Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires,
Chapter 9
«Si j'avais eu besoin de consolation, j'en aurais trouvé une bien douce dans une nouvelle faveur que le gouvernement de la France vient de m'accorder. Le jour même où je perdais ma couronne, M. le président Carnot m'offrait les palmes d'officier de l'Instruction publique. Cela m'a fait grand plaisir. Le sage se contente de peu.
«Tel fut le récit du bon vieillard. Au moment où il parlait des deux millions de sa liste civile, les six autres rois détrônés s'étaient approchés de lui d'un air de déférence...»
(_Candide_, appendice au chapitre XXVI.)
Ainsi le Brésil vient d'inaugurer brillamment, et de la façon la plus piquante, une nouvelle espèce de révolutions: celles où les peuples seront polis et les monarques résignés. Une révolution ne sera plus qu'une lutte de courtoisie entre les vainqueurs et le vaincu. Les coups de chapeau y remplaceront les coups de fusil.
Résignés, il semble bien déjà que la moitié des souverains de l'Europe le seraient, à l'occasion, le plus aisément du monde. Il y a, chez beaucoup d'entre eux, un désenchantement, une diminution notable du plaisir de régner.
Beaucoup, déjà, affectent de vivre comme des particuliers. On dirait que cela les gêne d'être à part, qu'ils ont un désir inavoué de revenir à la vie normale, que la solitude de leur majesté leur pèse, qu'ils en ressentent plus d'ennui que d'orgueil. Pensez-vous que S. A. le prince de Galles soit fort impatient de devenir roi d'Angleterre et empereur des Indes? Je soupçonne que cela le gênerait infiniment. Voilà quarante ans que ce prince philosophe fait, autant dire, partie du tout-Paris. Il doit tenir avant tout, étant un sage, à la liberté de ses allées et venues.--Il y a trois semaines, deux archiducs de Russie déjeunaient, non loin de Paris, chez un baron israélite, chez un coreligionnaire de ceux que les moujiks même méprisent et qu'ils massacrent encore quelquefois.
L'almanach de Gotha fréquentant familièrement chez l'almanach du Golgotha, c'est là un grand signe.
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Non seulement la plupart des princes vivent comme nous (et s'ils gardent autour d'eux quelque reste de cérémonial, c'est par nécessité ou par devoir, et les pompes mystérieuses de la cour de Louis XIV leur seraient à tous insupportables), mais ils sentent comme nous, ils ont toutes nos maladies morales. Il y a une impératrice, la plus inquiète des femmes, dont la principale ambition est d'être une parfaite écuyère, qui vit si complètement à sa guise et de façon si fantasque que, si elle était une bourgeoise de Paris, nous ne verrions en elle qu'une très sympathique et très originale «névrosée». Il y a une reine charmante, extraordinairement instruite, d'une intelligence supérieure et d'une imagination puissante, qui, pouvant exercer le métier de reine, préfère celui d'homme de lettres, recherche l'approbation de ses «confrères» bourgeois et accepte avec joie et simplicité, si même elle ne les sollicite, les récompenses de l'Académie française. Il y a, tout proche de nous, un roi morose, que ses sujets ne voient jamais, qui ne songe qu'à faire des économies pour organiser des voyages de découvertes, et qui n'aspire qu'au renom de bon géographe.
... Et cependant l'ennui et l'inquiétude, et les passions désordonnées qui naissent de ce malaise de l'âme, envahissent les maisons royales. Les dissensions intestines de la plus puissante maison qui soit au monde, les discords tragiques d'un père et d'un fils, mêlés au plus effroyable drame de douleur et de mort, ont rempli pendant des mois nos gazettes bourgeoises. Un prince, qui fut un grand artiste décadent et qui eût été un excellent rédacteur de la _Revue indépendante_, s'est noyé une nuit, dans un lac des _Niebelungen_, parmi ses cygnes. Un prince impérial s'est suicidé avec sa maîtresse. Ce sont, depuis quelques années, les maisons royales qui fournissent, en proportion, le plus de «faits divers», et les plus dramatiques.
