Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 20

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Car on trouve dans ses pages, épuré et revêtu de beauté par son clair génie, ce qu'il y a de meilleur et de plus généreux dans les sentiments du gavroche, de la grisette, du garde national, du chauvin et aussi de l'ouvrier révolutionnaire, du médaillé de Sainte-Hélène et pareillement du barricadier. Ses causeries du _Journal_ nous le montrent baguenaudant à travers sa bonne ville, se mêlant volontiers au populaire, attendri et frondeur, excusant les misérables, sévère aux bourgeois et aux politiciens, paternel aux jeunes gens, évangélique jusqu'à la plus noble imprudence, et conciliant cet évangélisme avec le culte du grand Empereur, qui n'est, chez lui, que le culte de l'effort et de la volonté héroïque; saluant un vague bon Dieu, célébrant le printemps et sa mie, se racontant lui-même avec une bonhomie charmante; d'ailleurs artiste toujours soigneux, mais, autant qu'artiste, brave homme. Ainsi, depuis quelques années surtout, nous avons vu Coppée devenir insensiblement le Béranger de la troisième République.

Il a fait une chose très singulière et très audacieuse dans sa simplicité. Il a fait entrer Lisette à l'Académie. Académicien, confrère d'un évêque, de plusieurs ducs et de divers professeurs et moralistes, il n'a pas été hypocrite; il n'a pas craint de chanter l'idylle faubourienne de sa quarante-cinquième année. Et cette franchise lui a réussi. Sa dernière Elvire, fleur pâlotte et douce, nimbée, à travers les losanges d'une maigre tonnelle, par les derniers rayons du soleil couchant sur la Marne, n'a point paru sans poésie. Et même peu de livres de vers respirent autant de sincère tendresse et de mélancolie pénétrante que cette si jolie _Arrière-Saison_...

EUGÈNE MELCHIOR DE VOGÜÉ

Une de ses caractéristiques, c'est d'être un auteur à «considérations»,[4] de ne pouvoir écrire trois lignes sans «s'élever» à des idées générales.

[Note 4: Nos plus grands prosateurs sont des auteurs à considérations. Faut-il ajouter que tout ceci est écrit, comme disait Renan, _cum grano salis?_ Du moins j'y ai tâché.]

Ces idées ne sont jamais insignifiantes. Cosmopolite par la culture, avec de belles parties d'esprit philosophique, M. de Vogüé, ayant beaucoup vu, peut beaucoup comparer et, par suite, beaucoup abstraire.

Ces idées sont, presque toujours, majestueusement tristes. Depuis dix ans, M. de Vogüé nous parle, presque sans interruption, du malaise de nos âmes. Il a repris, avec quelques variantes, la chanson de 1830. Je crois que ce malaise, il l'éprouve pour son compte. Intelligence haute et mélancolique,--mélancolique d'être haute, et haute pour les mêmes raisons qui la font mélancolique,--il ne paraît pas d'aplomb dans sa vie. Il a un peu l'air d'un exilé, et cela de diverses façons.

Sous l'ancien régime, même sous la Restauration, sa carrière eût été toute tracée. Il eût été dans les grandes charges de l'armée, du gouvernement ou de la diplomatie. Sa rêverie se fût dissipée en action. Gentilhomme éclairé, à tendances libérales, il eût écrit, dans ses vieux jours, des _Mémoires_ où l'on remarquerait de la finesse et de l'élévation. Son existence aurait été, en dépit de quelques agitations de surface, harmonieuse et paisible. Mais aujourd'hui la vie est plus difficile aux descendants de l'ancienne aristocratie, quand ils ne sont pas très riches et quand ils ne se résignent ni à l'oisiveté ni à la nullité. Ils ne trouvent plus leur place faite. Ils ont plus de peine à se faire nommer députés qu'un cabaretier ou un coiffeur... Et ainsi, M. de Vogüé semble d'abord exilé dans son temps.

Mais voici qui lui est plus particulier. Ce temps, il l'a aimé. Il en a connu l'âme souffrante; et, comme il prend tout très au sérieux, il est un des premiers qui se soient employés à la guérir. Pour cela, il a découvert l'Évangile. Il l'a découvert dans le roman russe, vous n'avez pas oublié avec quel succès. Il a jugé que Balzac, Sand et Flaubert ensemble étaient bien peu de chose auprès de Léon Tolstoï ou de Dostoïewsky... C'est presque toujours à des étrangers qu'il a demandé son aliment spirituel. Et ainsi, tout en l'aimant, il a semblé exilé dans son pays.

D'autre part, il a l'esprit inquiet, généreux et hardi. Il n'a peur ni des faits ni des idées. Il accepte la démocratie. Il a de très larges vues d'historien et de belles pénétrations. Il a, dans ces derniers temps, beaucoup encouragé le pape. Mais, comme il est académicien, qu'il mène forcément une vie plutôt artificielle et mondaine, la vie que son nom et sa condition lui imposent, et qu'il est, quoi qu'il fasse, sinon d'une coterie, au moins d'une société, avec qui sa pensée intime n'a presque rien de commun, il semble, en quelque manière, exilé dans son monde.

Je l'ai prié, un jour, bien indiscrètement, de formuler son _credo_. Lorsqu'il s'écriait: «Croyons!» sans nous dire à quoi, je l'ai comparé à ces ténors qui chantent: «Marchons!» sans bouger de place. C'était pure taquinerie. Le devoir de pitié, de charité, d'aide mutuelle et de renoncement peut être promulgué en dehors de tout dogme confessionnel ou philosophique. C'est le cas de dire, comme ce personnage de Molière: «J'y crois pour ce que j'y crois.» Néanmoins, si j'ose le dire, la conception du devoir, chez M. de Vogüé, ne me paraît que provisoirement coupée du dogme catholique. Il sait très bien lui-même qu'il mourra confessé... Et ainsi, en attendant, il semble exilé _de_ sa religion et exilé _dans_ sa morale.

Enfin il se préoccupe extrêmement des humbles et des petits; il se penche sur le peuple. Sévère pour l'individualisme, désireux de sentir avec les masses, il épie le réveil, la transformation morale qui se prépare peut-être dans leurs ténèbres. Il est merveilleusement évangélique d'intention.--Et cependant pas de style moins évangélique et moins «populaire» que le sien. Sa forme a quelque chose de fastueux et d'orgueilleux; elle manque de simplicité et de bonhomie à un degré invraisemblable. M. de Vogüé est de ceux qui ont le mieux gardé, sur un fond rajeuni, le geste de la prose du temps de Louis-Philippe. Il abonde en métaphores savantes. Il a des paraboles, mais de mandarin. Évidemment, il n'y aura jamais de communication entre la foule et lui. Aucun ignorant ne le comprendrait. Lui-même s'en rend parfaitement compte. Il s'en est remis un jour, du salut de l'humanité, à quelque capucin qui tout à coup surgira... Bref, il est comme exilé dans son grand style.

C'est du sentiment de tous ces exils qu'est faite sa tristesse. Il a au front le pli soucieux de Vauvenargues et de Vigny, auxquels il fait songer; et c'est le Chateaubriand de la troisième République.

PAUL HERVIEU

C'est le peintre le plus véridique des moeurs de ce petit monde qu'on appelle «le monde».

Paul Bourget nous décrit des mondains et des mondaines d'exceptionnelle qualité morale. Lavedan et Gyp, l'un avec son imagination pittoresque, l'autre avec sa gaminerie si drue, nous déroulent surtout l'extérieur du guignol mondain, peignent en superficie des âmes futiles en effet et superficielles.

Plus analyste que dialoguiste ou aquarelliste, M. Paul Hervieu a vu ce que recouvrent, après tout, ces surfaces. Il a vraiment fait la «physiologie» des mondains, pour employer une expression qui fut à la mode il y a cinquante ans. Il nous a montré, comme elle est dans son fond, l'existence monstrueuse des hommes et des femmes du monde qui ne sont que cela, des riches qui ne vivent que pour paraître, pour observer des rites de vanité qu'ils ne comprennent même pas--et pour jouir. Il nous a fait concevoir de secrètes analogies entre cette vie-là et celle que mènent, à l'autre bout de la société, les «joyeux» et les «joyeuses» des boulevards extérieurs, qui sont des oisifs, eux aussi, mais moins polis, et pressés de nécessités qui ne leur permettent pas d'être inoffensifs.

