Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires
Chapter 21
Né pour la guerre,--et pour la guerre d'autrefois, celle qui était vraiment une profession et où la bravoure individuelle avait souvent le premier rôle,--il eut une joie frénétique de vivre, commune chez ceux dont le métier est de donner la mort et de la mépriser. Ici, l'image d'Épinal déroulerait la légende de sa vie civile: les Tuileries, Compiègne, duels, enlèvements, folies... Et une dernière vignette nous montrerait, la soixantaine venue, le général rêvant. Rêvant à quoi? On ne sait, mais peut-être l'entrevoit-on.
Il apparaît, par sa complexion, comme un soldat-gentilhomme de jadis, un maréchal de camp de l'ancien régime ou tout au moins un général risque-tout du premier empire, égaré dans une démocratie niveleuse, empêtré dans des charges bureaucratiques autant que militaires, commandant durant une paix interminable une armée de citoyens et d'électeurs où le patriotisme abonde plus que le tempérament et l'esprit proprement guerriers. D'où, chez le général, un malaise et une angoisse, le sentiment d'une disconvenance croissante entre sa personne et son emploi, entre ses facultés et le milieu où elles ont à s'exercer, entre son idéal de vie et l'état politique de la société où il est condamné à vieillir. Imaginez Villars, ou seulement Marbot, revenant parmi nous. Sourdement, il regrette les soldats du service de sept ans, et les grognards et peut-être, par delà, les partisans et les mercenaires. Il se sent désorienté et désheuré.
Et rien à faire, il le comprend. Je ne pense pas que l'aventure d'un autre général l'ait un instant abusé ou tenté. Mais il se dit qu'une des formes les plus brillantes de la vie d'autrefois, et celle même où tout semblait le prédestiner, est profondément modifiée, mutilée, amoindrie. Changées, la figure et l'âme des armées, changée, la guerre. Et, comme on sait qu'elle ne sera plus ce qu'elle a été tout en ignorant ce qu'elle sera, il est effrayé de cet inconnu. Des armées de deux millions d'hommes, la mélinite, la poudre sans fumée, les fusils à tir rasant, et tout le reste, cela veut une tactique nouvelle: que sera-t-elle? et qui en détient le secret?
Il pressent que les méthodes futures laisseront peu de place au déploiement des qualités par lesquelles surtout il vaut, et que la guerre à venir ne sera plus sa guerre. Et, par un mouvement excusable, ces méthodes mal déterminées encore, mais apparemment contradictoires à ses aptitudes, cette guerre trop savante, peu avantageuse aux «héros», il s'en défie, il les appréhende pour nous. Il se demande à quoi aura servi d'emprunter à l'ennemi son système de recrutement si l'on n'a pas su lui emprunter du même coup son âme patiente, endurante, disciplinée, encline au respect...
Si l'on s'était trompé, pourtant? Qui sait, après tout, si, dans cet immense et sanglant jeu de mathématiques, les chefs héroïques prompts à payer de leur peau et les troupiers d'antan, les «troupiers finis», ne pourront pas jouer un rôle inattendu? Mais y seront-ils encore, ces troupiers? Puis, il songe que, en tout cas, il sera trop tard pour lui, que la fâcheuse «limite d'âge» le guette, que la retraite ajoutera à l'oisiveté de ses vingt dernières années une vieillesse inutile et qu'il n'aura rempli ni tout son mérite ni toute sa destinée naturelle. Concevez, je vous prie, sa mélancolie et son pessimisme.
Les a-t-il laissé percer devant des reporters? Non, puisque le fait a été nié publiquement par le ministre de la guerre. Mais, quand il aurait trahi, dans un moment d'imprudente expansion, son désenchantement et sa défiance, aurait-il donc commis une infamie? Assez d'affirmations optimistes compenseront cette boutade, la réduiront à un avertissement maussade, peut-être utile. Et il est d'ailleurs singulier que ceux qui ont accablé le général persistent à tenir pour criminelle la phrase du maréchal Leboeuf sur les boutons de guêtre.
LES VEUVES
À moins d'être très bonne, très simple, très modeste, et aussi d'avoir aimé son défunt «pour lui-même»,--ne croyez pas que ce soit facile, le rôle de veuve d'un grand homme, ou d'un homme illustre, ou d'un homme célèbre.