Peut-être se passait-il jadis, avant le règne de la presse, tout autant de choses étranges dans les palais des misérables porte-sceptre: mais on le savait moins. Un voile de mystère les protégeait. On voit mieux aujourd'hui qu'ils sont semblables à nous. Et ils le savent eux aussi; ils se l'avouent plus pleinement que ne faisaient les souverains d'autrefois. Je ne vois plus guère que le Tzar, le Grand Turc et le jeune Empereur illuminé d'Allemagne qui croient encore à leur droit divin. Les autres croient tout au plus à l'utilité de leur mission publique et de la tradition qu'ils représentent. Et cela est bien différent.
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Que dis-je! On voit déjà des princes qui volontairement se retirent et à qui la rentrée dans la vie commune, dans la grande multitude humaine, semble une délivrance. Récemment, un archiduc demandait à l'empereur son parent la permission de n'être plus prince, et s'embarquait, sous un nom roturier, comme lieutenant de vaisseau. Qui saura jamais ce qui s'est passé dans l'esprit de l'archiduc Jean? Si les autres princes n'ont plus guère d'illusions, ils ont gardé des préjugés. Pour que celui-là ait pu s'affranchir à la fois des unes et des autres, quelle vision nette, profonde, définitive, il a dû avoir, un jour, de la vanité des choses! et cette vision, que tout ici devait obscurcir (car il n'est pas encore arrivé qu'on naquît impunément d'un sang impérial), quelle force d'esprit elle suppose, ou quel incomparable désenchantement! Ce jeune homme me paraît digne de toute admiration. Il s'est échappé de la royauté, comme un moine incroyant de son monastère, pour retourner à la nature, pour vivre vraiment selon sa pensée et selon son coeur, pour jouir librement du vaste monde, sans avoir à rendre des comptes spéciaux, à Dieu et aux hommes, d'une tâche à la légitimité de laquelle il ne croyait plus...
Partout l'ordre ancien chancelle. Les peuples latins sont tout prêts. On me dit que l'Espagne ne souffre la royauté que par chevalerie, par respect de la faiblesse d'une femme et d'un enfant. Quant à l'Italie ... attendez la fin de la triple alliance, laquelle n'est sans doute pas éternelle... Ce que l'antiquité n'avait pas même conçu, la possibilité de républiques aussi vastes que les anciens empires devient chaque jour évidente... Si notre République était sage, vous verriez quelle serait bientôt sa force de propagande, même involontaire, et quelle fascination elle exercerait, rien qu'en durant, sur tous les peuples de la vieille Europe... Les temps sont mûrs; cela commence:
... Magnus ab integro seclorum nascitur ordo;
Qui sait?
QUELQUES «BILLETS DU MATIN.»
Paris, 24 avril 1889.
MA CHÈRE COUSINE,
J'ai voulu voir lundi, à l'Odéon, une des dernières représentations des _Erinnyes_. C'est très curieux. On goûte, en deux heures, des sensations extrêmes; car on peut dire qu'il y a un abîme entre la musique de Massenet et les vers de Leconte de Lisle. C'est une tuerie préhistorique, accompagnée de flûtes voluptueuses, subtiles et tendres. Le drame est beaucoup plus farouche que l'_Orestie_. Au siècle dernier, les bons traducteurs, Letourneur ou Brumoy, accommodaient Shakespeare et Eschyle à la française et demandaient grâce pour ce qu'ils leur laissaient de grossièreté et de sauvagerie. Aujourd'hui, on retranche à Eschyle son humanité et sa charité, et, si l'on pouvait, on ajouterait à Shakespeare des obscénités et des calembours. Et peut-être est-ce une autre façon de ne pas comprendre.
C'est un homme assez singulier que Leconte de Lisle,--M. de Lisle, comme l'appellent ses disciples.--Je vous ai fait lire les _Poèmes barbares_, ma chère cousine; et, quoique cette poésie soit peu faite pour plaire aux femmes, vous en avez aimé la splendeur pure et froide, la philosophie si simple, si triste, si pleinement désenchantée. Et sans doute vous vous êtes figuré là-dessus M. de Lisle comme un bouddhiste fourvoyé chez nous, imperturbable de sérénité, et pour toujours revenu des mensonges de Maya.
Mais on n'en revient jamais tout à fait, vous le savez, ô ma cousine! vous qui êtes un des plus gracieux parmi ces mensonges. M. de Lisle (heureusement pour lui) est encore dupe, comme nous, de l'universelle Illusion. Avec son masque olympien aux traits précis et un peu durs, il n'est qu'un homme, et par suite, quelquefois, un enfant (de la façon dont le sont les grands poètes, bien entendu). Et cela est très amusant à constater.
Ce bouddhiste est, sur un point au moins, l'homme le plus convaincu et le plus intraitable. Il a, en poésie, les théories les plus hautes et les plus étroites. À ses yeux, votre Musset, Madame, ce rimeur sans dignité qui pleure et se confesse devant tout le monde, est bon pour les bonnetiers. M. de Lisle est, si je puis dire, passionnément impassible.
Des gens qui le connaissent bien m'affirment que ce poète hautain, ce prêtre du néant, est d'ailleurs très candide, très doux, un peu timide et ombrageux, sensible enfin--lui, ce fakir!--à quelques-unes des vanités innocentes par lesquelles l'éternelle Maya nous déçoit. Il ne lui a pas été indifférent, voilà deux ans, d'entrer à l'Académie. Au fait, pourquoi n'en aurait-il pas été content? Les mandarinats sont justement faits pour les artistes qui, comme lui, ne peuvent être connus de la foule...
Mais tout d'abord il dissimula ses sentiments; _Cunacépa_ et la _Vision de Brahma_ l'obligeaient à l'impassibilité. La première fois qu'il fut convoqué à l'Institut, il dit: «Je n'irai point. Qu'irais-je faire, je vous prie, parmi ces vaudevillistes et ces professeurs?» Mais le jeudi suivant, il y alla. Il revint enchanté, ayant fait des découvertes: «Mais ils sont très polis! Mais ils sont charmants! Mon Dieu, il est évident que ce Nisard est intellectuellement le dernier des hommes. Mais il est gentil, très gentil, je vous assure.» Et, à partir de ce jour-là, M. de Lisle fut le plus régulier des académiciens. Voilà du moins ce que l'on m'a conté, et peut-être le conteur y mettait-il un peu d'innocente malice.
M. de Lisle eut raison. Être un bon académicien, cela n'empêche point le monde d'être mauvais et la mort bienfaisante, mais cela aide à passer le temps. Et, puisque tout est vanité, nos contradictions sont sans conséquence.
Et maintenant, ma cousine, si vous voulez me faire plaisir, relisez le _Manchy_ et la _Ravine Saint-Gilles_.
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Paris, 25 avril.
«Nous mourons tous inconnus.» Je crois, ma chère cousine, que ce mot est de Balzac. C'est un des plus vrais qu'on ait écrits. Ainsi, vous, je vous ai vue naître; je vous ai fait jouer toute petite; nous sommes de vieux et intimes amis, et vous m'avez souvent fait l'honneur de me prendre pour confident. Eh bien, je ne suis pas du tout sûr de vous connaître; il y a continuellement des choses de vous que je n'avais pas prévues et qui me déconcertent. Et peut-être est-ce ce qui reste en vous d'inconnu qui m'attache si incurablement à vous...
M. Barbey d'Aurevilly vient de rendre à Dieu son âme généreuse et sonore de catholique, de chouan, de dandy, de romantique et de mousquetaire. Or il meurt, après avoir écrit de quoi faire quarante volumes, illustre et inconnu. Il meurt inconnu, après un demi-siècle de conversations empanachées.
Car, d'abord, on ne saura jamais à quel âge il est mort, et s'il est né en 1807 ou en 1811.
On ne saura jamais ce qu'il a fait pendant vingt ans de sa vie, de 1830 à 1850. Il ne l'a dit à personne. Plusieurs prétendent qu'il tint à cette époque un magasin de chasubles dans la rue Saint-Sulpice. Mais les preuves font défaut.
Enfin, on ne saura jamais si cet homme mystérieux soutenait un rôle (très noble et très innocent, d'ailleurs), ou s'il fut sincère, ni dans quelle mesure il le fut et ce qui se mêlait de gageure à sa sincérité ou de candeur à sa comédie.
Il emporte avec lui ces trois secrets.
Les chroniqueurs vont rappeler ses mots. En voulez-vous quelques-uns? Je vous avertis qu'ils perdent à être écrits. Ils valaient beaucoup par la voix, l'accent, le sang-froid, la majesté du personnage.
Un ami le rencontre un matin, corseté et la taille cambrée suivant son habitude:
--Parbleu, monsieur d'Aurevilly, vous voilà merveilleusement sanglé dans cette redingote!
Il répondit:
--Monsieur, si je communiais, j'éclaterais!
Une fois, Barbey d'Aurevilly racontait qu'il avait connu dans sa jeunesse l'abbé de la Croix-Jugan (le héros de l'_Ensorcelée_). L'abbé commandait alors je ne sais quelle milice royale; il était épouvantable à voir, le visage labouré de cicatrices et les deux mâchoires soudées l'une à l'autre, en sorte qu'il ne pouvait parler.
--Mais alors, comment s'y prenait-il pour commander sa troupe?
--Il rugissait, Monsieur!
Une autre fois, M. d'Aurevilly dînait en ville. Quand le domestique lui offrit la poularde rôtie, il en prit un morceau avec ses doigts et le déposa sur la nappe. Il avait cru, ne voyant plus très clair, que c'était du pain qu'on lui présentait. Lorsqu'il reconnut sa méprise, il n'eut pas un moment de gêne ni d'hésitation, et dit simplement:
--Dans nos dîners de chasse, à Valognes, c'est ainsi que nous avons coutume de nous servir!
Encore une, voulez-vous?
Un soir d'été, Barbey d'Aurevilly se promenait avec Bourget aux Champs-Élysées; ils abordèrent par amusement une jeune personne qui se trouva être une écuyère du cirque, et M. d'Aurevilly lui tint aussitôt des propos éblouissants et bizarres. La petite femme trouva ce vieux si «rigolo» que, pour marquer sa joie, elle le saisit à bras-le-corps, le souleva (car elle était robuste et râblée), le secoua en l'air comme un polichinelle cassé, puis le reposa à terre en s'esclaffant. M. d'Aurevilly ne se troubla point pour si peu de chose; mais, fort tranquillement et d'un air de dignité indulgente:
--Elle est familière, dit-il.
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Paris, 28 avril.
M. Henry Becque publie, en deux volumes, son théâtre complet. Je viens de relire les _Corbeaux_. Je n'ai nullement retrouvé, dans cette comédie du maître, la brutalité voulue ni la puérile férocité de ses élèves. La pièce est triste, mais l'observation y est autrement équitable que dans les pessimisteries (si j'ose risquer ce vocable) du Théâtre-Libre. Songez que dans les _Corbeaux_, sur treize personnages il y en a sept qui sont «sympathiques». C'est là une jolie proportion; et plût au ciel qu'elle fût la même dans la vie réelle! La petite Marie Vigneron est un type de jeune fille tout à fait admirable. Enfin, si le second acte est forcément un peu aride, le premier est un très cordial tableau d'intérieur bourgeois, et le quatrième contient des scènes d'une émotion poignante. Le public a trouvé, il y a sept ans, que quatre femmes en noir, toujours en scène, pendant trois actes entiers, avec des hommes d'affaires et des hommes de loi pareillement en noir, cela faisait beaucoup de noir. Peut-être en prendrait-il son parti, maintenant qu'il sait et qu'on lui a dit sur tous les tons que la pièce était originale et belle. J'aimerais beaucoup revoir une reprise des _Corbeaux_.
Tandis que je m'attendrissais sur les petites Vigneron, je songeais à toutes leurs soeurs de misère, à toutes les pianistes et institutrices sans emploi qui pullulent sur le pavé de Paris. Et je me suis rappelé un petit fait, terriblement éloquent, dont j'ai été presque témoin et qu'il faut que je vous conte:
Dernièrement une dame de ma connaissance, qui a une petite fille de santé chétive et trop délicate pour suivre des cours au dehors, fait mettre cet avis dans le _Figaro_: «On demande institutrice pour donner leçons de français dans une famille.» Il s'en présenta, en huit jours, _plus de trois cents_. Il y en avait, chaque matin, plein le salon, plein l'antichambre, et jusque dans l'escalier, qui attendaient leur tour. La dame, un peu Yankee, se contentait de regarder leurs diplômes et de leur demander leur prix. Une idée lui était venue: adjuger l'éducation de sa petite fille à la moins exigeante. Elle trouva enfin une pauvre créature qui, pour huit heures de travail par jour, réduisait ses prétentions à soixante francs par mois, sans la nourriture ni le logement.--Ah! les tristes dessous de notre délicieuse civilisation!
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Paris, 30 avril.
Ce billet, ma cousine, sera plus futile encore et plus inutile que les autres. Est-ce le printemps qui m'incite à vous envoyer des vers? Mais il faut absolument que je vous dise trois sonnets que je sais depuis peu. Ils ont ce mérite d'être monosyllabiques. Chacun d'eux n'est pas plus long qu'un seul vers de feu Lorgeril.
L'un de ces sonnets est dû à la patiente collaboration de François Coppée et de Paul Bourget. Il est intitulé: _Profession de foi de Paul Bert._ (Je n'ai pas besoin d'ajouter que cette innocente plaisanterie a été imaginée avant la belle et triste mort de notre premier gouverneur civil du Tonkin.)
Aime Peu Dieu: Thème.
(Ce dernier vers signifie, je pense: «Voilà ma proposition fondamentale, le _thème_ que je soumets à vos méditations.» Ne vous étonnez point, ma cousine, qu'une poésie aussi condensée exige parfois un bout de commentaire.)
Le second quatrain conseille l'usage de la crémation:
Crème Feu Fieu Même.
(_Crème_, du verbe «crémer», pour «brûler». _Feu fieu_: enfant mort.)
Passons aux tercets:
Roi? Quoi?-- Louvre?
Rien!-- Ouvre Chien!
Les deux premiers vers expriment le mépris des rois (_Roi! Quoi?_ c'est-à-dire: «Un roi? Qu'est-ce que c'est que ça?») Les deux vers suivants expriment le dédain des arts. (_Louvre? Rien!_ c'est-à-dire: «Le musée du Louvre? Ce n'est rien, ça n'a aucun intérêt.») Enfin, les deux derniers vers recommandent la vivisection.
Relisez maintenant tout le sonnet. Vous verrez qu'il est clair comme eau de roche,--et plein de choses.
En voici un autre dont j'ignore l'auteur. Il est d'un genre moins sévère. Une petite fille est à table. Une mouche vole autour de la cuiller à soupe. Alors l'enfant d'un air de défi ironique:
Touche À La Louche,
Mouche!-- Ah! Ma Bouche!
Vous devinez aisément, par ces trois derniers vers, que la mouche s'est posée au coin de la bouche de la petite fille. Celle-ci la menace:
Je Te Pince!...
Et elle essaye de la prendre en se donnant une tape sur la joue:
Vlan!...
Mais la mouche s'est envolée. L'enfant exprime son étonnement et son dépit par cette exclamation familière:
Mince!...
Puis elle la poursuit et finit par l'écrabouiller du plat de sa menotte:
Pan!
Rassemblez, je vous prie, les morceaux, et lisez d'affilée. C'est toute une comédie charmante, pleine de naturel et de vie. Je l'ai entendu réciter, avec beaucoup de conviction, par une enfant de trois ans, fille d'un poète philosophe. C'était infiniment plus drôle qu'une fable de Florian.
Après le sonnet didactique et le sonnet dramatique, voulez-vous un sonnet élégiaque? Savourez-moi ce poème d'amour maternel.
La jeune mère s'adresse d'abord à la nourrice:
Qu'on Change Son Lange!
Puis à l'enfant:
Mange, Mon Bon Ange.
Puis à une dame:
Trois Mois D'âge!
(C'est-à-dire: «Il a trois mois, madame.»)
Et enfin:
Sois Sage, Bois!
Celui-là est de Léon Valade. Il est absolument parfait.
Pardonnez-moi, ma grave cousine, de m'attarder ainsi sur des amusettes de mandarins affaiblis. C'est sans doute la douceur paresseuse d'avril qui me souffle ces enfantillages. Je tâcherai d'être plus sérieux demain.
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Paris, 1er mai.
J'ai visité le musée de la Révolution, organisé avec beaucoup d'art et de méthode par l'excellent peintre Fernand Calmettes, qui est, par surcroît, un érudit et un écrivain. (Au fait, ce Calmettes-là, ma cousine, est justement l'auteur d'un livre qui vous a plu, qui est intitulé: _Brave Fille_, et qui est d'un brave homme.)