_Flirt_ exprime avec une tranquillité terrible l'immensité de la niaiserie et du néant des mondains. C'est, parmi des élégances et des plaisirs stupéfiants à force d'être conventionnels, l'histoire d'un adultère «décent», accablant de nigauderie, d'insincérité, de banalité, de nullité. La sensation du vide intellectuel va jusqu'au vertige.

Mais, le «monde» étant, au fond, un libre harem épars, dissimulé, inavoué (songez, par exemple, à la nécessaire signification du décolletage des femmes), le vernis de la vie dite élégante doit forcément recouvrir de sourdes brutalités. M. Paul Hervieu nous les révèle dans _Peints par eux-mêmes_, ce quasi chef-d'oeuvre. Il ne s'agit pas seulement ici, comme dans les romans d'Octave Feuillet, de passions tragiques, de violents drames raciniens, «distingués» quand même, mais de sensualité toute crue, de vices, de vilenies déshonorantes, de crimes, de «faits-divers» de forte saveur. Escroquerie, avortement, chantage, suicide avant les gendarmes, amours effrénées, de même essence que celles qui finissent, dans les bouges ou sur les «fortifs», par un coup de surin: c'est de quoi se compose l'aventure du brillant Le Hinglé et de l'exquise Mme de Trémeur. Certains mondains redeviennent ainsi des primitifs, et même des primates. Mais la surface reste souriante et concertée, et la bonne douairière de Pontarmé n'a rien vu ni rien compris.

M. Paul Hervieu s'est préparé de loin, de très loin, à l'oeuvre par laquelle, surtout, il vaut.

Il a commencé par aimer le type le plus contraire à celui de l'homme du monde: le type du réfractaire, de l'homme qui vit volontairement en dehors des conventions (_Diogène le chien_). Puis il a compris et aimé les humbles héroïques (l'_Alpe homicide_) et hanté la montagne et la vierge nature avant les salons.

De là, chez M. Hervieu, l'absence complète de snobisme, la redoutable clarté du regard, la justesse de la perspective. Perrichon a raison: «Que l'homme, même du monde, est petit, vu de la mer de Glace!»

Puis, il a écrit des histoires de fous dont on peut se demander si ce sont des fous (_l'Inconnu_, _les Yeux verts et les Yeux bleus_), et étudié certains mystères soit de l'imagination, soit de la chair et du système nerveux (_l'Exorcisée_).

De là sa compétence et son acuité dans la description d'un monde dont la grande occupation est l'amour et en qui l'excitation artificielle et continue des sens aboutit volontiers aux énigmatiques névroses.

Ainsi, l'alpinisme d'une part, la charcotisme de l'autre--sans compter certains exercices d'observation minutieuse et ironique (_Deux Plaisanteries_)--ont contribué à faire de M. Paul Hervieu le peintre le plus pénétrant peut-être, le plus profond, le plus hardi--et le moins suspect d'illusion ou de complaisance--des infortunés mondains[5].

[Note 5: Encore plus vrai depuis l'_Armature_.]

Assurément je voudrais qu'il écrivît une langue moins difficile et d'une syntaxe plus sûre. Il le pourrait sans rien perdre de sa froide et coupante subtilité. Mais tel qu'il est, et _mutatis mutandis_ (relisez, je vous prie, les lettres du prince de Caréan), je ne suis pas éloigné de considérer dès maintenant Paul Hervieu comme notre Laclos[6].

[Note 6: Et mieux vaut.]

MARCEL PRÉVOST

Il n'est pas de plus habile jeune écrivain que M. Marcel Prévost. Je n'en vois point qui ait plus adroitement administré de plus heureux dons naturels. Avec le talent il a, au plus haut point, le savoir-faire.

La malignité publique est telle qu'on voudra peut-être voir, dans cette constatation, une manière de mauvais compliment. Pourquoi? Ce dont vous faites un mérite à un trafiquant ou à un homme politique, pourquoi votre pudeur s'en offenserait-elle quand vous le rencontrez chez un artiste? Un romancier est-il obligé d'être gauche dans sa conduite? «Vous n'en parlez que par envie.»

