Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires
Chapter 14
Déjà, il y a deux mille quatre cents ans, Euripide faisait dire à l'un de ses personnages: «Prions Jupiter, _quel qu'il soit, nécessité de la nature, ou esprit des hommes_.» (_Les Troyennes_, vers 893.) Ces deux définitions de Dieu,--profondes dans leur simplicité, car elles vont à l'essentiel et dissipent les prestiges des systèmes philosophiques,--ces définitions que le délicieux poète grec laisse tomber avec un ironique détachement, Lamartine n'a fait que les embrasser,--tour à tour ou même à la fois,--de toute la force de sa pensée et de son imagination... Et que pouvait-il davantage?
Après le Dieu personnel, créateur et extérieur au monde; après le Dieu immanent, le Dieu évolutionniste, ressort de l'histoire et du progrès humain, reste «Dieu sensible au coeur», Dieu postulat de la morale, le Dieu solide et pratique. C'est ce Dieu-là dont Lamartine suppose la loi enfin obéie par tous les hommes dans l'idéale cité d'_Utopie_. Et c'est cette loi dont il énumère les préceptes dans la dernière partie du _Livre primitif_: code d'une majesté ingénue, où les devoirs éternels de l'homme semblent gravés sur des stèles immémoriales par quelque législateur de l'âge d'or, et que M. de Pomairols résume ainsi, fort exactement:
«Faites prier par les plus doux et par les poètes; ceux-ci achèveront l'image de Dieu... Tu ne mangeras pas de chair; tu ne boiras ni vin, ni suc de pavots; fuis l'ivresse. Respecte ton père... Allie-toi à une seule femme et qui ne soit pas de ta famille, afin que la tendresse humaine s'étende... Ne vous séparez pas en tribus, en nations... Possédez, aimez et cultivez la terre; elle est inépuisable à transformer par l'homme ses éléments en pensée... Chaque fois qu'un homme naîtra, vous lui donnerez une part de terre... Ne bâtissez point de villes, habitez les campagnes... N'amassez pas d'avance... Vivez en paix avec les animaux, n'imposez point de mors à leur bouche; ceux qui sont cruels s'adouciront... N'élevez pas au-dessus de vous de juge ni de roi, ils se feraient tyrans... N'ayez ni loi ni tribunal pour punir.»
Oui, c'est un rêve; mais c'est le grand rêve humain; je dirai presque le seul. Ce fut le rêve du Bouddha et de Jésus. Et c'est, présentement, le rêve de Léon Tolstoï, pour ne nommer que lui. Seulement, nous en sommes loin, très loin... Lamartine est de ceux qui ont le plus fortement cru et le plus répété que la civilisation industrielle est la grande erreur, le grand péché de l'humanité. Il a la haine des villes. Oh! dans ce _Désert_, la belle ivresse de solitude, de liberté et d'orgueil!
Des deux séjours humains, la tente ou la maison, L'un est un pan du ciel, l'autre un pan de prison; Aux pierres du foyer l'homme des murs s'enchaîne, Il prend dans les sillons racine comme un chêne: L'homme dont le désert est la vaste cité N'a d'ombre que la sienne en son immensité. La tyrannie en vain se fatigue à l'y suivre. Être seul, c'est régner; être libre, c'est vivre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Au désert l'esprit plane indépendant du lieu; Ici l'homme est plus homme et Dieu même plus Dieu.
Au désert, l'homme soulève en marchant «les serviles anneaux de l'imitation».
Il sème, en s'échappant de cette Égypte humaine, Avec chaque habitude un débris de sa chaîne... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La liberté d'esprit, c'est ma terre promise. Marcher seul, affranchit; _penser seul, divinise_.
Pareillement Ibsen: «Il n'est de grand que celui qui est seul.» Ainsi il semblerait que par moments, en haine de tout ce qui offusque dans le présent sa vision de charité universelle, Lamartine fût près de se réfugier dans le culte du moi (en sorte que nul sentiment d'un caractère religieux ne lui demeurât étranger),--s'il n'était, avant tout, invinciblement, celui qui aime et qui se répand. Et c'est pourquoi, aux cris de solitaire orgueil du _Désert_ répondent les strophes d'_Utopie_, ardemment aimantes:
... Servons l'humanité, le siècle, la patrie: Vivre en tout, c'est vivre cent fois!
C'est vivre en Dieu, c'est vivre avec l'immense vie Qu'avec l'être et les temps sa vertu multiplie, Rayonnement lointain de sa divinité; C'est tout porter en soi comme l'âme suprême, Qui sent dans ce qui vit et vit dans ce qu'elle aime; Et d'un seul point du temps c'est se fondre soi-même Dans l'universelle unité.
Tant qu'enfin la superbe intellectuelle du _Désert_ et la charité d'_Utopie_ se réconcilient dans cette image:
Ainsi quand le navire aux épaisses murailles, Qui porte un peuple entier bercé dans ses entrailles, Sillonne au point du jour l'océan sans chemin, L'astronome chargé d'orienter la voile Monte au sommet des mâts où palpite la toile, Et, promenant ses yeux de la vague à l'étoile, Se dit: «Nous serons là demain!»
Puis, quand il a tracé sa route sur la dune Et de ses compagnons présagé la fortune, Voyant dans sa pensée un rivage surgir, Il descend sur le pont où l'équipage roule, Met la main au cordage et lutte avec la houle. _Il faut se séparer, pour penser, de la foule, Et s'y confondre pour agir._
Commencez-vous à sentir la profondeur et l'étendue de cette âme? Peut-être est-ce dans les _Recueillements_ (et j'y comprends les _Poésies diverses_) qu'elle apparaît le plus en plein.--J'estime, d'ailleurs, que ce recueil n'est pas mis à son vrai rang. Je ne dis point que les _Harmonies_ ne forment pas un ensemble plus lié, et plus harmonieux en effet. Mais rien, dans les _Harmonies_ même, ne dépasse le _Cantique sur la mort de la duchesse de Broglie_, _Utopie_, la _Cloche du village_, la _Femme_, la _Marseillaise de la paix_, la _Réponse à Némésis_, le _Désert_, la _Vigne et la Maison_, les vers _À M. de Virieu après la mort d'un ami commun_. Dans cet assemblage de poèmes, qui ne fut ni prémédité ni «composé», le génie du plus spontané des poètes éclate plus spontanément que jamais. Au milieu de ses travaux d'historien, des plus grandes affaires publiques et des soucis privés, tout à coup, et parfois sous un choc très léger, remontait de son coeur la source de poésie. Ce sont éminemment «pièces de circonstances», comme Goethe voulait que fussent toujours les poèmes lyriques. Pièces d'humbles circonstances, souvent. Il est curieux, il est touchant de voir que quelques-uns des plus somptueux morceaux des _Recueillements_ sont adressés à des êtres excellents, j'imagine, mais assez obscurs: M. Wap, M. Guillemardet, M. Bouchard, ou Mlle Antoinette Carré, jeune ouvrière de Dijon...--Mais, bien que les pièces de ce volume aient été, entre toutes, écrites sans labeur, uniquement pour soulager l'âme du poète, et que la disposition d'esprit propre à l'homme de lettres professionnel et la préoccupation du métier en soient plus absentes encore que de _Jocelyn_ ou de _la Chute_, jamais, je crois, la forme de Lamartine n'a été plus drue, plus chaude, plus colorée, ni,--certains passages un peu nonchalants mis à part,--plus savante que dans les _Recueillements_ (la rime même s'est enrichie, et l'ancienne fluidité des images, fréquemment, s'est concrétée); soit qu'il subît en quelque mesure, sciemment ou non, l'influence de Victor Hugo; soit plutôt qu'il fût dans l'âge de la maturité pleine et des sensations d'autant plus fortes qu'on sait que la puissance de sentir décroîtra demain.--Et d'autre part, bien que nul dessein préconçu ne relie entre eux ces morceaux, tous ensemble se trouvent principalement exprimer les deux sentiments contrastés de l'arrière-saison des grandes âmes: la tristesse de leur vie individuelle, chaque jour plus isolée, et, dans le même moment, leur foi dans la Vie; bref, l'éternelle mélancolie et l'éternel espoir. Les vraies «Feuilles d'automne», ce sont les _Recueillements_: le soleil de l'avenir humain y brille, pour le poète, à travers les feuillages jaunis de son automne, au bout des sentiers jonchés de ses illusions et de ses deuils...
L'éternelle mélancolie et l'éternel espoir... Mais pourquoi un critique impérieux et inventif, dialecticien de la même façon que d'autres sont poètes, et qui produit des théories comme un rosier porte des roses, a-t-il dit,--et même démontré,--que la poésie romantique et la poésie personnelle, c'est tout un; que ce qui distingue, en gros, les romantiques des parnassiens, c'est que les premiers, monstres de vanité, se jugeaient si intéressants et si particuliers qu'ils ne nous parlaient que d'eux-mêmes et de leurs petites affaires, au lieu que les seconds se sont appliqués à peindre ce qui leur était extérieur, et qu'ainsi «l'évolution de la poésie lyrique» en ce siècle, c'est, en somme, le passage de la poésie subjective à la poésie objective?--Je crois pourtant n'avoir presque jamais rencontré, ni dans Chateaubriand, ni dans Lamartine, Hugo ou Vigny, ni même dans Musset, rien de personnel qui ne soit en même temps général; et je le pourrais prouver très facilement, si c'était ici le lieu. Je vois en eux des âmes grandes ou ardentes, mais simples. Aucun d'eux ne me paraît, proprement, un raffiné. Mais c'est chez Baudelaire, chez Sully-Prudhomme, chez le Coppée des premiers recueils, même chez Leconte de Lisle, que je trouverais le «moi» jaloux et amoureux de ses particularités, l'attitude cherchée et entretenue, la croyance et la complaisance de l'artiste en la rareté de ses sentiments et de ses souffrances; bref, l'égotisme de la poésie et,--se trahissant parfois, comme chez Leconte de Lisle, par la superstition même de l'objectivité,--la poésie subjective. Et cela encore, si c'était le lieu, se prouverait avec aisance.--Pour Lamartine, en tout cas, le reproche de subjectivisme est étrange; ou bien, alors, je ne sais pas quel poète y échapperait. Je ne vois rien qui soit plus vraiment de tout le monde et à tout le monde,--sauf le degré et sauf la forme,--que les sentiments exprimés par Lamartine dans tous ses livres, depuis _le Lac_ et _l'Isolement_, qui sont ses premiers chefs-d'oeuvre, jusqu'à _la Vigne et la Maison_, qui est à peu près son dernier. Son Lac est bien notre lac à tous, et sa Vigne et sa Maison sont les nôtres; et nôtres, encore plus, toutes ses prières (les _Harmonies_) et nôtre, l'expiation de Jocelyn et de Cédar. Si jamais poète fut pareil aux divins Oiseaux d'Aristophane, qui «ne roulaient que des pensées éternelles», c'est bien lui.
Il fut suave et puissant. Puissant surtout, peut-être. Ne vous en tenez pas, sur son compte, à l'image de doux archange plaintif qu'ont suggérée jadis à ses contemporains certaines langueurs de ses premières poésies. Chanter comme on respire, cela est exquis; mais soutenir cet exercice comme il le fit, cela est fort. L'idée même qu'il avait de la poésie, ou plus exactement, de la place que la production de la poésie écrite peut tenir et doit accepter dans une existence normale, est d'un homme qui sentait bouillonner en lui toutes les énergies et qui prétendait vivre tout entier. Je ne vois, pour ma part, nulle affectation vaniteuse, mais l'expression d'une pensée réfléchie et virile et le franc aveu d'une nature robuste et superbement équilibrée, dans ce passage, souvent raillé, de la _Lettre_ qui sert de préface aux _Recueillements_: «Quand donc l'année politique a fini..., ma vie de poète recommence pour quelques jours. Vous savez mieux que personne qu'elle n'a jamais été qu'un douzième tout au plus de ma vie réelle. Le public croit que j'ai passé trente années de ma vie à aligner des rimes et à contempler les étoiles; je n'y ai pas employé trente mois, et la poésie a été pour moi ce qu'est la prière, _le plus beau et le plus intense des actes de la pensée_, mais le plus court et celui qui dérobe le moins de temps au travail du jour... Je n'ai fait des vers que comme vous chantez en marchant, _quand vous êtes seul et débordant de force_, dans les routes solitaires de vos bois...»
Cette impression de puissance, Lamartine la donnait à tous ceux qui l'ont approché. Dans sa vie rustique, il avait l'allure et le geste d'un chef de clan, d'un conducteur de tribu, bon et fort. Dans ses amours, très nombreuses, il n'avait rien du tout de languissant. Le formidable travail de sa vieillesse n'était point d'un anémié. Les imaginations féminines s'obstinèrent assez longtemps à voir en lui une colombe gémissante. Or, il ressemblait physiquement, vers la fin, à un vieil aigle, et c'était la véritable figure de son âme.
* * * * *
Il fut un des plus fiers exemplaires de notre race; un demi-dieu. Arrivé au bout de cette longue et aventureuse étude, c'est tout ce que je trouve à dire de lui. Car, de ramasser dans une seule formule les traits que j'ai notés chemin faisant, c'est à quoi je renonce; soit que l'effort m'en paraisse trop grand; soit crainte d'altérer ces traits par l'assemblage même que j'en essayerais; soit peur de répéter encore des choses déjà dites plusieurs fois.--Et, quant à le «situer» dans notre histoire littéraire, à dire d'où il sort et ce qui procède de lui, la difficulté que j'y pressens m'avertit que je ferais là une besogne purement spécieuse et que, si peut-être tous les grands poètes sont «à part», Lamartine est lui-même à part d'eux tous. Il ne semble point que son oeuvre marque un moment nécessaire (ou qui soit démontré tel après coup) dans le développement de notre lyrisme. Elle n'est point un anneau dans une chaîne. Car, si je vois bien qu'il y eut d'abord en lui quelque chose de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand, et qu'un peu de _la Chute d'un ange_ a pu passer dans la _Légende des siècles_ et dans les _Poèmes barbares_, je suis plus sûr encore que, si Lamartine procède de quelqu'un, c'est, comme je l'ai dit à satiété, des anciens poètes hindous, et qu'après Lamartine il n'y eut pas de lamartiniens, sinon négligeables ou ridicules. Donc, il domine notre histoire poétique; il ne s'y accroche ou ne s'y emboîte qu'imparfaitement. Il a donné à toute la poésie lyrique de ce siècle la secousse initiale, mais de haut. Il se rattache à une tradition beaucoup plus lointaine que Victor Hugo. Celui-ci, homme de lettres accompli, est comme la perfection et l'aboutissement du génie latin. Plus que gréco-latin, l'oriental Lamartine, nullement scribe de cabinet, est proprement un poète arya. Sa poésie est, pour ainsi parler, contemporaine de trente siècles d'humanité indo-européenne; et les solitaires de l'antique Gange,
fleuve ivre de pavots, Où les songes sacrés roulent avec les flots,
l'eussent encore mieux comprise que ne firent les salons de la Restauration. Il est, dans son fonds et dans son tréfonds, le poète religieux; autrement dit le Poète, puisque la poésie, reliant le visible à l'invisible et la fantasmagorie du monde au rêve de Dieu, est religion dans son essence. Il se connaissait bien. «J'ai usé, dit-il dans _le Tailleur de Saint-Point_, mes yeux et ma langue à lire, à écrire et _à parler de Dieu dans toutes les fois et dans toutes les langues_.» Et c'est pourquoi,--attendu qu'en outre il fut, avec une évidence fulgurante, un homme de génie,--je ne dis pas qu'il soit, (car on n'est jamais sûr de ces choses-là), mais que je le sens (à l'heure qu'il est) le plus grand des poètes.
DE L'INFLUENCE RÉCENTE
DES LITTÉRATURES DU NORD
Encore une fois les Saxons et les Germains, et les Gètes et les Thraces, et les peuples de la neigeuse Thulé ont fait la conquête de la Gaule. Événement considérable, mais non point surprenant.
Un des plus pardonnables de nos défauts, c'est, comme on sait, une certaine coquetterie généreuse d'hospitalité intellectuelle. Dès qu'un Français a pu se donner une culture, non plus seulement classique et nationale, mais européenne, c'est merveille comme il se détache, du même coup, de tout chauvinisme littéraire. Les plus sérieux se rencontrent ainsi, en quelque façon, avec les plus frivoles, avec les affranchis du chauvinisme du linge ou des bottes, avec ceux qui, suivant une expression désormais symbolique, «se font blanchir à Londres». Il est clair que Renan, par exemple, qui d'ailleurs connaissait peu la littérature française contemporaine, demeurait possédé par la science et le génie allemands et mettait un Goethe, ou même un Herder, au-dessus de ce qu'il y a de mieux chez nous. Et Taine estimait que nous n'avons rien de comparable, à Shakspeare d'abord, cela va de soi, mais aussi aux poètes et aux romanciers anglais contemporains.
Car, tandis qu'au XVIe et au XVIIe siècle, c'était le Midi, l'Espagne, l'Italie, c'est, depuis bientôt deux siècles, le Nord surtout qui nous attire. Cette attirance a eu, bien entendu, ses sursauts et ses répits. Mais notre dernier accès de septentriomanie a été particulièrement violent et prolongé. Il dure encore.
Il a commencé, je pense, voilà une douzaine d'années, en haine des brutalités et des prétentions «naturalistes», par le culte, aujourd'hui peut-être un peu oublié, de Georges Eliot. À cette époque, MM. Edmond Schérer et Émile Montégut nous démontrèrent à l'envi, dans d'éloquentes et profondes études, que Georges Eliot l'emportait de beaucoup sur tous nos conteurs réalistes. Puis, M. de Vogüé nous révéla magnifiquement Tolstoï et Dostoïewski, et, devant ceux-là encore, nos pauvres romanciers ne pesèrent pas lourd. On adora l'évangile russe, et tout le monde se mit à tolstoïser. En même temps, le Théâtre-Libre joua la _Puissance des Ténèbres_, et je ne sais plus quelle troupe nous donna _l'Orage_ d'Ostrowski. Enfin Ibsen eut son tour d'apothéose. Toutes ses dernières pièces (depuis 1886) ont été traduites. Nous avons vu, au Théâtre-Libre, _les Revenants_ et _le Canard sauvage_; au Vaudeville, _Hedda Gabler_ et _Maison de Poupée_; au théâtre de l'Oeuvre, _Rosmersholm_, _Un ennemi du peuple_, _Solness le constructeur_, _Brand_, et le _Petit Eyolf_; au théâtre des Escholiers, _la Dame de la mer_. Ce n'est pas tout: le Théâtre-Libre nous a révélé _Une faillite_ du Norvégien Bjoernson, _les Tisserands_ et _l'Assomption d'Hannele Mattern_, de l'Allemand Gérard Hauptmann, et _Mademoiselle Julie_, de l'Allemand Auguste Strindberg; le Théâtre Idéaliste, _l'Intruse_, _les Aveugles_, _Pelléas et Mélissande_, du Belge Mæterlinck; l'Oeuvre, les _Âmes solitaires_, de Hauptmann, les _Créanciers_, de Strindberg, _Au-dessus des forces humaines_, de Bjoernson. Et certainement j'en oublie. Vous ne pouvez vous imaginer la fureur et l'intolérance de l'admiration des jeunes gens et de certaines femmes pour ces produits du Nord. Oui, on le dirait, ces âmes polaires parlent vraiment à nos âmes; elles y entrent très avant, elles les remuent, par moments, jusqu'au tréfonds.
Et je relis avec mélancolie cette page de M. de Vogüé, dans la préface de son _Roman russe_:
«Il se crée de nos jours, au-dessus des préférences de coteries et de nationalité, un esprit européen, un fond de culture, un fond d'idées et d'inclinations communs à toutes les sociétés intelligentes; comme l'habit partout uniforme, on retrouve cet esprit assez semblable et docile aux mêmes influences, à Londres, à Pétersbourg, à Rome ou à Berlin... Cet esprit nous échappe; la philosophie et la littérature de nos rivaux font lentement sa conquête; nous ne le communiquons pas, nous le suivons à la remorque; avec succès parfois, mais suivre n'est pas guider... Les idées générales qui transforment l'Europe ne sortent plus de l'âme française.»
C'est peut-être qu'elles en sont sorties il y a cinquante ans.
I
Il est de mon devoir de vous prévenir que, si je vous parle de Georges Eliot et de George Sand (comme je vous parlerai tout à l'heure de quelques autres), c'est sur des lectures forcément un peu lointaines et sur les images simplifiées qui, d'elles-mêmes, à la suite de ces lectures, se sont déposées en moi. Et, si l'on peut combattre ce que j'en vais dire, remarquez que ce sera encore sur des souvenirs formés de la même façon et pareillement distants. Car nous ne pouvons relire chaque matin une bibliothèque. Et il va sans dire aussi que je ne puis tenir compte des effets particuliers produits par Eliot et Sand sur des sensibilités particulières. Je considérerai seulement ce qui est au fond de ces deux romanciers, les idées maîtresses, les sentiments dirigeants, et comme le _substratum_ de leurs oeuvres respectives.
Je pense que les romans les plus connus de Georges Eliot, et les plus caractéristiques de sa manière, c'est _Silas Marner_, _Adam Bede_, _le Moulin sur la Floss_, et _Middlemarch_.
Silas le tisserand est un pauvre homme d'intelligence étroite et de coeur droit. Il appartenait à l'une des nombreuses petites églises indépendantes de là-bas. Accusé faussement de vol, il n'a su que dire: «Dieu me justifiera», et il a attendu. Dieu ne l'a pas justifié: on a cru Silas coupable et on l'a chassé de la communauté. Alors, c'est bien simple, il ne croit plus en ce Dieu qui l'a trahi; il ne vit plus que pour amasser. Un jour, on lui dérobe son bas de laine. De ce jour, Silas, insensiblement, redevient bon; il semble qu'en lui volant son argent on ait délivré son âme. Un devoir inattendu, une petite fille abandonnée qu'il recueille, achève son retour à la vie morale.--Adam Bede, ouvrier charpentier, aime une jeune paysanne coquette, pas méchante, mais qui, de faiblesse en faiblesse, en vient à se laisser séduire par un gentilhomme campagnard et, devenue mère, étouffe son nouveau-né. C'est donc la vieille histoire de Gretchen. Adam pardonne à la coupable et, déjà bon auparavant, il devient excellent par la douleur.--De même, _le Moulin sur la Floss_, c'est l'histoire de deux enfants, Tom et Maggie, l'un d'une honnêteté un peu dure, l'autre d'une sensibilité un peu désordonnée, que la ruine complète de leurs parents surprend au moment de l'adolescence, et que l'épreuve de la souffrance fortifie et rend meilleurs.--Et _Middlemarch_, c'est la vie, minutieusement contée,--oh! combien minutieusement!--d'une grande âme dans une condition médiocre, d'une âme que l'on sent d'autant plus grande qu'elle n'a pas eu tout son emploi.
Ce qui frappe dans ces romans, qui sont tous des histoires de conscience, c'est la constante préoccupation morale dont ils sont marqués à chaque page, et c'est la sympathie cordiale et attentive de l'auteur pour les formes les plus modestes et les plus ordinaires de la vie humaine.
Or, ce second caractère tout au moins, pour ne retenir maintenant que celui-là, se retrouve évidemment, et avec une plénitude qui ne laisse rien à désirer, dans une partie considérable de l'oeuvre de George Sand.
Je dis «évidemment». Si cela ne vous apparaît pas, à vous, avec la même évidence, qu'y puis-je? Oui, j'affirme et je juge, et je prends cela sur moi, et j'y suis bien obligé. Un jugement, c'est une impression contrôlée et éclairée, chez le même homme, par des impressions antécédentes. Et un jugement qui «fait autorité», c'est celui qui résume et contient les impressions concordantes d'un certain nombre d'individus. Il est bien vrai que l'impression d'un seul peut, par la confiance que sa personne inspire ou l'ascendant qu'elle exerce, commander et entraîner la masse des esprits qui ont avec le sien quelque ressemblance. Mais, il n'y a pas à dire, tout commence par l'impression qu'un individu reçoit d'une oeuvre;--et naturellement, je ne puis vous donner ici que la mienne.
Donc je poursuis avec une tranquillité modeste. Relisez _la Mare au Diable_, _la Petite Fadette_, _François le Champi_, _le Meunier d'Angibault_. Il y a sans doute autant de bonhomie robuste et charmante, autant de goût pour la vie simple et les détails familiers, autant de complaisance et d'art à nous faire sentir, quelle qu'en soit l'enveloppe et la condition sociale, combien c'est intéressant et digne d'attention, une âme humaine; il y a, je le veux bien, autant de tout cela chez le Georges d'outre-Manche que chez le George français; je dis qu'il n'y en a pas plus, parce que je crois que c'est impossible. Et ma grande raison, c'est que je le crois.