Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 2

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Il avait un grand besoin de certitude. La profession de spectateur amusé n'était point son fait. Il éprouva de bonne heure, de façon aiguë et persistante, ce que nous ne sentons qu'à certaines minutes et mollement: le vide et l'inutilité de la vie d'un journaliste, ou d'un littérateur, ou d'un bourgeois, qui n'est que cela. Faire des besognes auxquelles on croit à moitié ou pas du tout; écrire des livres où l'on ne met point son âme, mais seulement quelques conjectures ou spéculations sur la vie; obtenir par là de petits succès; cueillir en passant de petits plaisirs égoïstes; vivre au jour le jour; comprendre ça et là quelques petites choses, mais ignorer en somme ce que l'on est venu faire au monde; vivre en se passant de la vérité; vivre sans vouer sa vie à une cause aussi humaine et générale que possible; c'est-à-dire vivre comme nous vivons presque tous... cela parut très vite misérable au jeune rédacteur en chef du _Mémorial de Périgueux_. Au temps même où il daubait les bourgeois libres-penseurs de Chignac, il lui arrivait de faire sur lui-même un loyal retour. C'est que le petit journaliste avait déjà une vie intérieure. «Ah! s'écriait-il, je ris des reproches qu'ils peuvent me faire: mais j'évite de descendre en moi-même, car c'est là que je suis leur égal, et peut-être leur inférieur. Ils savent ce qu'ils veulent, et je ne le sais pas; et, si j'ai des troubles qu'ils ne connaissent pas, qui m'assure que je ne suis pas traître à mon âme et à ma destinée, autant et plus qu'ils ne le sont eux-mêmes au but final de la vie? Mais quel est-il, ce but mystérieux, invisible?»

Il se convertit donc, premièrement, en haine de cette incertitude, parce que la spéculation philosophique, dont il est d'ailleurs peu capable, ne lui suffit pas; parce qu'il lui faut une règle absolue de ses actes, et dont la sanction soit en dehors de lui: bref, il se convertit pour avoir la paix de la conscience.

Ce besoin de paix intime se confondait avec un autre: le besoin d'être meilleur, de mériter. Même avant d'être chrétien, il se sentait humilié de l'égoïsme, de l'inutilité et de l'impureté de sa vie. Mystérieux phénomène moral: il avait des remords sans croire pourtant qu'il fît des choses défendues ni qu'il transgressât une règle; il avait le sentiment du péché avant la connaissance et l'acceptation de la loi. «Témoignage d'une âme naturellement chrétienne», selon l'immortel mot de Tertullien. Même au temps de son «erreur», alors qu'il lui arrivait de s'échapper, comme les autres, en facéties et impiétés d'estaminet, ses collaborateurs l'accusaient d'avoir, comme journaliste, «du penchant pour les choses religieuses». C'est son frère qui nous le dit, et je n'ai aucune peine à le croire. Dès cette époque, il remarquait que les exemplaires les plus complets et les plus assurés de vertu, ceux qui nous inspirent le plus de confiance, nous sont offerts par des croyants au surnaturel, et qu'il n'y a rien de meilleur ni de plus respectable qu'un bon prêtre ou qu'une religieuse sainte. Et secrètement, peut-être à son insu, son sens pratique en tirait déjà des conséquences.

Enfin, la troisième et, il faut le dire à son honneur, la plus déterminante raison de sa conversion, ce fut la «charité du genre humain», ce fut l'amour du peuple, l'amour des humbles, des souffrants, des ignorants, des opprimés. Les textes abondent et surabondent chez lui, par où l'on pourrait le démontrer. Je veux du moins citer une page capitale de la première préface des _Libres Penseurs_:

Mon père était mort à cinquante ans. C'était un simple ouvrier, sans lettres, sans orgueil. Mille infortunes avaient traversé ses jours remplis de durs labeurs... Personne, durant cinquante ans, ne s'était occupé de son âme... Il avait toujours eu des maîtres pour lui vendre l'eau, le sel et l'air, pour lever la dîme de ses sueurs, pour lui demander le sang de ses fils; jamais un protecteur, jamais un guide... Au fond, que lui avait dit la société?... «Sois soumis et sois probe; car, si tu te révoltes, on te tuera; si tu dérobes, on t'emprisonnera. Mais si tu souffres, nous n'y pouvons rien; et, si tu n'as pas de pain, va à l'hôpital et meurs, cela ne nous regarde plus.» Voilà ce que la société lui avait dit, et pas autre chose... Elle n'a de pain pour les pauvres qu'au Dépôt de mendicité; des consolations et des respects, elle n'en a nulle part...