On risque ou de paraître accaparer sa mémoire, ou d'en sembler trop détachée, d'avoir l'air trop consolé, ou trop bruyamment inconsolable; de porter trop fièrement les reliques, et tantôt de s'en attribuer les miracles, tantôt de croire qu'elles en font toujours, alors qu'elles n'en font plus... À tout mettre au mieux, cela nous est si égal, au bout d'un certain temps, que vous soyez veuve de quelqu'un qui est dans le Larousse!
Il y a celles qui passent leur restant de vie, généralement très long, à exploiter, avec un soin âpre et pieux, les livres de leur mort, à vider ses fonds de tiroirs, à publier ses oeuvres posthumes, niaiseries de jeunesse, notules, broutilles. Et cela peut durer indéfiniment, et ces oeuvres posthumes, elles pourraient les écrire elles-mêmes. Elles les écrivent peut-être. Ces veuves «continuent le commerce du défunt», selon l'épitaphe connue.
Il y a celles dont le viril esprit fut en si intime communion avec leur illustre époux que, de très bonne foi, elles considèrent sa gloire, non comme héritée par elles, mais comme acquise en commun avec lui. Elles détiennent, elles captent, elles défendent leur mort. S'il fut de l'Académie, elles revendiquent le droit de lui choisir seules son successeur, car son fauteuil leur appartient. Elles ne savent plus bien si elles s'enflent de lui ou s'il fut grand par elles; et,--la mode étant que les femmes d'un certain rang signent de leur nom de jeunes filles,--si leur mari s'appelait Shakspeare et si elles s'appellent Durand, elles font suivre, dans leur signature, un «Durand» énorme d'un «Shakspeare» menu et gribouillé. Cela s'est vu.
Il y a celles dont le mari fut un homme essentiellement élégant et qui eut de belles relations. Celles-là pensent l'honorer en continuant l'élégance de sa vie, en rendant publique l'élégance de leurs souvenirs; en se conformant à l'idéal mondain exprimé dans ses livres, en se donnant l'air--piété touchante--d'être pareilles aux personnages que sa futilité affectionna. C'est d'une de celles-là, mêlée, sous son crêpe de deuil, aux divertissements de quelque villégiature aristocratique, qu'une méchante langue dit un jour: «Oui, c'est bien ainsi que ce pauvre un tel aurait voulu être pleuré.»
Il y a celles qui étaient au moins égales, par l'esprit et le talent, au mari qu'elles pleurent, et qui, tant qu'il vécut, se sont tues, se sont cachées, ont suivi ses succès, du fond de leur retraite volontaire, comme des mères indulgentes. Le veuvage, la médiocrité de situation qui a suivi, les ont fait sortir, malgré elles, de ce charitable effacement. Elles se sont mises à écrire à leur tour; et la grâce la plus aisée, l'expérience la plus fine et la plus clémente, le spiritualisme le plus délicat ornent leurs récits; et c'est en ajoutant au meilleur de ce qu'il passait pour représenter qu'elles gardent le nom dont elles sont dépositaires.
Il y a celles dont le défunt n'eut qu'une célébrité viagère, bruyante peut-être à son heure, mais d'ordre subalterne, et qui nous étonnent par le faste de leur culte, car nous ne savons déjà plus de quoi elles se souviennent.
Il y a celles, ô mon bon maître Renan, qui meurent quelques mois après leur compagnon, tout simplement. Et nous ne pouvons exiger, je l'avoue, que toutes soient ainsi.
Il y a les frères veufs, dont le mort avait du talent, et qui en ont aussi peut-être, mais qui, pouvant tranquillement jouir d'une gloire indivise, ont voulu, par leurs productions personnelles, nous mettre à même de dégager de l'oeuvre commune l'apport du défunt. Et il a quelquefois paru que cela était imprudent: mais cela était assurément généreux et d'une exquise piété détournée.
Et enfin, parmi les veuves, il en est une dont la souffrance ne fut connue des profanes qu'en tant qu'elle était liée à un deuil public; dont toute la conduite récente ne fut que modestie, dignité simple et discrète, charité, désintéressement sans effort, et que nous avons saluée tous avec le respect le plus ému pour le _noli me tangere_ de sa profonde et silencieuse douleur.
... Et, pour la plupart des autres, ce que j'en ai pu dire ne se ramène-t-il pas à cette vérité, à la fois nécessaire, mélancolique et rassurante, que les morts n'arrêtent pas la vie?
GUY DE MAUPASSANT
La mort vient d'affranchir Guy de Maupassant. Il est étrange de songer que ce cerveau, en qui la réalité avait reflété des images si nettes, qui avait su interpréter, ramasser, coordonner ces images avec une vigueur et dans des directions si décidées, et nous les renvoyer, plus riches de sens, à l'aide de signes si fortement ourdis, n'ait plus, à partir d'un certain moment, reçu du monde extérieur que des impressions confuses, incohérentes, éparses, aussi rudimentaires et aussi peu liées que celles des animaux, et pleines, en outre, d'épouvante et de douleur, à cause des vagues ressouvenirs d'une vie plus complète; et que l'auteur de _Boule-de-Suif_, de _Pierre et Jean_, de _Notre Coeur_, soit entré, vivant, dans l'éternelle nuit. Et cela, parce qu'un jour les microscopiques cellules dont se composait la pulpe tassée sous son front se sont mises, on ne sait pourquoi, à se désagglutiner...
Et je vois à quel point je me suis trompé il y a cinq ans, et j'ai presque un remords. C'était à propos du volume intitulé: _Sur l'eau_, où des méditations moroses, des soliloques désespérés alternaient avec d'admirables descriptions de paysages marins. J'écrivis alors, étourdiment:
«... Tels sont les lieux communs développés par M. de Maupassant. Je ne vous les donne pas pour très neufs,--ni lui non plus, je pense... C'est beaucoup de tristesse et de férocité à la fois. Il est extraordinaire qu'on ne soit pas plus gai sur un yacht qui porte le joyeux nom de _Bel-Ami_; et M. de Maupassant, schopenhauérisant sur son bateau, «nous en monte un,» dirait quelque mauvais plaisant. J'ai l'esprit si mal fait que le pessimisme trop étalé m'offense presque autant que l'optimisme béat. Il me semble que, lorsqu'on est en somme parmi les privilégiés de ce monde, lorsqu'on ne souffre ni continuellement, ni trop violemment dans son corps, et qu'on est préservé des extrêmes douleurs morales par la littérature et l'analyse (lesquelles, soyez-en sûrs, nous sauvent de plus de maux qu'elles ne nous interdisent de joies), une sorte de pudeur devrait vous empêcher de répéter trop longuement des plaintes déjà développées par d'autres. Un écrivain célèbre qui souffre de la grande misère humaine en souffre surtout par procuration, songez-y. Dès lors, je crains un peu de rhétorique.»
Je vois maintenant qu'il n'y en avait pas. J'aurais dû reconnaître, dans le cas de Maupassant, autre chose qu'un plaisir d'orgueil et d'ironie à constater que le monde est inintelligible et mauvais; autre chose qu'un plaisir de langueur à s'abandonner aux mélancolies que versent certains crépuscules ou que distillent certains brouillards; bref, autre chose que de la littérature. J'aurais dû m'apercevoir que la tristesse secrète de notre ami n'avait rien de concerté et n'avait rien de délicieux; j'aurais dû deviner chez lui le rongement d'une idée fixe, le ravage continu d'une épouvante. Pour lui, très réellement, tout était vanité, et presque tout apportait une souffrance je le vois bien à l'heure qu'il est. Les contes où «il a peur»,--comme _le Horla_ et une demi-douzaine d'autres dont les titres m'échappent,--n'étaient point des fantaisies; non plus que, dans _Bel Ami_, la description du détraquement lent d'un cerveau par l'idée ininterrompue de la mort. Pierre, dans _Pierre et Jean_ et le héros de _Fort comme la mort_, et celui de _Notre Coeur_, durant ses promenades dans la forêt de Fontainebleau, nous montrent à quel point le travail d'une idée fixe, altérant sans cesse, pour celui qui en est possédé, les rapports habituels des choses, le peut rapprocher de la folie. Je me rappelle les longues fuites de Maupassant hors de la société des hommes, ses solitudes de plusieurs mois, en mer ou dans les champs, ses tentatives de retour à une vie simplifiée, toute physique et tout animale, où il pût oublier l'ennemi sourd, l'ennemi patient qu'il portait en lui; puis, quand il rentrait parmi nous, cette fièvre d'amusement, et de plaisanteries, et de jeux presque enfantins, qui était encore comme une fuite, une évasion hors de soi... Vains efforts! Il semblait se plaire, on l'a dit, aux compagnies «joyeuses»; il aimait la naïveté des «Boule-de-Suif» ou des «grosses Rachel»; parfois, avec une grande affectation de sérieux et une grande dépense d'activité, et comme si ces choses eussent été infiniment plus importantes que les livres qu'il écrivait (rarement il consentait à parler littérature), il organisait des «fêtes» compliquées, volontiers un peu brutales; mais, sauf les minutes où il s'appliquait, jamais on ne vit pareille impassibilité en pleine fête, ni visage plus absent. Il était loin... très loin... À quoi pensait-il, le pauvre garçon?
C'est donc avec le sang de son âme qu'il écrivait, lui, ses lamentables variations sur des lieux communs tristes. Au fait, quand ils sont tristes, les lieux communs nous sont toujours neufs. En voici un: «Quelle vanité que la gloire!» C'est assurément un des biens dont on jouit le moins. Viagère, elle reste douteuse, puisqu'elle n'est vraiment la gloire que lorsque le temps l'a consacrée; et d'ailleurs nous voyons que la «notoriété» de très grands artistes est surpassée, de leur vivant, par celle de simples histrions. Posthume, elle ne sera plus rien pour ceux qui en seront favorisés. Ce serait une étrange folie que d'envier les hommes illustres après qu'ils sont morts. Que tel assemblage de drames porte le nom de Shakspeare et que tel entassement de vers lyriques porte celui de Victor Hugo, qu'importe? Que leurs oeuvres restent étiquetées, par le hasard, de ces syllabes-là plutôt que de celles qui forment les noms de Dupont ou de Durand, qu'est-ce que cela peut faire à ceux qui furent Hugo ou Shakspeare? Songez qu'Homère n'est peut-être pas le nom de l'auteur de _l'Iliade_, et dès lors qu'est-ce que la gloire du chantre d'Achille? J'ai l'air de développer gravement un truisme. C'est que je le trouve consolant pour les humbles. Du moment que «tout est vanité», il est excellent que tout soit vanité pour tous les hommes. Ce sont les exceptions à cette loi-là qui seraient affreuses.
Or, pour en revenir à l'auteur de _Bel Ami_, sans doute la gloire de son oeuvre sera de longue durée; mais nous voyons que pour lui, la jouissance n'en aura même pas été viagère. Qu'a été, pendant dix-huit mois, pour Maupassant dément, la gloire de Maupassant?
... Vous vous rappelez l'effet que produisirent, il y a dix ans, _Boule-de-Suif_, _la Maison Tellier_, _Mademoiselle Fifi_, et les autres petits récits dont ces chefs-d'oeuvre étaient accompagnés. Cela parut nouveau; et c'était nouveau, en effet. Mais en quoi? C'était, au fond, excessivement brutal: des histoires de filles, de paysans rapaces, de lâches et grotesques bourgeois; les «faits-divers» d'une humanité élémentaire et toute en instincts. La philosophie qu'on en pouvait dégager à la rigueur était furieusement négative. Et, parmi son nihilisme, l'auteur n'en jouissait pas moins du monde physique avec une intensité extraordinaire et avec une franchise d' «avant le péché». Or, chose remarquable, ce conteur si peu «moral» désarma, presque tout de suite, même les austères. Nous nous mîmes tous à parler de sa belle «santé». Cette santé devint sa marque dans l'opinion commune. Personne ne fut plus souvent proclamé «sain» que ce jeune homme qui devait mourir fou. Et, pareillement, personne ne fut plus vite déclaré classique que cet écrivain dont les contes les plus illustres se passaient dans les couvents de La Fontaine rebaptisés de leur vrai nom.
