Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 5

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Mets de côté ta passion, tes systèmes et tes livres, ô George. J'en appelle à cette meilleure part de toi-même, qui t'élève quelquefois au-dessus de tant de misères, j'en appelle à ton génie, qui t'a permis souvent de voir, de sentir et d'admirer ce qui est grand, et beau, et pur. Que dis-tu de cette courtisane? Ne trouves-tu pas, comme moi, qu'elle vaut bien ton Isidora, et que la foi chrétienne s'entend à relever les âmes encore mieux qu'Helvétius et Rousseau?

Et ailleurs, et à diverses reprises, il déclare carrément: «Mme Sand est un grand écrivain.»

De même, personne n'a sans doute, à l'occasion, déchiqueté Victor Hugo avec plus de férocité. Mais, à considérer l'ensemble de ses appréciations, il lui rend justice. N'est-ce pas Veuillot qui a dit que la _Chanson des Rues et des Bois_ est «le plus bel animal de la langue française»? Il a parlé dignement, et des _Contemplations_, et de la première partie des _Misérables_. Et un jour, en 1870, s'étant remis à feuilleter l'oeuvre de l'énorme poète, il écrit magnifiquement:

M. Hugo _a été_ «l'homme moderne» plus qu'aucun autre contemporain. Entre ceux qui n'ont qu'un cerveau et ceux qui n'ont que des sens... il est l'homme vrai... On ne trouve point cela chez Lamartine, qui est un orgue; ni chez Musset, qui est un oiseau... M. Hugo est plein de feu, de sang et de larmes. Il se sent vivre et il se sent mourir... Il prend l'énigme au sérieux; il va au sphinx, il l'interroge parmi les débris de ceux qui furent dévorés. Il a été vaincu... Quiconque voudra l'étudier le plaindra. Il est plus vaincu que d'autres parce qu'il pouvait mieux vaincre. Les ossements qu'il a laissés sont d'un géant.

Et vous comprendrez mieux la magnanimité de ce jugement, si vous vous souvenez du vers abominable où Victor Hugo avait insulté Louis Veuillot dans sa mère.

Vers la fin du joli chapitre de critique de _Çà et là_, Veuillot, après quelques jugements sévères sur la littérature de ce temps, rentre en soi:

Je ne crains pas que l'on m'ahonte en m'opposant à moi-même le peu que je vaux. Je connais ma faiblesse. Si je n'aimais la vérité, je me condamnerais au silence; mais la vérité a encore sa force dans les plus humbles voix, et elle commande la hardiesse aux plus humbles esprits. Sa lumière me remplit d'une aversion sans borne pour les chefs-d'oeuvre d'un art où je ne suis qu'un pauvre vieil écolier, lorsque ces chefs-d'oeuvre n'ont pas la marque du vrai...

Cette aversion avait ses défaillances. Veuillot céda souvent à la tentation de pardonner beaucoup au talent. Il aima Musset, il ne détesta point Gautier; il adora Sainte-Beuve, sans le dire tout à fait. Et que d'autres on sent qu'il _n'ose pas_ aimer! Je crois bien qu'il ne fut sans entrailles, même littéraires, que contre Renan. Et je songe: «Quel pauvre être de volupté suis-je donc, moi, pour aimer à la fois,--et peut-être également,--Renan et Veuillot!»

X

Telle fut, chez le bon soldat de Pierre, la secrète morsure de passion pour «Pétronille» qu'il glissa au plaisir et qu'il trouva le temps d'être lui-même, on le sait, poète et romancier.

Ses vers (les _Satires_ et les _Couleuvres_) sont intéressants, souvent très beaux. Mais, quand ils le sont, c'est généralement à la façon de très belle prose. C'était le caprice d'un esprit curieusement «traditionaliste» que de ressusciter ainsi la vieille satire en vers, après que le lyrisme romantique avait ruiné les «petits genres» et que le journalisme les avait rendus inutiles. Veuillot procède des versificateurs du XVIIe et du XVIIIe siècle, avec, seulement, une rime plus nourrie, un vocabulaire plus riche, un peu plus d'images et, comme il était naturel, l'accent d'aujourd'hui. Toutefois vous trouverez, du moins dans la première partie des _Satires_, un rien de pédantisme classique, trop de métaphores héritées des satires littéraires de Boileau, trop de «sifflets» et le pli trop fréquent de renvoyer les mauvais auteurs sur les quais ou chez l'épicier. En revanche,--et cela surtout dans les _Couleuvres_ et dans les poésies du premier volume de _Çà et là_,--de beaux coups d'aile, un peu brefs; quelques sonnets merveilleux de relief et d'énergie incisive; une abondance de vers-proverbes, ou de «vers dorés». Que dites-vous de ceux-ci (_À un jeune homme_):

Prends garde, en les aimant, d'aimer l'amour des hommes: Combats en pardonnant, mais toutefois combats.

En somme, exception faite pour trois ou quatre pièces (_la Pâle jeune Veuve_..., _J'ai passé quarante ans_..., _le Cyprès_, et l'admirable _Épitaphe_), c'est plutôt dans sa prose que Veuillot est proprement poète, souvent grand poète. Il est remarquable qu'une de ses meilleures pages en vers soit celle où il définit la prose, page succulente et que Sainte-Beuve prisait si haut:

Ô prose! mâle outil et bons aux fortes mains!...

Ajoutez que Veuillot ne s'en faisait pas accroire. Il parle de sa manie rimante avec un mélange de modestie à demi sincère et d'inquiétude tout à fait plaisante et «gentille».

Romancier, il était fort empêché et se chargeait lui-même de prohibitions et de chaînes. D'abord, il n'avait aucune illusion sur l'amour. «Tout ce que j'ai pu observer de cette fameuse passion de l'amour, tant célébrée, me persuade que sa forme la plus fréquente et la plus saisissable est la jalousie... L'amour est, au fond, un très vif sentiment d'adoration pour soi-même...» Il croyait d'autre part que, si on lisait moins de romans, il y aurait, heureusement, moins d'amoureux. Mais au reste il savait le pouvoir contagieux de presque toutes les peintures des passions humaines. Ainsi, il se retranchait volontairement la plus grande part de la matière ordinaire des romans et des drames. Il se condamnait au roman chrétien, au roman d'édification.

Il est très vrai qu'un roman d'édification peut être sincère, émouvant, vivant. Seulement, le public ne le croit pas; beaucoup de chrétiens même s'en défient par avance. Une des nombreuses étrangetés de ce temps, c'est que le catholicisme soit à peu près absent de la littérature d'un peuple dont la très grande majorité professe encore, s'il la pratique peu, la religion catholique. Mais le plus étonnant, c'est que ce fut ainsi dès le XVIIe siècle, dès le XVIe, et même avant.

Si, pour les neuf dixièmes des «fidèles», la foi n'était chose d'habitude et de convenance, sans nulle action sur la vie morale, il devrait pourtant leur sembler naturel que, dans une histoire de passion combattue, la prière, le chapelet, la messe, la confession même tinssent une place notable. Car, pourquoi, je vous prie, la lutte serait-elle moins intéressante et moins tragique entre le scrupule religieux et la passion qu'entre la passion et, par exemple, les affections de famille ou le sentiment philosophique du devoir? Ne peut-il tenir autant d'émotion, de trouble, de douleur, de faiblesse et d'effort, et de «drame» enfin, dans l'examen de conscience d'un catholique tenté que dans le monologue d'Auguste ou dans celui d'Hermione?

Veuillot le pensait, et il osa en courir l'aventure, L'_Honnête femme_ paraît un roman excessivement bizarre, tout simplement parce que c'est un roman catholique. Ce n'est autre chose que l'histoire d'un Joseph dévot et d'une dame Putiphar circonspecte, dans une petite ville de province. Joseph est toujours ridicule, quoi qu'il fasse: jugez quand il se confesse! Or, Valère se confesse afin de trouver, dans l'absolution, la force de résister aux entreprises d'une femme mariée. Le sacrement de pénitence est le ressort principal de l'action; le drame tourne sur ce mot: _Absolvo te in nomine Patris_. Cela se peut-il souffrir? Sainte-Beuve lui-même ne se tient pas de traiter Valère de dadais... Et cependant,--si je ne m'abuse,--il y a peut-être, aujourd'hui encore, des âmes qui croient à la révélation, au péché, à la grâce et à tout ce qui s'ensuit, et qui luttent, avec larmes et déchirement, contre elles-mêmes, et qui cherchent le secours où Dieu leur a dit qu'elles le trouveraient. Leur trouble, et leur angoisse, et leur courage, et leur espoir et, si vous voulez, leur illusion sont ils donc en dehors de l'humanité? Et, parce que vous n'avez pas leur foi, vous sont elles plus incompréhensibles et plus étrangères que les âmes de l'antiquité orientale ou hellénique?

Il paraît que oui; et je vous abandonne donc ce sacristain de Valère, qui, chaste comme l'Hippolyte d'Euripide, est évidemment plus grotesque, étant catholique romain. Mais, si cette figure vous offense, d'autres ont de quoi vous retenir. Lucile est un type très vrai, et très finement étudié, de reine de petite ville et de coquette hypocrite et prudente. Je l'appellerais Mme Tartufe si elle n'était d'esprit laïque. Dans la scène de la clairière, quand elle se déchaîne et laisse éclater, sincère enfin et secouant sa fausse vertu, ce qu'il y a dans son coeur bourgeois de désir brutal, d'égoïsme et de «concupiscence» toute crue (car c'est là, pour Veuillot, le résidu de l'amour proprement «passionnel»), je vous assure que c'est très beau. Il est clair ici que Lucile souffre, et l'auteur, malgré tout, a pitié d'elle. Veuillot a refait, et très bien, la scène de Didon et d'Énée,--avant la grotte et avec une autre Rome à l'horizon. N'importe, il y a dans cet entretien une flamme sombre et des _motus deordinati_, et plus sans doute que l'écrivain ne l'a voulu. Nous avons beau faire: nous ne détestons pas assez Lucile. Lui non plus peut-être. Il est rentré un instant, bon gré mal gré, dans le roman profane. C'est que la Réalité est une grande païenne...

Un autre endroit a de la grandeur: c'est lorsque le curé de Marsailles, ayant absous Valère, s'agenouille à son tour, se confesse à son pénitent, le remercie de l'avertissement courageux qu'il a reçu de lui sur ses prudences de prêtre-fonctionnaire... Mais vous trouverez que ce sublime-là sent trop la calotte, et vous préférerez sans doute ce doux entremetteur d'abbé Constantin. Je ne vous signalerai donc plus que les vifs croquis des notables de Chignac, tracés, je l'avoue, du temps de Paul de Kock, mais vingt ans avant _Madame Bovary_. Et enfin, il y a Veuillot lui-même, «le petit journaliste», que je vous ai présenté au commencement de cette étude.

Veuillot s'exprime modestement sur l'_Honnête Femme_:

Oeuvre d'un jeune homme, d'un converti... ce livre appartient pleinement à la classe des fruits verts. Il est gauche, prêcheur, rigoriste, involontairement entaché d'imitation...

Oui; et, avec cela, qu'il est curieux!

Mais le chef-d'oeuvre, la merveille des merveilles, ce sont les quarante premières pages de _Çà et là_. C'est l'histoire tout unie d'un mariage chrétien. Idylle franchement pieuse, effrontément édifiante, et exquise cependant. Un jeune homme est présenté par un bon prêtre chez de bonnes gens qui ont une fille à marier. Elle est bonne, timide, pudique; il est bon, sérieux, un peu inquiet. Il hésite, fait sa demande, est agréé. Rien d'extraordinaire, sinon la rencontre de la sévérité du fond et de la grâce infinie de la forme. Il s'en dégage une conception très belle,--puisque c'est la conception chrétienne,--de l'amour et du mariage, et cette idée que l'amour n'est pas du tout la passion, et cette autre idée que le mariage ne diffère pas essentiellement d'une «prise d'habit» à deux, et que c'est par là qu'il est grand et qu'il est doux. Vous serez surpris de certaines réflexions des deux fiancés: «Je vais donc me marier, se dit Marianne. Voilà mon sort fixé, je ne serai pas religieuse. Que la volonté de Dieu soit faite!» Selon Silvestre, «le renoncement au monde ne devait guère, en quelque façon, être moins absolu pour l'épouse chrétienne que pour la religieuse.» D'autres remarques vont loin:

... On eût étonné Marianne en lui disant que l'instinct qui souffrait en elle n'était autre que la fierté. Elle ne se trouvait pas entièrement libre en cette rencontre. Mais rien ne l'avait amenée à réfléchir sur les préjudices que l'organisation présente de la société apporte aux privilèges de l'âme, et, par un autre instinct plus parfait dans son coeur et plus connu, elle se soumit humblement à ce qu'elle regardait comme la condition nécessaire de la femme, qui lui ôte le droit de choisir et ne lui laisse que tout juste celui de refuser.

Cette histoire est, quant au fond, précisément le contraire des romans de la bonne Sand. Et cela reste suave, d'une onction mêlée de beaucoup d'esprit qui ne se cherche pas, d'observation exacte, même de pittoresque. Nulle trace de fadeur dans ces fiançailles si austères et si blanches.

C'est que Louis Veuillot est poète éminemment. Une bonne moitié du _Parfum_ et de _Çà et là_ en témoigne. Lisez, dans _Çà et là_, les chapitres intitulés _Dans la montagne_, _la Plage_, et _la Campagne_, _la Musique_ et _la Mer_. Il était très sensible à la musique, très amoureux de Mozart et de Beethowen. Sa pente était au rêve mélancolique et tendre. Rêve toujours surveillé par sa conscience de chrétien; car c'est dangereux, la nature et la musique, et la mélancolie, et même la tendresse. Mais souvent on devine que ses luttes et ses haines lui pesaient et que, sans cette surveillance virile qu'il exerçait sur son âme, il eût aisément glissé à la contemplation chantante, comme un simple poète lyrique, ou à l'indulgence universelle et inactive, et à la douceur des larmes oisives, de celles dont on jouit comme d'une volupté et qui ne purifient point. La poésie n'est pas toujours absente de son oeuvre même de polémiste. Du moins on la sent, par endroits, toute proche, et je pense que Veuillot est le seul de nos grands journalistes de qui cela se puisse dire.

On sait et on convient qu'il fut un remarquable écrivain: est-on persuadé qu'il est de tout premier rang, et par l'importance des idées qu'il a traduites, et par la perfection de la forme? Ce n'est point sans doute un méconnu; mais il n'est pas connu tout entier. Dans ce dur monde, on gagne, du moins un temps, à être du côté des plus forts; et Veuillot, catholique, fut de l'autre.

Entre les écrivains qui comptent, Veuillot me paraît celui qui est le mieux dans la tradition de la langue, tout en restant un des plus libres, des plus personnels. Il n'apprit le latin qu'à vingt-cinq ans mais il était nourri de la moelle de nos classiques. Il est soucieux de pureté et même de purisme, jusqu'à faire volontiers la leçon aux autres là-dessus,--mais d'un purisme large et dont les informations remontent au moins jusqu'au XVIe siècle. Il est aussi préoccupé, et presque à l'excès, de l'harmonie du style, très rigoureux sur ce point, sévère aux cacophonies (cf. _Odeurs de Paris_, page 213). Sa prose est impeccablement musicale; et, quand il sortait de la polémique et écrivait pour son plaisir, il aimait à cadencer sa pensée en des sortes de strophes attentivement rythmées (_Çà et là_, deuxième volume; _le Parfum de Rome_). Au reste, une souplesse incroyable, une extrême diversité de ton et d'accent,--depuis la manière concise, à petites phrases courtes et savoureuses, et depuis la façon liée, serrée, pressante du style démonstratif, jusqu'au style largement périodique de l'éloquence épandue, et jusqu'à la grâce inventée et non analysable de l'expression proprement poétique...

Bref, il me semble avoir toute la gamme, et la grâce et la force ensemble, et toujours, toujours le mouvement, et toujours aussi la belle transparence, la clarté lumineuse et sereine. Je note seulement, dans la prose de ses dernières années, quelque abus de l'antithèse et des facettes, du parallélisme verbal et même des allitérations, et aussi un peu de trépidation et de halètement, un je ne sais quoi par où il rejoint Michelet... Somme toute, je n'hésite pas un moment à le compter dans la demi-douzaine des très grands prosateurs de ce siècle.

XI

Et il en est le grand catholique; pour un peu je dirais le seul. Il a dégagé le catholicisme de tout ce qui n'est pas lui, s'étant gardé soit de le compromettre avec la Révolution, soit de prétendre le ramener, comme d'autres «épureurs» de religion, au christianisme des premiers temps. Veuillot l'a pris tel qu'il est, avec sa hiérarchie, avec ses doctrines autoritaires en politique, même avec les us et traditions qui, pour les inattentifs et les superficiels, paraissent s'éloigner de l'esprit de l'Évangile. Il l'a pris, dis-je, tel que son développement historique l'a fait, parce que ce développement est divin.

Lacordaire, Montalembert, Falloux, Dupanloup sont, auprès de Veuillot, des catholiques à tendances hérésiarques. Ceux-là ont des faiblesses pour l'oeuvre de la Révolution: ils se figurent que l'égalité civile, la liberté politique, le régime parlementaire, le suffrage universel sont, peu s'en faut, choses évangéliques. Veuillot, non: il ne pense point que ces institutions soient nécessaires aux âmes ni excitatrices de la bonté humaine, ni qu'elles soient même d'un secours sérieux pour l'amélioration matérielle du sort des pauvres. Il est persuadé et a constamment tâché d'établir que la Révolution est essentiellement rationaliste, c'est-à-dire impie, au surplus purement bourgeoise; qu'elle n'a profité qu'aux classes moyennes: curée pour celles-ci, mystification pour le peuple; et qu'elle a rendu la vie plus lourde aux petits en leur enlevant ce qui était l'allégement et faisait la dignité de leur condition. La Révolution est, pour Veuillot, la dernière des hérésies. Et c'est ainsi que, comme je l'ai déjà remarqué, Veuillot, du moins par ses négations, est moins loin du socialisme, si énergiquement qu'il l'ait combattu, que du libéralisme bourgeois.

Bref, il croit que la philosophie ne peut rien pour le bonheur, même terrestre, des hommes (car le matérialisme les dispense de se contraindre, et le spiritualisme ne peut que le leur conseiller, sans leur en apporter les moyens). Reste donc l'Église. Seule elle peut «sauver» le monde, même selon la chair: car seule elle a qualité pour enseigner à la fois au peuple la résignation, et le sacrifice à ceux qui sont au-dessus du peuple.

Veuillot est un grand rêveur. Misanthrope à l'égard du présent, il est d'un optimisme fou dans le passé et dans l'avenir.

Le passé, il le transfigure; il voit le moyen âge et l'ancien régime comme il lui plaît de les voir. Il ne doute point que le moyen âge n'ait connu la fraternité divine dans l'inégalité apparente des conditions et n'ait presque réalisé l'unité morale nécessaire au bonheur universel. Lui si doux, il absout dans les âges écoulés la répression de l'hérésie, surtout parce que l'hérésie lui paraît attentatoire à cette indispensable unité. Il oublie ou méconnaît les brutalités, les cruautés, les vices, l'affreuse misère; il oublie que les hommes, même alors, ne furent que des hommes.

Et c'est du même regard visionnaire qu'il considère l'avenir. Évidemment, si tous les pauvres et si tous les riches étaient de vrais chrétiens, la question sociale serait résolue du coup, et toutes les autres pareillement. Il n'y faudrait que deux petites conditions: il faudrait que tous les hommes, dans l'univers entier, eussent la foi; et il faudrait que la foi communiquât forcément aux croyants la vertu et la bonté.

Ce poète est donc plein d'illusions, et, parfois, d'illusions «à rebours». S'il doit à l'intransigeance même de sa foi des vues profondes sur l'histoire contemporaine et des clairvoyances terribles sur les personnes, il lui arrive aussi de se tromper fâcheusement sur elles, de nous surfaire leur perversité, et de perdre, pour ainsi parler, la notion du vrai humain. Il a eu, souvent, de la peine à comprendre que l'on pût ne pas croire au surnaturel, et à son surnaturel à lui, sans être un démon d'orgueil ou d'impureté. S'il avait vécu assez longtemps pour qu'un peu de ma prose parvînt jusqu'à lui, j'aurais voulu, après quelque article où il m'aurait traité de simple Galuchet, le prendre à part et lui dire:

--Non, je vous jure, ce ne sont point «mes passions» qui m'ont ravi la foi: je ne leur obéis pas toujours; et, en tout cas, le prêtre m'absoudrait si j'avais la volonté de mieux vivre. Et ce n'est pas non plus la «superbe de l'esprit». Sincèrement, je ne me sentirais pas diminué si je croyais ce que Pascal, Racine et Bossuet ont cru. Je suis humble, ou j'y tâche. L'humilité est un sentiment très philosophique: c'est l'acceptation de notre être comme il est, c'est-à-dire nécessairement inférieur et incomplet. Je ne suis pas un «libre penseur», car c'est une grande sottise de s'imaginer que l'on peut penser librement. Et notez bien que vous, je vous comprends, je vous aime, je vous pardonne tout. Et j'aime les saints, les prêtres, les religieuses--non par une affectation de «largeur d'esprit» ou par une espèce de niaise et suffisante coquetterie morale. J'aime réellement presque tout ce que vous défendez, et je le défendrais moi-même à l'occasion. Mais enfin, si je ne puis aller au delà de ce sentiment?

Vous me direz: «Cherchez la vérité; instruisez-vous.» Hélas! tous vos arguments, je les connais; pendant les six années de catéchisme de persévérance qui ont suivi ma première communion, j'ai entendu réfuter toutes les hérésies, sans compter les schismes. Vous reprendrez: «Alors le mal est dans votre coeur et dans votre volonté.» Mais, voyons, est-ce que, sérieusement, vous me regardez comme un méchant? Comprenez donc un peu! La «grâce», je le vois bien, vous a fait une seconde nature, mais est-ce que vous ne l'oubliez pas quelquefois? Est-ce qu'il n'y a pas eu des moments où, loin de la lutte, aux champs ou sur la grève, ou bercé par la musique, il vous semblait étrange que vous fussiez Louis Veuillot, rédacteur en chef de l'_Univers_, voué, dans un coin de la planète, à la tâche d'anathématiser des hommes comme vous à cause de certaines affirmations, inconcevables et incontrôlables, sur le monde et la cause première; des moments où vous ne vous voyiez plus vous-même que de loin, où il vous paraissait à la fois incompréhensible et doux de vivre? Et est-ce qu'il n'y a pas eu d'autres moments encore, des moments d'angoisse mortelle et d'universel dégoût, où vous admettiez presque que l'on pût totalement désespérer et où vous n'étiez retenu dans votre foi que par une habitude d'âme?

Dans ces heures-là, heures d'humaine détente ou d'humaine détresse, est-ce que, ayant à me juger, vous m'eussiez envoyé, vous, au feu éternel? Considérez que je suis justement dans l'état où fut, assez longtemps encore après votre conversion, votre frère Eugène que vous aimiez tant, et qui, je suis tenté de le croire, se convertit, _d'abord_, un peu pour vous faire plaisir et pour que vous le laissiez tranquille. Considérez aussi qu'un dixième ou un vingtième seulement des habitants de notre petit astre sont guidés (et, parmi eux, combien y réfléchissent?) par le symbole de Nicée et les définitions du concile de Trente et que, depuis trois siècles, ce nombre va décroissant. Considérez enfin que, selon votre orthodoxie même (est-ce que je me trompe?), Dieu a créé la plupart des hommes, non sans doute pour qu'ils fussent damnés, c'est-à-dire éternellement méchants et malheureux, mais sachant qu'ils le seraient. C'est là une idée si épouvantable... que, justement à cause de cela, on finit par se tranquilliser.