Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires
Chapter 3
Mais il faut lire tout le morceau. Cela est d'une théologie grandiose, et si humaine! Vous y verrez ce qui se cache sous l'une des pratiques les plus exposées aux moqueries des incrédules, sous les mômeries des bonnes femmes dévotes et sous le commerce des scapulaires, des cierges et des affreuses petites images de sainteté... «Vous avez une pointe de panthéisme, dit le pieux écrivain au symbolique Coquelet. Vos erreurs sont souvent des vérités que vous n'entendez pas, et vous vous empoisonnez avec des sucs divins.» Il cite alors à Coquelet un étonnant passage de saint Jean Damascène, et il ajoute: «Quand vous voudrez du panthéisme que vous puissiez comprendre, vous savez où il faut vous adresser.» Et je ne saurais vous dire si l'union de Dieu et de l'humanité dans l'Église est en effet un panthéisme plus facile à «comprendre» que l'autre: mais c'en est un; et c'est de ce vin que les mystiques ont été ivres. Et, de même, la théorie de la réversibilité des mérites, ce n'est autre chose, après tout, que du communisme, le communisme des âmes, et c'est encore où Veuillot trouve de quoi contenter ce sentiment et cet amour de la solidarité humaine qu'il avait au plus haut point. Car sans doute il se peut que cette théorie des Indulgences heurte la conception de la justice qui a prévalu dans la Révolution et dans la philosophie moderne, et que la mise en commun des mérites et des grâces soit traitée avec dérision par ceux mêmes qui appellent la mise en commun des biens matériels: mais les philosophes qui, comme Proudhon, voient dans le catholicisme la religion de l'injustice, ne prennent pas garde que l'injustice disparaît par le seul fait du consentement et du sacrifice volontaire de ceux qui ont mérité davantage en faveur de ceux qui ont moins mérité; qu'ainsi c'est l'amour et le renoncement du fidèle qui crée la justice de son Dieu, et que, si la matière, ici, est obscure, la pensée est belle et toute formée de charité.
La théorie des Indulgences, mystère qui implique tous les autres mystères chrétiens, serait,--sans l'éternel enfer,--celle d'une sorte d'universel socialisme moral. Et c'est ce qui enchante l'âme grande, affectueuse et «populaire» de Louis Veuillot. Pour lui, la religion est bien essentiellement, selon l'étymologie, un lien,--lien des hommes entre eux, et des hommes avec Dieu. Souvenons-nous qu'il a été un des premiers à dénoncer l'individualisme:
... Quand nous disons que la France a besoin de religion, nous disons absolument la même chose que ceux qui disent qu'elle a besoin de concorde, d'union, de patriotisme, de confiance, de moralité, etc. Il n'est pas difficile de comprendre qu'un pays où règne l'individualisme n'est plus dans les conditions normales de la société, puisque la société est l'union des esprits et des intérêts, et que l'individualisme est la division poussée à l'infini... Tous pour chacun, chacun pour tous, voilà la société. Chacun pour soi, et par conséquent chacun contre tous, voilà l'individualisme...
Edmond Schérer et d'autres ont dédaigneusement reproché à Louis Veuillot de manquer de philosophie, de n'être point un «penseur». Il est vrai qu'il s'était retranché, une fois pour toutes, les libres spéculations sur l'origine du monde, sur le libre arbitre, sur la matière et l'esprit, sur la destinée des hommes ou même simplement sur l'histoire; et j'ai confessé, tout à l'heure, qu'il n'avait pas le cerveau proprement philosophique. Mais enfin, être un penseur, cela sans doute en vaut la peine quand on est Descartes, Kant ou Hegel; autrement, cela n'est ni si rare, ni si éblouissant. Quand on ne peut pas être un penseur, il reste d'être «un homme». Schérer était, si vous y tenez, plus intelligent que Veuillot: il s'en faut que sa personne intellectuelle, morale, littéraire, soit aussi intéressante. Il y a quelque chose d'extraordinaire chez l'auteur des _Libres Penseurs_ et de _Paris sous les deux sièges_: c'est,--étant donné sa foi qui le lie et l'emprisonne,--la puissance, la souplesse et quelquefois l'audace avec laquelle il interprète tous les événements, grands et petits, selon cette foi. Cet homme, qui n'est pas un philosophe, n'a que des sentiments d'un caractère universel. Au fond il ne se soucie que de l'humanité et se soucie de toute l'humanité. Il ne lâche point la croix; mais, du pied de la croix, il a, sur tout ce qui passe, des vues d'une ampleur souvent surprenante. Il n'a qu'une idée,--et dont il n'est pas l'inventeur,--mais génératrice d'idées harmonieuses, à l'infini.
