuse pénétration cette âme un peu cousine de la sienne.--Enfin, M. Anatole France, qui assurément n'ignore pas que les légendes ont leur prix, mais qui, comme M. l'abbé Jérôme Coignard, ne s'en fait jamais accroire et n'aime que les illusions qu'il lui plaît de se donner, nous a conté l'histoire de la véritable Elvire, laquelle fut une petite femme obligeante et bonne, exaltée en amitié, un peu bavarde dans ses lettres, un peu quémandeuse et tracassière, d'ailleurs d'une santé déplorable et qui devait mal s'accommoder des promenades nocturnes sur l'eau ou des courses dans les bois de Chaville au mois de mars...

Il y a des gens à qui les découvertes de cette espèce paraissent très inutiles ou un peu affligeantes. Pourquoi? M. Deschanel rappelle un passage de Sainte-Beuve: «Lamartine est, de tous les poètes célèbres, celui qui se prête le moins à une biographie exacte, à une chronologie minutieuse, aux petits faits et aux anecdotes choisies... Il est permis, en parlant d'un tel homme, de s'attacher à l'esprit du temps plutôt qu'aux détails vulgaires, qui, chez d'autres, pourraient être caractéristiques...» De ce sentiment de Sainte-Beuve, M. de Vogüé nous donne, avec sa magnificence habituelle, la raison philosophique: «En quoi votre décomposition par l'analyse est-elle plus légitime que la création synthétique de la foule? Dans une de ses poésies écrites loin de Milly, Lamartine avait parlé par erreur d'un lierre qui tapissait le mur de la maison; il n'en existait point: par une inspiration délicate, sa mère planta le lierre absent et fit du mensonge une vérité. La foule, aidée par le temps, agit comme cette mère: elle achève l'oeuvre du poète, elle fait des vérités de ses erreurs. Son opération est normale, conforme au travail de la Nature, qui retouche constamment ses oeuvres, pour dégager les grandes lignes, pour les débarrasser du caduc et de l'accessoire. Ce qui crée de la vie est supérieur à ce qui en détruit.»--«Nous n'ôterons pas le lierre», dit gentiment M. Deschanel.

Mais il revendique ensuite le droit, sinon de l'ôter, au moins de l'écarter. Et, en effet, tout le long de son étude, il l'écarte respectueusement, et il a bien raison.

Il a pu m'arriver à moi-même de répéter après d'autres, croyant exprimer une opinion distinguée: «La légende est plus vraie que l'histoire.» J'ai peur maintenant que ce ne soient là des mots. Nous devons certes tenir compte de la légende, puisque la légende c'est l'idée que le plus grand nombre des hommes se sont faite ou ont fini par se faire d'un personnage historique. Il est à croire que ce personnage avait du moins en lui de quoi suggérer cette idée: et ainsi la légende exprime presque toujours avec force les traits caractéristiques de l'homme qu'elle magnifie. Par suite, elle peut être d'un grand secours pour retrouver et reconstituer ce qui fut le «vrai». Mais prétendre qu'elle est elle-même le vrai «supérieur»,--comme s'il y avait plusieurs vérités,--ne pensez-vous pas que c'est pure phraséologie? Il suffit peut-être de dire que la légende, étant de l'histoire simplifiée et achevée par le rêve, est généralement plus belle que l'histoire, et que par là elle mérite notre respect. Vous ajouterez, si vous voulez, qu'elle peut être bienfaisante, propagatrice de générosité, de foi, de vertu, et qu'à ce titre également nous la devons révérer... Et encore, il y a légende et légende. Il en est de plates et totalement insignifiantes; il en est de funestes. Et il y en a plusieurs, et contradictoires, sur les mêmes hommes et les mêmes événements. «Ce qui crée de la vie (c'est-à-dire la légende) est supérieur, dites-vous, à ce qui en détruit (c'est-à-dire à la critique).» Soit, n'ayons nul souci de la vérité, qui pourtant, même humble et fragmentaire, même inquiétante et triste, me semblait désirable et vénérable, uniquement parce qu'elle est la vérité. Mais, enfin, toute légende ne «crée» pas «de la vie», et, d'autre part, toute critique n'en «détruit» pas. Alors?... Je comprends de moins en moins.

Pour en revenir à Lamartine, je crois bien que, quelques lézardes qu'on m'eût montrées sous «le lierre», et quelques faiblesses que la critique m'eût révélées en lui sous le déguisement de la légende, j'en eusse pris mon parti, puisque je l'aime. Que dis-je! il y aurait eu, dans mon amour, de la pitié, du pardon, du chagrin, un retour chrétien sur moi-même: et ainsi, cette fois encore, la critique, loin de «détruire» de la vie, en eût «créé», puisqu'elle eût provoqué en moi des mouvements profitables, en somme, à ma vie morale. Mais il se trouve que la critique, appliquée à la personne de Lamartine, ne compromet que fort peu sa légende, ou même (on pourrait aller jusque-là) la modifie et la précise à son avantage.

Au surplus, qu'est-ce que la «légende» de Lamartine? Celle, apparemment, qu'il a arrangée lui-même dans ses _Confidences_ et ses _Commentaires_ et que la foule a acceptée. L'image résumée qui s'en dégage,--quoique d'ailleurs plus d'un endroit des _Confidences_ y contredise un peu,--c'est quelque chose d'assez ressemblant à la vignette de certaines éditions anciennes des _Méditations poétiques_: un long poète sur un promontoire, les cheveux dans le vent, une harpe à son côté... Ce Lamartine de la légende, couvé sous les douze ailes croisées de sa sainte mère et de ses cinq anges de soeurs, dolent, pieux, féminin, la harpe de David appuyée contre sa longue redingote, nous offense presque par je ne sais quoi de trop suave, de trop angélisé, de fadement théâtral. Si on voulait le mal prendre, ce serait tout justement le «grand dadais» qui déplaisait si fort à Chateaubriand.

Les recherches de MM. Deschanel et Reyssié lui prêtent un tout autre relief; et, par conséquent, c'est ici l'histoire ou la critique qui «crée de la vie», et c'est la légende qui «en détruit».

II

LA JEUNESSE DE LAMARTINE.

Le futur chantre des _Harmonies_ était un rustique, un vrai petit Bourguignon. M. Émile Deschanel nous dit, dans une page colorée: «Il ne faut pas du tout, comme on l'a fait, se figurer un enfant blond et mou, fait de roses et de miel. Il est dru, et même assez rude, résistant, ayant du silex dans sa complexion, comme le terroir de ses vignes; prompt à s'exalter et prompt à s'abattre, d'un ressort puissant, d'une trempe d'acier, avec des alternances de tristesse, encore impétueux dans ses crises de pleurs et de sanglots enfantins; difficile à manier et à conduire; riche de sève comme les ceps du Mâconnais: il en est un lui-même; c'est là qu'il a pris terre et ciel: tout son être physique et moral est né de ce Milly, y a jeté des racines profondes, y a poussé en pleine terre de craie et en plein air, y a puisé tous les aromes et tous les sucs de son génie poétique et oratoire. Milly ne fait qu'un avec Lamartine.»

Et M. Félix Reyssié, opposant au portrait romantique «vague, impalpable», que le Lamartine des _Confidences_ nous trace du Lamartine enfant, certain dessin au crayon qui nous le représente au naturel, à l'âge de huit ans: «C'est un bon gros garçon joufflu, l'air étonné, la bouche bée, le nez en l'air, cheveux en broussailles, l'air éveillé pourtant; en somme, un beau gars de Milly qui a bien employé son temps et se porte à merveille.»--Et, à ce propos, je vous recommande la description que M. Reyssié nous fait de Milly, de Saint-Point et des environs, bref, de la nature au milieu de laquelle grandit Lamartine: paysage de Sicile ou de Grèce pendant l'été, de Norvège ou d'Écosse à partir de l'arrière-automne; paysage aéré et découvert, à grandes lignes, avec beaucoup de ciel; dont les images emplirent pour jamais les yeux du jeune rêveur et qui,--avec certains sites d'Italie,--forment le «décor», toujours largement baigné d'air et découpé en vastes plans, des _Harmonies_ et des _Méditations_. Ces pages de M. Félix Reyssié, c'est de la géographie vivifiée par l'amour.

L'enfance, l'adolescence et la jeunesse de Lamartine,--jusqu'à vingt-huit ou trente ans,--furent celles d'un hobereau assez pauvre, très vivace, même un peu rude, qui eut beaucoup de temps pour s'ennuyer et rêver et qui se forma à peu près tout seul. Enfant, il courait la montagne avec les petits paysans, une miche de pain et un fromage de chèvre dans sa poche.--La première éducation qu'il reçut de sa mère ne paraît pas avoir été tout à fait cette éducation molle, tendre, fondante, les yeux dans les yeux ou la tête dans les plis de la jupe maternelle, dont il parle dans les _Confidences_. Voici, selon le _Manuscrit de ma mère_, l'emploi de la journée: «La messe tous les jours à sept heures; lecture de la Bible; leçon de grammaire; lecture de l'histoire de France ou de l'histoire ancienne; le soir, après dîner, quelques vers des fables de La Fontaine; puis la prière en commun accompagnée d'une petite méditation improvisée à haute voix.»--À dix ans, on le met dans une petite pension, à Lyon. Il s'y ennuie et, la seconde année, il s'en échappe. On le met alors au collège de Belley, chez les Pères de la Foi. Il s'y trouve bien et y fait de passables études, purement littéraires, et à l'ancienne mode.

Après le collège, il revient vivre à Milly, lisant au hasard, se promenant, chassant, rêvant. Dans les intervalles du rêve, «il remplit de ses escapades amoureuses, nous dit M. Deschanel, les pentes du Vergisson et du Solutré. Qu'on y applaudisse ou qu'on le regrette, il était, comme le roi Henri, un vert galant. Le peu qui restait des belles de ce temps-là dans les vallées du Mâconnais en savaient bien que dire, naguère encore.» Il passe ses hivers à Mâcon ou à Lyon, sous prétexte d'y faire son droit, et y mène, autant qu'il peut, joyeuse vie. Il apprend le violoncelle et la flûte; il apprend l'anglais et l'italien. Pour se distraire, il envoie des vers à l'Académie de Besançon, à l'Athénée de Niort, à l'Athénée d'Avignon, aux Jeux floraux de Toulouse,--et ne remporte aucun prix. Puis, il se fait recevoir membre de l'Académie de Saône-et-Loire (je vous rappelle que ces choses se passent longtemps avant les chemins de fer et quand les provinces avaient, plus qu'aujourd'hui, leur vie propre). Il compose, pour sa réception, un discours sur _l'Étude des littératures étrangères_, qui témoigne tout au moins d'une assez grande ouverture et liberté d'esprit.

Il va en Italie, loge à Naples, chez un de ses parents, directeur d'une manufacture de tabacs, et y connaît la petite plieuse de cigarettes dont il fera Graziella. Parties carrées sur le lac de Baïa avec l'ami Virieu,--Lamartine ayant sa Prociditane et Virieu sa Sorrentine. Puis Alphonse revient à Milly, faute d'argent. Il s'ennuie, a des humeurs noires. Il va à Paris, s'amuse, joue, fait des dettes que sa mère a bien de la peine à payer. Nouveau retour à Milly, et, derechef, il rêve, s'ennuie, rime par-ci par-là, jette sur le papier ce qui lui vient, tourmenté de désirs vagues, d'une ambition indéfinie; souvent malade du foie.

L'invasion, les Cent jours, Waterloo le secouent. Avant et après les Cent jours, il est dans les gardes du corps.--Puis c'est, au lac du Bourget, sa rencontre avec Mme Charles, celle qui sera Elvire et qui restera, en somme, son plus grand amour. Il est obligé de passer une année loin d'elle, toujours faute d'argent; puis elle meurt; puis il est lui-même très malade. Tout cela approfondit sa sensibilité; il en résulte qu'il écrit, pour la première fois, des vers originaux, des vers «lamartiniens». Vers la même époque, il est très répandu à Paris, dans le monde aristocratique; des femmes s'intéressent à lui; des copies de ses vers circulent; on commence à s'apercevoir qu'il est quelqu'un. Et les premières _Méditations_ paraissent en mars 1820, sans nom d'auteur: une mince plaquette contenant seulement vingt-quatre pièces.

Voilà, en abrégé, la vie extérieure de Lamartine jusqu'à trente ans. Était-il donc si inutile de la connaître? Vie de campagnard et de solitaire, mais non pas d'Éliacin, car ses solitudes sont coupées, tous les hivers, de «bordées» provinciales de fils de famille. Pas une influence, pas une direction: c'est un sauvageon qui pousse à sa fantaisie. Seulement, une correspondance assez copieuse avec deux ou trois amis intimes, très abandonnée, très naïve, où il apparaît surtout qu'il a un fond d'âme très noble, qu'il souffre de ne rien faire, de n'être rien «à son âge», et qu'il est toujours en gésine de quelque chose, sans savoir au juste de quoi. J'estime qu'il faut bénir cette oisiveté rêvasseuse et ce malaise qui le conduisirent jusqu'à la trentaine. Je suis charmé qu'il n'ait pas été précoce. Jugez ce qu'il put accumuler en lui d'impressions, de sentiments et d'idées. Il est excellent d'avoir vécu, ou même, simplement, de s'être laissé vivre, avant d'écrire. C'est sans doute parce qu'il ne produisit rien jusqu'à trente ans que Lamartine put improviser avec magnificence jusqu'à quatre-vingts. Musset, qui écrivit d'admirables vers à dix-huit ans, était vidé à quarante. Hugo, qui, à quinze ans, faisait des vers comme un homme, attendit vingt ans pour être pleinement lui-même, pour nous donner avec _les Contemplations_, son vrai chef-d'oeuvre lyrique. Nous voyons que, presque toujours, les écrivains qui ont débuté sur le tard, La Fontaine, Molière, Rousseau, Gustave Flaubert, Montaigne et Rabelais si vous voulez, nous ont donné, du premier coup, les livres les plus rares, les plus pleins, les plus savoureux. Ce pauvre Maupassant avait canoté, chassé, et regardé tranquillement autour de lui jusqu'à la trentaine, avant de débuter par la merveille que l'on sait.--Ce qui gonfle de sève ces exubérantes _Harmonies_, ce paradisiaque _Jocelyn_ et cette inégale, monstrueuse et splendide _Chute d'un ange_, ce sont peut-être les douze ans d'oisiveté inquiète où il se chercha lui-même et où se forma en lui comme un vaste et secret réservoir de poésie inexprimée. Il n'avait plus désormais qu'à laisser couler...

J'ai dit que le jeune gentilhomme campagnard dépeint par MM. Reyssié et Deschanel n'avait rien de l'Éliacin que plusieurs s'étaient figuré. Il n'était pas fort tendre; il bousculait parfois ses petites soeurs. Toutefois, d'avoir été élevé par une très pieuse et très douce femme et au milieu de cette «nichée de colombes» (comme Royer-Collard appelle les soeurs de Lamartine), on pense bien qu'il lui en resta quelque chose. Heureusement. Il en garda une grâce, mais superposée, si l'on peut dire, à une très vigoureuse virilité. Tels ces héros de légende qui ont des airs de vierges, avec des musculatures de guerriers; tels ces archanges qui ressemblent à la fois à des jeunes filles et à des hercules; tel le beau «chevalier au cygne», ou tel le petit Aymerillot, qui avait des yeux de pervenche et qui, on ne sait comment, «prit la ville.» De cette douceur de caresses qui enveloppa son enfance et où, plus tard, le grand diable venait sans doute s'abriter et se réchauffer sans déplaisir après chaque escapade; de cette «nourriture» féminine,--pour parler comme autrefois,--Lamartine garda aussi le culte religieux de la femme, l'amour de la pureté, une répugnance à l'ironie et une incapacité de la comprendre chez les autres, une invincible chasteté de plume, une incroyable inhabileté à peindre le vice et le mal, inhabileté qui éclatera presque plaisamment dans _la Chute d'un ange_...

