Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires
Chapter 19
Souvent malade, Joubert aimait presque à l'être: il sentait que la maladie lui faisait l'âme plus subtile. Il avait des raffinements à la des Esseintes (supposez un des Esseintes sans perversité). Il déchirait, dans les livres du dix-huitième siècle, les pages qui l'offensaient et n'en gardait que les pages innocentes dans leurs reliures à peu près vidées. Il «adorait» les parfums, les fruits et les fleurs. Il avait des façons à lui de voir et de recommander la religion catholique: «Les cérémonies du catholicisme, écrit-il, plient à la politesse.»
Il ne tenait pas énormément à la vérité: il y préférait la beauté; ou plutôt il les confondait avec une astuce séraphique. Ne croyez-vous pas que Renan eût contresigné cette pensée: «Tâchez de raisonner largement. Il n'est pas nécessaire que la vérité se trouve exactement dans tous les mots, pourvu qu'elle soit dans la pensée et dans la phrase. Il est bon, en effet, qu'un raisonnement ait de la grâce: or, la grâce est incompatible avec une trop rigide précision.» Et cette autre: «L'histoire a besoin de lointain, comme la perspective. Les faits et les événements trop attestés ont, en quelque sorte, cessé d'être malléables.»
Il est plus platonicien que Platon. L'univers lui est, très exactement, un système de symboles, où il s'applique à saisir les correspondances du réel avec l'idéal, le reflet de Dieu sur les choses. Où manque ce reflet, il ferme les yeux. Il ne permet à la matière d'exister qu'en tant qu'elle traduit quelque chose de spirituel. En elle-même, elle le dégoûte. Aussi la réduit-il tant qu'il peut. Il ne lui reconnaît que l'épaisseur tout au plus d'une pelure d'oignon; il fait du monde une prodigieuse baudruche. Cela, à la lettre: «Pour créer le monde, un grain de matière a suffi... Cette masse qui nous effraye n'est rien qu'un grain que l'Éternel a créé et mis en oeuvre. Par sa ductilité, par les creux qu'il enferme et l'art de l'ouvrier, il offre, dans les décorations qui en sont sorties, une sorte d'immensité... En retirant son souffle à lui, le Créateur pourrait en désenfler le volume et le détruire aisément...»
Comme sa métaphysique, sa critique littéraire n'est que métaphores, comparaisons, allégories. Il dit de Voltaire: «Voltaire a, comme le singe, les mouvements charmants et les traits hideux.» Il dit de Platon: «Platon se perd dans le vide, mais on voit le jeu de ses ailes, on en entend le bruit.» Il nous apprend que «Xénophon écrit avec une plume de cygne, Platon avec une plume d'or et Thucidyde avec un stylet d'airain». On est tenté de continuer: «Corneille écrit avec une plume d'aigle, Racine avec une plume de tourterelle (vous savez que la tourterelle est violente), Chateaubriand avec une plume de paon, Joubert lui-même avec une plume d'ange.»
En politique, il est pour le régime où il entre le plus d'artifice. Ce qui lui déplaît dans la démocratie, c'est que, la force et le pouvoir s'y trouvant dans les mêmes mains, c'est-à-dire dans celles du plus grand nombre, «il n'y a point d'art, point d'équilibre et de beauté politique.» Il veut que la puissance soit séparée de la force matérielle, du nombre, et les tienne en échec. C'est dans cette fiction qu'il voit la beauté: «De la fiction, il en faut partout. La politique elle-même est une sorte de poésie.»
Sa psychologie aussi est toute en images. Il remarque que l'homme _n'habite_ que sa tête et son coeur; que la langue est une _corde_ et la parole une _flèche_; que l'âme est une _vapeur allumée_ dont le corps est le _falot_; que certaines âmes n'ont pas d'_ailes_, ni même de _pieds_ pour la consistance, ni de _mains_ pour les oeuvres; que l'esprit est l'_atmosphère_ de l'âme, qu'il est un _feu_, dont la pensée est la _flamme_; que l'imagination est l'_oeil_ de l'âme. Plus loin, je vois que l'esprit, qui tout à l'heure était une atmosphère et une flamme, est un _champ_, puis un _métal_; qu'il peut être _creux_ et _sonore_, ou bien que sa _solidité_ peut être _plane_, si bien que la pensée y produit l'effet d'un _coup de marteau_; puis, qu'il ressemble à un _miroir concave_, ou _convexe_; qu'il y fait _froid_, qu'il y fait _chaud_; que la pudeur est un _réseau_, un _velours_, un _cocon_, etc., etc.