Mon père avait donc travaillé, il avait souffert, et il était mort. Sur le bord de sa fosse, je songeai aux tourments de sa vie, je les évoquai, je les vis tous, et je comptai aussi les joies qu'aurait pu goûter, malgré sa condition servile, ce coeur vraiment fait pour Dieu. Joies pures, joies profondes! Le crime d'une société que rien ne peut absoudre l'en avait privé. Une lueur de vérité funèbre me fit maudire, non le travail, non la pauvreté, non la peine, mais la grande iniquité sociale, l'impiété, par laquelle est ravie aux petits de ce monde la compensation que Dieu voulut attacher à l'infériorité de leur sort. Et je sentis l'anathème éclater dans la véhémence de ma douleur.

Oui, ce fut là! Je commençais de connaître, de juger cette société, cette civilisation, ces prétendus sages. _Reniant Dieu, ils ont renié le pauvre_, ils ont fatalement abandonné son âme. Je me dis:--Cet édifice social est inique, il sera détruit. J'étais chrétien déjà; _si je ne l'avais été, dès ce jour j'aurais appartenu aux sociétés secrètes_.

Jamais conversion religieuse ne fut, dans ses mobiles profonds, plus pitoyable aux hommes, plus soucieuse des souffrants, plus «populaire». Longtemps avant le coup de la grâce, le catholicisme commençait d'apparaître à Veuillot comme le grand et seul remède aux maux humains: aux troubles de l'âme par la certitude; aux souffrances et aux injustices sociales, soit par la charité chrétienne, soit par la sanction après la mort.

Ce fut dans ces dispositions qu'il alla à Rome. C'est le lieu par excellence des «retraites», celui où se nourrissent le mieux les rêves: rêves d'art, rêves de volupté, rêves de perfection morale. L'atmosphère y est pleine de souvenirs et comme saturée d'âme. J'ai dit que Veuillot était peut-être par-dessus tout un homme de sentiment, un poète: la Rome catholique s'empara de lui tout entier, et avec une force inouïe. Par la vertu des témoignages sensibles, des symboles qui y sont accumulés, et dont il subissait la magie enveloppante, le catholicisme s'imposa à son esprit comme la seule explication permanente et complète du monde et de la vie; il y reconnut la vraie panacée de l'universelle misère, le salut de l'ignorante humanité. L'enchantement spirituel de ses sens acheva la transformation de son coeur: il eut d'ineffables attendrissements, il pleura dans les églises. Dans nulle conversion il n'y eut plus d'amour.

IV

La vérité connue et embrassée, il ne la lâcha plus. Catholique, il voulut vivre pleinement en catholique. Cela n'alla pas d'abord tout seul. Le «vieil homme» résistait. Le nouveau converti eut quelques mois de profonde angoisse: il regrettait ce qu'il voulait quitter. Il écrivait à son frère (_Corresp._, I, p. 25):

Je suis horriblement triste, et du vieux fonds que tu me connais, et de ce qui s'ajoute chaque jour, et enfin de la peur que me fait éprouver ce continuel accroissement, quand je viens à y songer.

Il dit encore ceci, que l'on sent être très vrai:

C'est justement depuis ce moment-là (celui de sa conversion définitive) que je souffre le plus. Le combat a réellement commencé à l'acte qui devait le finir: ce qui était clair à mon esprit devient douteux; ce que j'ai abandonné avec le plus de facilité me devient cher.

Et ceci, d'une si belle et courageuse sincérité, et qui me paraît aller loin dans la connaissance de notre misérable coeur:

... Évidemment cette lutte doit se terminer par le triomphe du bien; mais elle est longue et douloureuse en raison du mal qu'on a commis: car on n'a pas fait une faute, si odieuse soit-elle, qu'on ne désire la faire encore, et faire pis. Chaque vice de la vie passée laisse au coeur une racine immonde, qu'il faut en arracher avec des tenailles ardentes. Cela semble une chose épouvantable d'être tenu à une vie honnête et réglée par le grand devoir divin.

Et cependant, il se sent une force qu'il n'avait pas auparavant:

... Ces actes, ces fautes, ces plaisirs, pour lesquels on avait du mépris, on s'y laissait entraîner: maintenant qu'ils inspirent un attrait horrible, qu'ils vous donnent une soif d'enfer, vous n'y cédez pas. C'est la récompense: elle est lente, elle est rare, elle est maudite parfois lorsqu'elle vient; mais elle vient.

Ce trouble, ces «tentations hideuses», je ne jurerais pas que Veuillot en fût jamais complètement affranchi. Jusqu'au bout, il aura, çà et là, des aveux sur sa misère intime, pour lesquels nous l'aimerons peut-être plus encore que pour ses généreuses et éblouissantes colères. Cet homme fut d'une étrange franchise et, contre l'opinion commune, doux et humble de coeur.

Il triompha du moins assez vite de ces premiers assauts, plus redoutables, qui suivirent immédiatement son retour à Dieu, de la séduction du péché encore tout proche, des mauvais souvenirs encore tout chauds dans le sang de ses veines. Comment? Comme il le devait: par la prière, la confession, la communion, par la pratique obstinée de ce mystique «abêtissez-vous» de Pascal, dont il a donné (_Mélanges_, I) le plus pénétrant, le plus admirable commentaire.

Une des grandes sottises de ses ennemis fut assurément de l'avoir traité de tartufe. Cela ne vaut pas la peine d'être réfuté, pour peu qu'on ait lu Veuillot et que l'on sache lire. Sa conversion eut pour premier effet de lui faire payer ses dettes:

... Sais-tu jusqu'où vont les agréables restes de mon beau passé? Sais-tu ce qui me reste de tous mes essais de plaisirs, de mes rages, de mes colères, de tant de pleurs versés et de temps perdu? Je viens d'en faire le calcul: 5 000 francs de dettes, dont 1 000 francs pressent et devraient être déjà payés. Des dettes oubliées se sont réveillées au fond de ma conscience, et ma conversion n'eût-elle produit que cela, nous devrions tous la bénir. (_Lettres à son frère._)

Il se mit à être un très scrupuleux honnête homme. Il s'occupa tendrement de son frère cadet, fit des livres pour constituer à ses deux soeurs une petite dot, ne se maria que lorsqu'elles furent pourvues. Très aimé et employé de M. Guizot, secrétaire, en Algérie, du maréchal Bugeaud, il ne tenait qu'à lui d'avoir une grande situation dans la presse ministérielle. Mais il était de ceux qui ne s'arrêtent pas en chemin, qui ne font pas au devoir sa part, qui vont jusqu'au devoir d'exception. Il repoussa les avantages offerts, voulut se garder libre, et, puisqu'il était catholique et que son don particulier était celui de l'écrivain, fonda un journal catholique: entreprise hasardeuse et qui eut de difficiles commencements. Toujours il dédaigna la fortune. Sa vie, quand on l'embrasse, est harmonieuse et belle, toute d'incroyable labeur et de sacrifices allègrement portés, les uns publics, les autres secrets et que ses lettres révèlent ou laissent deviner.

V

Il fut un des grands catholiques de ce temps; le plus grand peut-être, si l'on considère la puissance et l'ardente et amoureuse combativité de son talent; le plus original, si l'on fait attention à l'absolue pureté de son catholicisme, rare et neuf par cette pureté même et cette simplicité.

