Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires

Chapter 10

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Il serait curieux de noter la ressemblance, non seulement de sentiment, mais, çà et là, d'expression entre les hymnes de Lamartine et ceux des antiques brahmanes. Dans l'_Hymne de la nuit_ je lis cette strophe:

Ces choeurs étincelants que ton doigt seul conduit, Ces océans d'azur où leur foule s'élance, Ces fanaux allumés de distance en distance, Cet astre qui paraît, cet astre qui s'enfuit, Je les comprends, Seigneur! Tout chante, tout m'instruit _Que l'abîme est comblé par ta magnificence_...

Ainsi, dans le _Rig-Véda_: «_De sa splendeur, il remplit l'air_... De cette même clarté, Dieu purifiant et protecteur, tu couvres la terre, tu inondes le ciel, l'air immense, faisant les jours et les nuits, et contemplant tout ce qui existe...»

Dans l'_Hymne du soir_:

Il me semblait, mon Dieu, que mon âme oppressée Devant l'immensité s'agrandissait en moi, Et sur les vents, les flots ou les feux élancée, De pensée en pensée Allait se perdre en toi.

Ainsi, dans la _Prière de Parasasa et de Mukukanda_: «Je viens à toi... aspirant à une plénitude de félicité, aspirant à l'extinction de moi-même, à mon absorption en toi.»

Dans le _Golfe de Gênes_:

«Mais où donc est ton Dieu?» me demandent les sages. Mais où donc est mon Dieu? Dans toutes ces images, Dans ces ondes, dans ces nuages, Dans ces sons, ces parfums, ces silences des cieux, Dans ces ombres du soir qui des hauts lieux descendent, Et dans ces horizons sans bornes, qui s'étendent Plus haut que la pensée et plus loin que les yeux.

Ainsi, dans le _Rig-Véda_: «Ô Varuna, le vent, c'est ton souffle agitant les airs... En toi repose l'immensité de la terre et du ciel. Ô Varuna, tous les mondes sont en toi. Tes clartés heureuses voient se développer autour d'elles les belles formes du ciel et de la terre...»

Dans l'_Infini, dans les cieux_:

Cet oeil s'abaisse donc sur toute la nature; Il n'a donc ni mépris, ni faveur, ni mesure, Et, devant l'Infini, pour qui tout est pareil, Il est donc aussi grand d'être homme que soleil.

Ainsi, dans l'_Isa Upanishad_: «Il est loin et près de toutes choses... L'homme qui sait voir tous les Êtres dans ce suprême Esprit, et ce suprême Esprit dans tous les Êtres, ne peut dès lors rien dédaigner...»

Dans _Pourquoi mon âme est-elle triste?_

Et qu'est-ce que la vie? Un réveil d'un moment, De naître et de mourir un court étonnement, Un mot qu'avec mépris l'Être éternel prononce... Éclair qui sort de l'ombre et rentre dans la nuit...

Ainsi, dans le _Mahabharata_: «De même que des millions d'étincelles jaillissent d'un feu brûlant, de même les âmes sortent de l'être immuable et y retournent...»

Je sais bien que, tout de même, ce n'est pas exactement la même chose. Nulle part (jusqu'à présent du moins) Lamartine n'identifie explicitement Dieu et la Nature. S'il lui arrive de dire tour à tour, comme les poètes hindous: «Dieu est dans l'univers» et «l'Univers est en Dieu», il recule toutefois devant cette affirmation que «l'Univers est Dieu», et s'en tient à celle-ci, que l'univers est la langue, le verbe de Dieu. Mais nous sommes ici, j'en ai peur, dans une région de rêve où les mots n'ont plus un sens bien précis... Dire que le monde est la parole de Dieu, ce n'est peut-être déjà plus distinguer nettement l'un de l'autre; et nous nous demandons, et Lamartine se demande lui-même ce que peut bien être Dieu en dehors de sa parole qui est le monde, et si Dieu serait encore concevable, cette parole supprimée. Le poète nous dit:

Il est une langue inconnue Que parlent les vents dans les airs,

etc., etc. Il énumère ici tous les phénomènes de l'univers physique, et conclut: «--Cette langue parle de toi,

De toi, Seigneur, être de l'être, Vérité, vie, espoir, amour! De toi que la nuit veut connaître, De toi que demande le jour, De toi que chaque son murmure, De toi que l'immense nature Dévoile et n'a pas défini...»

Autrement dit: «Sans la nature qui est son verbe, et qui exprime, semble-t-il, une volonté aimante et bienfaisante, nous ne saurions rien de Dieu.» Or, de là à songer: «Ce verbe, c'est Dieu, puisque, sans lui, Dieu serait pour nous comme s'il n'était pas», y a-t-il si loin?--Et, d'autre part, lorsque les poètes hindous écrivent: «Écume, vagues, tous les aspects, toutes les _apparences_ de la mer ne diffèrent pas de la mer: nulle différence non plus entre l'univers et Brahma», ou lorsqu'ils font dire à Dieu: «Je suis _dans_ les eaux la saveur, la lumière _dans_ la lune et le soleil, le son _dans_ l'air, la force masculine _dans_ les hommes, le parfum pur _dans_ la terre, la splendeur _dans_ le feu, etc.», n'avouent-ils pas implicitement que Dieu n'est point, proprement, l'eau, la lune, le soleil, l'air, les hommes, la terre, le feu, mais qu'il se manifeste sous ces «apparences»; et que le feu, la terre, l'air, le soleil, l'eau, la race humaine sont les signes, les symboles, la parole de Dieu? Ne se rencontrent-ils pas enfin, par un détour, avec le poète des _Harmonies_? Ainsi se réconcilient, dans le vague, les métaphysiques.

Que si les bons Hindous font parfois un pas vers Lamartine, plus souvent c'est Lamartine qui fait un pas vers eux. À de certains moments, ébloui par la splendeur du monde, il oublie la distinction prudente entre le signe et l'Être signifié, et adore expressément, sans doute par inadvertance, la Nature-Dieu. Il s'écrie dans l'_Hymne du matin_:

Montez donc, flottez donc, roulez, volez, vent, flamme, Oiseaux, vagues, rayons, vapeurs, parfums et voix! Terre, exhale ton souffle! Homme, élève ton âme! Montez, flottez, roulez, accomplissez vos lois! Montez, volez à Dieu! plus haut, plus haut encore!.... Montez, il est là-haut; descendez, _tout est lui_!

Ailleurs, le rôle que Lamartine prête à l'Esprit-Saint ne paraît pas extrêmement différent de celui de Vishnou: «Gloire à toi, dit la _Prière de Parasasa_, tout-puissant Seigneur, ô Vishnou, âme de l'univers...» Et Lamartine:

Tu ne dors pas, souffle de vie, Puisque l'univers vit toujours!

Et plus loin:

Tu revêts la forme sanglante D'un héros, d'un peuple, d'un roi...

Et encore (car, tandis que j'y suis, je m'en voudrai de ne point vous citer cette strophe admirable):

Il se fait un vaste silence: L'esprit dans ses ombres se perd, Le doute étouffe l'espérance Et croit que le ciel est désert. Puis tel qu'un chêne obscur, longtemps avant l'orage, Dont frémit tout à coup l'immobile feuillage, Et dont l'oiseau s'enfuit sans entendre aucun son, Le monde où nul éclair ne te précède encore, D'un inquiet ennui se trouble et se dévore, Et, comme à son insu, de l'Esprit qu'il ignore Sent le divin frisson.

Mais ce que les _Harmonies_ lamartiniennes ont en commun avec les hymnes du _Rig-Véda_, c'est, plus encore que certaines conceptions métaphysiques, la poésie, la couleur, l'abondance, la magnificence, l'accent... Oui, je trouve dans les _Harmonies_ quelque chose qui n'est pas chez les poètes grecs, qui n'est pas dans Jean-Jacques, qui n'est pas dans Chateaubriand, qui n'est pas dans George Sand ni dans Victor Hugo: une sorte d'ébriété sacrée au spectacle et au contact de l'immense univers. Hugo lui-même, visionnaire, reste beaucoup plus séparé des objets qu'il décrit et des visions, le plus souvent terribles, où il les déforme. L'âme de Lamartine, autant que cela est concevable, se dissout délicieusement dans les choses... Il peut dire avec vérité:

Mon âme est un torrent qui descend des montagnes Et qui roule sans fin ses vagues sans repos. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mon âme est un vent de l'aurore Qui s'élève avec le matin...

Il est dans cet état de ravissement et d'allégresse divine où nous sommes tous entrés quelquefois, surtout parmi des paysages vastes et découverts, qui évoquaient en nous l'image de l'immensité et la beauté totale et la figure même de la planète, sur la montagne ou au bord de la mer lumineuse; quand nous descendions, dans l'air léger, presque délivrés du sentiment de la pesanteur, vers les vallées doucement bruissantes de l'invisible sonnerie des troupeaux; ou quand nous marchions l'été, dans une grande plaine, par un grand soleil, tout enveloppés de rayons et d'odeurs végétales. Dans ces moments-là, on est à ce point envahi de sensations puissantes et suaves qu'on serait fort incapable de faire nettement le départ des effets et de la cause et d'abstraire Dieu de tout ce «divin» où l'on est plongé, et qu'on ne discerne plus bien si Dieu est dans la nature, ou si la nature est Dieu. Sentir se confond, alors, avec adorer. Ce ravissement, d'ailleurs, nous ne saurions le traduire (à supposer que nous en eussions le talent) qu'en le faisant cesser par la même. Sully-Prud'homme le définit en analyste, avec un art exquis et laborieux, dans la pièce des _Stances et Poèmes_ intitulée: _Pan_. Lamartine, lui, l'exprime sans effort, ou plutôt il le «chante», il l'exhale, il l'épanche en paroles splendides, et qui semblent involontaires. Et, je le répète, cela ne s'était point vu depuis les poètes de l'Inde antique.

Quelquefois son extase balbutie; on dirait que les mots vont lui manquer.--Tu comprends, vient-il de dire à Dieu, l'hymne silencieux des astres:

Ah! Seigneur, comprends-moi de même. Entends ce que je n'ai pas dit! Le silence est la voix suprême D'un coeur de ta gloire interdit. _C'est toi! C'est moi! Je suis! J'adore!_

Ainsi le brahmane: «Quand je pense que cet être lumineux est dans mon coeur, les oreilles me tintent, mes yeux se troublent, mon âme s'égare... Que dois-je dire? et que puis-je penser?»

Mais bientôt le torrent repart et les mots se précipitent. Écoutez ce _Cri de l'âme_:

Quand le souffle divin qui flotte sur le monde S'arrête sur mon âme ouverte au moindre vent, Et la fait tout à coup frissonner, _comme une onde Où le cygne s'abat dans un cercle mouvant_;

Quand mon regard se plonge au rayonnant abîme Où luisent ces trésors du riche firmament, Ces perles de la nuit que son souffle ranime, Des sentiers du Seigneur innombrable ornement;

Quand d'un ciel de printemps l'aurore qui ruisselle Se brise et rejaillit en gerbes de chaleur, _Que chaque atome d'air roule son étincelle Et que tout sous mes pas devient lumière ou fleur_;

Quand tout chante ou gazouille, ou roucoule, ou bourdonne, Que d'immortalité tout semble se nourrir, Et que l'homme, ébloui de cet air qui rayonne, _Croit qu'un jour si vivant ne pourra plus mourir_;

Que je roule en mon sein mille pensers sublimes, Et que mon faible esprit, ne pouvant les porter, S'arrête en frissonnant sur les derniers abîmes, Et, faute d'un appui, va s'y précipiter...

_Quand je sens qu'un soupir de mon âme oppressée Pourrait créer un monde en son brûlant essor, Que ma vie userait le temps, que ma pensée, Et remplissant le ciel, déborderait encor:_

Jéhovah! Jéhovah! ton nom seul me soulage...

Vous sentez bien qu'il crie ici: «Jéhovah» comme ses lointains ancêtres eussent crié: «Vishnou», et que les deux cris ont le même sens.--Et, par exemple, vous trouverez le même souffle, le même mouvement, les mêmes images, le même son et, j'y reviens, la même «ivresse» dans l'_Hymne de Cutsa_ (vous savez que Cutsa est le nom de l'Aurore) et dans l'_Hymne du matin_:

Ô Dieu, vois dans les airs!... Ô Dieu, vois sur les mers!... Ô Dieu, vois sur la terre!...

J'ai cité tout à l'heure un peu pêle-mêle, pour les rapprocher des cantiques de notre poète, des prières hindoues d'époques et même d'inspirations un peu diverses. Je précise maintenant: c'est aux plus anciennes hymnes,--à celles où le panthéisme n'est qu'en germe et n'a pas encore enfanté le pessimisme bouddhique,--que ressemblent particulièrement certaines _Harmonies_. Et cette poésie, védique ou lamartinienne, est sans doute la plus grande et la plus glorieuse que les hommes aient entendue.

Il pense, _et l'univers dans son âme apparaît_.

Cette poésie-là, c'est bien, en effet, l'apparition chantante de l'univers dans une âme.

3º Mais sous le Lamartine hindou que nous venons de voir, sous le brahmane ébloui par les phénomènes et prêt à se fondre en eux, l'Occidental, le chrétien, le Bourguignon veille, et tout à coup se ressaisit et oppose son «moi» retrouvé à l'univers délicieux et accablant. Cette reprise se fait, notamment, dans l'ode incomparable: _Éternité de la nature, brièveté de l'homme_.

«L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant.» (Ce n'est pas ma faute si cette phrase, si belle, est vieille de deux cent trente ans, ou à peu près.) Le cantique de Lamartine exprime, avec une splendeur devant quoi tout pâlit, une idée analogue. Analogue seulement. Pascal disait: «Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt et l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée.» Lamartine ajoute à cela quelque chose. Il ne dit pas seulement à la Nature: «Toi, tu ne sais pas; moi, je sais.» Il lui dit: «Toi, tu ne connais et tu n'aimes pas Dieu (sinon dans les vers des poètes et par un jeu de métaphores dont j'ai moi-même quelquefois abusé); moi, je l'aime.» Et, après avoir, dans des strophes impétueuses, salué l'immensité de l'océan, de la terre, des astres et du ciel; après s'être vu petit, si petit! dans l'espace, et si éphémère dans le temps, perdu dans l'humanité totale comme l'est une goutte d'eau dans la mer, et comme l'humanité l'est elle-même dans l'infini des mondes, le poète.... Non, j'ai beau faire, je ne puis me tenir de copier encore,--pour moi, non pour vous,--la fin de cet hymne sublime, un des chefs-d'oeuvre du verbe humain:

... Vous allez balayer ma cendre, L'homme ou l'insecte en renaîtra. Mon nom brûlant de se répandre Dans le nom commun se perdra. Il fut! voilà tout. Bientôt même, L'oubli couvre ce mot suprême, Un siècle ou deux l'auront vaincu... Mais vous ne pouvez, ô Nature, Effacer une créature. Je meurs! Qu'importe? J'ai vécu!

Dieu m'a vu! Le regard de vie S'est abaissé sur mon néant. Votre existence rajeunie À des siècles, j'eus mon instant! Mais dans la minute qui passe, L'infini de temps et d'espace Dans mon regard s'est répété, Et j'ai vu dans ce point de l'être La même image m'apparaître Que vous dans votre immensité!

Distances incommensurables, Abîmes des monts et des cieux, Vos mystères inépuisables Se sont révélés à mes yeux: J'ai roulé dans mes voeux sublimes Plus de vagues que tes abîmes N'en roulent, ô mer en courroux! Et vous, soleils aux yeux de flamme, Le regard brûlant de mon âme S'est élevé plus haut que vous!

De l'Être universel, unique, La splendeur dans mon ombre a lui, Et j'ai bourdonné mon cantique De joie et d'amour devant lui; Et sa rayonnante pensée Dans la mienne s'est retracée, Et sa parole m'a connu; Et j'ai monté devant sa face, Et la Nature m'a dit: «Passe; Ton sort est sublime! il t'a vu!»...

Vivez donc vos jours sans mesure, Terre et ciel, céleste flambeau, Montagnes, mers! Et toi, Nature, Souris longtemps sur mon tombeau! Effacé du livre de vie, Que le Néant même m'oublie! J'admire et ne suis point jaloux. Ma pensée a vécu d'avance, Et meurt avec une espérance Plus impérissable que vous!

Lamartine écrit dans son _Commentaire_: «C'est un chant ou plutôt un cri de pieux enthousiasme échappé de mon âme à Florence, en 1828. C'est une des poésies de ma jeunesse qui me rappelle le plus à moi-même le modèle idéal du lyrisme dont j'aurais voulu approcher.»

Ainsi l'auteur des _Harmonies_ parcourt, d'un mouvement naturel, toutes les façons de concevoir et d'aimer Dieu. J'ai indiqué la façon catholique,--d'un catholicisme où le dogme n'est pas serré de très près, mais où persistent l'accent des hymnes liturgiques, l'odeur de l'encens, le recueillement du sanctuaire, un charme très doux d'oraison pieuse. (_La Lampe du Temple ou l'Âme présente à Dieu_; _Hymne du soir dans les Temples_.)--Puis nous avons vu le déisme du poète, par la nature des arguments qui l'appuient et par l'espèce d'ivresse amoureuse dont il est envahi en les développant (ces arguments étant les spectacles même de l'univers sensible), aboutir à une disposition d'âme proprement panthéistique.--Enfin, cet enchantement secoué, voici reparaître le spiritualisme ardent et pur des _Méditations_ (_le Tombeau d'une mère_, _Hymne de la mort_). Dans ce vaste soliloque: _Novissima Verba_, le poète, près de désespérer, se réfugie, parmi la fuite, la vanité et le néant du tout, dans la seule certitude de la conscience morale, et rencontre, pour la définir, des images qui semblent d'exactes transpositions des formules kantiennes:

Non! dans ce noir chaos, dans ce vide sans forme, Mon âme sent en elle un point d'appui plus ferme, La conscience! instinct d'une autre vérité, _Qui guide par sa force et non par sa clarté_, Comme on guide l'aveugle en sa sombre carrière Par la voix, par la main, et non par la lumière. Noble instinct, conscience, _ô vérité du coeur_!

Et un peu plus loin, devançant, cette fois, les meilleures formules de Renan:

... Et dût ce noble instinct, sublime duperie, Sacrifier en vain l'existence à la mort, J'aime à jouer ainsi mon âme avec le sort; À dire, en répandant au seuil d'un autre monde Mon coeur comme un parfum et mes jours comme une onde:

«Voyons si la vertu n'est qu'une sainte erreur, L'espérance un dé faux qui trompe la douleur; Et si, dans cette lutte où son regard m'anime, Le Dieu serait ingrat quand l'homme est magnanime.»

D'autres pièces traduisent et enseignent la religion en esprit et en vérité, ce que nous avons appelé le néo-christianisme, et qui est en effet l'Évangile encore, mais appliqué à un état de civilisation fort différent de celui où vécurent les pêcheurs et les vagabonds de Galilée. _La Pensée des morts_, d'une si mélancolique tendresse, dit la perpétuité du lien entre les morts et les vivants et somme Dieu d'être clément au nom même de sa justice et de sa grandeur. L'exhortation _Aux chrétiens dans les temps d'épreuves_, l'_Hymne à l'Esprit-Saint_, l'_Hymne au Christ_, les _Révolutions_ dégagent le sens véritable de l'Évangile, s'indignent des emplois où les politiques ont abaissé la sainte parole, affirment le progrès humain par la bonté et le sacrifice, et la croyance à un dessein divin dans le gouvernement du monde et dans l'économie de l'histoire... Et ces choses avaient été dites, je crois; et l'on s'est mis, depuis dix ans, à en répéter quelques-unes, mais non pas mieux ni plus clairement, ni plus magnifiquement, parce que cela est impossible.

Au surplus, nous retrouverons ces pensées, avec des développements nouveaux et plus hardis peut-être, dans _Jocelyn_, dans _la Chute d'un ange_ et dans _les Recueillements_.

V

JOCELYN.

Je ne voudrais point trop ressasser des choses que vous savez aussi bien que moi. Ce que _les Harmonies_ sont aux _Contemplations_, l'énorme épopée dont _la Chute_ et _Jocelyn_ forment des «chants» détachés le devait être à _la Légende des siècles_. Et comme on voit, dans _la Légende_, l'humanité s'élever peu à peu à une morale plus pure, ainsi sans doute devait s'épurer, dans ses vies successives à travers les siècles, l'âme déchue dont le premier nom est Cédar, et le dernier, Jocelyn. Et je ne m'exagère point l'originalité de ces conceptions. Mais c'est qu'au fond il n'y a qu'un seul sujet de «divine comédie». Le rêve généreux de la pauvre humanité est toujours le même depuis trois mille ans, et plus; et ce dont il s'agit dans les vieux poèmes de l'Inde et dans les mystères d'Eleusis, c'est déjà la purification et le progrès par la douleur acceptée.

Je ne vous conterai pas la fable de _Jocelyn_; je ne vous rappellerai pas son charme puissant, ni la profondeur de quelques-uns de ses sanglots, ni l'Idylle chaste, et pourtant enivrée, des deux enfants dans l'Alpe vierge, ni la sérénité et l'ineffable beauté morale des derniers tableaux. Je ne retiens que l'essentiel. _Jocelyn_, c'est l'idéal du sacrifice réalisé dans un homme. Tout, dans l'affabulation du poème, est subordonné à cette pensée; et par là s'expliquent et se justifient les épisodes même qui ont le plus heurté les critiques et que tous, sans exception, ont condamnés.

Ils ont du moins fait grâce à la première immolation de Jocelyn. Ils ont supporté que Jocelyn entrât au séminaire pour permettre à sa soeur d'épouser celui qu'elle aime. Vocation fausse et contrainte? Non pas. C'est par un acte de charité particulière que Jocelyn se détermine au sacerdoce, qui est, selon Lamartine, le ministère de la charité universelle. Le prêtre est, à ses yeux, l'homme qui souffre et expie pour les autres. Le besoin d'accomplir un premier sacrifice induit Jocelyn à devenir, professionnellement, «l'homme de sacrifice». Dès le moment où il a consenti à s'immoler au bonheur de sa soeur, il _commençait_ déjà à être prêtre: en entrant au séminaire, il n'a fait que poursuivre sa marche. Tout cela est parfaitement logique et harmonieux.

Mais bientôt voici l'obstacle: une année passée dans une vallée des Alpes avec un jeune garçon qui se trouve être une jeune fille. L'amour d'une personne et, au bout du compte, l'amour charnel, va donc détourner Jocelyn de sa vocation qui est l'amour de tous les hommes dans l'amour de Dieu? Vous ne le voudriez pas! Et, en effet, cet obstacle, il le franchit. Et les critiques dont je parlais sont désolés qu'il le franchisse,--et indignés surtout des raisons occasionnelles par où il se décide à le franchir.

Écoutez ici M. Émile Deschanel: «... La fonte des neiges a rouvert les chemins: Jocelyn est mandé à Grenoble pour assister un vieil évêque son protecteur qui, en prison, se prépare au martyre. À la veille du grand voyage, il veut se pourvoir du saint viatique, qu'un prêtre seul peut lui offrir. Il faut donc que Jocelyn devienne prêtre. En vain Jocelyn lui révèle sa vive amitié pour Laurence; l'évêque le presse de renoncer à cette affection terrestre et d'être tout à l'Église. Jocelyn cède: il est ordonné prêtre par l'évêque dans son cachot, afin de pouvoir à son tour lui donner les derniers sacrements et une mort sainte. Adolescent, il s'est immolé à sa soeur: il s'immole maintenant à son vieil évêque.

«Pour lui-même, il en a le droit, et on peut nommer cela, si l'on veut, «la perfection héroïque» (le mot est de M. Émile Ollivier); mais Laurence, a-t-il donc le droit de la sacrifier aussi?--«Ô poète imprudent! s'écrie le pasteur Vinet, quel fantôme vous élevez à la place du catholicisme? Jocelyn devient prêtre afin de pouvoir donner l'absolution... Personne n'oserait dire qu'un homme pieux perd son titre à l'héritage céleste parce que, contre sa volonté et son voeu, il serait mort loin des consolations de l'Église... Le fanatisme est beau en poésie, mais le poète ne doit pas laisser lieu de penser qu'il épouse les emportements du zèle aveugle et amer. C'est, à mes yeux, le tort de M. de Lamartine en cet endroit.»