Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires
Chapter 13
Tout cela cependant, chair meurtrie, sang qui coule, hurlements, sanglots, douleur élémentaire de la femme devant qui sont martyrisés son époux et son enfant, tout cela pourrait encore ébranler nos nerfs, comme les ébranlent tels tableaux des cruels peintres espagnols, ou les vastes, exactes et lancinantes descriptions de tortures physiques où se complaît Flaubert l'impassible dans _Salammbô_: les quatre cents mercenaires contraints de s'entr'égorger, le sacrifice à Moloch, l'armée mourant de faim dans le défilé de la Hache, et le supplice de Mathô. (Il serait facile de noter, en passant, plus d'une ressemblance entre la civilisation de Balbeck et celle de Carthage.)--Mais le fait est que, je ne sais comment, l'aventure horrifique d'Isnel et d'Ichmé ne nous émeut guère; pas plus que ne nous émeuvent les autres atrocités qui s'étalent dans la dernière partie de _la Chute d'un ange_, et pas plus que ne parviennent à nous intéresser,--je veux dire à nous paraître vivants,--Nemphed, Arasfiel, Sérandyb, ces monstres de méchanceté que le poète innocent peine tant à nous décrire.--Et j'avoue sans doute que la petite pièce jouée devant les tyrans-dieux par des tragédiens sans le savoir n'est point un proverbe de paravent, et que ce mélodrame sommaire, corsé d'une boucherie de cirque, est même un spécimen assez plausible de ce que deviendrait le théâtre dans une société en proie, si je puis dire, à l'extrême civilisation industrielle et matérialiste. Que dis-je! ces jeux d'arène, ce drame brutal, ces tableaux vivants et ces exhibitions toutes crues, je crains bien que notre théâtre ne s'y achemine tous les jours... Mais, je le répète, les cruautés lamartiniennes ne nous hérissent pas plus que les luxures lamartiniennes ne nous avaient troublés. _La Chute d'un ange_ nous offre un très singulier exemple de l'impuissance d'un grand poète à peindre soit la laideur morale, soit l'horreur physique, comme si ces sujets lui avaient été interdits par Dieu, et comme s'il avait été créé uniquement pour exprimer ce qui est pur, ce qui est beau, ce qui resplendit et ce qui s'élève, pour dire la magnificence de la planète et traduire la prière et le rêve de l'humanité répandue à sa surface...
Avec tout cela, ce bizarre poème est très grand. J'aime à m'y plonger à l'aventure. Les pages les plus mêlées et les plus bourbeuses roulent, parmi les algues et les graviers, des perles rares. Cela pullule de vers spontanés, tels que _Lui_ seul en sut écrire. J'ouvre au hasard (je vous le jure!) et je tombe sur la traversée aérienne de Cédar et Daïdha. Le beau voyage! Les belles visions de nuit, d'aurore et de crépuscule! La belle «carte en relief» et les beaux paysages à vol d'aigle! Je cite un peu, pour votre plaisir et pour mon repos:
Ils fendaient, engloutis, les ténèbres palpables: L'écume des brouillards ruisselait sur les câbles. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tantôt, sortant soudain de la mer des nuages, Les étoiles semblaient pleurer sur leurs visages. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les étoiles, fuyant au-dessus de leurs têtes, Couraient comme le sable au souffle des tempêtes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Des teintes du matin le ciel se nuançait. Déjà, comme un lait pur qu'un vase sombre épanche, La nuit teignait ses bords d'une auréole blanche; Les étoiles mouraient là-haut, comme des yeux Qui se ferment, lassés de veiller dans les cieux. Le soleil, encor loin d'effleurer notre terre, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Montait, pâle et petit, de l'abîme sans fond, Et ses rayons lointains, que rien ne répercute, Du jour et de la nuit amollissaient la lutte. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . C'était la terre, avec les taches de ses flancs, Ses veines de flots bleus, ses monts aux cheveux blancs, Et sa mer qui, du jour se teintant la première, Éclatait sur sa nuit comme un lac de lumière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
... Le navire ailé reconnut sa route:
Et, dirigeant sa proue aux pointes du Sina Sur la mer Asphalite en glissant s'inclina. Il entendit d'en haut battre contre ses rives Les coups intermittents de ses vagues massives. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les cimes du Liban, qu'ils avaient à franchir, Devant les nautonniers commençaient à blanchir. Ils entendaient grossir cet immense murmure Qui sifflait nuit et jour parmi sa chevelure. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ils voyaient ondoyer en bas, à grandes ombres, La bruissante mer de leurs feuillages sombres...
Autres merveilles, et plus soutenues: la prodigieuse description de la terre avant le déluge; le choeur des cèdres, les moeurs des tribus nomades, le culte des ancêtres et les discours des vivants aux morts; les amours de Daïdha et de Cédar; leur fuite dans la forêt vierge; le défilé des peuples devant les géants, fresque lamentable, fourmillante et démesurée, mais piquée de détails violemment réalistes; fresque symbolique et qui fait songer à l'éternelle et vaine procession de l'humanité douloureuse sous les yeux d'un Dieu méchant:
Ils passaient, ils passaient, squelettes de la faim...;
tout le rôle de Lackmi, qui est la figure la plus vivante du poème, sa passion humble et furieuse, ses discours ardents, sa ruse, sa mort amoureuse; la suprême malédiction jetée par Cédar au monde et à Dieu;
Et surtout, surtout, le _Fragment du Livre primitif_!
Je n'ai voulu vous soumettre, touchant _la Chute d'un ange_, que quelques impressions qui me fussent à peu près personnelles (encore m'abusé-je peut-être). Mais si vous en désirez une critique plus complète, et intelligente, et précise, et généreuse, je vous renverrai simplement au livre de M. Charles de Pomairols (pages 169-225). Car je ne saurais que répéter soit les pénétrantes objections, soit les pieux éloges de ce juge excellent, poète lui-même et philosophe.
Je vous rappellerai aussi le jugement de Leconte de Lisle, jugement très significatif et très précieux, si vous songez à quel point la négligence de Lamartine, et sa surabondance désordonnée, et la facilité de sa mélancolie et de ses larmes devaient offenser un artiste aussi soucieux de la perfection de la forme et de l'objectivité de la poésie que l'auteur des _Poèmes barbares_.
«M. de Lamartine, écrivait Leconte de Lisle en 1864, a fait mieux que les _Méditations_ et que _Jocelyn_, mieux que les _Harmonies_: il a écrit _la Chute d'un ange_. Mon sentiment à ce sujet est celui du petit nombre, je le sais. La critique, d'ordinaire si élogieuse, a rudement traité ce poème, et le public lettré ne l'a point lu ou l'a condamné. La critique et le public sont des juges mal informés. Les conceptions les plus hardies, les images les plus éclatantes, les vers les plus mâles, le sentiment le plus large de la nature extérieure, toutes les vraies richesses intellectuelles du poète sont contenues dans _la Chute d'un ange_. Les lacunes, les négligences de style, les incorrections de langue y abondent, car les forces de l'artiste ne suffisent pas toujours à sa tâche; mais les parties admirables qui s'y rencontrent sont de premier ordre.»
VII
LE FRAGMENT DU LIVRE PRIMITIF ET LES RECUEILLEMENTS.
Je voudrais, pour terminer, dire quelques mots de la philosophie de Lamartine. Nous l'avons rencontrée, éparse, dans _les Méditations_, dans les _Harmonies_, dans _Jocelyn_. Mais le _Livre primitif_ (dans _la Chute d'un ange_) et certaines pièces des _Recueillements_ nous l'offrent plus ramassée, et c'est donc là qu'il faut la considérer; d'autant mieux que nous y trouvons la pensée de Lamartine à quarante-huit ans (1838), et qu'il n'y a pas apparence qu'elle ait beaucoup varié depuis.
Il s'agit d'abord de définir Dieu. Pour la première fois, dans le _Fragment du Livre primitif_, dissipant les équivoques de ce christianisme sentimental dont on ne savait trop s'il enveloppait ou s'il excluait le dogme, Lamartine s'affirme nettement rationaliste et nie la révélation:
_Le seul livre divin_ dans lequel il écrit Son nom toujours croissant, homme, c'est ton esprit! C'est ta raison, miroir de la raison suprême, Où se peint dans la nuit quelque ombre de lui-même. Il nous parle, ô mortels, mais c'est par ce seul sens. Toute bouche de chair altère ses accents. L'intelligence en nous, hors de nous la nature, Voilà la voix de Dieu; _le reste est imposture_.
Tout le morceau, qui est considérable (632 vers), demeure fidèle à ce caractère. Le poète devait pourtant être tenté de faire prédire la venue du Christ, Fils de Dieu, par le vieux sage du mont Carmel. La prédiction eût pu être éloquente et magnifique. Lamartine, vingt ans auparavant, n'y eût sans doute pas résisté. Ici, il s'est abstenu. Et je ne prétends point sans doute que cela l'empêchera plus tard d'être repris par le charme ouaté d'une foi imprécise et d'adorer de nouveau dans le Christ, aux heures d'attendrissement, une divinité métaphorique et mal définie. Et ce n'est pas non plus d'avoir pensé de cette façon dans le _Livre primitif_ que j'ai à le louer, mais d'avoir dit, ce jour-là, le fond de sa pensée et de n'avoir pas confondu ce qu'il pensait avec ce qu'il pouvait se ressouvenir d'avoir cru et aimé.
C'est donc à la raison de définir Dieu. Vous vous doutez que cela n'est pas facile. Ni le déisme ne nous satisfait, ni le panthéisme. Il ne reste alors qu'à fondre ces deux conceptions opposées dans une espèce d'idéalisme ou, un peu plus exactement, de pansymbolisme, qui ne pourra jamais être bien clair.
Lamartine croirait volontiers à un Dieu personnel; et même il y croit. Mais un Dieu personnel, ce n'est, forcément, que l'homme agrandi. Le déisme n'est que l'expression la moins déraisonnable de l'anthropomorphisme. Vous savez les difficultés que présentent et la Création, et la Providence, et l'existence d'un Être suprême doué de facultés et de sentiments humains dont on a seulement retiré la limite,--par une opération bien malaisée à concevoir et que, au surplus, on oublie toujours de refaire quand on songe à lui. Ce qu'on voit invinciblement, c'est un très bon vieillard à barbe blanche ou un tragique jeune homme à cheveux roux. Ces images emprisonnent la pensée spéculative qui les suggéra; et le signe résorbe la chose signifiée...
Le panthéisme, lui, est très beau. C'est l'expression la plus enivrante de l'anthropomorphisme,--duquel on ne sort pas. Le déisme érigeait au-dessus de tout une âme humaine distendue et unique; le panthéisme infuse l'âme humaine dans tout. En réalité, c'est le monde mis en métaphores; une prosopopée universelle. Mais Spinoza lui-même a bien de la peine à en tirer une loi morale qui oblige... Et puis, au fond, on n'est pas bien sûr de comprendre. Sully-Prudhomme confesse un «scrupule» dans un sonnet des _Épreuves_.--Vous êtes ignorants comme moi, plus encore, dit il aux astres; la raison de vos lois vous échappe. Tu ne sais rien non plus, rose; ni vous, zéphyrs, fleurs;
Et le monde invisible et celui que je vois Ne savent rien d'un but et d'un plan que j'ignore.
L'ignorance est partout; et la divinité, Ni dans l'atome obscur, ni dans l'humanité, Ne se lève en criant: «Je suis et me révèle!»
Et il conclut:
Étrange vérité, pénible à concevoir, Gênante pour le coeur comme pour la cervelle, _Que l'Univers, le Tout, soit Dieu sans le savoir!_
Que faire donc? Maintenir un Dieu personnel, afin d'échapper à l'obscurité du panthéisme et aux difficultés qu'on trouve à fonder sur le panthéisme une morale; mais ne point séparer l'existence de Dieu de celle du monde, afin d'éviter que ce Dieu ne se rétrécisse en une personne humaine; par suite, regarder le monde comme co-éternel à Dieu, concevoir la création comme continue et toujours actuelle, car elle est pour nous la condition même de l'existence de Dieu; considérer enfin l'univers et la vie à tous ses degrés, depuis la vie inorganique jusqu'à la pensée humaine, comme un système de signes de plus en plus clairs et conscients et comme la parole même de l'Être divin: parole balbutiante et ignorante chez les créatures inférieures, mais qui, chez l'homme, commence à savoir ce qu'elle dit... À quoi il faut ajouter ce corollaire:--Si Dieu n'existe qu'à la condition d'agir, de créer, en retour les choses n'existent qu'en tant qu'elles signifient Dieu et dans la mesure où elles le signifient; autrement dit, elles n'existent qu'en tant qu'elles sont pensées par l'homme, puis qu'elles n'ont de sens que dans son cerveau. Et c'est ainsi que, de cette sorte de fusion du déisme et du panthéisme, résulte l'idéalisme pur.
Tout cela est exprimé dans des vers moins clairs sans doute que des vers de Boileau, mais cependant aussi précis qu'ils le pouvaient être, et où il faut admirer le plus grand effort qu'ait sans doute fait la poésie pour énoncer des conceptions métaphysiques. (Je n'y vois à comparer que certaines pages de Sully-Prudhomme:)
Dieu dit à la Raison: Je suis celui qui suis; Par moi seul enfanté, de moi-même je vis; Tout nom qui m'est donné me voile ou me profane, Mais pour me révéler le monde est diaphane. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Celui d'où sortit tout contenait tout en soi; Ce monde est mon regard qui se contemple en moi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les formes seulement où son dessein se joue, Éternel mouvement de la céleste roue, Changent incessamment selon la sainte loi: Mais Dieu, qui produit tout, rappelle tout à soi. C'est un flux et reflux d'ineffable puissance, Où tout emprunte et rend l'inépuisable essence, Où tout foyer remonte à ce foyer commun, _Où l'oeuvre et l'ouvrier sont deux et ne sont qu'un_, Où la force d'en haut, vivant en toute chose, Crée, enfante, détruit, compose et décompose; S'admirant _sans repos_ dans tout ce qu'elle a fait, Renouvelant toujours son ouvrage parfait; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Où la vie et la mort, le temps et la matière, _Ne sont rien, en effet, que formes de l'esprit_; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Où Jéhovah s'admire et se diversifie Dans l'oeuvre qu'il produit et qu'il s'identifie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Trouvez Dieu: son idée est la raison de l'être; L'oeuvre de l'univers n'est que de le connaître. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tout exhale un soupir, tout balbutie un nom; Ce cri, qui dans le ciel d'astre en astre circule, Tout l'épelle ici-bas, l'homme seul l'articule. L'Océan a sa masse et l'astre sa splendeur; L'homme est l'être qui prie, et c'est là sa grandeur.
Sur l'impossibilité de concevoir Dieu séparé du monde, Lamartine avait d'abord écrit:
Mes ouvrages et moi, nous ne sommes pas deux; Comme l'ombre du corps, je me sépare d'eux; Mais si le corps s'en va, l'image s'évapore: Qui pourrait séparer le rayon de l'aurore?
Ému par les reproches des chrétiens et des purs déistes, il voulut bien remplacer ces vers par ceux-ci:
Rien ne m'explique, et seul j'explique l'univers; On croit me voir dedans, on me voit au travers; Ce grand miroir brisé, j'éclaterais encore! Eh! qui peut séparer le rayon de l'aurore?
Il ne daigna pas s'apercevoir que, dans cette seconde version, le dernier vers contredit absolument l'avant-dernier. Ou plutôt je crois qu'il s'en aperçut, et j'en conclus,--me souvenant d'ailleurs de certains autres vers,--que c'était la première version qui rendait sa vraie pensée.
Au surplus, un poème d'une souveraine beauté, pittoresque, morale et lyrique,--fort inconnu; et que personne ne cite jamais,--_le Désert_, que vous trouverez à la suite des _Recueillements_, dans les _Épîtres et Poésies diverses_, et qui, daté de 1856, est donc la dernière grande pièce qui soit sortie de la main de Lamartine, nous offre un décisif commentaire de cette partie du _Livre primitif_.
Dans _le Désert_, le poète fait ainsi parler Dieu:
Insectes bourdonnants, assembleurs de nuages, Vous prendrez-vous toujours au piège des images? Me croyez-vous semblable aux dieux de vos tribus? J'apparais à l'esprit, mais par mes attributs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ne mesurez jamais votre espace et le mien. _Si je n'étais pas tout, je ne serais plus rien._
Sur quoi, pris d'un vieux scrupule chrétien,--dans une période embrouillée, inachevée peut-être, et dont il n'est presque pas possible de saisir la construction grammaticale,--il s'efforce de distinguer entre «le Tout» des panthéistes, «ce second chaos... où Dieu s'évapore... où le bien n'est plus bien, où le mal n'est plus mal», et «le Tout» orthodoxe, «centre-Dieu de l'âme universelle»... Mais enfin, il reconnaît qu'il n'y voit goutte; et il s'en tire par ce que j'appellerai une loyale défaite. Il fait dire à Dieu:
Tu creuseras en vain le ciel, la mer, la terre Pour m'y trouver un nom; je n'en ai qu'un: Mystère.
Et il répond:
Mystère, ô saint rapport du Créateur à moi! Plus tes gouffres sont noirs, moins ils me sont funèbres J'en relève mon front _ébloui de ténèbres_! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et je dis: «C'est bien toi, car je ne te vois pas!»
En d'autres termes, il renonce à comprendre; il se récuse,--avec un geste sublime...
Revenons au _Livre primitif_. Donc, l'homme est le fils de Dieu et l'interprète de la création; mais il y a, dans la création, des choses qui ne sont vraiment pas commodes à interpréter. Nous rencontrons ici le problème de l'existence du mal:
Le sage en sa pensée a dit un jour: «Pourquoi, Si je suis fils de Dieu, le mal est-il en moi? Si l'homme dut tomber, qui donc prévit sa chute? S'il dut être vaincu, qui donc permit la lutte? Est-il donc, ô douleur! deux axes dans les cieux, Deux âmes dans mon sein, dans Jéhovah deux dieux?»
Lamartine répond comme il peut, ni mieux ni plus mal que ceux qui ont répondu avant lui. Le Seigneur, dit-il, emporta l'âme du sage
Au point de l'infini d'où le regard divin Voit les commencements, les milieux et la fin, Et, complétant les temps qui ne sont pas encore, Du désordre apparent voit l'harmonie éclore: «Regarde!» lui dit-il.
Et il paraît que le sage comprit instantanément. Il comprit la partie par le tout:
La fin justifia la voie et le moyen; Ce qu'il appelait mal, fut le souverain bien; La matière, où la mort germe dans la souffrance, Ne fut plus à ses yeux qu'une vaine apparence, Épreuve de l'esprit, énigme de bonté, Où la nature lutte avec la volonté Et d'où la liberté, qui pressent le mystère, Prend, pour monter plus haut, son point d'appui sur terre. Et le sage comprit que le mal n'était pas, Et dans l'oeuvre de Dieu ne se voit que d'en bas.
Allons, tant mieux. Le malheur, c'est que c'est seulement d'en bas que nous pouvons, nous, voir l'oeuvre de Dieu. Et alors nous concevons sans doute l'utilité de certaines douleurs, et qu'elles sont la condition de l'effort, qui est la condition du mérite. Ainsi s'explique une partie du mal physique. Mais, cette opération faite, il reste tout de même un terrible déchet de douleurs inutiles, et qui n'expient rien et qui ne peuvent être productrices d'aucune bonté. C'est un étrange mystère que la souffrance des petits enfants, pour ne parler que de celle-là. Même, les chevaux de fiacre suffiraient à ruiner les raisonnements de l'optimisme.--Et enfin, que dirons-nous de l'énorme portion du mal moral que l'épreuve du mal physique ne suffit pas à transmuer en bien? Les méchants qui persistent, les méchants qui doivent demeurer impénitents pourquoi vivent-ils?...
Ici encore, Lamartine répond ce qu'il peut. Personne ne demeurera éternellement méchant. L'épreuve n'est limitée, pour chacun de nous, ni à une seule vie d'homme, ni à une seule planète. Le rêve que les anciens Indous ont rêvé pour excuser Dieu, le rêve que Platon a refait dans _le Phédon_ d'une série d'existences par où les âmes, plus ou moins vite, s'épurent et remontent à Dieu, ce rêve que Victor Hugo développera à son tour dans _Ce que dit la bouche d'ombre_, Lamartine l'indique ici en quelques vers. Il n'avait point à y insister davantage, puisque ce rêve moral est le fond même et comme la trame ininterrompue de la série d'épopées que devaient former _les Visions_, et puisque Jocelyn n'est que la dernière incarnation de Cédar, lentement purifié et sanctifié.
Comme les âmes individuelles, ainsi progressent, malgré les arrêts et les retours, par une force «mystérieuse» (il faut se résigner, en ces matières, à abuser de cette épithète), les collectivités et l'humanité elle-même. Cette force divine immanente au monde, c'est celle qu'adoraient les stoïciens (_Mens agitat molem... Spiritus intus alit_), et c'est aussi quelque chose d'analogue à la force que reconnaît, par un postulat nécessaire, la doctrine de l'évolution, à ce je ne sais quoi qui, dans les minéraux, _veut_ s'agréger ou se cristalliser; qui, dans le règne végétal ou animal, _veut_ vivre et croître, s'adapte aux milieux pour en tirer le plus de vie possible, assouplit et achève les types, et les transmet perfectionnés...
Nul poète, nul philosophe, nul historien n'a mieux senti que Lamartine, ni plus superbement exprimé la marche évolutive de l'histoire. Nul, non pas même Renan, n'a mieux dit les sourds instincts dont le travail, pareil à celui des germes, prépare les transformations des peuples, ni les désirs dont les masses humaines sont émues longtemps avant que ces désirs ne deviennent des pensées par où la réalité sera repétrie... Écoutez ces strophes d'_Utopie_:
. . . . . . . . Il est dans la nature Je ne sais quelle voix sourde, profonde, obscure Et qui révèle à tous ce que nul n'a conçu; Instinct mystérieux d'une âme collective, Qui pressent la lumière avant que l'aube arrive, Lit au livre infini sans que le doigt écrive, Et prophétise à son insu.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . C'est l'éternel soupir qu'on appelle chimère, _Cette aspiration qui prouve une atmosphère_... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . «Il se trompe», dis-tu? Quoi donc! se trompe-t-elle L'eau qui se précipite où sa pente l'appelle? Se trompe-t-il le sein qui bat pour respirer, L'air qui veut s'élever, le poids qui veut descendre, Le feu qui veut brûler tant que tout n'est pas cendre, Et l'esprit que Dieu fit sans bornes pour comprendre Et sans bornes pour espérer?
Élargissez, mortels, vos âmes rétrécies! _Ô siècles, vos besoins, ce sont vos prophéties!_ Votre cri de Dieu même est l'infaillible voix. Quel mouvement sans but agite la nature? Le possible est un mot qui grandit à mesure, Et le temps qui s'enfuit vers la race future A déjà fait ce que je vois!...
Suit une vision des derniers âges. Ce n'est, en somme, que la description lyrique de la société idéale dont la formation est racontée, étape par étape, dans les strophes des _Laboureurs_, et dont le code est formulé dans le _Livre primitif_: revenons donc à celui-ci.
* * * * *
Déisme ou panthéisme, double projection de l'âme humaine agrandie, planante au-dessus du monde pour le gouverner, ou immanente au monde même pour en développer lentement les formes, ces deux conceptions de Dieu ne sont pas neuves; elles sont écloses d'elles-mêmes dans l'esprit des premiers hommes qui ont su penser; et les derniers venus, même quand ils s'appelaient Descartes, Spinoza et Kant, sont demeurés emprisonnés entre elles deux. Tout ce qu'on a pu faire, ç'a été, tantôt d'aller de l'une à l'autre, et tantôt de les concilier en apparence, grâce aux fuyantes équivoques et aux duperies des mots.