Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 18

Chapter 183,811 wordsPublic domain

Il est sûr enfin que, si ce détachement nous arraché à nos plaisirs, il nous affranchit de nos servitudes. Il satisfait en nous ce désir de liberté, d'indépendance à l'égard des choses, de suprématie sur ce qui est soumis aux lois du hasard et de la force brutale. L'ascète tressaille de joie de ne plus se sentir lié aux choses, aux hommes, aux événements, de ne rien voir que d'en haut; et le fond humain revit dans cet orgueil épuré. «Celui qui ne désire point de plaire aux hommes et qui ne craint point de leur déplaire jouira d'une grande paix. Quoi de plus libre que celui qui ne désire rien sur la terre?»

Je me demandais ce qu'il y a de commun entre ce saint et nous. Il y a ses négations, il y a sa mélancolie. Le pessimisme est la moitié de la sainteté: c'est, dans l'_Imitation_, cette moitié-là qui nous rend indulgents à l'autre. Nous y cherchons les moyens, non de nous sanctifier, mais de nous pacifier; non un cordial, mais un calmant, un _népenthès_; non la rose rouge de l'amour divin, mais la fleur pâle du lotus, qui est la fleur d'oubli. J'ai toujours eu envie de mettre pour épigraphe symbolique à ce petit livre la phrase de Quincey: «Ô juste, subtil et puissant opium, tu possèdes les clefs du paradis». Nous prenons pour point d'arrivée ce qui est pour le pieux solitaire le point de départ. Nous apprenons de lui, aujourd'hui encore, non pas à vivre en Dieu, mais à vivre en nous, et de façon à ne point souffrir des hommes.

RACINE

Nous sommes en train de l'aimer beaucoup. Sa vie est vraiment «humaine», toute pleine de belles larmes, et de faiblesse, et d'héroïsme. Elle ressemble en quelque façon,--si vous écartez la diversité des apparences,--à la vie de la sainte courtisane Thaïs, qui eut une enfance pieuse, qui ensuite s'abandonna au désordre, mais en gardant le souci de la beauté et de la bonté, et qui enfin se reposa des autres amours dans le seul amour qui ne trompe pas,--puisque, s'il trompe, nous n'en saurons jamais rien.

C'est cette figure d'une femme d'amour devenue sainte que je placerais sur le tombeau de Racine, dans le cimetière idéal des grands poètes. Elle serait chaste et drapée à petits plis. Et, sur la pierre funèbre, je graverais en beaux caractères le mot de Mme de Sévigné: «Il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses»; le mot de Mme de Maintenon: «Racine, qui veut pleurer, viendra à la profession de soeur Lalie», et le mot de Racine lui-même, recueilli par La Fontaine dans les _Amours de Psyché_: «Eh bien! nous pleurerons. Voilà un grand mal pour nous!»

Son enfance est d'un Éliacin élevé dans l'ombre du sanctuaire par de saints hommes très graves et très naïfs. Il était «le petit Racine de M. Antoine Lemaître». Pieux comme un ange, romanesque déjà, jusqu'à apprendre par coeur _Théagène et Chariclée_, très sensible à la beauté de la terre et du ciel: les sept _Odes_ sur Port-Royal sont des paysages d'une forme puérile mais d'une émotion vraie. Il continua, au témoignage de La Fontaine, «d'aimer extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages», et c'est lui qui retient ses amis pour assister aux féeries du soleil couchant.

Son adolescence est gentille, badine, un peu frondeuse,--inquiète de l'amour. Chez son oncle le chanoine, à Uzès, dans ce Midi encore espagnol, il fait cette remarque: «Vous savez qu'en ce pays-ci on ne voit guère d'amour médiocre; toutes les passions y sont démesurées.» Peut-être se souviendra-t-il de ces Hermione et de ces Roxane à foulard rouge.

Entre vingt-cinq et trente-sept ans, il mord tant qu'il peut aux fruits de la vie: vaniteux, irritable, ingrat même, sensuel, tout proche de la débauche (vous vous rappelez ces soupers dont parle Mme de Sévigné: «ce sont des diableries»)... et tout cela ensemble ne veut pas dire méchant. C'est durant cette période qu'il écrit ses tragédies, si douces et si violentes, et qu'il crée ses délicieuses femmes damnées.

Toutefois, on a contesté que ce poète de l'amour tragique ait entièrement éprouvé pour son compte ce qu'il décrivait si bien. On a dit qu'il eut pour la du Parc, puis pour la très galante Champmeslé, flanquée du plus complaisant des maris, un amour en apparence assez tolérant. Mais, outre que nous ignorons ce qu'il put souffrir, il est trop clair que les âmes les plus délicatement impressionnables et tendres, les plus «amoureuses d'aimer», sont celles qui répugnent le plus à ce qu'il y a de nécessaire dureté, de brutalité--et de haine--dans l'amour-maladie. Et l'on sait enfin que, chez l'artiste, la passion s'amortit toujours un peu par la conscience qu'il en prend, et parce que ses propres sentiments lui deviennent «matière d'art». Si Racine avait aimé comme l'Oreste d'_Andromaque_, jamais il n'aurait su peindre l'amour.

Or, tandis qu'il offrait aux hommes assemblés des spectacles d'une volupté noble, mais pénétrante, toutes les religieuses et les saintes femmes de sa famille (il y en avait beaucoup), et le grand Arnauld, et le bon M. Nicole, et le bon M. Hamon priaient pour l'enfant égaré. Et c'est pourquoi Racine s'aperçoit un jour que Phèdre était trop charmante; et il accomplit le sacrifice le plus extraordinaire qu'ait enregistré l'histoire de la littérature: il tue en lui l'homme de lettres, à trente-huit ans.

Ce qui me touche, c'est que la consommation de ce sacrifice inouï laissa en lui des faiblesses. Il ne veut plus travailler pour le monde: mais un jour il commence, avec Boileau, l'opéra de _Phaéton_ pour Mme de Montespan. Je crois qu'il lui fut très agréable d'écrire _Esther_ et _Athalie_, parce qu'il les écrivait pour des jeunes filles. Une fois, aux répétitions d'_Esther_, on le surprend tamponnant avec son mouchoir les yeux d'une de ses innocentes et jolies interprètes, que ses critiques avaient fait pleurer.

Mais, peu à peu, il s'épure. Ses lettres à son ami Boileau, à son fils Jean-Baptiste, d'une simplicité si vraie, respirent la plus rare beauté morale; et quelle tendresse on devine sous cette forme prudente et contenue, imposée par la «politesse» du temps et par la pudeur chrétienne! À la fin d'une lettre à Boileau, il fait cet aveu: «Plus je vois décroître le nombre de mes amis, plus je deviens sensible au peu qui m'en reste. Et il me semble, à vous parler franchement, qu'il ne me reste presque plus que vous. Adieu. _Je crains de m'attendrir follement_ en m'arrêtant trop sur cette réflexion.»

Ses ennemis l'accusaient d'être trop bon courtisan. Et pourtant il restait publiquement l'ami des jansénistes persécutés. De bonne heure il s'abstint, par scrupule religieux, lorsqu'il était à la cour, d'aller à l'Opéra et à la Comédie... Seulement, voilà! il avait l'imprudence d'aimer le roi.

Les méchants ont raconté qu'il mourut d'avoir déplu à Louis XIV. S'il en mourut, il eut tort; mais il ne craignit pas en effet de déplaire. On est d'accord aujourd'hui pour croire au récit de son fils Louis, à ce _Mémoire_ sur la misère du peuple, confié par Racine à Mme de Maintenon. Au fait, on le voit, dans toute sa correspondance des vingt dernières années, très libéral et aumônier, d'ailleurs fort simple de moeurs. Les paysans de Port-Royal s'adressaient à lui pour leurs affaires. Il était grand ami de Vauban. Quand il écrivait ce vers:

_Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge,_

il en concevait tout le sens.

Il fut un père de famille adorable. Il éleva toute une nichée de colombes: Marie, Nanette, Babet, Fanchon, Madelon. Marie, novice aux Carmélites à seize ans, rentra à la maison, finit par se marier: âme ardente et tourmentée, tantôt à Dieu, tantôt au monde. Nanette fut Ursuline; Babet aussi, après la mort de son père; Fanchon et Madelon moururent filles, assez jeunes encore et tout embaumées de piété et de bonnes oeuvres... Racine sanglotait à la vêture de ses deux aînées, quoiqu'il sût bien que, par les leçons dont il les avait nourries, il était sans le vouloir le vrai prêtre de ce sacrifice...

Ainsi, l'auteur de _Bajazet_ et de _Phèdre_, le plus savant peintre des plus démentes amours terrestres,--continuant toujours d'aimer, mais d'autre façon,--paya sa dette à Dieu en lui donnant quatre vierges, et, faible et grand jusqu'au bout, mourut peut-être d'un chagrin de courtisan, mais d'un chagrin qu'il s'attira pour avoir eu trop indiscrètement pitié des pauvres. Vie exquise que celle où l'amour, et tous les amours, s'achèvent en charité.

Il faut revenir à ce verset de l'_Imitation de Jésus-Christ_, qui semble traduit de Platon: «L'amour aspire à s'élever... Rien n'est plus doux ni plus fort que l'amour... Il n'est rien de meilleur au ciel et sur la terre, parce que l'amour est né de Dieu et qu'il ne peut se reposer qu'en Dieu, au dessus de toutes les créatures.» Et c'est là toute l'histoire de l'âme, longtemps inquiète, lentement pacifiée, de Jean Racine.

MADAME DE SÉVIGNÉ

Mme de Sévigné est la patronne charmante des chroniqueurs de journaux.

Cela pourrait se prouver sans trop solliciter les faits. Du jour où elle commença à écrire, elle sut qu'on se montrait ses lettres, qu'on les copiait, qu'on les collectionnait; bref, qu'elle avait un public. Public composé, non point de cent mille lecteurs quotidiens, mais de cinquante ou de cent personnes riches, nobles, distinguées, cultivées, oisives. Qu'importe? Plus ou moins sciemment, elle écrivit pour ce public de choix: d'où, peu à peu, un rien de marque professionnelle. Elle devenait une «épistolière», c'est-à-dire une chroniqueuse. Elle faisait la chronique de la cour, la chronique de la ville, la chronique de la littérature et du théâtre, la chronique de la province, la chronique de la campagne, la chronique des villes d'eaux, la chronique de la guerre, la chronique des crimes célèbres, la chronique de la mode, la chronique familière et de confidences personnelles--toutes les chroniques qu'on fait encore. On citait la _Lettre du cheval_, la _Lettre de la prairie_, la _Lettre de la mort de Turenne_, la _Lettre de la mort de Vatel_... Et l'on se demandait: «Avez-vous lu la dernière lettre de Mme de Sévigné? comme sous l'empire: «Avez-vous lu la dernière chronique de Villemot, de Scholl ou de Rochefort?»

Elle était «naturelle», c'est entendu. Autrement dit, elle avait naturellement le style échauffé, fringant, excessif, de trop de mouvement, de trop de gestes, de trop de bruit, par lequel se définit justement «le brillant chroniqueur».

Je vous confesserai que, souvent, cet entrain m'assourdit et me bouscule; j'ai envie de demander grâce. Mais on ne saurait nier qu'elle eut l'imagination puissante et drôle. Et puis, celle-là savait sa langue.

Pour le fond, elle avait un bon coeur, du bon sens et un esprit, je ne dirai pas moyen, mais en exacte harmonie avec son milieu et sans presque rien qui le dépassât. Je la crois moins intelligente que l'équivoque Maintenon et que la fine et ironique La Fayette.

Elle élève sa fille déplorablement, la dresse à s'adorer elle-même, la nourrit des plus sottes idées de grandeur.

Son jugement n'est jamais indépendant ni inventif. Il va sans dire qu'elle glorifie la révocation de l'édit de Nantes. Elle n'a, sur les «penderies» de Bretagne, qu'un mot de pitié rapide et quelques réflexions prudentes. C'est bien d'avoir été fidèle à Fouquet; mais pas un moment cette chrétienne ne paraît se figurer dans sa réalité le cas moral de cet homme de finances. Elle suit en tout les goûts et les opinions des gens de son monde, ou de sa coterie, ou de son âge. Comme eux, elle en reste à La Calprenède; elle est pour Corneille contre Racine. Elle ne voit rien au-dessus de Nicole. Elle va «en Bourdaloue» parce qu'elle le goûte, mais aussi parce qu'on y va. Elle ne juge jamais le roi, même un peu, etc.

Mais elle exprime des idées et des sentiments communs avec une vivacité et une fougue tout à fait surprenantes. On pressent une énergie de tempérament qui n'a pu se dépenser ailleurs. Et c'est par là que la vie de Mme de Sévigné est curieuse,--plus peut-être que ses écritures.

Cette blonde réjouie, expansive, drue, d'un sang passionné (vous vous rappelez la sombre ardeur de son aïeule Chantal, enjambant le corps d'un fils pour entrer au cloître), cette femme trop bien portante, veuve à vingt-six ans et qui demeura évidemment honnête, eut pour exutoires ses lettres--et Mme de Grignan.

Deux particularités firent que son amour maternel devint vraiment l'occupation de toute sa vie: elle n'était pas aimée de sa fille,--et elle ne la voyait presque jamais. Et ainsi, d'une part, la peur de lui déplaire et la nécessité continuelle de la conquérir tenaient son amour en haleine; et, d'autre part, les deux cents lieues qui la séparaient de cette sèche personne lui permettaient de l'embellir plus aisément, d'adorer l'image qu'elle s'en formait et de ne pas se brouiller avec le modèle. Il est d'ailleurs certain que l' «idée fixe», l'obsédante représentation de l'objet idolâtré exerce plus pleinement les puissances de l'âme que ne ferait sa présence réelle.

Mme de Sévigné avait fort bien laissé Marguerite au couvent jusqu'à dix-huit ans, et l'on sait que, lorsque la mère et la fille se rencontraient, elles ne pouvaient s'entendre. Ce n'est point que la furieuse tendresse de Mme de Sévigné ne fût profondément sincère: mais il lui fallait, pour se déployer à l'aise, la mélancolie que laisse l'éloignement et l'illusion qu'il entretient. Elle pratiquait alors l'amour maternel comme un «sport» quasi tragique, où elle s'employait et se tendait toute.

Il y a, dans les pages brûlantes où elle traduit ce culte de dulie, de la gageure et de l'autosuggestion. Mme de Sévigné a passé sa vie à adorer une Ombre--comme sa grand'mère sainte Chantal. Et cela la détourna de mal faire.

C'est par là surtout qu'elle fut intéressante; et c'est par là seulement que souffrit cette créature joviale. Ses plaintes sont discrètes, mais d'autant plus significatives. «Ce n'est pas une chose aisée à soutenir, écrivait-elle un jour à Mme de Grignan, que la pensée de n'être pas aimée de vous: _croyez-m'en_.»

Et, tandis qu'elle se consumait pour cette pédante impitoyable qui ne l'aimait pas, elle ne s'apercevait point que son fils Charles, dont elle ne se souciait guère, l'aimait, lui, de tout son coeur, et que c'était un garçon tout simplement délicieux.

Voilà, selon moi, l'originale aventure de Mme de Sévigné. Pour le reste, il n'y a qu'un point par où elle dépasse un peu l'alignement intellectuel et sentimental des gens de son temps. Je veux parler de son goût pour la campagne, autre fruit de ses solitudes forcées de veuve. Autant que La Fontaine, elle aime la nature et sait en jouir; mieux que lui peut-être, et par de plus neufs assemblages de mots («la feuille qui chante»), elle en rend l'impression directe, celle qui suit immédiatement la sensation elle-même. Aïeule des chroniqueurs, elle est quelque chose aussi aux écrivains impressionnistes.

Et je vous prie, en finissant, d'être persuadés que j'ai la plus vive affection pour cette grosse mère-la-joie,--qui fut à certaines minutes, je le crois, une mère de douleur.

LA BRUYÈRE

Nous avons, entre plusieurs autres, une très sérieuse raison de l'aimer. Plus purement qu'aucun de ses contemporains, il est «homme de lettres». Il est, dans sa vie, dans son caractère et dans son esprit, un des types les plus nobles--et les plus précoces--de cette espèce si étrangement mêlée.

Sa personne est d'autant plus attachante qu'on n'a sur elle qu'un petit n'ombre de renseignements, d'ailleurs contradictoires (Boileau, Saint-Simon, l'abbé d'Olivet), et qu'on la devine plus qu'on ne la connaît, aux hardiesses de toute sorte dont son livre abonde: hardiesses atténuées par des restrictions et de certains tours énigmatiques, soit nécessité, soit appréhension secrète des conséquences extrêmes de sa pensée. On ne saurait dire précisément jusqu'où allait sa liberté de jugement, mais on sent qu'elle était grande.

Ce fut un sage mécontent, clairvoyant et enclin à la révolte. Les malveillants diraient: un vieux garçon mécontent des femmes et un littérateur mécontent de la société.

Il fait constamment l'effet d'un réfractaire qui se retient, qui en pense plus qu'il n'en dit. («Un homme né chrétien et Français se trouve contraint dans la satire; les grands sujets lui sont défendus...») Il semble d'ailleurs avoir aménagé sa vie et composé son attitude pour pouvoir, penser, à part soi, le plus librement possible. Il demeure célibataire avec préméditation, pour circuler plus aisément, pour éviter d'être classé, d'être parqué dans son rang. Précepteur du petit-fils du grand Condé, hôte d'une famille de fauves, il y échappe aux familiarités humiliantes et meurtrières (vous savez la fin de Santeuil) à force de réserve et de respect exact et froid. (Voir les dix-sept lettres à Condé.)

Pourquoi resta-t-il là? C'est que c'était un poste d'observation admirable. Mais on ne saurait douter qu'il n'ait cruellement souffert de sa situation subalterne et des prudences qu'elle lui imposait. Ce fut là une de ses plaies vives.

Il a la haine des grands, qu'il connaissait trop, et, déjà, l'amour du peuple. Nul n'a été plus implacable ni contre la noblesse, ni contre la finance. Vingt passages de son livre ont l'accent le plus radicalement révolutionnaire. La colère bouillonne sous son ironie âpre et méthodique à la façon de Swift. Relisez les pages sur les deux extrémités du vieil ordre social, le peuple et la cour («L'on parle d'une région...» etc., et «L'on voit certains animaux farouches...» etc.), et sur la guerre («Petits hommes, hauts de six pieds...» etc.). Le plus noir pessimisme est répandu dans le chapitre de l'_Homme_. Personne, enfin, n'a mieux vu la vanité du décor politique, social et religieux de son temps, et n'a entendu plus de craquements dans le vieil édifice. Trois grands faits dominent dans ses peintures éparses: l'avènement de l'argent, le déclin moral de la noblesse, le discrédit jeté sur le clergé et sur l'Église par la «fausse dévotion». Les _Caractères_ annoncent les _Lettres persanes_, qui annoncent tout.

Chrétien, certes La Bruyère l'était, quoique le chapitre postiche des _Esprits-Forts_ ait bien l'air d'une précaution pour faire passer le reste. Car, s'il y avait des choses qu'on était tenu de taire, il y en avait d'autres qu'on était tenu de dire. Notez pourtant que le spiritualisme de ce chapitre a un caractère tout laïque et sent--déjà--la philosophie universitaire selon Cousin et Jouffroy.

Une autre plaie de La Bruyère, une seconde source d'amertume, ce fut l'humilité de la condition des écrivains qui n'étaient qu'écrivains. Comme il a senti toute leur dignité, il a conçu tout leur devoir. Il a, je crois, prévu l'homme de lettres du siècle suivant, ouvrier des idées généreuses, homme vraiment public. Il a eu d'avance l'esprit si sociable et si humain, à travers toutes leurs faiblesses, des philosophes du dix-huitième siècle. («Venez dans la solitude de mon cabinet...» etc.) J'ajoute qu'il est à la fois bien plus honnête homme que la plupart des Encyclopédistes et, permettez-moi le mot, moins «gobeur».

Par le style aussi, La Bruyère nous est tout proche. Le nom de «styliste» semble inventé pour lui tout exprès. Il a des détours et des recherches qui sont un délice; il a le trait et il a la couleur. Il est de ceux «pour qui le monde matériel existe», selon la formule de Gautier. Plusieurs de ses tableaux et de ses portraits sont d'un réalisme très franc dans sa sobriété. La Bruyère mort, il se passera plus de cent ans avant que son pittoresque se retrouve.

Que ne rencontre-t-on pas dans son livre? L'histoire d'Émire, au chapitre des _Femmes_, est un roman en cent lignes, ce qui est sans doute la vraie mesure du roman psychologique: car il y a des longueurs dans les quatre-vingts pages de la _Princesse de Clèves_ (je ne compte pas les épisodes), et des redites dans les soixante pages d'_Adolphe_.

La Bruyère est tout plein de germes. Sa philosophie,--sentiment profond de la suprématie de l'esprit, amertume tempérée par le plaisir de voir clair et d'être supérieure ce qui nous offense,--est une sorte de néo-stoïcisme, qui peut servir encore. Il a fait sur les femmes les remarques les plus audacieuses (que ne puis-je citer!) et a dit sur l'amour les choses les plus pénétrantes. («L'on veut faire tout le bonheur ou, si cela ne se peut ainsi, tout le malheur de ce qu'on aime.») et les plus délicates («Être avec les gens qu'on aime, cela suffit; rêver, parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux, tout est égal.»)--Il a senti et aimé la nature infiniment plus qu'il n'était ordinaire en son temps. Dans le chapitre de la _Ville_, il plaint les citadins qui «ignorent la nature, ses commencements, ses progrès, ses dons et ses largesses... Il n'y a si vil praticien qui, au fond de son étude sombre et enfumée... ne se préfère au laboureur qui _jouit du ciel_...» Tout ce que développeront un jour Rousseau, Bernardin, Chateaubriand et Sand n'est-il pas enclos dans ces deux brèves et charmantes pensées: «Il y a des lieux qu'on admire; il y en a d'autres qui _touchent_ et où l'on aimerait à vivre.--Il me semble que _l'on dépend des lieux_ pour l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments.»

L'auteur des _Caractères_ était essentiellement de ces esprits ouverts, «vacants» et inquiets, révoltés contre le présent, ce qui donne une bonne posture dans l'avenir; de ces âmes qui sentent beaucoup et pressentent plus encore, par un désir de rester en communion avec les hommes qui viendront, et par une sympathie anticipée pour les formes futures de la pensée et de la vie humaine.

Je le tiens pour l'homme le plus «intelligent» du dix-septième siècle. Il est de tous les écrivains de ce temps-là,--sans peut-être en excepter Molière ni Saint-Évremond,--celui qui, revenant au monde, aurait le moins d'étonnements.

JOUBERT

Sainte-Beuve, et quelques autres à la suite, l'avaient découvert il y a une trentaine d'années. Puis on l'a oublié. Mais le moment est peut-être venu de le «sortir» de nouveau. Car savez-vous ce qu'est Joubert? Un symboliste accompli--et innocent.

D'ailleurs, un «vieil original», plein de tics délicats et de manies angéliques,--qui dut peut-être à son mauvais estomac d'être un idéaliste irréprochable et inventif, un dilettante du bleu. Il connut d'Alembert, Diderot, les encyclopédistes, et les trouva d'une vulgarité choquante. Pendant la Révolution, il se tapit à Villeneuve-sur-Yonne, petite ville de Bourgogne, tapie elle-même dans un gai paysage, peuplée de bonnes gens d'humeur douce, et qui, comme la plupart des petites villes et des villages de France, traversa la crise révolutionnaire sans s'en apercevoir. Mais le bruit et le spectacle, quoique lointains, de la Terreur, achevèrent de détacher Joubert de ce brutal monde des corps.

Il se maria sur le tard, et son mariage aussi fut d'un idéaliste. Il épousa, par admiration, une vieille fille très pieuse, très malheureuse, très dévouée, consommée en mérites. Imaginez,--et ce sera très juste en dépit de la chronologie,--qu'il épousa l'âme d'Eugénie de Guérin.

Joubert fut grand frôleur d'âmes féminines. Il lia, avec Mmes de Beaumont, de Guitaut, de Lévis, de Duras, de Vintimille, de ces commerces tendres et purs, plus caressants que l'amitié, plus calmes que l'amour. Il fut le Doudan alangui de deux ou trois petits salons aristocratiques qui se formèrent à Paris au commencement de l'Empire et où régnèrent, avec l'ancienne politesse, la religiosité la plus élégante. On y aimait, avec mille grâces, Dieu et Chateaubriand.