Sentez-vous la revanche de la nature? Voilà, pour un contempteur de la matière, une imagination bien matérielle. Tous ces renchéris n'en font jamais d'autre.
Avec cela, Joubert est très «particulier». Ses subtilités quintessenciées, son épicuréisme virginal et ce que j'appelle son «angélisme» peuvent nous communiquer encore, çà et là, d'assez doux petits frissons d'âme. Par mille affectations mystérieuses, par son mauvais goût travaillé et délicieux, il reste proche de nous. Ce sensitif pudique est un des plus distingués parmi ces artistes joliment maniaques qui sont comme en marge des littératures...
Je dois seulement confesser que Joubert exprime ou indique toujours les deux termes de ses comparaisons: c'est, entre autres choses, ce qui le distingue, par exemple, de M. Stéphane Mallarmé. Cela n'empêche point la parenté. J'ai voulu signaler à nos poètes symbolistes un aïeul inattendu, mais authentique.
HIPPOLYTE TAINE
Il est très grand. C'est peut-être le cerveau de ce siècle qui a emmagasiné le plus de faits et qui les a ordonnés avec le plus de rigueur. Chacune de ses «histoires», chacune de ses «descriptions»--description d'un homme, d'une littérature, d'un art, d'une société, d'une époque, d'un pays--ressemblent à des constructions massives et serrées. Sous les propositions qui s'enchaînent, les séries de faits se commandent,--telles les assises successives d'un monument. Taine est un prodigieux bâtisseur de pyramides.
Nul n'a plus durement appliqué, ni à des objets plus divers, des théories plus étroitement déterministes. Mais, l'expérience du plus savant homme étant toujours fort restreinte, toute explication d'un ensemble un peu considérable de phénomènes, même suggérée par l'expérience, devient forcément création. L'esprit, au début, s'accommode aux parcelles de réalité qu'il a pu saisir; mais, dès qu'il s'agit d'une réalité plus étendue, et de toute la réalité, c'est elle que nous accommodons à notre esprit; c'est notre esprit qui complète les faits, et qui les pétrit, et qui suppose entre eux des relations afin de justifier des lois. Toute philosophie est poésie.
Et c'est pourquoi nul n'a fait, plus souvent que Taine, autre chose que ce qu'il croyait faire; nul n'a plus senti et imaginé, alors qu'il croyait uniquement percevoir, observer et classer.
La théorie qui est censée former le support de l'_Histoire de la littérature anglaise_ ne rend bien compte que des individus médiocres; elle n'éclaircit par conséquent que ce qui nous intéresse le moins. Elle n'explique guère les grands écrivains. Tandis que Taine se travaille à voir en eux les produits du moment, du milieu et de la race; il nous les montre surtout comme des producteurs d'une certaine espèce de beauté où nous ne saurons jamais au juste ce qui revient à la race, au milieu et au moment. L'_Histoire de la littérature anglaise_ est un livre splendide; mais le meilleur en subsisterait, la théorie ôtée ou réduite à d'assez modestes truismes.
Pareillement, «la faculté maîtresse» explique tout dans l'oeuvre d'un artiste, excepté la beauté. La «faculté maîtresse» peut, en effet, se rencontrer aussi bien chez un galfâtre que chez un homme de génie.
En histoire aussi, Taine est souvent dupe. Sa conception déterministe donne inévitablement des résultats moroses, quels que soient le pays ou le temps qu'il étudie. Car il remonte toujours, par l'analyse, à des causes qui se confondent avec l'instinct animal. Et c'est ainsi qu'il a vu l'ancien régime et la Révolution également tristes et haïssables. Décomposés de la même façon, le moyen âge et l'antiquité lui eussent non moins sûrement paru hideux. La beauté même du siècle de Périclès, si Taine avait pu dépouiller les archives athéniennes, n'eût pas résisté à cette opération. Toute la destinée de l'humanité se résume pour lui dans le sombre tableau que trace Thomas Graindorge pour l'instruction de son neveu. (Les petits lapins, les gros éléphants... vous vous rappelez?)
Il déforme les faits par cela seul qu'il les coordonne sans les connaître tous. Il est très peu évolutionniste, puisque sa mécanique prétend exclure le mystère et qu'il y a du mystère dans l'«évolution». Il oublie le flottant, le vague, l'imprécision, la fuite et la transformation des choses. Il immobilise le réel pour l'observer: donc ce qu'il observe n'est déjà plus le réel. Assurément, les institutions jacobines et napoléoniennes sont artificielles et oppressives; mais, en quatre-vingt-dix ans, n'ont-elles pu modifier le peuple qu'elles enserrent dans leurs cadres et lui faire une autre nature? Saurions-nous revenir, au régime de la décentralisation et des petites associations libres?
Peut-être y a-t-il un rapport secret entre les contrariétés de l'oeuvre de Taine et les contrastes qu'on devine dans son caractère et dans son esprit.
Ce logicien est un poète. Cet abstracteur a le style le plus concret qu'on puisse voir. Aucun écrivain ne s'est plus continûment exprimé par des métaphores, ni plus colorées, ni développées avec plus de minutie, ni plus exactes dans le dernier détail. Cela va communément jusqu'au symbole et à la parabole. Et ainsi l'on craint que, la justesse surprenante des images emportant pour lui la vérité du fond, ce positiviste si défiant ne se soit laissé quelquefois tromper par les mots.
Cet homme d'imagination violente et charnelle (vous vous rappelez ses études sur la Renaissance et sur la peinture flamande) a eu la vie d'un ascète et d'un bénédictin. Ce grand apôtre de l'observation directe a vécu très retiré, a peu communiqué, je crois, avec les hommes d'une autre classe que la sienne; et ce grand amasseur de faits les a surtout cherchés dans les livres.
Ce déterministe, qui regarde l'histoire comme un développement de faits inéluctables et qui a souvent goûté en artiste les manifestations de la force, s'est troublé, s'est fondu en compassion, dès qu'il a vu le sang et la souffrance d'un peu près. Il eût été indulgent à Sylla et à César: Robespierre et Napoléon l'ont trouvé inexorable.
Cet ennemi de l'esprit classique a, dans son besoin d'unité, soumis le réel aux simplifications et aux généralisations les plus impérieuses.--Sa philosophie se retrouve, dramatisée, dans le roman naturaliste; et l'on sait que le roman naturaliste lui faisait horreur.
Pour avoir trop vu dans l'histoire la bestialité humaine, il avait fini par avoir peur des hommes. Dans ses dernières années, sa sympathie était évidente pour des doctrines dont la sienne était la négation radicale, et pour les vertus mêmes que sa philosophie était le plus propre à décourager.
Cet homme d'une si intransigeante audace de pensée était devenu énergiquement «conservateur». (Le fut-il pour les mêmes affreuses raisons que Hobbes? On ne sait.) Et non seulement il refusa des obsèques civiles qui, seules, eussent été sincères, mais il ne se laissa point enterrer simplement selon le rite de sa religion natale, ce qui n'aurait eu, dans l'espèce, qu'une très faible signification: il demanda--ou accepta--des funérailles protestantes. Je n'ai jamais senti plus grande mélancolie intellectuelle qu'à cette mensongère cérémonie.
Mais cela n'a point aboli son oeuvre écrite. Hippolyte Taine fut un de nos maîtres. La période positiviste de notre littérature,--celle qui commença vers 1855 et que nous voyons s'achever,--garde très profondément son empreinte.
On ne découvre des vérités neuves que par de grands partis pris qui entraînent tout autant d'erreurs. Qu'importe? Les vérités restent. Taine est l'écrivain qui nous a fait le plus fortement sentir et comprendre l'animal et la machine qu'est toujours l'homme. Seulement, c'est là une vérité que nous avons assez vue, et des vérités un peu différentes sont en train de nous attirer davantage. Et, donc, il adviendra de Taine comme d'autres grands inventeurs ou rajeunisseurs d'idées: on l'abandonnera pendant trente ans,--pour lui revenir.
FERDINAND BRUNETIÈRE
Je le tiens pour un des plus particuliers et des plus originaux des hommes d'à présent. Et nul peut-être ne diffère plus profondément de l'image que le public s'est formée de lui.
Professeur fieffé, doctrinaire intransigeant, continuateur vigoureux du grêle Nisard, défenseur de la tradition et de toutes les traditions, et par conséquent leur prisonnier: tel il apparaît aux inattentifs. Parce qu'il a gardé, avec une coquetterie hautaine, la syntaxe du dix-septième siècle, on le croit contemporain de Bossuet par les idées.
En réalité, l'esprit le plus libre, de l'indépendance la plus fière et la plus ombrageuse. Sa vie, d'abord, le prouverait, toute solitaire et, jusqu'à ces dernières années, toute en dehors des «cadres» officiels. C'est sans autre diplôme que celui de bachelier qu'il est parvenu aux premiers emplois de l'enseignement universitaire. En littérature, il n'a touché aux opinions traditionnelles que pour les redresser rudement, souvent pour en prendre le contre-pied. L'ensemble de son oeuvre ne serait pas mal intitulé: «Suite de paradoxes sur la littérature française.»
Ce prétendu «immuable» s'est d'ailleurs beaucoup modifié en vingt ans. Ou, si vous préférez, je crois le comprendre mieux que je ne faisais jadis.
Ce critique est surtout un historien et un dialecticien.
Il a, au plus haut point, le sentiment de l'histoire. Pour lui, juger un livre, ce n'est nullement analyser l'impression plus ou moins voluptueuse qu'il en a reçue; mais c'est, essentiellement, le «situer» dans une série. On connaît son mot: «Je ne loue jamais ce qui m'amuse». Son objet est de fixer la valeur des oeuvres par rapport, non à lui-même, mais à toute la littérature. Dans le moindre de ses jugements il tient compte d'une chose considérable en effet: le jugement exprimé ou supposé des morts, qui sont plus nombreux que les vivants.
Non, certes, pour s'y conformer aveuglément. Cet historien est artiste en dialectique. Même, il s'y complaît, et c'est la seule espèce de volupté à laquelle il soit publiquement accessible. Entre les ouvrages écrits, envisagés comme des faits dont il faut chercher la loi de succession, la grande joie de M. Brunetière est d'établir des «liaisons» inaperçues et surprenantes.
Sa logique est toujours imaginative. Comme Taine a théorie du milieu, du moment et de la faculté maîtresse, M. Brunetière a trouvé la théorie de l'«évolution des genres». Son sens historique devait l'y amener: car le darwinisme, c'est--provisoirement--le vrai nom de l'histoire, c'est l'histoire même.
Il a étudié les «genres littéraires» un peu de la même façon que Taine étudiait les écrivains. Et il lui est arrivé, comme à Taine, d'être dupe des métaphores. Les genres littéraires sont devenus, dans son système, un je ne sais quoi d'organique, qui vivrait indépendamment des oeuvres particulières et des cerveaux où elles ont été conçues; abstractions végétatives, qui ont des troncs et qui poussent des branches; entités réalisées à la manière scolastique. Les «genres» seuls existent; les oeuvres, très peu; la personne des écrivains, moins encore.
Ainsi M. Brunetière a pu, l'an dernier, à propos de l'évolution de la poésie lyrique, parler de Musset sans presque mentionner ses comédies, où est pourtant tout Musset. C'est que, l'année précédente, il avait parlé, à propos de l'évolution du genre dramatique, de ces mêmes comédies, qui pourtant sont à peine du théâtre. Musset lui-même s'évanouit: son nom ne désigne plus que le passage accidentel, à travers un cerveau, de deux «genres littéraires» à une certaine minute du développement de ces deux plantes...
La logique de M. Brunetière est ardemment combative. Il parle toujours _contre_ quelqu'un. Il a la démonstration menaçante. Au moment où il nous écrase, il nous avertit qu'il nous ménage. «Et, si je le voulais à ce propos, j'ajouterais, etc...» Derrière ses béliers, il a toujours des catapultes en réserve.
Il donne l'impression d'une vitalité intellectuelle et physique extraordinaire, presque maladive (avez-vous assisté à ses cours?) et, en y regardant de plus près, d'une immense tristesse. Nulle grâce; jamais de sourire ni d'abandon; point d'esprit, sinon à coups de massue. Mais cela ne serait rien. Lui-même a confessé à maintes reprises un pessimisme si radical et si âcre qu'on sent bien que son amour de l'action et son grand courage le défendent seuls du nihilisme pur. Il est sans doute l'homme qui, moitié par respect de ce qu'ont fait et pensé les pauvres hommes disparus, moitié par un souci d'utilité publique, a déployé le plus de vigueur pour défendre des principes et des institutions auxquels il ne croyait pas.
De tout cela, mélancolie foncière, pessimisme absolu, travail effréné, activité fébrile qui semble avoir peur du repos et vouloir tromper la vie, refus de sourire, retranchement ascétique de tout épicuréisme intellectuel, je conclus naturellement à une excessive sensibilité, et d'autant plus violente qu'elle est publiquement plus comprimée,--à une extrême capacité de désir et de souffrance... Et cela est très singulier, à cause de la forme qui n'est pas précisément, ici, celle d'un Musset ou d'un Byron.
... On a dû voir parfois, dans quelque couvent du haut moyen âge, un moine théologien ardent aux disputes, orthodoxe avec des témérités de dialectique à faire trembler, austère, secret, ne livrant jamais rien de son coeur ni de ses sensations, dur en apparence et étranger à tout plaisir... Un matin, ses frères le trouvaient pendu dans sa cellule, sous son grand crucifix. Que s'était-il passé? Drame de désespoir métaphysique? Drame d'ennui mortel? Ou quoi de plus insoupçonné encore?
Ma plaisanterie n'est pas gaie, et elle est d'un romantisme fâcheux. Mais M. Brunetière me fait songer, malgré moi, à un théologien damné.
FRANÇOIS COPPÉE
On voit bien tout de suite qu'il y a, dans la littérature française, des écrivains du Nord et des écrivains du Midi, des Provençaux, des Gascons, des Auvergnats, des Belges, des Hellènes et des coloniaux. Mais y a-t-il des Parisiens? On peut se le demander. Car, d'abord, Paris, c'est trente-six mille choses à la fois; et puis on sait que la plupart de ceux qui passent pour représenter l'esprit de Paris sont venus des plus lointaines provinces... Et pourtant, oui, il y a des Parisiens, puisqu'il y a Béranger et puisqu'il y a M. François Coppée.
Plusieurs voient surtout, en M. Coppée, un praticien en vers et en prose, d'une habileté extraordinaire. Et je fais cette première remarque que l'auteur de la _Grève des forgerons_ est adroit, en effet, comme un ouvrier de Paris. Mais il est encore bien autre chose. On pourrait dire que la netteté, le poli, l'aisance imperturbable et le «fini» classique de son oeuvre, qui font que tout le monde peut s'y plaire, n'en laissent sentir toute l'originalité qu'aux lecteurs très attentifs.
Si l'on y veut prendre garde, on saisit chez lui d'intéressants contrastes. Il a commencé par être un parnassien pur, un artiste voluptueux et fier, uniquement dévot aux mystères de la forme. Il a écrit _le Lys_ et _l'Enfant des armures_ et ciselé d'irréprochables petites «légendes des siècles». En même temps il montrait, dans ses délicieuses _Intimités_, une sensualité fine et languissante, maladive un peu. Il pouvait mal tourner. Il pouvait tomber de la poésie parnassienne dans l'héliogabalisme, et de l'héliogabalisme dans le symbolisme, le mysticisme et la kabbale. Les jeunes gens qui le considèrent aujourd'hui comme un funeste bourgeois ne réfléchissent pas que Coppée, il y a vingt-cinq ou trente ans, parut un jeune poète très «avancé».
Or, tout de suite après _le Reliquaire_ et _les Intimités_, M. François Coppée, chose assez inattendue, écrivait _les Humbles_. En vers modestes et familiers, dont toute l'élégance consistait dans leur souple exactitude, dont le prosaïsme n'était sauvé que par la grâce du rythme, en vers nus, tout nus, il façonnait de petits poèmes gris, tout gris, où s'exprimait, sans fausse honte, une sensibilité et parfois presque une sentimentalité de peuple. Ces ingénieuses compositions eurent très vite le suprême honneur de la parodie. Je ne rappellerai que le petit homard des Batignolles, dont une bonne fille garde les pattes pour sa mère.
On put croire d'abord que le jeune poète parnassien n'avait vu dans ces récits qu'un exercice amusant et difficile de versification, quelque chose comme le plaisir d'écrire en français des vers latins (si j'ose cette catachrèse) sur des sujets réfractaires à la poésie. Mais M. Coppée a recommencé si souvent; il y est revenu avec une si évidente complaisance qu'il faut bien qu'il y ait mis son coeur et qu'il ait trouvé, dans ces peintures en vers de la vie, des moeurs, des souffrances et des mérites des «humbles»,--et non point des «humbles» pittoresques: bergers, pêcheurs, vagabonds, gueux de Richepin, mais des «humbles» incolores: épiciers, employés, vieilles filles,--une autre douceur, plus intime, plus humaine, que celle d'accomplir des séries de tours de force.--En somme, Coppée, dans ses _Humbles_, a presque créé un genre; il a presque réalisé un rêve de Sainte-Beuve.
Toutefois il se pourrait qu'en dépit du rêve de Sainte-Beuve ce genre restât un peu hybride et douteux. C'est dans ses récits en prose non rimée que je goûte avec le plus de sécurité la sensibilité vive et franche de M. François Coppée. On a dit (et ce n'est d'ailleurs qu'à moitié vrai) que le réalisme de la plupart de nos romanciers était dur, hautain, méprisant; que rien n'égalait le soin avec lequel ils peignent les existences humbles ou médiocres, sinon leur dédain pour cette humilité, et qu'enfin ils n'aimaient pas les petites gens. M. Coppée les aime. Nul, si ce n'est peut-être M. Theuriet, n'a exprimé avec une sympathie aussi vraie la vie des pauvres foyers, des foyers de tout petits bourgeois, leurs habitudes, leurs soucis, leurs plaisirs, leurs ambitions; nul ne nous a mieux fait sentir, sous la mesquinerie des détails matériels, qui devient touchante, l'immortelle poésie du coeur. Je dirais que, par là, le réalisme de M. Coppée ressemble à celui des romanciers anglais ou russes, si j'avais besoin, pour goûter nos écrivains à nous, de constater qu'ils ressemblent aux étrangers.
D'autre part, l'auteur des _Humbles_ et des _Contes rapides_ est, comme on sait, un compagnon de propos libres et qui, comme plusieurs d'entre nous, manque un peu d'innocence. Il a l'esprit, et il a la «blague». L'âme d'un titi supérieur sonne dans son rire, dont il est impossible de ne pas aimer le joli timbre légèrement nasillard.
Or, ce railleur est tellement ingénu qu'il est un des trois ou quatre de nos contemporains qui ont fait des tragédies,--oui, des tragédies en cinq actes où tout est pris grandement au sérieux, où se déroulent des événements imposants, où des personnages royaux se débattent dans des situations douloureuses et terribles, où s'entre-choquent les passions les plus violentes et où s'énoncent en alexandrins les sentiments les plus nobles et les plus hauts dont l'humanité soit capable. Faire des tragédies! songez à ce que cette entreprise suppose aujourd'hui de courage, de persévérance, de gravité et de foi.
Rassemblons ces traits. Un parnassien qui est un sentimental et un railleur qui fait des tragédies; un raffiné qui a l'âme populaire et un ironique qui a l'âme enthousiaste... Ne vous le disais-je pas que M. François Coppée, lui du moins, est bien de Paris? Il est même le seul de nos poètes qui soit de Paris à ce point.