Il lui fut avantageux, en somme, de n'avoir reçu, dans son enfance, presque aucune éducation religieuse; d'avoir, en vrai gamin de Paris, fait sa première communion sans y prendre garde et, ensuite, de n'y avoir plus songé. Les hommes qui ont eu une enfance pieuse et qui se sont lentement détachés de la foi par l'insensible travail de leur esprit avec qui conspirent, quelquefois, les exigences de leurs passions de vingt ans, ceux-là ne se convertissent guère ou, s'ils se convertissent, ce n'est pas à vingt-cinq ans, c'est généralement beaucoup plus tard, et c'est par un simple réveil de sentiments qui, au surplus, n'ont jamais été, chez eux, tout à fait spontanés, mais qu'un enseignement exprès avait déposés dans leurs coeurs d'enfants. Leur retour à la foi peut avoir sa douceur et même son ardeur, mais ce ne saurait être le coup de foudre et l'éblouissement du chemin de Damas. Veuillot, lui, ne retrouve pas la vérité: il la découvre réellement, il la conquiert, et cela, par son propre effort et en plein frémissement de jeunesse. Il ignorait le sens de la vie: un jour, il le connaît. Ce n'est pas un ressouvenir, c'est une révélation. C'est pourquoi sa conversion a tous les caractères du plus fervent enthousiasme.

Il est catholique naïvement,--sans respect humain, cela va sans dire, mais même sans rien de cette retenue, de cette discrétion de bon ton qu'observent volontiers les croyants «d'un certain monde» et qui fait qu'on peut les fréquenter longtemps sans soupçonner qu'ils vont à la messe et qu'ils communient. Sa foi, pénétrant toute son âme, est une foi de tous les instants, et il ne craint pas d'en donner des témoignages familiers. Jusque dans ses articles, mais surtout dans ses lettres et dans ses romans, dans ses recueils de petits contes et de «variétés», il ne rougit point d'avoir le style «dévot», à la façon d'un curé de campagne. Il parle sans embarras de ses pratiques religieuses, d'une messe qu'il a entendue, d'un chapelet qu'il a récité, d'une communion qu'il a faite. Le maigre du vendredi joue un rôle important dans ses petits récits d'édification. Sa foi, si souvent sublime de penser et de propos, est, dans le détail journalier, humble et populaire. Et ne croyez pas qu'il outre à plaisir, et par une sorte de défi aux esprits superbes, l'humilité et la simplicité du coeur: on reconnaît, lorsqu'on l'a pratiqué un peu, qu'il est naturellement ainsi.

Or il est bien évident, d'abord, que, parmi les illustres catholiques laïques de ce siècle, les Montalembert, les Falloux, les Ozanam, aucun n'a cet accent; que ce sont gens bien élevés, dont les discours pieux sentent leur homme du monde et se distinguent toujours de ceux d'un desservant de village, d'un sacristain ou d'une Petite Soeur. Mais cette bonhomie dévote, ces façons candides de frère lai, ce ton de piété plébéienne, je ne pense même pas que vous les surpreniez jamais chez les prêtres célèbres qui furent les contemporains de Veuillot, chez les Lacordaire, les Ravignan, les Dupanloup, ces aristocrates de la foi.

Veuillot, lui, est bien peuple. Les catholiques considérables que je nommais tout à l'heure, clercs ou laïques, appartenaient par leur naissance à la noblesse ou à la bourgeoisie. Certes ils croyaient que le catholicisme est le salut de la société humaine et, par conséquent, des pauvres; mais ils semblaient préoccupés moins directement de l'âme des pauvres que de celle des riches, et ils gardaient à ceux-ci, malgré leurs vices et leur indignité, une sympathie et une considération involontaires. Ils aimaient le peuple: mais ils le connaissaient à peine, ils ne l'avaient pas vu souffrir, ils n'avaient pas souffert avec lui. Il fut infiniment profitable à Veuillot d'être né de petits artisans, d'avoir été un pauvre petit gosse des rues, d'avoir vu son bonhomme de père maltraité par les patrons, d'avoir assisté et participé aux durs chômages, aux privations, aux angoisses pour le pain du lendemain. Il comprit mieux ainsi pourquoi le peuple est ce qu'il est, que c'est lui, surtout, qui a besoin du Christ, et qu'il est moins coupable que ses guides. Même féroce et impie, le peuple lui inspirera toujours plus de pitié que de colère. Dans ce livre splendide: _Paris sous les deux sièges_, il écrit, à propos des exécutions sommaires, contre lesquelles il proteste (pour d'autres raisons que les députés de Paris): «... Devant ces misérables, la société... subit la conséquence horrible de rester sans pitié. Dieu, n'étant jamais sans justice, n'est jamais sans pitié... Parmi les foules qu'il faut engouffrer aux géhennes sociales, se trouvent beaucoup de ces publicains et de ces mérétrices qui entreront avant leurs juges dans le royaume de Dieu. Les anges que Dieu commet à la visite des fanges humaines ne l'ignorent point. Ils y ramassent des perles que peut-être ne contiennent pas en pareil nombre les riches demeures, les cours et les palais...» Nul catholicisme plus anti-bourgeois que celui de Veuillot.

Point d'ascétisme, sinon peut-être dans la partie la plus réservée de sa vie intérieure. Il ne se fit pas uniquement catholique pour orner et sauver son âme, mais pour servir le plus d'âmes possible, propager le bienfait qu'il avait reçu, et leur donner la foi qui seule assure à tous la vie heureuse ou supportable, même en ce monde-ci, en inspirant la bonté aux puissants autant que la patience aux déshérités. Ce trait est fort remarquable chez Veuillot. C'est bien en vue de la vie éternelle, mais c'est aussi, et très formellement, pour diminuer les douleurs de la vie présente (les deux buts devant d'ailleurs être atteints par les mêmes voies) que Veuillot se soucie de l'humanité, étant lui-même trop vivant, trop débordant d'énergie et trop épris de l'action pour se désintéresser, à la façon des ascètes, de cette vie mortelle et transitoire. La cité de Dieu dont il rêve, il ne la rejette pas tout entière par delà la mort. Pour lui, le temps de l'épreuve est déjà le commencement de la récompense. C'est un saint très pratique par tempérament.

Peu de métaphysique, je l'ai dit. S'il en avait une, ce serait la métaphysique imaginative de Joseph de Maistre, qu'il connaît bien et qui est un de ses oracles. C'est avec le coeur qu'il croit. Il reçoit comme mystère ce qui est mystère. La Trinité en est un, le péché originel en est un, et l'incarnation, et la rédemption, et l'eucharistie, et la grâce. Cela va bien: il y a dans ces dogmes quelque chose à la fois d'inconcevable et de fort émouvant. Mais vous savez qu'en ce siècle raisonneur il s'est trouvé des prêtres ou des philosophes chrétiens, ou d'anciens élèves de l'École polytechnique, pour expliquer couramment ce qui est, par nature, inexplicable. Il y a un pseudo-rationalisme catholique. Que trois soient un; que Dieu ait été homme; que du pain et du vin soient Dieu; que Dieu soit juste et qu'il nous fasse porter la peine d'une faute que nous n'avons pas commise; que Dieu soit bon et que, prévoyant la damnation de la majorité des hommes, il ait créé l'humanité; que Dieu soit bon et que l'enfer soit éternel, etc., on a vu des moines éloquents qui donnaient de ces choses des interprétations philosophiques: et cela est étrange, car un mystère que l'on comprendrait ne serait plus un mystère, et on ne rend pas raison de ce qui est au-dessus de la raison. (Tout ce qu'on pourrait faire, ce serait de rechercher la formation historique des dogmes et quels états d'esprit ont pu les engendrer: mais cela est besogne d'incroyants.) Veuillot ne donna pas dans le travers de ces chrétiens qui veulent faire au surnaturel sa part. Il accepte tout, il n'en trouve jamais assez. L'Immaculée Conception, et tous les miracles modernes, et la Salette, et Lourdes, il dévore tout. La liberté que l'Église laisse aux fidèles sur certains points douteux, il la refuse, il n'en a que faire. Il n'a jamais été troublé le moins du monde de ce qui indignait si fort un Proudhon ou un Michelet et, par exemple, de ce que suppose d'arbitraire divin la théorie de la grâce. Bon et tendre comme il était, il parle à l'occasion et sans vergogne de l'enfer, sur qui les prêtres «éclairés» glissent volontiers. Il y plonge Voltaire et quelques autres avec une sainte allégresse. Sa foi est intrépide, va jusqu'à lui donner l'apparence de sentiments qui sont peu dans son caractère. Il lui arrive de renchérir sur le charbonnier.

Un des lieux communs de notre littérature lyrique et romanesque, c'est le «supplice du doute». À mon sens, c'est assez souvent une plaisanterie. Je ne crois que difficilement à la douleur métaphysique. Du moins, j'ai connu des esprits, même éminents, qui ne souffraient pas du tout de ne pas croire, et à qui il ne semblait point nécessaire, pour vivre, de tenir l'explication du monde. Veuillot est aux antipodes de cette famille d'esprits. Oui, le doute pour lui eût été bien réellement «un supplice». L'intrépidité de sa foi et même la hardiesse des jugements qu'elle lui inspire sur les affaires de ce monde recouvre et suppose, à l'origine, l'horreur de l'incertitude et de la solitude, l'impossibilité de durer dans la non-affirmation, l'impérieux besoin de support et de magistère, en somme le frisson de je ne sais quelle peur irréductible, la peur du noir, celle qui jette les mourants aux bras des prêtres. Il y a de la physiologie dans cette peur-là: il y en avait dans la foi de Veuillot. Il n'aurait rien compris à ce raisonnement que j'ai souvent fait en songeant à la mort:--«Oui, c'est le noir, c'est l'inconnu. Mais s'il y a une destinée humaine par delà la mort, quelle qu'elle doive être pour moi, je serais fou de redouter un sort qui me sera forcément commun avec des milliards d'individus de mon espèce.» Cela ne l'eût point rassuré. On le dirait hanté de la crainte de n'être pas suffisamment orthodoxe. Il a comme la rage de s'en remettre du plus de choses possible à l'autorité du représentant de Dieu; et il semble qu'il se soit surtout appliqué à concentrer dans le pape seul le privilège d'infaillibilité autrefois épars dans l'Église entière, _afin d'être plus tranquille_. J'ai entendu des croyants, qui avaient d'ailleurs l'âme très belle, dire à propos de certaines difficultés du dogme: «J'aime mieux ne pas penser à ces choses-là.» Tel Veuillot. Quand il était seul avec lui-même, il fermait les yeux.

Mais, s'il se jette dans la foi par le même mouvement de recours craintif que les femmes et que les plus simples de ses frères, une fois assuré de ce refuge, il se retrouve homme de pensée. Il comprend profondément le rôle social de l'Église et en quoi ses dogmes correspondent aux besoins les plus intimes et les plus nobles de la nature humaine. Sur ce qui est l'âme même du christianisme, il abonde non seulement en sentiments, mais en idées. Lisez, dans le _Parfum de Rome_, le chapitre sur les Indulgences:

... Par la création de l'Église, les fidèles constituent un corps immense, prolongé dans le ciel, sur la terre et dans les lieux de purification que nous appelons le purgatoire. Triomphante, souffrante, militante, l'Église est une en ces trois états. Jésus-Christ en est la tête. Ainsi se trouve accomplie l'unité des hommes avec Dieu et des hommes les uns avec les autres... Le membre humain de l'Église conserve son individualité. Portion du corps mystique de Jésus-Christ, il a tous les bénéfices de la vie d'ensemble; homme, il garde la prérogative, mêlée de péril et de gloire, de l'être responsable et libre. Ainsi ce corps de l'Église nous apparaît divinement humain... Le dogme des Indulgences n'est pas l'abri de la paresse: il est le dogme des douces condescendances envers la fragilité humaine... Quand nos mains sont pures, elles sont magnifiquement transformées; elles deviennent le vase qui peut répandre à larges ondes l'eau du rafraîchissement... Ainsi nous pouvons, par la prière et les bonnes oeuvres, descendre dans ce formidable purgatoire, etc.