MM. Deschanel et Reyssié nous apprennent encore,--ou nous rappellent,--que Lamartine eut au plus haut point ce qu'on a nommé avec indulgence le «don de l'inexactitude», spécialement quand il parle de lui-même. (Beaucoup d'autres, si je ne m'abuse, et notamment Chateaubriand et Victor Hugo, eurent le même don.) Continuellement Lamartine se trompe sur son âge. Une fois, il se rajeunit de trois ans, parce qu'il lui semble beau d'avoir été allaité par sa mère dans les prisons de la Terreur. Il a l'habitude d'antidater ses pièces pour nous faire croire qu'il a eu du génie de très bonne heure. Il raconte à tout bout de champ que tel de ses chefs-d'oeuvre a été griffonné par lui, au crayon, en marge d'un Pétrarque, ou bien oublié dans un volume de Dante, et qu'heureusement un de ses amis s'en est aperçu et le lui a rapporté. Bref, il altère très souvent la vérité pour se faire valoir. Il prend des poses. Et, certes, j'aimerais mieux qu'il eût le respect de l'humble vérité; mais je lui vois bien des excuses. D'abord ses inexactitudes sont innocentes et sans malice. Puis, beaucoup sont inconscientes: la preuve, c'est qu'il voulut publier ce _Manuscrit_ de sa mère, où il devait pourtant savoir que ses propres _Confidences_ étaient à chaque instant démenties ou redressées. Ces _Confidences_, d'ailleurs, il nous laisse assez entendre qu'elles sont un peu «romancées», qu'il s'y montre tel qu'il a été à peu près et tel qu'il aimerait avoir été tout à fait. Au surplus, quand on rêve un grand rôle public et bienfaisant, n'est-il pas permis de se présenter soi-même aux autres hommes de façon à agir le plus possible sur leur imagination? Que dis-je! n'est-ce pas là une sorte de devoir?

Et enfin «la vérité matérielle a très peu de prix pour l'Oriental; il voit tout à travers ses idées». (Renan). Or, Lamartine est Oriental, comme la plupart des grands chefs de peuples. Car les Lamartine ont, de père en fils, «la taille haute et mince, l'oeil noir, le nez aquilin, le cou-de-pied très élevé sur la plante cambrée...» La tradition les fait sortir «d'un grand village du Mâconnais, colonie exclusivement arabe jusqu'à nos jours». (Ce village se trouve dans le département de l'Ain et s'appelle Izernore.) Et, en 1572, on voit figurer un «Allamartine» dans les _Mémoires de Condé_. Dans «Allamartine», il y a «Allah», c'est clair comme le jour. Donc Lamartine est Sarrazin d'origine. Parfaitement!

Il faut relire la préface des _Méditations_ qu'il écrivit en 1849. Si loin de sa jeunesse, il la revoyait à son gré et ordonnait magnifiquement ses souvenirs. Cela commence ainsi: «L'homme se plaît à remonter à sa source; le fleuve n'y remonte pas. C'est que l'homme est une intelligence et que le fleuve est un élément. Le passé, le présent, l'avenir, ne sont qu'un pour Dieu. L'homme est Dieu par la pensée...» Et cela continue. Ah! on n'était pas simple, il y a quarante-cinq ans.

Lamartine nous dit son enfance et sa jeunesse. Il nous explique un de ses premiers jeux, que ses petites soeurs et lui appelaient la «musique des anges». Ce jeu consistait à plier une baguette d'osier en demi-cercle, à en rapprocher les extrémités et à les lier par une corde, à nouer ensuite des cheveux d'inégale longueur aux deux côtés de l'arc (sapristi! ça ne devait pas être facile!) et à exposer cette petite harpe au vent. Il paraît qu'il en sortait des sons délicieux. Généralement, le jeune Alphonse employait à cet usage les cheveux de ses soeurs. Un jour, il eut l'idée d'y employer les cheveux d'une grand'tante,--des cheveux «blanchis dans les cachots de la Terreur», s'il vous plaît! Et la musique des cheveux blancs fut, paraît-il, plus belle encore que celle des cheveux blonds. «...Depuis ce jour, nous importunions souvent notre tante pour qu'elle laissât dépouiller par nos mains son beau front...» Et il ajoute que la destinée idéale pour un poète, ce serait de faire, dans sa jeunesse, des vers qui rendraient le même son que les cheveux de sa soeur et, dans ses dernières années, des vers qui chanteraient comme les cheveux de sa tante... Ah! qu'il est bien d'Izernore!