Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 11

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«Mais laissons de côté l'argument religieux, voyons les choses humainement. Si le sacrifice de Jocelyn en faveur de sa soeur est d'une beauté parfaite, le second, son obéissance aveugle à l'évêque, est bien discutable. Qu'a donc fait la malheureuse Laurence pour être immolée aussi, avec Jocelyn et par lui? C'est à cela pourtant que tient tout le poème; c'est le postulat nécessaire afin que Jocelyn, devenu prêtre, ne puisse plus l'épouser. Eh bien! cela n'est pas plus vraisemblable qu'orthodoxe. Et ce n'est pas la même sorte d'invraisemblance que celle du long tête-à-tête angélique de toute une année dans la solitude; invraisemblance résultant de l'idéalité seule: ici c'est une accumulation de circonstances inadmissibles, sans aucun bénéfice d'idéal. Jocelyn n'est-il pas responsable des conséquences funestes de sa docilité excessive?...»

Bref, ni M. Deschanel, ni le pasteur Vinet, ni les autres, ne peuvent digérer l'évêque. Moi, je trouve que l'évêque a entièrement raison dans ce qu'il exige de Jocelyn, sinon peut-être dans tous les arguments qu'il emploie pour l'obtenir. Les discours du saint vieillard sont irréprochablement justes, beaux et humains, si l'on en considère l'esprit: on n'en peut contester, çà et là, que la lettre, et encore! J'ai peur que M. Deschanel et même l'austère Vinet n'aient été dupes, ici, d'une fâcheuse et un peu banale sensiblerie romanesque. Le «doux» Lamartine a su, lui, énergiquement s'en défendre. Et comme il a bien fait! Car enfin supposez que Jocelyn résiste aux objurgations de son évêque et que, dans le temps même où la persécution ensanglante l'Église à laquelle il avait promis de se dévouer, ce séminariste aille retrouver sa bonne amie. Il l'épouse; ils sont heureux. Notre défroqué est un mari d'autant plus ardent que son tempérament a été plus longtemps comprimé. Ils s'adorent. Et puis?... Et puis, au bout de quelques années, ils s'aiment plus paisiblement. Ils ont des enfants. Ils ont de petits plaisirs, de petits intérêts, de petites préoccupations,--quelquefois de petites querelles de ménage. Ils ressemblent à tout le monde. (Rien même ne nous garantit que Laurence ne fera pas Jocelyn cocu, mais écartons cette hypothèse.) Puis ils vieillissent, établissent leurs enfants; Jocelyn a des rhumatismes et Laurence des gastralgies; ils se soignent; ils font des bésigues; un jour ils meurent. Oh! mon Dieu, tout cela est très bien, et la plupart des hommes ne rêvent point une autre destinée. Mais est-ce cela que vous voulez, brillant Deschanel et austère Vinet? Et trouvez-vous cela très intéressant?... Soit. Mais alors avouez que votre Jocelyn a eu bien tort de se donner tant de mal et d'aspirer si haut; que ce n'était pas la peine de sanctifier son adolescence par un si beau sacrifice, puis de connaître la chasteté paradoxale de l'union de deux âmes dans une solitude paradisiaque, pour aboutir à ce petit ménage bourgeois--(voyez-vous les anciennes soutanes du mari utilisées par la femme en jupons de dessous?)--et qu'enfin l'histoire ne valait plus guère la peine d'être contée, ou plutôt qu'il ne reste rien, rien du tout, de ce qui devait être le poème du sacrifice idéal.

La pensée de Lamartine n'est jamais fade ni basse. Il est le poète de l'amour, oui, mais de l'amour «qui tend toujours en haut» (_le Banquet_, _l'Imitation_); et c'est pourquoi il a toujours conçu quelque chose de supérieur aux amours,--permises sans doute, belles quelquefois, mais toujours forcément égoïstes et médiocrement profitables à la communauté humaine,--d'un jeune homme et d'une jeune femme. Il lui est même arrivé (_Graziella_) de mettre quelque dureté dans l'aveu de ce sentiment. Jamais il n'a donné, comme Hugo, Musset ou Sand, dans la glorification romantique de l'amour fatal, de l'amour-possession, de celui qui fait tout oublier, Dieu, les hommes, la patrie.--Jocelyn dans la montagne, c'est Énée à Carthage, à cela près que sa tâche est plus large encore et plus sainte que celle du chef phrygien; qu'il s'est d'ailleurs moins compromis; que la grotte des Aigles est restée plus innocente que la grotte de Didon, et qu'enfin les circonstances feraient sa renonciation plus lâche que n'eût été celle du pieux Énée... En somme, l'évêque ne fait qu'adjurer Jocelyn d'être fidèle à lui-même, fidèle à sa vocation sacerdotale. Au surplus, mettez-vous à la place de ce vieillard qui va être guillotiné demain, qui voit les choses d'ici-bas, non seulement à travers sa foi, mais du seuil de la mort et de l'éternité et comme de la fenêtre d'un autre monde; et jugez quelle misère doit lui paraître la petite aventure alpestre du jeune lévite. Ou plutôt écoutez-le: il parle fort bien, avec une éloquence âpre, ardente, impérieuse, une éloquence d'outre-tombe déjà, qui remet joliment les choses en place et en rétablit, avec certitude, la vraie perspective.

Ainsi donc, mon enfant, voilà ce grand secret Dont tout autre qu'un père en l'écoutant rirait; Voilà par quel honteux et ridicule piège L'Esprit trompeur poussait vos pas au sacrilège..... Quoi! ce rêve d'une âme à s'enflammer trop prompte Pour un enfant jeté par hasard sous vos pas, Ce trouble d'un coeur pur _qui ne se connaît pas_... Ces jeux de deux enfants loin des yeux de leurs mères, Qui prennent pour amour leurs naïves chimères, Risible enfantillage et des sens et du coeur, Voilà ce qui du ciel serait en vous vainqueur!... Je ne me doutais pas que dans ces jours sinistres, Où l'autel est lavé du sang de ses ministres, Pendant que des cachots chacun d'eux comme moi S'élance à l'échafaud pour confesser sa foi..... Je ne me doutais pas qu'un des soldats du temple, Du lévite autrefois la lumière et l'exemple, _Au grand combat de Dieu refusant son secours_, Amollissait son âme à de folles amours; Au pied de l'échafaud où périssaient ses frères Sacrifiait au dieu des femmes étrangères, Pensant sous quel débris des temples du Seigneur Il cacherait sa couche avec son déshonneur!

Et, quand Jocelyn a sangloté qu'il aime Laurence:

Parler d'amour, grand Dieu! sous ces ombres muettes! Insensé, regardez, et songez où vous êtes! Voyez, dans ces cachots, ces membres amaigris, Ces bras levés au ciel, par des chaînes meurtris, Cette couche où l'Église expire, et sent en rêve Le baiser de l'Époux dans le tranchant du glaive,

(Sont-ils beaux, ces deux vers!)

Ce sépulcre des morts par la vie habité, Qui ne se rouvre plus que sur l'éternité... Et c'est là, c'est devant ces témoins du supplice, Devant ce moribond qui marche au sacrifice, Que vous osez parler de ces amours mortels, Vous, dévoué d'avance à nos heureux autels, _Vous, que leur sacré deuil, le sang qui les colore, Par un plus fort lien y consacrait encore!_ Ah! que cette amertume ajoute à mon trépas! Quoi! _vous, trahir!_ Mais non, cela ne se peut pas!

Mais ce qui choque surtout Vinet et M. Deschanel, c'est l'argument suprême auquel le vieux martyr a recours. «Il n'a, disent-ils, nul besoin, pour mourir absous, d'être confessé par Jocelyn et de recevoir de ses mains la communion, ni, par conséquent, de contraindre au sacerdoce le clerc récalcitrant. L'espèce de violence morale qu'il lui fait n'est pas seulement odieuse: elle est inutile, au jugement même de l'orthodoxie catholique.»

Ils ont mal lu. L'évêque ne dit pas à Jocelyn: «Sauvez mon âme, qui serait perdue sans vous», mais: «Accordez à mon âme une dernière consolation.» Nous sommes ici avec des croyants. La communion à l'heure de la mort n'est sans doute pas, aux yeux de l'évêque, une condition indispensable de son salut éternel: mais elle serait pour lui une immense joie; et, comme ses membres mutilés ne lui permettent pas de se la procurer tout seul, il l'implore de son disciple aimé. Il la lui demande ainsi qu'une sublime aumône. Et (admirez une fois de plus l'harmonie du développement moral de Jocelyn), de même qu'il était entré au séminaire par un acte de charité humaine, c'est par un acte d'humaine charité que le jeune clerc consent à recevoir l'onction sacerdotale.

--Mais, direz-vous, l'évêque abuse ici de la tendresse de coeur de Jocelyn, et il y a vraiment de l'indiscrétion dans le dernier argument qu'il lui pousse.--Parfaitement. Et après?

--Mais ce vieillard est bien imprudent. En contraignant Jocelyn, il s'expose à donner à l'Église un prêtre douteux, et qui sera malheureux ou coupable.

--Vous oubliez toujours que cet évêque et ce séminariste sont d'autres croyants que vous ou moi. L'évêque est convaincu qu'il y a, dans le sacrement de l'ordre, une «grâce» qui changera l'âme du nouveau prêtre, qui lui communiquera la force de résister aux tentations et de tenir ses engagements sacerdotaux. Et, même humainement, ce vieux saint ne raisonne point si mal. Ce qu'il veut, c'est mettre entre Laurence et Jocelyn l'irréparable, sachant bien, d'ailleurs, qu'il y a des âmes (et Jocelyn en est une) qui ne lésinent point avec le devoir, qui finissent par chérir celui-là surtout qu'elles n'ont pas choisi librement, car elles le sentent d'autant plus impérieux qu'il exige d'elles un plus grand sacrifice. Il est sûr, le rude apôtre, de servir les desseins de la Providence en imposant à cette âme évidemment élue un acte de charité qui l'engagera à tout jamais dans le ministère de la charité universelle. Il est sûr que Jocelyn se trompait sur lui-même; d'un geste infaillible, il ramène ce prédestiné dans le chemin du renoncement, qui est son vrai chemin. Il prend cela sur lui, ou plutôt il ne fait que transmettre à Jocelyn l'ordre de Dieu:

Il est dans notre vie une heure de lumière, Entre ce monde et l'autre indécise frontière... Je suis à cet instant, et je sens dans mon coeur Ce verbe du Très-Haut qui parle sans erreur. Il me dit d'arracher, d'une main surhumaine, Un de ses fils au piège où le monde l'entraîne. _Je prends sur moi l'arrêt qui de mes lèvres sort._

Et la suite, qui est l'histoire des douleurs, mais aussi de la charité grandissante et, finalement, de la sainteté de Jocelyn, prouve bien que le vieil évêque avait raison et qu'il fut, dans sa violence inspirée, bon aiguilleur de cette destinée hésitante.

--Mais, direz-vous encore, et Laurence? Si Jocelyn a le droit de s'immoler lui-même, a-t-il le droit d'abandonner cette jeune fille? Et n'est-ce point la faute de Jocelyn si, plus tard, Laurence tourne mal?--Je répondrai sans hésitation:--Laurence n'avait qu'à bien tourner. En tournant mal elle justifierait presque la fuite de Jocelyn, si cette fuite avait encore besoin d'être justifiée, et si ce n'était une suffisante excuse à l'abandon d'une jeune fille (d'ailleurs laissée intacte) que le sacrifice total et réel d'une vie à l'humanité.

La douleur pouvait être, pour cette adolescente, un ferment de vertu,--comme elle le devient pour son chaste amoureux. Supprimer le rôle de l'évêque, ce serait ôter de l'histoire de Jocelyn la douleur et, par suite, la sainteté. Encore une fois, le voudriez-vous? Si j'insiste, c'est que l'épisode qui a été le plus blâmé par tous les critiques sans exception est justement le plus indispensable à l'intelligence du poème, et comme le noeud de ce merveilleux drame moral.

Enfin, que Jocelyn «abandonne» son amie, cela n'est vrai qu'en un sens. Il ne l'abandonne point, puisqu'il l'aimera toujours, qu'il fera pénitence pour elle, qu'elle sera présente à toutes ses pensées et à tous ses actes, que le sacrifice dont elle a été l'occasion le fera capable de tous les autres sacrifices, et que Laurence, après avoir été la pierre d'achoppement de sa sainteté, en sera l'intime aiguillon. Et nous assisterons à l'une des plus belles «ascensions d'amour», platoniciennes et chrétiennes, à l'une des plus belles transformations de l'amour d'une créature en amour des hommes et en amour de Dieu (les trois se confondant en un seul) que jamais poète ait conçues et décrites:

Tes péchés sont les miens, et je t'en justifie... Peines, crimes, remords sont communs entre nous; Je les prends tous sur moi pour les expier tous. J'ai du temps, j'ai des pleurs; et Dieu pour innocence Va te compter là-haut ma dure pénitence. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Dieu me sèvre à jamais du lait de ses délices. Eh bien, j'épuiserai la coupe des supplices; Dans les vases fêlés où l'homme boit ses pleurs, Avec lui je boirai ses gouttes de douleurs; J'élèverai le cri de toutes ses alarmes, Je saurai l'amertume et le sel de ses larmes; Comme dans ceux du Juste immolé sur la croix, Tous ses gémissements gémiront dans ma voix; Du haut de ma douleur comme de son Calvaire, Ouvrant des bras saignants plus larges à la terre, J'embrasserai plus loin, de ma sainte amitié, Mes frères en exil, en misère, en pitié. Mon amour fut ma vie: en épurant sa flamme, Ô Jésus, prête-moi ta charité pour âme! Fais que j'aime le monde avec le même amour Dont j'aimai l'ange absent que j'entrevis un jour! Que chaque enfant de l'homme à mes yeux soit Laurence!

Et enfin:

J'irai, j'attacherai mon âme aux solitudes, J'écorcherai mes pieds dans des sentiers plus rudes. Bénissez-moi, Seigneur! Que mon coeur consumé Par l'amour, et puni pour avoir trop aimé, Au foyer de l'autel s'éteigne et se rallume, Et d'un feu plus céleste en mon sein se consume, _Mais pour aimer en vous, avec vous et pour vous, Tous au lieu d'un seul être et cet être dans tous!_

Fécondité merveilleuse de la douleur. Oui, c'est bien sa blessure qui fait le coeur de Jocelyn si profond, si large et si tendre. Chez les âmes élues, la puissance d'aimer engendre la souffrance, qui en est le signe et la mesure; et la souffrance, à son tour, agrandit et exalte la puissance d'aimer: de sorte qu'elles ne se peuvent bientôt emplir et satisfaire qu'en prenant à leur compte, par la charité, toutes les souffrances des autres... Dans les derniers épisodes du poème, Jocelyn nous offre le spectacle d'une âme entièrement et uniquement aimante,--aimante parce qu'elle est douloureuse, et douloureuse d'être aimante... Et ce spectacle n'a rien d'abstrait, puisque cette âme se présente sous les espèces charmantes d'un prêtre de campagne, caché dans un village alpestre, vivant parmi les enfants et les paysans, au milieu d'une nature rude et magnifique. Cette âme est située dans l'espace: elle est située aussi dans le temps et dans l'histoire. Jocelyn fait songer un peu,--_seulement un peu_,--à Rousseau, à Bernardin, à René, au vicaire de Wakefield, aux solitaires de George Sand. Ils transparaissent vaguement en lui, mais de très loin, et purifiés. Le curé de Valnège n'a gardé d'eux tous que ce que chacun eut de meilleur. Ce n'est point un prêtre romantique hanté par des souvenirs charnels. Et ce n'est pas non plus un prêtre philosophe. Il demeure, dans ses rêveries même, «un bon curé»[3], qui croit aux mystères qu'il célèbre sur son humble autel, mais qui paraît hardi çà et là, parce qu'il comprend très bien l'Évangile et le commente avec candeur. Il atteint, vers la fin, à la paix, à la sérénité dans la douleur même, ayant vaincu son mal, non pas en l'oubliant, mais en le faisant servir à sa sanctification. Cette histoire d'une âme, le poète la résume dans cette image splendide:

J'ai trouvé quelquefois, parmi les plus beaux arbres De ces monts où le bois est dur comme les marbres, De grands chênes blessés, mais où les bûcherons, Vaincus, avaient laissé leur hache dans les troncs. Le chêne, dans son noeud le retenant de force, Et recouvrant le fer d'un bourrelet d'écorce, _Grandissait, élevant vers le ciel, dans son coeur, L'instrument de sa mort, dont il vivait vainqueur_. C'est ainsi que ce juste élevait dans son âme, Comme une hache au coeur, ce souvenir de femme.

[Note 3: Du moins dans son fond. Je connais les quelques passages qu'on pourrait m'opposer.]

Parlerai-je du style de _Jocelyn_? Mais qu'aurais-je à vous en dire qui n'ait été dit vingt fois? C'est un extraordinaire épanchement de paroles rythmées, toujours ample et libre, souvent hasardeux. Il y a des longueurs, des répétitions, des impropriétés, des incorrections, des négligences, des nonchalances. Mais pas une page où n'éclate quelque merveille d'invention verbale. Le ton va du réalisme le plus familier et le plus franc à la plus lyrique sublimité. Par la luxuriance continue, et la surabondance de l'expression, et l'hyperbole volontiers presque enfantine, ce style, plus encore que celui des _Harmonies_, se rapproche de l'antique poésie hindoue.

Voici, par exemple, des vers, dont je n'ose dire qu'ils sont les plus mauvais du livre, car je les prends au hasard:

Au-dessus de la grotte un lierre enraciné, _Laissant flotter_ en bas ses _festons_ et ses _nappes_, _Étend_ comme un _rideau_ ses _feuilles_ et ses _grappes_, Et, se _tressant_ en _grille_ et _croisant_ ses _barreaux_, Sur la fenêtre oblongue _épaissit_ ses _réseaux_.

Comptez: cela fait cinq verbes et huit substantifs, là où un seul substantif et un seul verbe suffiraient: mais aussi cela donne l'idée d'un rideau de lierre tout à fait sérieux.--Tous les sentiments simples, amour du village et de la maison, tendresse maternelle, piété filiale, amitié pour les bêtes, tristesse du retour dans la maison natale qui a changé de maître, etc...; et les spectacles les plus généraux de l'univers physique, printemps, hiver, soir, matin, lac, plaine, montagne...; et les travaux de la vie pastorale et agricole, tout cela y est décrit avec une ampleur, une naïve opulence d'expression, qui trois mille ans après _l'Odyssée_, et malgré tout ce qu'il a passé d'eau sous les ponts, sent, je ne sais comment, son poète primitif, et fait surtout songer (j'y reviens) aux descriptions de Valmiki et des bons brahmanes.--Tout y est magnifié. Quand on pleure dans _Jocelyn_ (et l'on y pleure souvent), c'est, comme dans les antiques épopées, une pluie, un torrent de pleurs:

L'ombre de ses cheveux me cachait son visage, Mais _j'entendais_ tomber des gouttes sur la page. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Des mèches de cheveux, _qui ruisselaient de pleurs_, Détachés de sa tête, et _collant sur sa joue_...

Que ne suis-je plus savant! Ce caractère hindou de la poésie lamartinienne, je vous le rendrais clair jusqu'à l'évidence par des rapprochements ingénieux. J'en suis réduit à vous affirmer la justesse de mon impression. N'ayant même pas le _Ramayana_ sous la main, tout ce que je puis faire, c'est de rapprocher pour vous un trop court morceau (cité par Jean Lahor) du _Mahabharata_ et une page de _Jocelyn_.

Voici le passage du poème hindou: «Dushmanta était entré dans un bois ravissant, plein d'oiseaux chanteurs, dont les arbres fleuris toujours répandaient une fraîcheur délicieuse, et, secoués par le vent, couvrirent le rajah d'une pluie de fleurs. Sur les ramilles, que le poids des fleurs inclinait, bourdonnaient les abeilles avides; et dans les lignes habitaient les Ghandarvas, les Apsaras et des troupes de singes, ivres de joie. Un vent frais, doux, parfumé, jouait dans les branches et disséminait le pollen. Des tigres familiers bondissaient au milieu des gazelles sur les bords d'une rivière sainte, parsemée d'îles, séjour des serpents et des éléphants enfiévrés d'amour, rivière aux eaux limpides, toute couverte d'oiseaux, et qui embrassait cet ermitage, comme la mère aimante de tous ces êtres animés.»

Et voici, très abrégée, la «réplique» lamartinienne:

L'air tiède et parfumé d'odeurs, d'exhalaisons, Semblait tomber, avec les célestes rayons, Encor tout imprégné d'âme et de sèves neuves, Comme l'air virginal qui vint fondre les fleuves Du globe enseveli dans son premier hiver, Quand la vie et l'amour se respiraient dans l'air... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et les herbes, les fleurs, les lianes des bois S'étendaient en tapis, s'arrondissaient en toits, S'entrelaçaient aux troncs, se suspendaient aux roches, Sortaient de terre en grappe, en dentelles, en cloches, Entravaient nos sentiers par des réseaux de fleurs, Et nos yeux éblouis dans des flots de couleurs. La sève, débordant d'abondance et de force, Coulait en gomme d'or des fentes de l'écorce, Suspendait aux rameaux des pampres étrangers, Des filets de feuillage et des tissus légers, Où les merles siffleurs, les geais, les tourterelles, En fuyant sous la feuille, embarrassaient leurs ailes; Alors tous ces réseaux, de leur vol secoués, Par leurs extrémités d'arbre en arbre noués, Tremblaient, et sur les pieds du tronc qui les appuie, De plumes et de fleurs répandaient une pluie... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Chaque fois que nos pieds tombaient dans la verdure, Les herbes nous montaient jusques à la ceinture, Des flots d'air embaumé se répandaient sur nous, Des nuages ailés partaient de nos genoux, Insectes, papillons, essaims nageants de mouches, Qui d'un éther vivant semblaient former les couches; Ils montaient en colonne, en tourbillon flottant, Comblaient l'air, nous cachaient l'un à l'autre un instant Comme dans les chemins la vague de poussière Se lève sous les pas et retombe en arrière. Ils roulaient, etc...

De l'auteur du _Mahabharata_ et du poète bourguignon, c'est évidemment ce dernier qui déborde le plus largement. Son printemps est d'une divine intempérance... Les visions de Hugo sont certes aussi abondantes, et son vocabulaire est, en outre, beaucoup plus riche; mais ces visions, Hugo les domine, il les fait saillir par des oppositions, ou il les aligne, comme des soldats, en rangs profonds; il les dispose, il les gouverne, il les régente; en somme, il applique à ces masses, si vastes qu'elles soient, le compas latin et le compas même de Boileau. Mais Lamartine a l'inexpérience sublime des premiers poètes qui se sont enivrés de l'univers. Des phrases indéfinies, et dont les contours flottent et ondulent; pas d'arêtes, pas d'antithèses; une syntaxe molle, fluide, à peine correcte si l'on y regarde de près; la plus élémentaire juxtaposition des détails; tout au même plan; un afflux de sensations à peine ordonnées... Lamartine, je le répète, est le moins classique et le plus vraiment primitif de nos grands poètes. Et tous, pourtant, à certaines minutes, s'effacent devant lui.

VI

LA CHUTE D'UN ANGE.

_La Chute d'un ange_ est la plus étrange aventure qu'un poète ait courue chez nous. Car Lamartine s'y contente de rêver tout haut et d'écrire à mesure, n'importe comment. C'est le plus inégal des poèmes, le plus baroque, le plus fou, le plus puéril, le plus ennuyeux, le plus assommant, le plus mal écrit,--et le plus suave et le plus inspiré et le plus grand, selon les heures.

Le poète a un double objet: nous conter l'une des incarnations expiatoires du «héros» de ce vaste poème qui devait s'appeler _les Visions_,--et nous décrire une des périodes de l'histoire de l'humanité, la période antédiluvienne.

Cette première expiation de Cédar paraît assez complète: car il souffre vraiment tout ce qu'il peut souffrir,--dans son corps et dans son âme,--et comme époux, et comme père, et comme membre d'une société humaine. Mais cette souffrance, d'ailleurs démesurée et, si je puis dire, gigantesque, il n'en comprend pas la vertu purificatrice, il ne l'accepte pas; il maudit à la fin la terre et Dieu même; il se réfugie dans le suicide. Et c'est pourquoi il devra, sous une autre forme, recommencer l'épreuve. Le poète nous annonce qu'il la recommencera neuf fois, avant que son âme devienne l'âme parfaite et sublime de Jocelyn.

Quant à la conception que le poète s'est formée de l'humanité antédiluvienne, tous les critiques ont répété, plus ou moins, qu'elle était incohérente, antihistorique, enfantine, saugrenue. Mais j'avoue qu'elle me paraît, à moi, d'une philosophie peut-être profonde, et d'une extrême vraisemblance morale.

Lamartine a rapproché, a rendu contemporains l'un de l'autre, deux états de société radicalement différents en apparence: