Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires
Chapter 4
Oui, ce fut un railleur et un peintre redoutable. Mais d'abord, beaucoup de ses portraits (Greluche, Ravet, Tourtoirac, Barbouillon, Galvaudin, Pécora, le Narquois, le Respectueux, etc., etc.) sont anonymes, s'élèvent à la généralité de types. Dans les autres cas, lorsqu'il empoigne et se met à déshabiller, à tenailler, à désarticuler, à démantibuler un homme, que ce soit Thiers, Girardin, Havet, Jourdan, Eugène Suë, Hugo et les fils Hugo, Lamartine même, ou telle vieille barbe de 48, ou tel sinistre pantin du 4 septembre, ou le vieux Pyat, ou Edmond About, ou Henri Rochefort (ah! les belles exécutions! et comme on est souvent avec lui! et comme souvent il fouaille juste!), vous ne le surprendrez jamais, je le répète, à se servir contre ses victimes d'autre chose que leurs paroles et leurs actes publics, d'autre chose que ce qui le blesse et l'outrage, lui, dans sa foi. Ses haines les plus féroces ne sont que l'envers de l'amour, et ses colères sont celles de la charité. À le bien prendre, il n'a point de haines personnelles, et ce n'est pas uniquement parce qu'il le dit que je le crois.
... Quant aux haines personnelles, je les ignore. Nul homme n'avancera dans la vie sans connaître qu'il doit être indulgent envers les autres hommes... Combien plus aisément s'apaisent les griefs particuliers! J'étais d'ailleurs peu fait pour les ressentir, et trente années de polémique ont anéanti en moi cette faculté dont la nature ne m'avait que médiocrement pourvu. L'idée que je me fais de la haine est celle d'une étrange bassesse par laquelle le haineux s'asservit stupidement au haï. Toute espèce de haine me semble totalement ridicule, sauf une qui est totalement abominable: la haine du bien.
Il a sur lui-même d'émouvants retours. Quand il parle de son oeuvre, il a la modestie la plus charmante, une modestie qui n'est plus guère de ce temps-ci, où la vanité littéraire a perdu toute pudeur; et quand il parle de sa personne, il a l'humilité la plus vraie. J'en pourrais ici multiplier les témoignages. En voici un que je prends véritablement au hasard:
... Non, je n'adresse point à Dieu... les coupables actions de grâces du pharisien. Je ne me crois pas meilleur que cette foule qui rampe autour de moi, cherchant l'or et la volupté. Les mêmes instincts sont dans mon âme; ils me pressent, ils me tourmentent. Lorsque, paisible, je regarde avec pitié le triste troupeau qui se rue, à travers la fange, sur l'appât des convoitises humaines, tout à coup mon pied glisse, d'humiliants désirs se soulèvent et me rappellent la boue dont je suis fait. Plusieurs, m'écoutant parler, disent: «Celui-ci gagnera le ciel...» Et moi, je voudrais monter sur une tour, et crier d'une telle voix que tous les chrétiens qui sont dans le monde puissent l'entendre: «Oh! mes frères, mes frères, priez pour moi, je vais périr!» Mais, si mon âme est faible, elle a du moins embrassé une loi forte; si elle penche à de vils désirs, elle aime pourtant une loi sainte et pure; si je me rends coupable dans mon coeur, du moins je ne veux point devenir la pierre où trébuche le pied de l'innocent. Je ne suis point la voix qui gâte le peuple; je condamne mes fautes et je ne cherche pas, en les justifiant par d'abominables théories, à faire des complices et des victimes...
Continuellement, chez lui, sous l'auteur on retrouve l'homme, et cela est un charme.
Une autre séduction, pour nous, de son oeuvre de polémiste, c'est que, catholicisme mis à part, il montre souvent un esprit plus libre, plus «avancé», et--faisons-nous ce compliment--plus rapproché du nôtre que ses adversaires habituels, les routiniers du parlementarisme et de l'impiété bourgeoise. Tandis qu'il s'attache à la vérité éternelle, maintes fois il rencontre la vérité de demain, la vérité généreuse et hardie. Héraut d'une minorité vaincue d'avance, honnie, enserrée d'hostilités croissantes, son rôle fut constamment un rôle de protestation, et son attitude générale est, comme nous avons vu, celle de la révolte. Or, cela ne nous déplaît point. Ce catholique a passé sa vie à combattre quantité de despotismes et d'hypocrisies, et nul n'a plus fréquemment ni plus fortement parlé au nom de la liberté que ce «jésuite», ce «sacristain», ce suppôt de la tyrannie de l'Église. Il a arraché beaucoup de masques, que sans doute on a remis depuis, mais qui ne tiennent plus aussi bien. Il lui a été excellent d'être un vaincu et, dans quelques circonstances, un persécuté: cela lui a donné beaucoup d'idées, et de fort belles. Nombre de ses invectives sont reprises aujourd'hui par des hommes très éloignés de lui par leur foi. Contre le régime de centralisation à outrance issu de la Révolution et de l'Empire, contre l'esprit jacobin, la tyrannie de l'État, la bureaucratie, les chinoiseries administratives, et contre ce qu'il y a, dans l'individualisme moderne, de funeste à la démocratie même, il abonde en magnanimes fureurs et en sarcasmes clairvoyants. On pourrait presque dire qu'il a répandu dans ses articles et ses pamphlets ce que Taine devait ordonner en un corps de théorie dans les derniers volumes de ses _Origines de la France contemporaine_.
Et Taine eût approuvé, dans son ensemble, le «projet de constitution» que Veuillot écrivit un jour pendant le siège de Paris. À mon avis, Veuillot s'y révèle grand libéral (au sens vrai de ce malheureux mot), bon philosophe, bon psychologue. Il considère la France comme un organisme vivant et qui a un passé. Sa «solution» est exactement le contraire de la solution jacobine et napoléonienne. Tout ce projet est à lire et à méditer. En voici quelques paragraphes:
Le Régent convoquera une assemblée nationale constituante, élue par le suffrage universel.
Les bases morales de la constitution seront la religion, la famille, la propriété, la liberté.
Les bases politiques seront le suffrage universel, l'hérédité de la fonction suprême, la division du territoire en grandes agglomérations territoriales correspondant aux anciennes provinces.
Chaque province ou État s'administrera librement par ses élus, depuis la commune jusqu'à la subdivision départementale et jusqu'à la division provinciale ou État.
La province aura sa magistrature, son budget, sa milice, son université ou ses universités. Elle ne subira de contrôle que celui de l'assemblée générale, et sur les seuls points qui intéresseraient l'unité nationale...
On est électeur à vingt-cinq ans, éligible à trente. Pour être électeur et éligible, il faut être chef de famille. Le célibataire doit payer un cens, à moins d'exemption prévue par la loi.
Le citoyen jouit de la liberté de tester.
Liberté d'association religieuse et civile...
Les corporations ouvrières existent de droit; elles choisissent leurs officiers, font leurs règlements et exercent leur police intérieure.
La commune et la corporation sont nécessairement propriétaires, et la loi les oblige d'avoir, partie en fonds immobiliers, partie en rentes, au moins de quoi suffire à un établissement hospitalier, selon leur importance, etc.
Il est très beau, ce projet. Je ne pense pas qu'aucune constitution puisse être plus respectueuse de la dignité humaine, ni à la fois plus favorable au développement de l'initiative individuelle et de la «vie en commun», ni mieux faite pour préparer la solution pacifique et graduelle de la «question sociale». Oui, je suis persuadé que ce serait le salut... Seulement nous y tournons le dos. Un trop grand nombre d'entre nous ont le virus jacobin dans les moelles. Et il n'est pas bien sûr que Dieu ait fait «les nations guérissables».
Êtes-vous curieux de connaître l'article de cette constitution qui concerne l'Église catholique? Veuillot lui accorde «toutes les latitudes du droit commun», le droit de posséder, d'acquérir, d'hériter; l'usage de son droit particulier, de ses tribunaux intérieurs, la liberté de la charité, la liberté d'enseignement à tous les degrés; le droit de fonder des universités canoniques, une au moins par province. Il admet, il désire la séparation de l'Église et de l'État. «Les propriétés de l'Église sont soumises aux charges communes, et elle devra, dans un temps et moyennant les dispositions transitoires nécessaires, subvenir aux dépenses du culte.»
En somme, il réclame pour l'Église «toute la liberté». Pensait-il que l'Église est aujourd'hui encore une si grande puissance morale que lui assurer toute la liberté c'est presque lui assurer la domination? Peut-être; et c'est pour cela précisément qu'il n'a jamais souhaité, même en rêve, ni gouvernement théocratique, ni religion d'État (il est très net sur ce point), rien ne devant être plus fort que l'Église libre _sous la loi commune_. Toutefois, certains articles de son projet impliquent que l'État a le devoir de reconnaître, sinon la vérité de la doctrine catholique, du moins le caractère vénérable et bienfaisant de cette doctrine et de lui assurer le respect public. Mais songez que ce traitement spécial,--au cas où il vous plairait d'y voir une atteinte indirecte à la liberté de conscience,--c'est dans un projet tout idéal que Veuillot le sollicite. Ne nous hâtons donc point de crier à la tyrannie cléricale.
Oh! je connais bien le fond de sa pensée, et je sais que, dans son Icarie, le citoyen serait moins «libre» que l'Église; je veux dire qu'il n'aurait la pleine liberté ni de l'«immoralité» ni de l'«impiété» publique. Je n'ignore pas que, si Louis Veuillot eût vécu quelques années de plus, certaines pages qu'il m'est arrivé d'écrire eussent pu, encore qu'assez innocentes, exciter son indignation. Il m'eût maltraité, comme tant d'autres, moi qui l'aime tant (et je sens que je ne lui en aurais pas voulu). Les lois de sa république ne nous permettraient pas d'écrire tout ce que nous voulons et nous retrancheraient, par conséquent, un de nos plus chers plaisirs. Et cependant, quand j'y réfléchis, je soupçonne que ce n'est pas peut-être ce qu'il y a de meilleur en moi qui serait gêné par ces prohibitions. Et puis, par un sentiment que je conçois mal, j'ai toujours été tenté d'accorder sur moi, à ceux dont la foi est absolue, des droits que je ne me reconnais pas sur eux. À condition, bien entendu, qu'ils me laissent penser et parler à ma guise dans mon privé. Heureusement, d'ailleurs, les personnes de foi absolue n'ont pas toutes la même. Grâce à cela, nous sommes, nous, tranquilles. Pour le surplus, je m'accommoderais assez de la république de Veuillot.
Sa Constitution est humaine. Si elle peut gêner sur quelques points les riches et les lettrés, elle multiplie les supports, matériels et moraux, autour des humbles. Que dis-je? j'eusse accepté sa Constitution entière, pourvu qu'il fût chargé lui-même d'en appliquer, en ce qui me concerne, les règles restrictives. Veuillot était bon, Sainte-Beuve lui rend cette justice. Veuillot a parlé du peuple, en maints endroits, avec la plus profonde tendresse, et de la dignité des pauvres avec la grâce de saint François d'Assise. Tout l'essentiel des écrits évangéliques de MM. de Vogüé et Paul Desjardins sur le _summum bonum_ qui est le renoncement, vous le découvrirez en feuilletant les _Libres Penseurs_, _Çà et là_ et le _Parfum de Rome_. Il avait l'âme grande. Il faut lire, dans _Çà et là_ (II, 217-267), le chapitre _De la noblesse_. Ses idées sur ce qui fait la vraie «noblesse» de la vie sont d'une ravissante pureté et d'une fierté tout héroïque. Il a l'âme ardemment française. Les pages que lui inspira la guerre de Crimée sont de la plus haute et de la plus chaude éloquence. C'est peut-être le seul moment de sa vie politique où il ait eu la joie de ne point se sentir isolé et suspect et de pouvoir communier avec toute la France. Il a la haine atavique et instinctive, mais aussi raisonnée et chrétienne, de l'Angleterre et de l'esprit anglais. Car son patriotisme et sa foi ne font qu'un, et souvent sa foi a fait son patriotisme singulièrement clairvoyant: contre la Prusse, contre l'Italie. Enfin, ce fut un idéaliste exquis. Nul n'a mieux compris ni exprimé que c'est par l'âme que nous sommes grands et que «c'est de là que nous nous relevons». (Pascal.) Nul n'a embelli de plus de dignité intime les soumissions volontaires aux indispensables hiérarchies extérieures qu'il croyait établies ou consenties par Dieu pour le bien du monde. Sans illusion ni sur les représentants ni sur le fondement humain de l'aristocratie, aussi impitoyable aux «mauvais nobles» qu'aux «mauvais prêtres», c'est lui qui, à propos d'un domaine dépecé par un gentilhomme de boulevard et de cabinets de nuit, écrit ces lignes, où se révèle délicieusement la qualité de son âme:
Je ne peux prendre mon parti de ces décadences de la noblesse. C'était une institution si belle, le pauvre petit peuple en avait si grand besoin! Il me semble que ce grand seigneur qui a vendu à la bande noire sa terre, son château, ses papiers de famille, m'a trahi personnellement.
Je sens en moi une singulière pente, singulière du moins en ce temps. J'ai l'esprit de roture comme je voudrais que les gentilshommes eussent l'esprit de noblesse. Si je pouvais rétablir la noblesse, je le ferais tout de suite et je ne m'en mettrais pas. Je voudrais travailler pour mon compte à rétablir la roture.
En vérité, j'ai joué un rôle de dupe, si je n'y regarde qu'avec l'oeil de la raison humaine. J'ai défendu le capital sans avoir eu jamais un sou d'économies, la propriété sans posséder un pouce de terrain, l'aristocratie, et j'ai à peine pu rencontrer deux aristocrates; la royauté, dans un siècle qui n'a pas vu et ne verra pas un roi. J'ai défendu tout cela par amour du peuple et de la liberté, et je suis en possession d'une réputation d'ennemi du peuple et de la liberté, qui me fera «lanterner» à la première bonne occasion. Cependant ma pensée est droite et logique: mais j'ai trop cru au devoir, et j'en ai trop parlé.
C'est la seule chose qui me console, quand je considère, hélas! tout ce que je n'ai pas fait.
J'ai quelque idée que, si Veuillot vivait encore, il préférerait le moment où nous sommes, malgré ses misères inouïes, à l'époque de la monarchie de Juillet ou aux dix dernières années du second Empire. Il verrait avec espoir la fin prochaine de ce qu'il a le plus haï, la fin du parlementarisme bourgeois et du catholicisme libéral, et de malentendus et de mensonges également compromettants pour la liberté et pour la religion. Plus menaçante, la situation actuelle lui paraîtrait plus nette. Il serait content, comme Ajax, de combattre dans plus de lumière, fût-ce dans une lumière d'orage. Il penserait que le rationalisme révolutionnaire, étant plus près de porter ses derniers fruits, est plus près de se juger lui-même par là, et que de sa tragique banqueroute peut sortir notre salut.
Certaines inquiétudes morales de ce temps lui sembleraient d'un heureux augure: il les jugerait semées dans les esprits par une suprême «prévenance» de la bonté divine. Il prendrait enfin son parti, sans trop le dire,--comme fait le Souverain Pontife tout le premier,--de la destruction du pouvoir temporel, qu'il sentirait voulue de Dieu. Il comprendrait que cette destruction et l'affaiblissement de ses liens avec le gouvernement politique des peuples est moins pour l'Église une perte qu'un allègement; que le catholicisme reprend ainsi son vrai caractère, et que l'annonce de l'éternelle «bonne nouvelle» en peut devenir plus libre et plus efficace. Il n'aurait pas de peine à conformer son apostolat à ce nouvel état de choses; et, en s'inquiétant avec une charité grandissante de l'âme des petits et des ignorants, il n'aurait pas à changer son attitude...
Voilà bien des raisons pour l'aimer. Mais, si vous lisez sa _Correspondance_, vous ne vous en défendrez plus du tout. Vos préjugés contre l'homme, si vous en avez, tomberont. Cette correspondance me paraît être, avec celle de Voltaire,--pour des raisons combien différentes!--la plus extraordinaire qu'ait laissée un homme de lettres[1]. Là, vous le connaîtrez tel qu'il est, et tout entier. Vous serez étonné de la prodigieuse activité de ce cerveau et de la parfaite bonté de cette âme. Vous y goûterez autre chose qu'un plaisir d'amusement, car l'homme, le chrétien et le publiciste ne se séparent guère chez Louis Veuillot, et des idées d'importance et toute sa vie publique s'entrelacent, dans ces causeries, aux détails de ménage et de pot-au-feu. Mais surtout les «lettres à sa soeur» vous seront un délice. (Je voudrais mettre aussi à part les lettres à Olga de Ségur, plus tard comtesse du Pitray.) Vous y aimerez tout: le naturel, la simplicité des moeurs, la bonhomie, l'esprit, le comique,--ce comique invincible qui secouait sur sa base mon bon maître Sarcey, un jour que j'étais chez lui et qu'il lisait le morceau sur les douches ascendantes, à moins que ce ne fût la conversation avec le dentiste;--et les portraits et les paysages en trois coups de plume, et mille traits spontanés d'un pittoresque intense; et toutes les vertus que trahissent ces libres expansions, la fierté, le désintéressement, l'indépendance, l'éloignement du monde, la douceur patriarcale envers les serviteurs, et la charité, et les larges aumônes, et la libéralité («...N'oublie jamais qu'un chrétien doit être humble, mais magnifique.» _À son Frère_, I, page 284); et la grâce partout répandue, et,--comme il ne visite guère en voyage que des chrétiens comme lui et des gens d'église ou de couvent,--un sentiment difficile à comprendre pour les profanes, le sentiment d'une sorte de franc-maçonnerie spirituelle, d'une sécurité sereine et très douce dans la communauté des croyances. Vous estimerez la beauté simple de sa vie domestique, la profondeur de ses affections familiales, et son immense labeur, et son courage allègre à le porter. Vous penserez que celui-là fut un vaillant et un tendre. Et vous connaîtrez quelle forte vie intérieure eut ce grand homme d'action; vous verrez comment il porta la douleur (il perdit en quelques années sa femme et trois filles, et une des deux autres se fit religieuse), et vous jugerez comme moi que les lettres qu'il écrit sur ses filles mortes et à sa fille cloîtrée sont de purs diamants de spiritualité, atteignent au sublime du sentiment religieux et sont assurément parmi les plus incontestables chefs-d'oeuvre de la prose chrétienne,--et de la prose sans épithète. J'ose dire qu'aux heures douloureuses il y eut, chez Louis Veuillot, de la «sainteté».
[Note 1: Il n'en a paru encore que sept volumes, in-8{o} il est vrai, et chacun de 500 ou 600 pages.]
IX
Il y eut aussi de l'«humanité», et largement. Prenez à la fois le mot dans le meilleur sens, et dans l'autre. Il faut pourtant bien que je finisse par avouer,--au moins une fois,--que, dans l'échauffement de la lutte, Veuillot eut des violences, des injustices, et des erreurs à demi volontaires sur la qualité morale des personnes contre qui il combattait. Plus d'une fois il m'a désolé par la façon dont il traite des gens pour qui j'ai de l'indulgence, de la sympathie, ou même du respect.--Mais il eut en même temps des «faiblesses» charmantes. Une de celles dont je suis le plus touché, c'est son amour pour la littérature. Il écrit un jour à sa soeur: «Tout pour Pierre (le pape), rien pour Pétronille (la littérature). Seigneur! _vous savez si j'ai aimé cette femme-là_.»
Oh! oui, il l'a aimée,--avec crainte, avec remords; car il savait bien qu'aux yeux d'un chrétien elle ne doit être qu'un instrument: mais, tremblant toujours de l'aimer pour elle-même, il l'adorait avec d'autant plus de passion. Il lui arrivait à chaque instant d'être séduit comme artiste par ce qu'il était tenu de réprouver comme chrétien; et de là de réelles angoisses.
Son goût, lorsqu'il reste spontané, est à la fois très large et très pur. Il a eu cette chance que, n'ayant point fait d'études régulières, il a pu aborder les classiques d'une âme libre et neuve et, par suite, les sentir du premier coup. Et, comme un grand nombre d'entre eux sont plus ou moins pénétrés d'esprit chrétien, il ne fut pas trop gêné ensuite par ses croyances dans les jugements qu'il porte sur eux. Le chapitre de critique, ensemble chrétienne et impressionniste, qui termine _Çà et là_, est excellent et original. Veuillot nous y fait l'histoire de ses lectures. On y voit en plein ses préférences instinctives. Il aime Corneille, et surtout le _Cid_, Racine, et surtout _Phèdre_. Plus tard, les tragédies de Racine le faisaient pleurer, ce dont je lui sais particulièrement gré, et il écrivit, dans les _Odeurs de Paris_, des pages singulièrement pénétrantes sur _Britannicus_. Dans Saint-Simon, l'écrivain lui plaît, mais l'homme lui est odieux. «... Certes ses _Mémoires_ sont un beau pays, et plantureux à merveille: mais il y a des fondrières et des bêtes venimeuses, et je n'aime pas à me promener en compagnie de ce duc enragé... Tout le jour courbé comme le plus souple courtisan, il éponge les souillures et les scandales; il se sature et, le soir, il dégorge en flots de lave... Il se cache, il fabrique ses prétendues histoires en secret comme on fabrique de la fausse monnaie... On ne connaît aucun autre exemple d'une telle force ni d'une telle lâcheté...» Lisez tout le morceau, qui est superbe, et où se révèle une fois de plus une âme vraiment noble et _bonne_ (j'y reviens toujours).--Il adore Sévigné et lui passe tout. Chose remarquable, il aime peu Molière et son naturalisme; il le voit déjà comme le verra M. Brunetière. Il n'aime pas La Rochefoucauld («c'est un précieux peu aimable et peu sincère»), ni Montaigne. Il aurait plutôt un faible secret pour Rabelais. Il témoigne plus de respect que d'affection à Pascal, dont la foi est trop inquiète pour lui. Mais _Gil Blas_ est «le premier livre qui le dégoûta de la littérature du XVIIIe siècle». L'écrivain qu'il aima le plus quand il commença à savoir lire, ce fut La Bruyère, et son style en demeura pour toujours imprégné. Devenu chrétien, il fut plein de Bossuet. Vous entrevoyez ses naturelles origines littéraires. Veuillot est un classique, d'«écriture» à la fois traditionnelle et audacieuse.
Du XVIIIe siècle, il exècre, et comme chrétien et, par suite, comme littérateur, à peu près tout,--sauf les romans de Mme Riccoboni. Tout ce qu'il peut accorder à Voltaire, c'est que «sa prose est jolie».
Sur Chateaubriand: «Il a tenu et mérité une grande place, mais ce n'est pas mon homme. Ce n'est ni le chrétien, ni le gentilhomme, ni l'écrivain tels que je les aime; c'est presque l'homme de lettres tel que je le hais», etc.
Sur les écrivains du XIXe siècle, il est partagé presque douloureusement. Il n'en est presque pas un sur qui son jugement ne soit double, selon les ouvrages, et aussi selon qu'il les juge davantage avec sa conscience ou avec son goût. Je n'apporterai en exemple que ce qu'il dit de Sand et de Hugo.--Il a, sur la philosophie de George Sand, sur ses femmes émancipées et sur ses catins penseuses, des railleries impayables et impitoyables:
... Il paraît à la comtesse, dès le second entretien, que cette infinie vague, dont le sentiment la tourmente, prend des épaules et qu'elle sait à quoi s'en tenir... Guillaume est taillé en valet de ferme; et, je le jure, la comtesse Isidora l'estimerait mince penseur s'il était fluet.
Mais, là même, il a des indulgences:
... C'est toujours George; et, l'histoire commencée, je suis allé jusqu'au bout. Daniel (Stern) ne me mènerait pas si loin.
Et, après avoir conté l'histoire de la courtisane Afra, qui devint chrétienne et fut martyre: