Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires
Chapter 17
Les livres d'Eliot et d'Ibsen demeurent, en dépit de l'émancipation intellectuelle de ces écrivains, des livres protestants. Car, sortir par le libre examen, comme Ibsen et Eliot, d'une religion dont le libre examen est lui-même le fondement, ce n'est point proprement en sortir, c'est plutôt en développer et en épurer la doctrine. On ne secoue réellement que ce qui est réellement un joug; on ne s'insurge à fond que contre une religion qui interdit toute liberté d'esprit. Les autres, on y peut demeurer en les élargissant. C'est seulement où sont les défenses radicales que les scissions peuvent être absolues. Mais la très libre Eliot et le révolté Ibsen n'ont point cessé d'être des «réformés»: Eliot, par la continuité de son prêche et par les textes bibliques dont elle a gardé l'habitude d'appuyer ses pensées personnelles; Ibsen, dont le théâtre abonde en pasteurs, par on ne sait quel accent et quel son de voix. Car, justement, ce qu'il y a de liberté dans le protestantisme empêche, non les affranchissements intellectuels, mais, si je peux dire, les affranchissements de langage et de tenue. Chez les peuples protestants, où le fidèle ne relève que de sa conscience et n'admet pas d'intermédiaire entre lui et Dieu, les habitudes universelles de discussion et de méditation qui suivent de là font que le sentiment et le souci religieux sont mêlés à toute la littérature, même profane, et que les écrivains incroyants conservent du moins l'allure et le ton des croyants. Chez nous, au contraire, catholiques émancipés,--ou catholiques pratiquants, mais que la confession sacramentelle décharge en partie du soin d'administrer leur propre conscience,--il y a une littérature religieuse, ou plutôt ecclésiastique, que nous ne connaissons guère, et une littérature toute profane et laïque, chacune faisant son jeu à part. Certaines vues sur l'arrière-fond des âmes, certains morceaux de casuistique morale, certaines effusions du sentiment religieux (même abstraction faite de toute église confessionnelle), qui nous émerveillent chez Eliot ou chez Ibsen, c'est dans Bossuet, c'est dans les écrits de tel prêtre et de tel moine que nous ignorons, c'est chez Lacordaire et Veuillot même, que nous en trouverions des exemples analogues; et c'est où nous ne nous avisons guère d'aller les chercher. Nos deux littératures ne se mêlent point, et la laïque y perd un peu. Elle y perd parfois, peut-être, quelque profondeur morale.
Mais déjà, voyez-vous, cette infériorité est en bon train d'être réparée. Car, depuis dix ans, tandis que M. Gerbart Hauptmann paraissait s'inspirer de M. Émile Zola, et M. Auguste Strindberg de M. Alexandre Dumas fils, et que Nietzsche reproduisait les rêveries maladives des _Dialogues philosophiques_ de Renan; d'un autre côté, M. Paul Bourget nous affranchissait du naturalisme, et la plus large sympathie et la préoccupation morale ou religieuse rentraient dans notre littérature. Tout le sérieux, toute la substance morale de Georges Eliot semblent avoir passé dans les profondes études de M. Bourget, dont les derniers romans sont, en maint endroit, des récits piétistes. Maupassant lui-même s'attendrissait visiblement et devenait plus «grave», quand la mort vint le prendre. Et la même gravité, et la pitié des romanciers russes, et le don qu'ils ont de nous faire sentir, autour des médiocres drames humains, les ténèbres et l'inconnu, tout cela donne un très grand prix aux livres singulièrement sincères de M. Paul Margueritte. Quant à l'idée de la mort, je ne pense pas que jamais écrivain en ait été plus intimement pénétré que Pierre Loti. Et si ce n'est point, comme chez Tolstoï, pour notre conversion ou notre édification, c'est que la vanité des choses peut prêter à des conclusions extrêmement différentes, ou même se passer de conclusion.
En somme, on voit dans quelle mesure ces étrangers nous ont rendu service. Nous avons accueilli leur idéalisme par dégoût ou lassitude du naturalisme; et il est vrai qu'ils nous ont induits à mettre plus d'exactitude et de sincérité dans l'expression d'idées et de sentiments qui nous furent jadis familiers, à préciser notre romantisme en même temps que notre réalisme s'attendrissait. Mais, si nous avons embrassé, une fois de plus, avec cette facilité et cette ardeur les exemples étrangers, cela n'est-il point un signe que c'est nous, en réalité, qui avons, sinon les moeurs, du moins l'âme cosmopolite? L'Anglais parcourt le monde et reste partout Anglais. Nous ne quittons pas le coin de notre feu, mais, de ce coin, nous nous plions sans peine à toutes les façons de sentir des diverses races, et des plus lointaines.
Oui, ce sont nos écrivains que j'appelle les vrais cosmopolites. Ils le sont: car une littérature cosmopolite, c'est-à-dire européenne, doit être, par définition, commune et intelligible à tous les peuples d'Europe, et elle ne peut devenir telle que par l'ordre, la proportion et la clarté, qui passent justement, depuis des siècles, pour être nos qualités nationales. Ils le sont encore par cette large sympathie humaine que nous croyons aujourd'hui découvrir chez les étrangers et qui, pourtant, a toujours été une de nos marques les plus éminentes. Nous aimons aimer; nous sommes peut-être le seul peuple qui soit porté à préférer les autres à soi. Mais cet enthousiasme même, avec lequel nous avons chéri et célébré l'humanité miséricordieuse du roman russe et du drame norvégien, ne montre-t-il pas que nous la portions en nous et que nous l'avons seulement reconnue?
Toutefois, en la reconnaissant, il faudra songer à la refaire et à la garder nôtre. On peut craindre que la caractéristique de nos esprits ne finisse par s'atténuer; qu'à force d'être européen, notre génie ne devienne enfin moins français. Faut-il voir là une conséquence indirecte des nouveaux programmes de l'enseignement secondaire, de l'affaiblissement des études classiques? Les jeunes gens sont moins sensibles à la belle forme latine, moins choqués de l'absence de cette forme chez les étrangers. Cela me déplaît: car préférer décidément et systématiquement les oeuvres étrangères, ce serait les préférer à cause de ce qu'il y a en elles ou d'inassimilable à notre propre génie, ou de vague, d'indéfini, d'informe et, au bout du compte, d'inférieur à ce génie même. Et alors, quelle humilité! ou quelle duperie! Que si nous les aimons précisément parce qu'elles sont très imparfaites, et parce qu'elles nous permettent de rêver autour d'elles et de créer ou d'achever nous-mêmes leur beauté à travers les traductions, sachons du moins que c'est à cause de cela que nous les aimons, et non pour une supériorité qu'elles n'eurent jamais...
Je crois bien que je donne depuis quelques minutes dans le chauvinisme littéraire. Disons plus équitablement:--Ces échanges et ces reprises d'idées entre les peuples, on les a vus de tout temps, et encore plus depuis que la rapidité des relations commerciales a entraîné celle des relations intellectuelles. Tantôt, nous avons emprunté aux autres peuples, et nous avons imprimé à ce que nous tenions d'eux un caractère européen: tels les emprunts de Corneille ou de Lesage aux Espagnols. Tantôt, et plus souvent, comme nous sommes curieux et bons, nous leur avons repris, sans le savoir, ce que nous leur avions nous-mêmes prêté. Ainsi au XVIIIe siècle nous avons découvert les romans de Richardson, qui avait imité Marivaux. Ainsi nous avons retrouvé chez Lessing ce qui était dans Diderot, et chez Goethe beaucoup de ce qui était dans Jean-Jacques; et nous avons cru devoir aux Allemands et aux Anglais le romantisme que nous avions déjà inventé. Car, n'est-ce pas? le romantisme, ce n'est pas, seulement le décor moyen-âgeux ni, au théâtre, la suppression des trois unités ou le mélange du tragique et du comique: c'est le sentiment de la nature, c'est la reconnaissance des droits de la passion, c'est l'esprit de révolte, c'est l'exaltation de l'individu: toutes choses dont les germes, et plus que les germes, étaient dans la _Nouvelle Héloïse_, dans les _Confessions_ et dans les _Lettres de la Montagne_... Dans cette circulation des idées, on sait de moins en moins à qui elles appartiennent. Chaque peuple leur impose sa forme, et chacune de ces formes semble successivement la plus originale et la meilleure.
Ce n'est donc qu'un moment que je note et, qui sait? combien fugitif! Cette inquiète septentriomanie, que durera-t-elle? Ne commence-t-elle point à languir déjà? Et au surplus, pour en revenir au règlement présent de cette espèce de compte de «doit et avoir» ouvert entre les races, ne resterait-il pas à chercher si le piétisme d'Eliot, l'idéalisme contradictoire et révolté d'Ibsen, le fatalisme mystique de Tolstoï sont nécessairement quelque chose de supérieur soit à l'humanitarisme, soit au réalisme français? Qui affirmerait que notre ardeur de foi scientifique et de charité révolutionnaire, médiocrement intérieure et plutôt tournée aux réformes sociales, ne compense pas, même aux yeux de Dieu, l'aptitude plus grande des peuples du Nord à la méditation et au perfectionnement intérieur? Qui jurerait enfin que, largement et humainement entendue, la philosophie positiviste, pour l'appeler par son nom, et, si vous voulez, la philosophie de Taine, celle qui passe pour responsable des brutalités et des sécheresses de la littérature naturaliste, ne correspond pas à un moment plus avancé du développement humain que la religiosité protestante et septentrionale? Des livres comme ceux de M. J.-H. Rosny, pour ne citer que ceux-là, ne présagent-ils point la conciliation de deux esprits qui, chez nous, furent trop souvent séparés? et n'y reconnaissons-nous pas à la fois l'enthousiasme de la science et l'enthousiasme de la beauté morale et, déjà, comment ces deux religions se tiennent et s'engendrent? Qui vivra verra. En attendant, dépêchez-vous d'aimer ces écrivains des neiges et du brouillard; aimez-les pendant qu'on les aime, et qu'on y croit, et qu'ils peuvent encore agir sur vous,--comme il faut se servir des remèdes à la mode pendant qu'ils guérissent. Car il se pourrait qu'une réaction du génie latin fût proche.
FIGURINES
VIRGILE
C'est assurément, parmi les grands poètes, un de ceux qui ont eu le plus de chance.
Il y a de lui trois paroles fameuses, d'un très beau sens, et qui, continuellement citées, entretiennent sa mémoire dans un éternel renouveau.
D'abord le vers sibyllin:
_Magnus ab integro seclorum nascitur ordo._
«Une ère nouvelle commence.» (Généralement on ne manque pas d'estropier le texte et l'on dit: «_Novus rerum nascitur ordo_.») Virgile ayant, par hasard, écrit ce vers et les suivants vers le temps de la naissance du Christ, le moyen âge le déclara chrétien, prophète et magicien. Des moines lettrés prièrent pour son âme. Dante le choisit pour guide dans l'autre monde, et jusqu'au seuil du paradis. Et Victor Hugo écrivit:
Dans Virgile parfois, dieu tout près d'être un ange, Le vers porte à sa cime une lueur étrange. C'est que, rêvant déjà ce qu'à présent on sait, Il chantait presque à l'heure où Jésus vagissait... Dieu voulait qu'avant tout, rayon du Fils de l'homme, L'aube de Bethléem blanchît le front de Rome.
C'est ensuite l'inévitable: _Sunt lacrymæ rerum_. Depuis les romantiques, on traduit bravement: «Les choses elles-mêmes ont des larmes.» Ou bien, en style de Hugo: «Les larmes des choses, cela existe.» Et l'on rapproche cet hémistiche du vers de Lamartine:
Objets inanimés, avez-vous donc une âme?...
et l'on affirme, avec une apparence de raison, que toute la poésie du dix-neuvième siècle est en germe dans ces trois mots du pieux Énée.
Enfin, Virgile a dit: «On se lasse de tout, excepté de comprendre». Parole admirable, digne de Sainte-Beuve ou de Renan, et qui semble la propre devise du dilettantisme, ou même de la philosophie. Virgile n'ignorait d'ailleurs aucune des grandes théories de son temps, qui sont encore sensiblement celles du nôtre. Le vieil Anchise parle en bon panthéiste au sixième livre de l'_Énéide_, et Silène, dans la sixième églogue, paraît pénétré de la doctrine de l'évolution.
Ainsi, le christianisme, et toute la poésie, et toute la sagesse, tiennent dans quelques mots virgiliens, comme un champ de roses dans un flacon, le bruit de l'océan dans un coquillage, ou le ciel dans une goutte d'eau.
Or, le _magnus seclorum nascitur ordo_ n'est qu'un des traits gentiment hyperboliques d'une pièce de circonstance, d'un «compliment» de bienvenue au nouveau-né d'un riche protecteur, Asinius Pollio. Les «larmes des choses», faut-il le rappeler? sont un contresens radical. Lorsque Énée, voyant à Carthage, dans le temple de Junon, des peintures qui représentent le siège de Troie, fait cette remarque: _Sunt lacrymæ rerum_..., cela signifie simplement, comme vous savez: «Notre triste renommée est donc parvenue jusqu'en ce pays! _Nos malheurs y obtiennent des larmes_, et l'on y plaint la destinée humaine.» Et, enfin, le mot profond: «On se lasse de tout, sauf de comprendre», n'est point dans l'oeuvre même de Virgile, mais lui est seulement attribué par le commentateur Servius.
D'où il suit que la part la plus vivante de sa gloire est fondée sur un faux-sens, sur un contresens et sur une tradition incertaine.
Je me hâte d'ajouter que Virgile mérite cette étrange fortune, et que jamais erreur ne fut plus intelligente que celle dont bénéficie un tel poète. Car toute son oeuvre donne, au plus haut point, l'idée d'un grand esprit et, à la fois, d'une âme mélancolique et tendre.
Des images gracieuses, fortes ou tragiques, se lèvent de ses poèmes et restent dans nos mémoires longtemps après que nous ne le lisons plus. C'est, dans les _Églogues_, le doux exilé Mélibée et, quoi que j'en aie dit, le radieux berceau de l'enfant rédempteur, et la terre agitée d'une divine espérance. C'est, dans les _Géorgiques_, l'hymen de Jupiter et de Cybèle, l'ivresse sacrée du printemps, la fraternité des plantes, des animaux et des hommes, la sérénité et la bienfaisance de la vie rustique,--et le désespoir de l'Orphée symbolique, de l'éternel Orphée pleurant l'éternelle Euridyce. C'est, dans l'_Énéide_, l'amour de la Tyrienne Didon, la plus ardente et la plus torturée des femmes de trente ans; la rouge lueur de son bûcher sur la mer, et la fuite muette de son fantôme dans les pâles myrtes élyséens. C'est l'Andromaque d'Hector agenouillée sur une tombe vide, gardant un amour unique et la fidélité du coeur dans l'involontaire infidélité d'un corps d'esclave; l'amoureuse amitié de Nisus et d'Euryale; Pallas, ou la grâce de la jeunesse fauchée; la blonde amazone Camille, la jeune aïeule des «travestis» héroïques, de Clorinde à Jeanne d'Arc... Et c'est, partout, l'ombre de la grande Louve, la majesté du peuple romain, régulateur et pacificateur du monde, le sentiment de sa mission, de sa «vocation» terrestre, crue et révérée comme un dogme religieux: _Excudent alii_...
Tout cela ramassé, condensé en expressions choisies, d'une brièveté profondément significative, et qui se prolongent et qui retentissent dans le coeur et dans l'imagination. Nul n'a écrit des vers plus chargés d'âme. Et il est vrai que tout cela ne forme que quelques centaines de vers.
Le reste... Oh! Le reste est le comble de l'art, et même de l'artifice. Rien de moins spontané. Virgile est le premier des poètes de cabinet. Il détourne et combine Homère, Hésiode, les tragiques grecs, Apollonius, Théocrite et Lucrèce dans ce qu'on appelait autrefois d'industrieux larcins. Il fut un poète officiel, un poète lauréat, un Tennyson.
L'_Énéide_ est un miracle d'ingéniosité, un extraordinaire tour de force. C'est un poème national, fait avec foi, mais sur commande. Le programme était dur. Il fallait insérer dans le récit épique Rome entière, l'histoire de Rome depuis les origines jusqu'à la bataille d'Actium, la légende des vieilles races qui avaient peuplé d'abord le sol italien, une sorte de livre d'or de la noblesse, qui se disait sortie des compagnons d'Énée; toute la religion romaine, les dieux indigènes, les dieux helléniques latinisés, les vieilles divinités locales, les moeurs et usages publics et privés du peuple romain, etc... Virgile y a réussi. L'_Énéide_ est un chef-d'oeuvre de mosaïque, exécuté par le plus patient des poètes alexandrins.
Virgile mit trente ans à composer les douze mille vers qu'il nous a laissés. Dans les parties de son oeuvre qu'on lit le moins, sa poésie est merveilleusement pittoresque et plastique. Celle de M. Leconte de Lisle et de M. de Heredia y ressemble beaucoup.
Ce qui est tendre paraît plus tendre, ce qui est émouvant plus émouvant, ce qui est humain plus humain, ce qui est simple plus simple, dans une poésie à ce point docte et composite. Quelquefois, dans les contes, les larmes se changent en pierres précieuses. Nous sommes plus touchés quand, parmi ces dures et précises pierreries virgiliennes, un joyau bouge, tremble, vit, est une larme, et nous fait ressouvenir que ce poète officiel, ce poète-lauréat et ce roi des parnassiens mérita par sa douceur d'être appelé «la jeune fille.»
L'AUTEUR DE L' «IMITATION»
Il est à la mode. Le citer est élégant. Est-ce que réellement nous l'aimons? Et pourquoi l'aimons-nous? Son idéal, qui se compose de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, est-il donc le nôtre? Entre cet ascète du quatorzième siècle et nous, qu'y a-t-il de commun?... Cherchons.
Il nous plaît d'abord par l'image parfaite qu'il nous suggère, à nous les agités, d'une vie recluse et silencieuse, de la vie dont nous rêvons quelquefois, d'une pure et blanche retraite au milieu de l'enfer terrestre, plus douce à concevoir en plein siècle des Jacqueries et de la guerre de Cent ans.
Puis cela nous amuse de découvrir çà et là, dans son livre anonyme, un peu de sa vie et de sa personne. Même je préfère ne le connaître que par son livre. Il était d'un temps où les hommes d'Église faisaient brûler les hérétiques et les sorciers pour la gloire de Dieu: j'aurais peur d'apprendre sur son compte des choses qui me chagrineraient.
Il ne faisait pas partie d'un ordre rigoureusement cloîtré. «C'est une chose louable pour un religieux, dit-il, de sortir rarement.» Donc il pouvait sortir. «N'ayez de familiarité avec aucune femme, mais recommandez à Dieu, en général, toutes les femmes de vertu.» Donc il connaissait des femmes. Il ne fut point abbé ni prieur, il ne remplit point de grande charge ecclésiastique. «Mon fils, lui dit Jésus-Christ, ne vous affligez point si vous voyez qu'on honore et qu'on élève les autres, pendant qu'on vous méprise et qu'on vous abaisse... On confiera aux autres différents emplois et l'on ne vous jugera capable de rien. La nature s'en attristera quelquefois, et ce sera beaucoup si vous le supportez en silence.»
Il avait fait de la métaphysique, et il en était revenu: «Qu'avons-nous à faire de ces disputes de l'école sur le genre et l'espèce?» Il était versé dans les lettres profanes, et de cela il n'est jamais revenu tout à fait. Je veux croire qu'il priait pour l'âme de Virgile. Lui, le saint, il cite Sénèque le philosophe; il cite Ovide, lui, le mortifié. Il est vrai qu'il ne les nomme pas, par une pieuse pudeur.
Quoi qu'il fasse, il reste épris de la beauté, même humaine. Il écrit très bien, avec élégance, souvent avec plus d'élégance qu'il ne faut, c'est-à-dire avec recherche. Puisse Dieu lui avoir fait grâce, mais il a beaucoup plus de rhétorique que le Christ sur la montagne. Il aime l'antithèse, le parallélisme dans les constructions, l'assonance, l'allitération. Sa prose, toute pleine de symétries, est rythmée presque toujours, souvent rimée: _Amor modum sæpe nescit, sed super omnem modum fervescit... Amor vigilat, et dormiens non dormitat. Fatigatus non lassatur, arctatus non coarctatur, territus non conturbatur_...
Il était sensible aux beaux paysages, curieux des formes charmantes ou magnifiques de la terre, et il se le reprochait: «Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Vous avez devant vos yeux le ciel, la terre et tous les éléments. Toutes les choses du monde n'en sont-elles pas composées?...» C'est sans doute par un coucher de soleil, l'été, à l'heure où, pour parler comme Hugo,
Une immense bonté tombe du firmament
que, pris d'attendrissement, il écrivait: «Il n'y a point de créature, si petite et si vile qu'elle soit, qui ne représente la bonté de Dieu.» Et peut-être, rassuré par cette pensée, il se permettait pour une fois d'admirer sans scrupule cette nature intempérante, immortifiée, païenne, qui n'est pas cloîtrée, qui n'est pas chaste, qui aime la vie, et qui ne prie pas, sinon dans les vers des poètes.
Il nous plaît aussi par le contraste que fait sa profonde douceur avec l'austérité impitoyable de sa doctrine; et par le biais dont il accommode à un idéal inhumain son âme très humaine. Ce moine lointain dont la _parole_ est dure et la _voix_ tendre, fait songer à ces maigres figures des vitraux gothiques, dont les lignes sont sèches et la couleur suave, et qui baignent leurs contours rigides dans une belle lumière mystérieuse.
Sa doctrine, c'est le renoncement complet à tout sentiment naturel, même à ceux qui passent pour nobles et généreux, aux affections terrestres, à la science, aux ambitions intellectuelles, bref, à tout ce qui ne sert pas au «salut». Il a, et en quantité, des maximes horribles, par exemple: «Ne désirez pas faire l'occupation du coeur d'un autre et vous-même ne vous occupez pas de l'amour que vous avez pour lui.» Rien de plus âpre que ses conseils de détachement, mais rien de plus amoureux que ses entretiens avec Jésus.
Or celui qui aime ainsi Dieu aime les hommes. Qu'importe que cet amour ne s'arrête pas à nous, et que ce soit de Dieu qu'il redescende ensuite sur nous? Platon avait déjà dit, comme l'auteur de l'_Imitation_, ou à peu près, que «l'amour tend toujours en haut, parce que l'amour est né de Dieu et qu'il ne peut trouver de repos qu'en Dieu». Relisez dans le _Banquet_ l'histoire de cette perpétuelle et nécessaire ascension de l'amour, qui toujours dépasse les êtres finis pour monter plus haut, soit à un Dieu personnel, soit à ce qu'on a appelé, faute d'autres mots, la «catégorie de l'Idéal». Nous aimons toujours, en quelque sorte, au delà de ceux que nous aimons. Il avait bien un coeur d'homme, un doux et tendre coeur, ce moine qui écrivait: «C'est faire beaucoup que d'aimer beaucoup. C'est faire beaucoup que de bien faire ce qu'on fait. C'est bien faire ce qu'on fait quand on songe plus à procurer le bien commun qu'à satisfaire sa volonté. Chacun a ses défauts et sa charge, personne ne se suffit à soi-même et n'est assez sage pour soi; mais il nous faut supporter les uns les autres, nous consoler, nous aider et nous avertir mutuellement.»
Et puis il y a, malgré tout, même dans les maximes extrêmes du détachement ascétique, un point par où elles restent humaines. Parmi les choses qu'elles réprouvent, il en est quelques-unes dont nous aimons qu'on se détache et dont il nous plaît de paraître détachés. L'ascétisme, en même temps qu'il heurte plusieurs de nos sentiments naturels, flatte nos instincts de justice et nos révoltes contre le monde tel qu'il est. L'ascète est moins mal venu à mettre, sous ses pieds nos affections et nos plaisirs, quand nous le voyons traiter de la même manière les causes de nos souffrances. Nous avons un faible pour les saints plébéiens qui maltraitent les riches, les puissants, les heureux de la terre. Et les saints eux-mêmes ne sont pas fâchés sans doute de pouvoir mépriser en sûreté de conscience, par une pensée religieuse, ce que le vulgaire déteste par un mouvement naturel. Ici, du moins, la nature et la grâce sont d'accord.