Je suis sorti de cette visite avec une petite fièvre. Il n'y a pas à dire, rien n'est prenant comme la Révolution. Elle vous souffle une sorte d'ivresse sombre, plus forte que la raison et que la pitié. Je me souviens que, tout enfant, je lisais l'histoire de la Révolution française dans deux beaux volumes dorés de M. Poujoulat, rédacteur à la _Gazette de France_. L'auteur, bien entendu, flétrissait tout le temps les révolutionnaires, et de la façon la plus énergique. Eh bien, malgré cela, son récit me grisait. La grandeur théâtrale des faits, le tragique et le pompeux de l'époque, les mots à la Plutarque, le mépris contagieux de la mort, la vie intense et furieuse ... tout cela me montait au cerveau comme un vin brutal... Pour rendre la Révolution haïssable aux jeunes âmes, c'est bien de la flétrir, mais il ne faudrait pas la raconter. J'étais, à quatorze ans, un enfant doux et pieux, mais résolument jacobin et terroriste, pour avoir lu M. Poujoulat.
J'ai, depuis, changé de sentiment. Les robins féroces et de médiocre intelligence qui ont fait la Terreur ne m'ont plus inspiré que de l'horreur et du mépris. J'ai même douté quelquefois des «bienfaits de la Révolution»; je me suis diverti à être amoureux de Marie-Antoinette, et il m'est, je crois, arrivé de dire que j'aimerais mieux être privé des joies de l'égalité civile et politique et qu'on n'eût pas coupé la tête d'André Chénier. (Il est vrai qu'il serait mort tout de même, à l'heure qu'il est.)
Or, en sortant du musée de Calmettes, je ne sais plus bien où j'en suis. La chemisette et la culotte du pauvre petit Louis XVII m'ont ému; les têtes de Marat et de Robespierre, moulées après leur mort, et celle de Danton, crayonnée par David, ressemblent vraiment un peu trop aux têtes d'assassins qui sont exposées rue de l'École-de-Médecine... Mais Camille Desmoulins a un visage charmant; Saint-Just ressemble à Maurice Barrès, que j'aime beaucoup; et je me suis attendri sur les bibelots de Lucile Desmoulins et sur le beau gilet qu'elle brodait pour Camille et qu'il n'eut pas le temps de porter. Tous ces tueurs ont pour eux d'avoir été tués à leur tour... Je pense à la dernière nuit de Robespierre, couché sur une table, la mâchoire fracassée, et au cri terrible qu'il poussa quand on lui retira sa mentonnière avant de le guillotiner. Je ne suis pas, sans doute, comme le doux Michelet qui avait infiniment plus de pitié des bourreaux que des victimes. Je n'ai plus d'idées très nettes; mais je songe que tous ces gens-là étaient des hommes et que c'est là, comme dit un ancien, «une dure condition», et ma pitié tombe dans le tas.
En tous cas, il est sûr qu'en dépit des vices privés et des crimes publics, jamais les hommes, non pas même peut-être dans le haut moyen âge, n'ont été plus sincères, plus naïfs, plus éloignés du dilettantisme. Il est certain aussi qu'on ne s'est jamais tant amusé que pendant la Révolution: toute l'imagerie populaire du temps en témoigne. La Révolution fut une vaste mascarade, ici solennelle et tragique, là carnavalesque et sensuelle. Elle fut terrible et joyeuse, comme quelque énorme mélodrame de l'Ambigu. La Liberté (si toutefois ce fut la Liberté) naquit chez nous, dans des flots de sang, avec une gaieté folle...
Et savez-vous bien, ma chère cousine, que la toilette des femmes aux environs de 93 est tout simplement délicieuse?
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Paris, 2 mai.
Je viens de feuilleter, ma chère cousine, le second volume de la correspondance de Gustave Flaubert. C'est excessivement amusant. Lisez-le. Je sais que vous aimez Flaubert et que certaines pages de cet impassible vous ont émue: la mort d'Emma Bovary; ses promenades à Tostes, «jusqu'à la hêtrée de Banneville», avec sa chienne Djali; la visite des femmes voilées aux tombeaux des martyrs chrétiens, dans la _Tentation de saint Antoine_....