Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 12

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D'un côté, des tribus de pasteurs nomades, chez qui se dessinent les premiers linéaments de la civilisation. Ces pasteurs adorent des dieux particuliers de tribus, des fétiches. Ils honorent la famille et les ombres des parents morts; et la tribu se gouverne par des lois assez douces, qu'appliquent sagement des Conseils de vieillards: mais elle est défiante, terrible contre les étrangers, et contre ceux de ses membres qui ne partagent pas ses craintes haineuses. Les tribus sont ennemies entre elles, se pillent, s'enlèvent leurs femmes et leurs enfants pour les faire esclaves. Nul coeur d'homme n'y est plus large que la tribu elle-même. À peine de très vagues germes de «charité du genre humain».--Néanmoins, les moeurs ont de la grâce dans leur rudesse naïve; ces pasteurs et ces chasseurs ont quelque sentiment de la beauté des choses, s'expriment par des images ingénues et fleuries... En somme, Lamartine n'a fait que simplifier, ramener tout près de ses origines et comme renfoncer vers un passé plus lointain l'état social dont _l'Odyssée_ et _les Travaux et les Jours_ nous présentent encore les traits essentiels. Et l'on a confessé que les peintures de Lamartine avaient, ici, de la grandeur et de la poésie et étaient, en outre, suffisamment plausibles.

De l'autre côté,--et dans le même temps, ne l'oubliez pas,--une ville énorme, si prodigieuse par ses édifices que nous serions incapables, aujourd'hui, d'en construire une pareille. Une corruption de moeurs si abominablement raffinée, qu'elle rappelle et dépasse de beaucoup tout ce que nous savons des plaisirs des anciens rois de Perse et des empereurs romains ou byzantins. Au service de cette corruption, des arts mécaniques tellement avancés que cette société antérieure au déluge connaît, non seulement l'artillerie, mais les ballons dirigeables. Et le secret de ces inventions est aux mains d'une aristocratie très intelligente, très voluptueuse et très méchante, dont les membres sont des géants, des titans, et se disent eux-mêmes des dieux, et qui gouverne par la terreur, exploite et opprime affreusement tout un peuple réduit en esclavage.

Qu'est-ce à dire?... Vous vous souvenez du rêve de Renan dans les _Dialogues philosophiques_. «...Je fais parfois un mauvais rêve, c'est qu'une autorité pourrait bien un jour avoir à sa disposition l'enfer, non un enfer chimérique, de l'existence duquel on n'a pas de preuve, mais un enfer réel... Les tyrans positivistes dont nous parlons se feraient peu de scrupule d'entretenir dans quelque canton perdu de l'Asie un noyau de Bachkirs ou de Kalmouks, machines obéissantes dégagées des répugnances morales et prêtes à toutes les férocités... Les forces de l'humanité seraient ainsi concentrées en un très petit nombre de mains et deviendraient la propriété d'une Ligue capable de disposer même de l'existence de la planète et de terroriser par cette menace le monde tout entier. Le jour, en effet, où quelques privilégiés de la raison posséderaient le moyen de détruire la planète, leur souveraineté serait créée; ces privilégiés régneraient par la terreur absolue, puisqu'ils auraient en leur main l'existence de tous; on peut presque dire qu'ils seraient dieux et qu'alors l'état théologique rêvé par le poète pour l'humanité primitive serait une réalité. _Primus in orbe deos fecit timor._»

Renan, il est vrai, suppose que ces tyrans seraient bons. Il le suppose parce que cela lui fait plaisir, et bien que la nature même des moyens de compression qu'il leur prête et le fait même de tourner la science en instrument de domination et de terreur soient peut-être contradictoires à l'idée de bonté. Mais supposons que, par un malheur, les «tyrans positivistes» de Renan ne soient pas bons; et nous aurons tout justement les hommes-dieux savants et méchants («science sans conscience est la ruine de l'âme») conçus par Lamartine trente-cinq ans avant que les _Dialogues philosophiques_ ne fussent écrits.

Or, on a trouvé absurde que ce rêve affreux de civilisation uniquement industrielle et urbaine, de panmécanisme et d'aristocratie scientifique, renvoyé par Renan à un très lointain avenir, Lamartine l'eût placé aux premiers âges de l'humanité. Et je dis, moi, que c'est là un anachronisme admirable, tout plein du plus beau sens moral, et plus vrai que la réalité même et que l'histoire.

Car, par ce renversement des temps, par cette juxtaposition hardie d'une société ignorante et à demi sauvage et d'une société très civilisée et très savante, mais horriblement injuste et impitoyable, Lamartine nous signifie que celle-ci a beau devoir être séparée, historiquement, de celle-là par des siècles et des siècles, elle en est moralement toute proche; que ces deux sociétés, l'une très primitive et l'autre très «avancée», mais l'une et l'autre sans Dieu, ne sont que deux formes de la même barbarie et que, des deux, c'est la seconde qui est la pire. Il exprime par là que ce qui est décoré du nom de progrès par l'illusion de quelques positivistes et de la plupart de nos politiciens, le progrès des sciences, et particulièrement de la physique, de la chimie et de la mécanique appliquées à l'industrie, n'a rien à voir ni avec le progrès moral, ni même avec le progrès du bien-être pour le plus grand nombre,--et qu'il n'est donc pas le progrès. Remarquez que cette vision monstrueuse de la ville de Balbeck, c'est tout simplement le tableau grossi de la suprême cité industrielle; que les tyrans-dieux y sont comme des «patrons» qui auraient traversé avec succès la crise révolutionnaire et socialiste et qui, par la science, seraient venus à bout, une fois pour toutes, des prolétaires. Il semble bien, en effet, que le dernier mot d'une civilisation purement matérialiste, ce soit, logiquement, l'oppression scientifique des faibles par les forts. La science toute seule, l'accroissement du pouvoir sur la nature, sans un accroissement équivalent de l'esprit de charité et de renoncement, n'a rien qui puisse atténuer chez les hommes les instincts égoïstes de l'humanité première: il n'apporte point au progrès de l'humanité un élément nouveau; il met seulement, chez les mieux doués et les plus intelligents, au service de ces instincts, de nouveaux instruments par où s'aggrave encore l'antique et fatale inégalité. Il laisse l'humanité toujours aussi «animale», et non pas plus heureuse; il n'est, en réalité, qu'un piétinement, sinon un recul.

Cela, nous l'entrevoyons, et dès aujourd'hui. Il serait tout à fait impossible de démontrer que les applications de la science aux commodités de la vie nous aient vraiment faits plus heureux. Si les chemins de fer, le télégraphe et les inventions du même ordre m'étaient retirées, j'en sentirais une petite privation parce que je les ai connues; mais si je les avais toujours ignorées?... Et d'autre part il est évident que ce sont les progrès de l'industrie, parallèles à ceux de la science, qui ont créé les grandes villes modernes, qui ont compliqué les «questions sociales», qui en ont même fait surgir de nouvelles, et qui en même temps empêchent de les résoudre: car c'est seulement dans les médiocres agglomérations, où les hommes se peuvent tous approcher et connaître, que la répartition des biens et des maux a quelque chance de devenir un peu plus conforme à la justice. Mais, au contraire, le progrès industriel, par la formation de ces cités énormes où l'exercice de la fraternité est si difficile même aux gens de bonne volonté, par l'isolement croissant des classes, par la nature des travaux imposés à certaines catégories d'ouvriers, par l'incertitude du pain quotidien, les hasards du chômage, les jeux de la surproduction et de la spéculation; enfin, en diminuant chez eux, par l'appât d'un rêve tout matériel et tout grossier, la résignation, mais non point la possibilité de souffrir, a amené et propagé dans le monde des formes de misère sans doute inconnues autrefois.

C'est l'aboutissement de tout cela qui apparaît dans l'odieuse Balbeck de _la Chute d'un ange_. Si c'est là que l'humanité doit en venir, elle n'aura rien gagné du tout à peiner durant des milliers et des milliers d'années. Autant valait pour elle ne pas se mettre en route. Et donc, en faisant la suprême barbarie industrielle et chimiste contemporaine de la barbarie originelle, à laquelle il l'estime même fort inférieure, Lamartine, par un trait de génie, l'a remise à sa vraie place.

Le progrès, s'il se fait, se fera par l'amour, par la charité agissante, par l'empire de l'homme sur soi plutôt que sur la nature, par l'effort de préférer les autres à soi, et par une _foi_ qui nous rende capable de cet effort. Ce ne sont point les rois de Balbeck,--en dépit de leur chimie ou de leur physique plus perfectionnée que la nôtre,--c'est le vieillard Adonaï, et c'est, un peu, Cédar et Daïdha qui portent en eux l'avenir. Tel est le sens du poème.

Ce que seraient les derniers hommes d'une civilisation sans charité (c'est-à-dire, pour lui, d'une civilisation sans Dieu), Lamartine l'a conçu avec une logique audacieuse et candide. Ils ne feraient servir toute leur science qu'à la sensation égoïste. Or, la sensation égoïste par excellence, c'est la luxure. Ils seront donc infiniment luxurieux. Mais il paraît (bien que j'aie peine, pour mon compte, à comprendre ces choses) qu'étant, de sa nature, inassouvissable, la luxure, par la poursuite désespérée de la sensation qui se dérobe, devient inévitablement cruelle. Témoins les Cléopâtre, les Néron, les Marguerite de Bourgogne et les de Sade. Les tyrans-dieux seront donc des sadiques. Il faut nous les montrer tels. Pauvre Lamartine! Dans quelle aventure s'est-il engagé là!

Oh! cette fête des géants! Les jardins suspendus de Sémiramis, et la Maison d'or de Néron, et les douze palais et les baignoires de Caprée, et les parfums, et la musique, et les vins précieux, et les mets de Lucullus ou de Trimalcion, qu'est-ce que cela? Ils ont inventé de bien autres délices.

Un de leurs raffinements consiste dans la substitution méthodique de la femme vivante et nue aux décors architecturaux et même au mobilier des appartements. Car non seulement les tyrans-dieux ont trouvé ceci, d'enrouler en spirale autour des colonnes, de grouper en cercle sous les chapiteaux et de dérouler en guirlandes le long des frises d'innombrables corps sans voiles; mais c'est une jonchée de corps vivants et dévêtus qui leur sert de tapis; ce sont des «toisons de jeunes filles» qui leur servent de coussins, et ce sont des corps assouplis de belles esclaves qui leur tiennent lieu de tables, de fauteuils, de chaises longues, de pupitres,--et de chancelières:

...Leurs pieds chauds reposaient entre des mains d'ivoire...

Si vous prenez la peine de feuilleter Tacite et Suétone, vous verrez que c'est là un développement de certaines idées de Néron.--Mais vous remarquerez d'abord que les femmes-meubles des tyrans-dieux seraient fort incommodes; que rien ne vaut un _rocking-chair_ pour être bien assis, et que la volupté n'est donc pas la même chose que le confortable.--Puis, ces tableaux d'orgies démesurées, ces jonchées de nudités sur des nudités et ce qu'elles suggèrent si l'on y arrête son esprit, toutes ces images, qui, exprimées par un écrivain sensuel,--fût-il médiocre,--finiraient assurément par émouvoir vos sens, vous serez surpris que, en dépit de la bonne volonté de Lamartine, et du pullulement et de la minutie des détails juxtaposés (qui rappellent, ici, Théophile de Viaud ou Saint-Amand bien plus encore que les poètes indous), elles demeurent si froides et vous laissent si parfaitement tranquille.

C'est sans doute que Lamartine, écrivain, est chaste invinciblement. Les nudités abondent dans _la Chute d'un ange_: mais la sévère Mme de Lamartine avait bien tort d'en vouloir ôter, quand elle recopiait les manuscrits de son mari. Car elles ne sont pas plus troublantes en vérité que les descriptions de la nature végétative, fleurs, fruits, feuillages, eaux souples; ou, si elles le sont à la longue, elles le sont exactement de la même façon.

Et, par exemple, dans la «Première Vision», la description du corps de Daïdha endormie n'a pas moins de soixante-dix vers; chacune des parties de ce corps,--les bras, le cou, les mains, les doigts, les épaules, les cheveux, le sein, la hanche, le visage, les yeux, les paupières, le nez, la bouche, etc.,--nous est dépeinte avec une minutie d'artiste primitif: mais, de ces soixante-dix vers, le grain de poivre est absent, et le je ne sais quoi de brûlant, d'âcre et d'impur, qu'un Parny,--ou un Mendès,--rencontre sans y faire effort... Quand le poète nous dit:

Comme un pli gracieux de rose purpurine, Une ombre dessinait l'aile de sa narine,

nous voyons la narine moins que la rose. Quand il nous dit:

Ses lèvres, comme un lis dont le bord du calice, Prêt à s'épanouir, en volute se plisse, S'entr'ouvraient et faisaient éclater en dedans, Comme au sein d'un fruit vert, les blancs pépins des dents,

les dents et les lèvres nous sont moins présentes que ce fruit éclaté et que ce lis qui s'entr'ouvre; et, quand nous lisons ces vers:

Ses membres délicats aux contours assouplis, Ondoyant sous la peau sans marquer aucuns plis, Pleins, mais de cette chair frêle encor de l'enfance Qui passe d'heure en heure à son adolescence, Ressemblaient aux tuyaux du froment ou du lin, Dont la sève arrondit le contour déjà plein, Mais où l'été fécond qui doit mûrir la gerbe N'a pas encor durci les noeuds dorés de l'herbe,

nous songeons bien un peu qu'il s'agit des bras et des jambes d'une belle enfant; mais nous sommes, surtout induits en une vision de blés verts et, par delà, de plaines fécondes et d'ondoyantes végétations qu'enfle la poussée du Printemps divin...

Bref, chaque partie du corps de Daïdha semble rentrer et se fondre, par l'intermédiaire des comparaisons trop développées, dans la nature ambiante. Lamartine nous peint ce corps de jeune fille, comme il peindrait le corps symbolique d'un dieu, la forme d'Indra ou de Bouddha, représentative de l'Univers lui-même. Un peu plus, et Daïdha, toujours grandissante, ou plutôt insensiblement dévorée par les images qu'a évoquées sa beauté, dissoute d'ailleurs dans le clair de lune qui l'enveloppe, deviendrait Pan, se muerait au Grand-Tout, comme le Satyre de Victor Hugo. Dans tout cela, nulle volupté précise, rien de l'émotion spéciale que peut donner le spectacle d'une nudité féminine: le poète est saisi, devant cette chair de jeune fille, de la même ivresse vague et sacrée qu'en présence de la mer infinie, des beaux promontoires, des forêts profondes ou des montagnes qui sont l'ossature de la planète...

Mais revenons aux tyrans-dieux. Pas plus que la chasteté de Lamartine ne sait rendre émouvante leur luxure, sa douceur ne parvient, en nous montrant leur cruauté, à nous faire frissonner d'horreur.

Non qu'il n'ait très justement senti le lien mystérieux et fatal qui unit la cruauté à la luxure. Tous les érotomanes célèbres ont été, je crois, de méchants hommes. Chez les bêtes, l'amour ressemble souvent à une fureur, est un bond sur une proie, s'accompagne de griffes enfoncées dans la chair. Les anciens le savaient, que l'amour n'est pas bon, et qu'il contient, «virtuellement», le goût de faire souffrir. Et c'est d'après eux que l'excellent mythologue Théodore de Banville, dans ses _Exilés_, ayant conté «l'éducation de l'Amour» dans une forêt, parmi les fauves, termine ainsi:

Et c'est pourquoi tu fais notre dure misère, C'est pourquoi tu meurtris nos âmes dans ta serre, _Amour des sens_, ô jeune Éros, toi que le roi Amour, le grand Titan, regarde avec effroi, Et qui suças la haine impie et ses délices Avec le lait cruel de tes noires nourrices.

Il est difficile d'expliquer ces choses, mais on les conçoit pourtant. On conçoit que la recherche contradictoire d'on ne sait quel infini dans la sensation égoïste arrive à «déshumaniser» ceux qui s'y abandonnent tout entiers. Chaque tentative que fait l'amour des sens pour s'assouvir aboutit forcément à une déception qui l'exaspère. La possibilité de l'assouvissement recule à mesure que les expériences se multiplient. Et plus leur fureur croît, et plus la sensation s'émousse: et de là une rage par laquelle le désir de sentir se confond enfin avec le désir de détruire. Or, à l'homme atteint de cette démence, la joie de la destruction est surtout sensible par la souffrance des autres, quand cette souffrance est son oeuvre, et quand il la leur inflige précisément en poursuivant sa violente chimère de volupté. Joignez que, les sensations douloureuses étant beaucoup moins fugitives que les sensations agréables, l'homme dont nous parlons, en faisant de la souffrance d'autrui le signe et la condition de son plaisir, s'assure de celui-ci par celle-là; et que ce plaisir emprunte en quelque façon à cette douleur sa réalité et sa durée. «Ils souffrent, donc je jouis.» Il y a là comme un phénomène d'aimantation, le voisinage de la sensation atroce, dont il est certain, réveillant chez le misérable fou le pouvoir de sentir voluptueusement. Ou encore, puisque les minutes aiguës que poursuit ce damné sont de celles où les nerfs vibrent comme dans un supplice, il se substitue, par l'imagination et par une sorte de monstrueuse sympathie, à la victime qu'il torture, et parvient à sentir du moins quelque chose en se figurant que c'est lui-même qui est supplicié... Et puis, je ne sais plus; je suis trop gêné par la nécessité d'user de périphrases; et il y a des choses que j'entrevois et que je n'ose pas dire... Bref, c'est cela le «sadisme».

... Pour nous donner quelque idée des plaisirs cruels des tyrans-dieux, Lamartine s'est encore inspiré de certaines indications de Tacite et de Suétone touchant les fantaisies de l'empereur Néron. Néron, vous vous en souvenez, s'amusait à faire représenter, «pour de bon» et sans nul artifice, les fables les plus obscènes ou les plus sanglantes de la mythologie. Un jour, on réalisa devant lui l'aventure de Pasiphaé,--puis celle d'Icare. (Suétone: _Néron_, XII) «Icare, à son premier essor, tomba près du lit sur lequel était assis Néron, et _le couvrit de sang_.»

À vrai dire, c'est une assez belle invention de souffrances, de souffrances brutales et extrêmes, que la tragédie en tableaux vivants, en tableaux réels, dont les tyrans-dieux s'offrent le régal. Écoutez,--et frémissez si le coeur vous en dit.

La scène est une cour de prison. Par des lucarnes adroitement dissimulées, les géants, «de leurs lits de roses», peuvent tout voir sans être vus. Tel, «Néron regardait les jeux par de petites ouvertures.» (Suétone.)

Les personnages du drame sont un jeune homme, Isnel, une jeune femme, Ichmé, et un enfant de six mois, leur fils.

De l'asile où leurs jours de joie étaient cachés, Des bourreaux, le matin, les avaient arrachés: Conduits séparément dans l'enceinte céleste, Ils tremblaient l'un pour l'autre: ils ignoraient le reste.

Ichmé est assise, avec son enfant, dans la cour de la prison, qu'une haute tour domine. En levant les yeux, elle aperçoit Isnel au sommet de la tour. Joie des deux amants. Une corde se trouve nouée aux créneaux; Isnel la déroule, descend auprès de son aimée. Baisers, transports... Ichmé lui dit: «Sauve d'abord l'enfant!» Isnel prend le nourrisson et remonte par la corde. Mais tout à coup la corde, secouée du haut de la tour par des bourreaux embusqués, oscille épouvantablement et heurte contre les murailles Isnel et son cher fardeau. Comme ça, très longtemps, sous les yeux d'Ichmé.

Puis la corde redevient immobile. Et alors des bourreaux entrent dans la cour, et, l'un après l'autre, «souillent Ichmé de baisers odieux». Comme ça, très longtemps, sous les yeux d'Isnel.

Et c'est le premier tableau.

La malheureuse Ichmé s'est évanouie. Quand elle reprend ses sens, des bruits inaccoutumés viennent, par un soupirail, de la loge souterraine où sont les lions. Des voix crient: «Isnel, l'enfant ou toi! Nos bêtes ont faim. Jette-leur ton enfant, ou deviens toi-même leur pâture. Choisis!» Ichmé entend le bruit d'un corps qui tombe. Est-ce l'enfant? Est-ce le père? Un faible vagissement lui fait croire que c'est l'enfant. Bruit d'os broyés. Ichmé se tord de désespoir et «brise ses dents» sur les barreaux de fer. Et c'est le second acte.

Mais Isnel,--qu'en réalité on a laissé s'évader et qui est allé déposer l'enfant dans un asile qu'il croit sûr,--revient, par la corde à noeuds, pour sauver la mère. Elle lui crie: «Misérable! tu as tué notre enfant! et tu vis!» Elle brandit sur lui ses chaînes, et l'assomme d'un seul coup. Puis elle s'ouvre une veine, je ne sais trop comment.

Or, tandis qu'elle agonise, des torches illuminent la cour, et les bourreaux rapportent à Ichmé son enfant vivant:

«C'était un jeu, vois-tu, jeune fille insensée! D'immoler ton amant pourquoi t'es-tu pressée? Du repas des lions il était innocent. Quel lait aura ton fils? Tiens, nourris-le de sang!» Les monstres à ces mots poussent un affreux rire: D'une convulsion du coeur la mère expire, Et les bourreaux, traînant le vivant et les morts Vers l'antre des lions, leur jettent les trois corps.

Tel est ce mélo-mimodrame sanglant et sincère en trois actes. Assurément un psychologue, comme Edgard Poë, aurait pu produire des combinaisons de souffrance morale et physique plus compliquées et plus profondes. Même, malgré leur naïf étalage d'horreur matérielle, les «situations» imaginées par Lamartine n'égalent pas en subtile cruauté telles situations de _Théodora_ ou de _la Tosca_; car M. Sardou a été plusieurs fois, au théâtre, le roi de l'angoisse et de la torture. En somme, Ichmé éprouve la peur intense, mais toute simple, et venant d'un objet présent et déterminé. Puis, la douleur des êtres qu'elle chérit ne dépend point d'elle; et enfin elle ne connaît pas, comme la Tosca ou Théodora, «la terreur du choix»... L'histoire d'Ichmé et d'Isnel, avec ses cris et sa pluie de sang, ressemble à quelque rouge croquemitainerie, sent presque l'enluminure populaire des images de supplices.