On ne se trompait point. Maupassant offrait le singulier phénomène d'une sorte de classique primitif survenu à une époque de littérature vieillissante, décrépite et tourmentée. D'abord, nulle trace, en lui, d'éducation chrétienne. Son grand ami Flaubert l'avait «déniaisé» de bonne heure. L'esprit de Maupassant fut donc comme une table rase offerte aux impressions du monde ambiant. Sa philosophie simpliste,--à laquelle il est bien possible que les raffinés des derniers âges reviennent par le plus long,--était celle d'un jeune «Huron» de génie. Ce primitif avait reçu de la nature le don de l'expression, qu'il perfectionna, auprès de son vieux maître, par une discipline de dix années. Mais, s'il apprit à «voir» et à rendre ce qu'il voyait, il n'apprit rien de plus,--heureusement. S'il garda, avec plus de largeur et d'aisance, quelque chose de l'ironie de l'_Éducation sentimentale_, il fut totalement exempt du romantisme de Flaubert. Il ignora également les «transpositions d'art» des Goncourt, ces rapins malades, et la trépidation nerveuse d'Alphonse Daudet. À l'une des époques où notre littérature fut le plus complexe et nous distilla les boissons les plus travaillées, le génie conteur de Maupassant jaillit comme une source de belle eau merveilleusement claire. Et, sensuel, il restait en quelque manière innocent. Rien de commun entre cette sensualité et celle de M. Émile Zola, si triste, si troublée, si morose, qui est celle d'un moine tenté, qui semble impliquer le sentiment de quelque chose de défendu et la croyance au péché. Maupassant, lui, n'y croyait pas. Cela se sentait, et c'est pourquoi les chastes eux-mêmes lui furent si indulgents.
Tel il fut dans les commencements de son oeuvre. Il rappelait,--avec un style plus plastique (car on ne naît pas impunément dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle)--les conteurs d'autrefois et, si vous voulez, cet imperturbable Alain Lesage. Et _Bel-Ami_ semblait une «remise au point», après un siècle et demi, du _Paysan parvenu_...
Puis, l'angoisse vint... La volupté finit toujours, comme on sait, par être grande maîtresse de métaphysique. Le désir est, de sa nature, inassouvissable. Et c'est pourquoi, dans les derniers livres de Maupassant, lentement, le _surgit amari aliquid_ fait son oeuvre.
Au reste, le naturalisme a deux grandes ennemies: la douleur et la mort. Et il ne sert de rien de dire que ce qui est doit être, qu'il n'y a rien à expliquer. Pour que la philosophie du _Cas de Mme Luneau_ ou même de _Marroca_ fût le vrai, il faudrait que la douleur fût absente du monde, et qu'on pût ne jamais songer à la mort. Mais on souffre; et, par la porte de la souffrance, entrent la réflexion, la curiosité, l'inquiétude et l'appréhension de l'inconnu et, sous une forme ou sous une autre, l'idéalisme, et le rêve, et des besoins d'expliquer ce qui échappe aux sens...
À partir d'un certain moment, cela est visible, Maupassant s'attendrit. Son observation s'attriste,--et s'affine aussi, à mesure qu'elle s'étend. Et, à mesure que son coeur s'amollit et que s'y ouvre la divine fontaine des larmes, il apprend aussi la pudeur.
D'un livre à l'autre, les âmes qu'il nous peint se compliquent et, en même temps, s'élèvent en dignité. De plus en plus il paraît compatir aux objets de ses peintures, et de plus en plus il semble se plaire à nous décrire des passions et des sentiments de telle espèce, que, de les comprendre et de les aimer comme il le fait, cela seul prouverait qu'il a dépassé,--sans trop savoir d'ailleurs où il va,--ce naturalisme rudimentaire par où il avait débuté si tranquillement. _Fort comme la mort_ dit un amour «fort comme la mort» en effet, et raconte à la fois le plus noble des drames intérieurs et l'immense tristesse de vieillir.--_Notre Coeur_ flétrit la femme qui ne sait pas aimer; et si l'amoureux demande des consolations à l'amour simpliste, tel qu'il était conçu dans les _Soeurs Rondoli_, il est clair qu'il n'y trouvera plus jamais le repos. Bref, c'est l'humanité supérieure qui fait sa rentrée dans l'oeuvre de Maupassant; et l'humanité supérieure est faite, en somme, de tout l'idéalisme du passé et de ses plus nobles rêves; et les décrire ainsi et de ce ton, ce n'est peut-être pas y croire, mais ce n'est plus les répudier.