Admirons, dès ses débuts, la précision de coup d'oeil et la sûreté de calcul de ce polytechnicien. Il fut des premiers, voilà huit ou dix ans, à discerner que le naturalisme touchait à son déclin, et il eut l'idée de s'en ouvrir à M. Dumas. Alors que ni Octave Feuillet ni M. Victor Cherbuliez n'avaient cessé d'écrire, il proclama qu'il était urgent d'inventer le «roman romanesque». Et il l'inventa. «Cette chaise était libre, dit-il, je m'en suis emparé.» Et M. Dumas, bonhomme, répondit: «Asseyez-vous donc.»

Et M. Prévost se mit à cuisiner des romans,--romanesques si l'on veut (je ne pense pas que lui-même tienne beaucoup à cette étiquette),--disons simplement des romans d'amour, où je vois bien qu'il y a moins de gros mots que dans les livres de M. Zola, mais où je doute parfois qu'il y ait plus de chasteté.

Toujours adroit et lucide, M. Marcel Prévost tira un excellent parti des enseignements qu'il avait reçus chez les Pères de la rue des Postes, de sa connaissance sérieuse de la morale chrétienne,--connaissance qui n'abonde pas chez nos écrivains,--et, spécialement, de l'exacte notion qu'il avait du «péché».

Son premier roman, le _Scorpion_, est remarquable par de très justes descriptions de la vie d'un grand collège ecclésiastique et des formes particulières que peut prendre l'incontinence chez un jeune clerc.--Dans _Mademoiselle Jaufre_, qui est peut-être son meilleur ouvrage, il développe une sorte de corollaire du mot de saint Paul sur la «loi» qui «fait le péché», et, nous contant l'histoire d'une fille élevée selon la nature par un père à théories, il montre comment, à cette âme primitive, c'est le péché qui révèle la loi.--L'inspiration de la _Confession d'un amant_ est plus chrétienne encore, et il s'y ajoute le tolstoïsme filtré de MM. de Vogüé et Desjardins. Le héros du livre, ayant mâché la cendre amère que la faute laisse après soi, n'a plus de repos qu'il n'ait trouvé une grande cause humaine et chrétienne à qui dévouer son corps et son âme, et se précipite de l'amour dans la charité...

On sait que jamais tant de soutanes n'ont traversé les romans, ou même les comédies, que depuis une dizaine d'années, soit réveil d'un vague et équivoque mysticisme, soit recherche de ce que peuvent mêler de piment aux choses de l'amour les choses de la religion. Mais les soutanes de M. Prévost sont vraies. Les amours de la femme de quarante ans, dans l'_Automne d'une femme_, s'encadrent entre deux confessions, deux entretiens de la pécheresse avec son directeur, où le ton est singulièrement juste, la casuistique pénétrante, l'orthodoxie irréprochable. M. Marcel Prévost doit cela à sa pieuse éducation. J'en reconnais aussi des traces dans sa complaisance et sa compétence à peindre les doux adolescents, timides, tendres, faibles et scrupuleux, de rôle passif, plus jeunes que la femme aimée, et beaucoup plus séduits que séducteurs... Il a donné des frères charmants au délicieux Hubert Liauran de M. Paul Bourget.

Il semblait que, par la _Confession d'un amant_, M. Marcel Prévost se fût lui-même condamné à une certaine sévérité d'imagination et de style. Or, il s'en faut d'extrêmement peu qu'il n'y ait du libertinage dans ses _Lettres de femmes_ et dans ses études sur l'_Adultère_. À mesure que M. Bourget tournait au piétisme, devenait un romancier purement anglo-saxon, M. Prévost glissait à une spécialité dangereuse, qui exige, pour ne paraître pas un peu ridicule, beaucoup d'aplomb à la fois et de tact chez celui qui la détient et la professe: la spécialité d'écrivain «féministe», de docteur ès sciences de l'amour, consulté par les perruches troublées.

Mais, là est le piquant, l'immoralité courageuse des peintures commente et «illustre», chez M. Marcel Prévost, une doctrine très sûre, presque austère. Par exemple, il n'hésite point à noter et à condamner, non sans la décrire, l'impudicité de la plupart des jeunes mariées. Il conseille toujours, finalement, la vertu stricte. C'est un rigoriste qui, ferme sur ses conclusions, ne craint pas d'insister sur les choses contre lesquelles il conclura. Avec sa finesse expérimentée, sa hardiesse enveloppée de la grâce d'un style souple, clair, abondant; un peu flou, sa sensualité et son orthodoxie qui se donnent du prix et du ragoût l'une à l'autre, il n'est pas loin de réaliser un type rare: celui de l'érotique chrétien[7].

[Note 7: Encore plus vrai depuis les _Demi-Vierges_.]

LE CHAT-NOIR

Cet ingénieux animal n'est pas mort; mais on peut dire, sans l'offenser, qu'il est sorti de sa «période héroïque». On a publié dernièrement un volume de ses _Gaîtés_. Le moment semble donc venu de dire ce qu'il a été et ce qu'il a fait.

Vous connaissez le petit théâtre de la rue Victor-Massé. Au-dessus de la lucarne aux ombres chinoises est peint un chat noir, à la queue en tringle, aux contours simplifiés, un chat de blason ou de vitrail, qui pose une patte dédaigneuse sur une oie effarée. Ce chat représente l'Art, et cette oie la Bourgeoisie.

Mais, contrairement aux traditions, cette oie et ce chat ont eu ensemble les meilleurs rapports. L'oie, reçue chez le chat--non gratuitement--s'est crue en pays de bohème; et c'est, en somme, le chat qui a galamment «exploité» l'oie, tout en l'amusant, et même en lui ouvrant l'intelligence.

Le Chat-Noir a joué son rôle dans la littérature d'hier. Il a vulgarisé, mis à la portée de l'oie une partie du travail secret qui s'accomplissait dans les demi-ténèbres des Revues jeunes.

Il a été des premiers à discréditer le naturalisme morose, en le poussant à la charge. Il a, je ne dis point inventé (car nous avions eu Richepin et, avant Richepin, Alfred Delvau), mais rajeuni et propagé le naturalisme macabre et farce par les chansons de Jules Jouy et d'Aristide Bruant. Il a révélé aux gens riches et aux belles madames la «poésie» des escarpes et de leurs compagnes, les boulevards extérieurs, les «fortifs» et Saint-Lazare, et ce que c'est que «pante», que «marmite», que «surin», que «daron, daronne et petit-salé...»

Et, en même temps, le Chat-Noir contribuait au «réveil de l'idéalisme». Il était mystique, avec le génial paysagiste et découpeur d'ombres Henri Rivière. L'orbe lumineux de son guignol fut un oeil-de-boeuf ouvert sur l'invisible. Mais, au surplus, le conciliant félin nous a appris que le mysticisme se pouvait allier, très naturellement, à la plus vive gaillardise et à la sensualité la plus grecque. N'est-ce pas, Maurice Donnay?

Au fond, le digne Chat resta gaulois et classique. Il eut du bon sens. Quand il choisit Francisque Sarcey pour son oncle, ce ne fut point ironie pure. Quelques-uns des Schaunards de cette bohème tempérée furent ornés des palmes académiques. Le Chat eut l'honneur d'être loué un jour sous la coupole de l'Institut. Il tenait à l'opinion du _Temps_ et du _Journal des Débats_. Son idéalisme n'a jamais «coupé» ni dans la «Rose-Croix», ni dans la poésie symboliste. Il a raillé celle-ci,--oh! les étonnants vers amorphes de Franck Nohain!--comme il avait décrié d'abord le naturalisme de Médan.

Puis, le Chat-Noir a été patriote, et chauvin, et grognard. Comme la vogue des «gigolettes», et comme la piété vague et veule qui nous émeut sur les Madeleines et sur les Izéyls, la napoléonite qui nous travaille est un peu venue de lui. Vous vous rappelez l'_Épopée_, de Caran d'Ache. Le Chat, sur quelques menus points, fut un précurseur.

Il a, avec ce même Caran d'Ache, avec Willette et Steinlen, rajeuni la «caricature» (j'emploie ce mot devenu impropre, faute d'un meilleur). Et il a restauré, en lui donnant une forme neuve, la «vieille gaieté française».

Car il eut pour nourrisson le bienfaisant Alphonse Allais. (Je veux nommer aussi, tout au moins, Georges Auriol, ne pouvant les nommer tous.) Allais vaudrait, à lui seul, une étude. Allais a certainement enrichi l'art du coq-à-l'âne et de l'absurdité méthodique. Toujours le burlesque a suivi les évolutions de la littérature dite sérieuse. De même que la fantaisie de Cyrano de Bergerac répercute tout le pédantisme fleuri du temps de Louis XIII, de même qu'un grand nombre des facéties de Duvert et de Labiche supposent le romantisme: ainsi les écritures bizarres d'Alphonse Allais, par leurs tics, clichés et allusions, par le tour indéfinissable de leur rhétorique et de leur «maboulisme», impliquent toute l'anarchie littéraire de ces quinze dernières années...

(Laissez-moi ouvrir ici une parenthèse. Quelques types curieux florirent dans cet illustre cabaret. Tel, le pianiste Albert Tinchant. Il n'était pas sobre, mais il était doux; il faisait de petits vers tendres et langoureux, pas très bons. Pendant cinq ou six ans, il vécut sans jamais avoir un sou dans sa poche, très heureux. Son incuriosité fut telle, ou sa pauvreté, qu'il ne trouva pas le moment--ou le moyen--d'aller, en 1889, voir l'Exposition. Le trait me semble rare. Tinchant mourut à l'hôpital. Il avait été autrefois, en rhétorique, un de mes meilleurs élèves. Jamais il ne me demanda rien, qu'une mention dans ma chronique dramatique. Celui-là était un bohème-né, un bohème authentique. Je suis bien fâché qu'il n'ait pas eu de génie.)

Vous avez vu tout ce que nous devons au Chat-Noir. Ce chat éclectique, qui sut réconcilier la bourgeoisie et la bohème, forcer les gens du monde à payer, très cher, tant de bocks, et tantôt les attendrir sur des histoires pieuses, tantôt les scandaliser avec modération et leur donner l'illusion qu'ils s'encanaillaient; ce chat qui sut faire vivre ensemble le Caveau et la Légende dorée, ce chat socialiste et napoléonien, mystique et grivois, macabre et enclin à la romance, fut un chat «très parisien» et presque national. Il exprima à sa façon l'aimable désordre de nos esprits. Il nous donna des soirées vraiment drôles.

Nous prions les futurs historiens de la littérature de ne point refuser un salut amical à cet ingénieux descendant du Chat-Botté. Comme son aïeul, il connut plus d'un tour et valut à son maître un beau château.

LE GÉNÉRAL DE GALLIFFET

C'est un beau soldat. Voici les principaux motifs de l'«image d'Épinal» qu'on lui pourrait consacrer:

À dix-sept ans, engagé volontaire, il a son premier duel avec un prévôt d'armes, et le tue.--Sous-lieutenant, il parie de sauter à cheval dans la Saône du haut d'un pont, et gagne le pari.--En Crimée, il traverse les lignes russes pour rejoindre une dame qui l'attend de l'autre côté.--Au Mexique, une grenade lui ouvre le ventre. Il survit on ne sait comment, avec un ventre d'argent, dit la légende.--À Sedan, il conduit une des charges héroïques.--Il entre dans Paris avec l'armée de Versailles. (On s'est avisé qu'il avait manqué, dans cette affaire, de modération et de nuances. Cela est possible. Il est certain qu'il y eut, parmi les fusillés, des innocents et des inconscients; il est certain aussi que le triage en était alors difficile. Puis, je vous prie de relire les articles parus dans les journaux au moment des incendies de la Commune. Enfin, je ne vous donne pas cet homme pour une âme hésitante et douce; et, au surplus, ce serait l'offenser que de trop plaider pour lui les circonstances atténuantes.)--Quelques années après, il démolit une statue de la République.--Un peu plus tard, ayant réfléchi, il met sa main dans celle de Gambetta.

Maigre, élégant, les pommettes saillantes, les yeux clairs et froids, un peu du nez de Condé, la voix forte et comme bourdonnante, toute sa personne exprime une farouche énergie. On sent qu'il dut être un extraordinaire entraîneur d'hommes. Très dur pour lui-même, strict avec les officiers, il était bon pour les soldats, d'une bonté protégeante d'aristocrate. Vous trouverez sa chromolithographie dans quantité de bureaux de tabac de village; et là, les receveurs buralistes, vieux médaillés, vous diront ce qu'il fut, ce qu'il obtenait de ses hommes, vivant près d'eux, couchant avec eux sur la paille, refusant le lit des bourgeois.