Cela est peut-être aussi beau et aussi rare que d'avoir beaucoup d'idées personnelles qui se contrarient.
VI
Étant l'espèce de catholique que j'ai dit, le rôle de Veuillot dans la société moderne, telle qu'elle est, ne pouvait être que ce qu'il a été: un rôle de combat. On sait avec quelle vigueur, quel courage et quelle persévérance, quel emportement et quel éclat il l'a soutenu. La belle campagne! Pendant plus de quarante ans, presque chaque jour, il tient tête à ses ennemis, c'est-à-dire aux ennemis du catholicisme et, pareillement, à ceux qui n'étaient pas catholiques de la même façon que lui; bref, il tient tête à tout le monde, ou à peu près, successivement.
Son premier adversaire, c'est, bien entendu, la classe qui s'est épanouie après la Révolution et l'Empire, la bourgeoisie rationaliste et libre penseuse; la bourgeoisie riche, égoïste, jouisseuse, dure aux pauvres, qui a flatté le peuple pour conquérir le pouvoir, mais qui n'aime pas le peuple; qui l'a abaissé et dépravé en lui volant Dieu, mais contre qui le peuple, inévitablement, se retournera un jour.
Nul n'a été plus dur pour l'esprit de la Révolution que ce fils de tonnelier, d'âme si évidemment démocratique. C'est qu'en effet l'idéal de la Révolution est la constitution de la société en dehors de la croyance à tout surnaturel, et même de la croyance en Dieu. Veuillot y découvre et y déteste l'oeuvre finale de l'incrédulité furieuse du XVIIIe siècle, oeuvre de l'orgueil et de l'envie, et aussi de ce pédantisme philosophique, ignorant des vraies conditions de la réalité humaine, que Taine appellera l'esprit classique. Et l'on a l'étonnement de voir Louis Veuillot, en plus d'une page, se rencontrer sur ce point,--et sauf la différence des conclusions--avec Taine et avec Renan. De même, il constate que la Révolution a surtout profité aux riches; il cherche en vain ce qu'elle a fait pour les pauvres: et l'on a la surprise de le voir se rencontrer là-dessus avec les plus décidés révolutionnaires d'aujourd'hui.
Toutes les variétés de l'espèce libre penseuse l'exaspèrent: non seulement le libre penseur militant, celui dont il a férocement tracé le type sous le nom de Coquelet et qui ressemble déjà très exactement à M. Homais bien avant le roman de Flaubert, mais encore et surtout le libre penseur douceâtre, qui a de la condescendance pour la religion. Plus que le _Siècle_ ou le _Constitutionnel_, il exècre le _Journal des Débats_ et la _Revue des Deux-Mondes_. J'imagine qu'il se fût étrangement défié de nos néo-catholiques, de ces gens qui font des gestes pieux et qui, mis au pied du mur, confesseraient qu'ils ne croient même pas à la divinité du Christ. Il vous les eût mis dans le même sac que le protestantisme, qu'il considère comme une pure hypocrisie, comme une forme hybride et honteuse du rationalisme. Chose curieuse, c'est aux pasteurs protestants qu'il trouve l'air béat et cafard de Basile; et il les accable tout justement des mêmes railleries que les libres penseurs vulgaires ont coutume d'adresser aux «curés».--Bref, il ne comprend pas ou refuse énergiquement de comprendre le sentiment religieux sans la foi, et sans la foi catholique. Et c'est encore une des marques de cette dureté de logique, qui eût pu faire tout aussi bien de lui, certaines circonstances étant données, un sectaire du socialisme ou de l'anarchie, et qui, en tout cas, ne lui permettait pas de s'en tenir à aucune de ces opinions qu'on appelle «modérées» et qui sont comme de faux ménages (souvent commodes) d'idées et de sentiments contradictoires.
Il n'a, comme vous pensez bien, que mépris pour le parlementarisme, chose bourgeoise en effet, et il en démontre avec une force extrême la vanité, les injustices et la stérilité. Sur la sottise et le ridicule des bourgeois «dirigeants», des censitaires, il éclate intarissablement en moqueries étincelantes, et, sur leurs vices et leur malfaisance, en flamboyantes imprécations. Sur la presse impie et libertine, grave ou plaisante,--chose bourgeoise encore,--sur notre littérature romanesque, sur nos arts, sur nos divertissements, et sur ceux qui en vivent, il a tout dit. Il a des galeries de portraits qui sont du La Bruyère au vitriol. Sauf erreur, les _Libres Penseurs_ et les _Odeurs de Paris_ restent nos plus beaux livres de satire sociale. Cela est plein de génie. On pourrait aisément extraire de l'oeuvre de Veuillot plusieurs volumes de prose insurgée, que ne renieraient point les adversaires les plus enragés de la «société capitaliste». J'en avertis ici le directeur du «supplément littéraire» des _Temps nouveaux_.
Il est vrai que, de ces morceaux choisis, il faudrait souvent retrancher les réflexions préliminaires ou les conclusions. Veuillot n'a guère moins lutté contre le socialisme, sous toutes ses formes, que contre ce qui s'est appelé le libéralisme bourgeois et qu'on nomme aujourd'hui le radicalisme. Au fond, c'est à une conception toute matérialiste de la société que tend la bourgeoisie incrédule. Or, cette conception est grosse de conséquences. Pour servir ses ambitions, la bourgeoisie a ôté Dieu du coeur des souffrants; puis elle s'étonne qu'un jour les souffrants se révoltent contre elle. Et pourtant les révolutionnaires inassouvis et furieux sont bien les fils des révolutionnaires repus, devenus conservateurs de leur situation acquise et défenseurs de l'ordre en tant qu'ils en bénéficient. Le dernier mot de la politique sans Dieu, c'est le déchaînement de la brute qui a faim, et qui veut jouir, et qui ne sait pas autre chose. Le bourgeois libre penseur engendre le nihiliste qui le mangera. En vain le bourgeois opposera «les lois universelles imposées à l'humanité... la morale que la nature nous a mise dans le coeur... le bon sens, la nécessité de la résignation provisoire, la patrie, etc.». Que pèsent ces mots pour qui ne croit plus qu'aux besoins de son ventre et aux joies de sa haine?
Cela est développé, avec la plus sombre éloquence, dans cet admirable dialogue: _l'Esclave Vindex._ Et certes je ne dis point que Veuillot soit avec Vindex, le gueux révolté qui va jusqu'au bout de sa pensée, contre Spartacus, le «radical» bien mis, qui a du linge et garde des principes: mais Vindex a vraiment, dans ce pamphlet, des airs du Satan de Milton; et il est certain qu'il y avait en Veuillot un je ne sais quoi de caché, de secret, de dompté et d'étouffé par la foi, mais qui, sous couleur de fiction littéraire, s'épanche, gronde et rugit avec une sinistre allégresse dans les propos sauvages de l'esclave romain. À coup sûr, Veuillot préfère encore Vindex à Spartacus, et Barrabas à Barras. «Je ne me pique d'aucune vertu, fait-il dire à Vindex, et _c'en est une au moins que j'ai de plus que toi_.» Ce que Veuillot a fait là, c'est la psychologie vivante du nihiliste. Et ce qu'il a exprimé, on ne peut s'empêcher de croire qu'il le découvrait en lui-même, en y descendant jusqu'au fond. J'ajoute tout de suite qu'en y descendant plus loin encore et jusqu'au tréfonds, il y trouvait la foi au Christ et l'amour de la Croix. C'est égal, j'en reviens à mon dire: quel bel insurgé eût été cet homme, s'il n'eût été chrétien!
VII
Il l'était, et si parfaitement, que ses adversaires les plus assidus furent d'autres chrétiens, et qu'il reste plus illustre peut-être pour avoir lutté contre le catholicisme libéral que pour avoir «tombé», durant quarante ans, la Révolution et le rationalisme. Car les querelles de famille sont les plus âpres, et, quand ce sont des frères égarés que l'on combat, le prix tout particulier qu'on attache à la victoire ne permet plus, en conscience, de prendre aucun repos ni d'observer aucun ménagement.
Mais j'ai tort de railler. Dans cette longue et douloureuse bataille,--_plus quam civilia bella_,--il me semble bien que c'est Veuillot, en principe, qui a raison. Pour lui, être catholique, c'est l'être à toutes les minutes de sa vie et dans toutes ses démarches sans exception. La foi n'est pas faite pour nous servir de règle uniquement dans la conduite privée: nul ordre d'action ne demeure en dehors d'elle. Comme elle est à l'homme une explication totale des choses et de lui-même, elle doit le prendre et le gouverner tout entier. Certes il est permis à un bon catholique et il lui est même recommandé d'être, s'il peut, un bon politique, de se servir avec habileté des circonstances, voire de s'y plier dans l'intérêt de sa foi, mais à une condition: c'est qu'il ne paraisse jamais réduire ou limiter le domaine où cette foi doit s'exercer et qui est, par définition, universel, ni faire à ses adversaires l'abandon de ses propres principes et se diriger d'après les leurs. L'Église étant, aux yeux de Veuillot, la vérité et, par suite, l'empire du monde lui appartenant, l'esprit laïque, c'est-à-dire l'esprit libéral, qui se défie d'elle et qui prétend la cantonner dans le secret des temples ou du foyer domestique, apparaît nécessairement à Veuillot comme l'esprit d'erreur.
La vérité est une, et c'est pur sophisme de distinguer l'esprit qui convient aux prêtres et celui qui convient aux simples fidèles. On parle des droits de l'État, et de les défendre contre l'Église, comme si l'Église n'était pas seule compétente pour définir et fixer tous les droits, y compris ceux de l'État. Un doctrinaire, un catholique libéral, un gallican, est un homme qui, renversant l'ordre des choses, remet à l'État le soin de définir les droits de l'Église. Écoutez Veuillot qualifier l'attitude du duc de Broglie en 1840, dans un des épisodes de la lutte entre l'Église et l'Université: «Il n'y a rien de plus remarquable, dans le rapport de M. de Broglie, que son dédain fastueux pour les réclamations de nos évêques. Malgré l'impartialité qu'il étale, le noble pair n'a pu prendre sur lui de déguiser cette passion qu'il éprouve au même degré que nos ministres en exercice, cette passion gouvernementale et doctrinaire qui ne veut pas que les évêques s'occupent des affaires de l'Église et s'en occupent publiquement d'une autre façon que le pouvoir ne le désire.» Et, trente ans plus tard (car, là-dessus, Veuillot n'a jamais varié): «Nous n'ignorons pas que, selon la doctrine catholique libérale, la politique est une chose et la religion en est une autre, et que tout homme a le droit de faire ou l'une ou l'autre de ces deux choses, ou de faire l'une et l'autre à part, et même contradictoirement, mais n'a jamais le droit de les confondre. Nous disons, nous, qu'aucun des hommes qui croient ainsi n'est du nombre de ceux qui sauvent les peuples...»
Je me figure qu'ici encore son tempérament «peuple» se retrouve. Un gallican, un doctrinaire, un catholique libéral, c'est d'abord, à ses yeux, un homme qui se trompe. Mais c'est aussi, le plus souvent, un bourgeois riche et «bien pensant»--ce qui ne veut nullement dire un vrai chrétien.--C'est un avocat, un politique de métier, un jurisconsulte disputeur, plein d'orgueil et de défiance, peu fraternel aux hommes, imprégné du vilain esprit laïque des légistes de l'ancienne monarchie;--ou bien encore un jeune homme élégant et un peu pédant, membre de la conférence Molé, d'existence luxueuse, et pour qui la foi est si peu le tout de la vie que ses moeurs ne sont pas chrétiennes, bref, quelque chose comme le Henri Mauperin des Goncourt;--ou enfin quelque prêtre «éclairé» et tolérant, trop soigné dans sa mise, trop attentif à plaire, qui a fini par voir dans l'Église une branche de l'administration et par se considérer lui-même comme un fonctionnaire en soutane. J'imagine qu'involontairement (car les idées, chez lui, se faisaient concrètes avec une singulière rapidité), il se représentait le prêtre «libéral» sous les espèces de celui qu'il apostrophe dans les _Libres Penseurs_, au chapitre des _Tartufes_: «Pour Dieu! monsieur l'abbé, ou ne dites plus la messe et ne portez plus ce titre d'abbé, ou habillez-vous en prêtre, et vivez en prêtre... Malheur à vous, race fausse, prêtres mondains, non seulement stériles, mais qui, par votre seul aspect, frappez souvent de stérilité le travail des autres! Malheur à vous, qui êtes un argument dans la bouche de l'impie!»
Les différences essentielles d'esprit ou de tempérament par où se séparent de nous les autres hommes, nous les percevons avec plus de colère chez ceux qui professent extérieurement les mêmes doctrines que nous. On enrage d'avoir raison contre ceux qui se réclament de nos propres principes. Et c'est ainsi que, dans l'amer chapitre où il nous raconte les métamorphoses de Tartufe depuis la fin du XVIIe siècle jusqu'à nos jours, Veuillot n'hésite pas à faire finir l'«imposteur» dans la peau d'un «catholique sincère, mais indépendant», c'est-à-dire d'un catholique libéral.
Un épisode caractéristique de cette lutte fut la prise d'armes de Veuillot contre les classiques païens. Il jugeait qu'un peuple baptisé devrait restreindre leur part dans l'éducation de ses enfants, et agrandir celle des auteurs chrétiens. Il osait croire que la pratique de Lucrèce, d'Horace et d'Ovide, de Cicéron, de Sénèque et de Tacite, n'est peut-être pas ce qu'il y a de plus propre à former des âmes vraiment chrétiennes. Et, en effet, si je consulte là-dessus ma propre expérience, je sens très bien que ce que les classiques de l'antiquité ont insinué et laissé en moi, c'est, en somme, le goût d'une sorte de naturalisme voluptueux, les principes d'un épicurisme ou d'un stoïcisme également pleins de superbe, et des germes de vertus peut-être, mais de vertus où manque entièrement l'humilité. Il est assurément singulier que, depuis la Renaissance, la direction des jeunes esprits ait été presque exclusivement remise aux poètes et aux philosophes qui ont ignoré le Christ. Il est étrange qu'aujourd'hui encore, et jusque dans les petits séminaires, des enfants de quinze ans aient entre les mains la septième églogue de Virgile,--et la deuxième. Les conséquences de cette anomalie, que personne n'aperçoit, sont, je crois, incalculables. Il n'y a pas lieu de s'étonner que les collèges des jésuites sous l'ancien régime aient produit tant de païens et de libres penseurs, y compris Voltaire.
Or Veuillot, dans cette occasion, eut contre lui tout le monde, et notamment la plupart des prêtres. Tant il avait raison, et plus encore qu'il ne croyait! Tant il est vrai que notre société n'est plus chrétienne que d'étiquette, et tant l'éducation par les païens y pétrit le cerveau même de ceux qui sont préposés par état à la garde de la vérité religieuse!
Comment eût-il pu s'entendre avec ces parlementaires, ces avocats, ces bourgeois, et ces évêques demi-chrétiens qui craignaient, au fond, de passer pour des cléricaux! Un moment, il se rencontre avec eux pour revendiquer la liberté de l'enseignement; mais il est vite dégoûté par leurs concessions et leurs habiletés de politiques. Il demandait, lui, tout ou rien. Après le coup d'État, il est contre eux, et pour l'Empire, en homme aux yeux de qui l'intervention directe de la Providence dans les événements de ce monde est une réalité vivante. Il est contre eux dans la question de l'infaillibilité du pape. Et là encore je ne saurais dire à quel point, comme catholique, il me paraît être dans le vrai. Les autres étaient si entêtés du régime parlementaire, qu'ils le voulaient même dans l'Église; préoccupés d'ailleurs de «garder une mesure», de demeurer des «hommes d'aujourd'hui» jusque dans leur croyance. S'ils avaient osé, ils eussent confessé que l'infaillibilité du pape offusquait leur raison. Que l'instinct de Veuillot était plus sûr! Il sentait que le dogme de l'infaillibilité aurait pour effet de grandir la situation morale du pontife, de le mettre décidément au-dessus des souverains, de lui rendre quelque chose de son rôle d'autrefois, de son rôle d'arbitre suprême entre les rois et les peuples; que ce dogme, qui semblait aux «libéraux» rétrograde et gothique, ouvrirait à la papauté une ère de rajeunissement et de puissance renouvelée.
Cela contentait en même temps, chez Veuillot, ce besoin de certitude qui était sa maladie, en concentrant dans un seul homme le phénomène de la Révélation continue; et cela satisfaisait aussi ses instincts de démocratie spirituelle: il pensait que rapprocher le pape de Dieu, c'était le rendre au peuple. Nous voyons qu'il ne s'est pas trompé. S'il eût vécu, les façons de Léon XIII l'eussent d'abord un peu surpris; il eût regretté Pie IX, si bon, si généreux, et qui l'aimait tant. Mais l'_Encyclique_ du nouveau pape sur la question ouvrière eût répondu à ses plus chères pensées. Personne, au reste, mieux que M. Eugène Veuillot n'avait qualité pour exprimer les sentiments posthumes, si je puis dire, du fondateur de l'_Univers_, et l'on sait quelle a été, dans ces derniers temps, la conduite de M. Eugène Veuillot.
Jamais Louis Veuillot n'a lié le sort de la vérité éternelle à celui d'aucune puissance passagère. Il a penché pour la monarchie, traditionnelle ou non, dans le temps et dans la mesure où cette forme de gouvernement lui a paru plus favorable aux intérêts de la religion. Mais il a été contre le régime de Juillet, et contre l'Empire, du jour où l'Empire a trahi l'Église. Ce qu'il a combattu et haï dans la République, ce ne fut jamais la République, mais l'impiété: et, quand il appelait de ses voeux Henri de Bourbon, il n'exigeait point pour ce prince le titre de roi. Toutes ses variations apparentes s'expliquent par l'immutabilité même de sa pensée. Sur Montalembert, Falloux, Lacordaire, Dupanloup,--et sur l'empereur Napoléon III,--et sur beaucoup d'autres, vous le trouverez, tour à tour, débordant de sympathie et d'amertume. Ce n'était pas Veuillot, c'étaient eux qui avaient changé, ou c'étaient les circonstances qui lui montraient ces hommes sous de nouveaux aspects. C'est donc être fort superficiel que de l'accuser de versatilité, comme on a fait. Sa vie me semble, au contraire, admirable et presque surnaturelle d'unité.
VIII
Une autre accusation qu'on ne lui a pas ménagée, c'est d'avoir été un polémiste non seulement violent, mais brutal, mais grossier, mais outrageant, mais cynique. Cette accusation retarde. Elle ferait sourire si l'on comparait la polémique de Veuillot à celle qui s'étale aujourd'hui dans nos gazettes. Violent, certes, il l'était; grossier et injurieux, je n'y consens pas. Il connut l'ivresse de la bataille, et cette espèce d'exaltation que donne l'impopularité aux âmes bien trempées: mais il n'a jamais combattu dans les hommes que les idées dont ils étaient les représentants, et il ne les a entrepris que sur ce qu'ils avaient livré eux-mêmes de leurs pensées et de leurs personnes. Il a fait, de quelques-uns, de terribles silhouettes «publiques»: jamais il ne les a offensés dans leur vie privée. Tout ce qu'on peut lui reprocher, c'est d'avoir été trop porté à taxer de mauvaise foi ceux qu'il croyait dans l'erreur: mais il est clair qu'en cela il était lui-même de bonne foi. Que s'il a pu lui échapper çà et là quelque allusion désobligeante et gamine aux imperfections plastiques de ses adversaires et à la forme de leur nez, ce sont là, avouons-le, de minces peccadilles, et Dieu sait si l'on se privait de lui rappeler, à lui, qu'il n'était pas joli, joli, et que la petite vérole lui avait quelque peu gâté le visage. Avant de reprocher à Veuillot la violence de sa polémique, il faudrait voir comment il a été traité lui-même pendant quarante ans. Et vous ne me ferez pas croire que c'est toujours lui qui a commencé.