Ce n'est pas du Bourget. Maupassant, presque toujours, se borne à noter les signes extérieurs,--actes, gestes ou discours,--des sentiments de ses personnages, et use peu de l'analyse directe, qui a ses périls, qui quelquefois invente sa matière, et l'embrouille pour avoir le mérite et le plaisir de la débrouiller... Mais enfin vous entrevoyez peut-être combien est curieuse l'évolution d'un écrivain qui, ayant commencé par _la Maison Tellier_, finit par _Notre Coeur_. Très sommairement, son histoire est celle d'un primitif venu tard et modifié, peu à peu, par l'atmosphère morale de son temps, ressaisi par les inquiétudes spirituelles que nous ont léguées les siècles écoulés. Et sans doute aussi la peur de la mort, la peur de l'inconnu, la préoccupation atroce de la folie menaçante ont été pour quelque chose dans cette transformation...
ANATOLE FRANCE
LE LYS ROUGE
«... Eh oui, je sais parler avec ma plume, tout comme un autre. Mais parler, écrire, quelle pitié!... Qu'est-ce qu'il en fait, le lecteur, de ma page d'écriture? Une suite de faux-sens, de contresens et de non-sens. Lire, entendre, c'est traduire. Il y a de belles traductions peut-être. Il n'y en a pas de fidèles. Qu'est-ce que ça me fait qu'ils admirent mes livres, puisque c'est ce qu'ils ont mis dedans qu'ils admirent? Chaque lecteur substitue ses visions aux nôtres...»
Ainsi parle le littérateur Paul Vence, dans un des premiers chapitres du roman. Vous voilà avertis: je ne vous puis donner que ma traduction du _Lys rouge_.
Si, tout en goûtant la grâce infinie de cette forme, presque unique dans notre littérature, je regarde ingénument ce qu'elle recouvre, j'aperçois, au travers des guirlandes de causeries et d'épisodes dont il est délicieusement fleuri, un drame très simple, très violent, surprenant d'âpreté et de cruauté.
Une jeune femme, de sens exigeants, avait un amant qui la contentait, mais qu'elle avait pris presque au hasard. Un jour elle rencontre un autre homme pour qui elle sent qu'elle est faite et qui lui donnera, elle en est sûre d'avance, des joies supérieures; bref, «son homme.» Et l'homme sent en lui un avertissement pareil et un désir égal. Elle se donne à lui; ils s'aiment avec une sombre fureur. Le premier amant vient la trouver; il veut la reprendre; il veut la tuer, il la meurtrit de coups de poing, puis s'affale en sanglotant, tandis qu'elle s'échappe le sourire aux lèvres. Cependant le second amant a des soupçons: elle les étouffe sous des baisers enragés. Mais la mauvaise destinée veut qu'il rencontre un soir son prédécesseur. Dès lors, hanté d'une image qui le torture et l'affole, il repousse celle qu'il aime (puisque cela s'appelle aimer). En vain, elle se jette sur lui et «l'enveloppe de baisers, de larmes, de cris, de morsures»; il s'arrache d'elle en disant: «Je ne vous vois plus seule. Je vois l'autre avec vous, toujours.» Et elle s'en va, désespérée...
Il vous est aisé d'entrevoir par ce résumé fort incomplet, mais non inexact, que ce qui meut et broie ces trois créatures, c'est l'amour sensuel, et ce n'en est point un autre. Ce livre respire la plus âcre volupté. Les étreintes y sont fréquentes et variées dans leurs modes, et l'auteur les décrit avec une habileté rapide et qui reste décente, mais qui n'est point timide. Ses deux damnés ne redoutent ni les garnis modestes qui avoisinent les gares, ni les guinguettes à fritures, ni l'humidité des futaies. Ce qui les tient, c'est bien le _durus amor_, celui qui, comme dit le poète Lucrèce:
_...in silvis jungebat corpora amantûm._