Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires,
Chapter 8
Le second acte original du jeune Empereur, ç'a été de briser l'homme qui représentait sans doute, en Allemagne, la politique nationale, mais aussi la vieille politique, celle des Richelieu, des Frédéric, des Napoléon, celle qui d'ailleurs a duré beaucoup plus longtemps que les conditions historiques qui la justifiaient, la politique du temps où les groupes humains étaient imparfaitement constitués, où les patries étaient multiples et incertaines, où les peuples pouvaient encore être considérés comme des fiefs et des héritages, où les guerres étaient guerres de princes et non de peuples.
Ce colosse, cet homme redoutable et retardataire, prolongateur des haines, pacificateur sur ses vieux jours, mais pacificateur par la crainte et la compression, qui eût dit que le jeune Empereur, jadis son élève favori, oserait y toucher? Il l'a osé pourtant. Il a congédié le serviteur impérieux, nettement et, sans le vouloir, plaisamment, en l'accablant de respects et d'honneurs... Et comme l'autre n'a pas su cacher son dépit ni son étonnement furibond, nous devons à Guillaume II une des meilleures scènes tragi-comiques de toute l'histoire moderne.
Et le peuple allemand ne s'est aucunement ému de la chute de l'homme à qui il doit tout,--précisément parce qu'il lui doit trop, surtout parce qu'il lui doit plus qu'il ne lui avait demandé, et peut-être enfin parce qu'il sent confusément que ce grand homme est l'homme du passé.
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Le troisième acte singulier de Guillaume II, ce sont les rescrits pour la convocation d'une Conférence ouvrière.
Ce qu'un gouvernement démocratique hésiterait à faire (peut-être parce qu'il ne serait pas assez sûr de pouvoir limiter les conséquences d'un essai de cette espèce); ce que n'avait pas osé chez nous un César aux tendances socialistes, issu du suffrage universel, il l'a fait, lui, Empereur de droit divin.
Je sais bien que la Conférence de Berlin n'aura été qu'une cérémonie; qu'elle aura peu de résultats, ou que, si elle en doit avoir, ils seront indirects et inattendus; je sais bien que les membres de la Conférence, surpris et gênés de se trouver ensemble, se borneront à constater que le sort des ouvriers est digne d'intérêt, qu'il ne faut pas faire travailler les enfants de cinq ans, qu'il est excellent de se reposer le dimanche, et autres vérités de cette force.
Qu'importe? le fait d'avoir convoqué cette réunion probablement inutile n'en est pas moins significatif. Je ne crois pas qu'un prince ait jamais affirmé plus hautement ses devoirs et, parmi ses devoirs, celui auquel les princes pensent généralement le moins.
Et, ce qui est tout à fait remarquable, c'est que, cherchant les moyens de remplir sa mission de chef absolu d'un grand peuple, l'Empereur a appelé à ses conseils des républicains de France, dont un jacobin et un anarchiste.
Bref, il vient d'accomplir un acte, non pas allemand, mais purement humain, comparable, dans son essence, aux actes de la Révolution française.
Que se passe-t-il donc dans l'âme du jeune Empereur?
Qu'il m'apparaît différent de la plupart des autres rois! Ceux-là ne sont, en somme, que des bourgeois qui ont une belle position et qui s'y tiennent. Ils ne croient plus à leur droit divin. Ils sentent que leur pouvoir ne repose que sur une fiction. Et, à cause de cela, ils restreignent autant qu'ils peuvent leurs devoirs; ils ne s'en reconnaissent d'autres que ceux de très hauts fonctionnaires.
Le jeune Empereur pense bien autrement. Il vit sous l'oeil de Dieu, il se sent choisi et sacré par Dieu. Il se sent responsable (dans quelle mesure? il l'ignore et cela l'effraie d'autant plus), il se sent réellement responsable du sort matériel et moral des millions d'hommes que Dieu lui a confiés; il sent qu'il est leur maître pour leur bien, pour le bien de tous, et particulièrement des plus humbles. Il sent qu'il a envers eux des devoirs, non seulement de protection contre l'étranger, mais aussi, et bien plus encore, de justice et de charité. Sa royauté lui semble un sacerdoce. Bref, il est dans un état d'esprit auquel, depuis des siècles, les souverains sont restés à peu près étrangers, et qui n'a guère été connu, dans sa plénitude, que de certains princes religieux du moyen âge.
Or,--et nous entrons ici dans le rêve,--que pourrait-on attendre aujourd'hui d'un monarque absolu qui, un siècle après la Révolution, aurait, au fond, la même notion du pouvoir royal et le même genre de sérieux et de bonne volonté que les rois-prêtres de jadis, qu'un Philippe-Auguste, un Louis IX ou un Charles V, et qui, jeté dans un monde totalement différent du leur, joindrait à cela les lumières auxquelles est parvenue, depuis ces grands princes, la conscience de l'humanité?
Il ne serait pas déraisonnable d'attendre beaucoup d'une âme ainsi constituée. Et qui sait? Un autocrate pénétré des idées que j'ai dites serait peut-être plus puissant pour l'établissement de la justice et pour l'amélioration de la condition humaine qu'un gouvernement démocratique.
Quand ce désir de justice et de charité s'est emparé d'un coeur profondément sincère et pur, on ne lui fait pas sa part. Ah! que je voudrais que cet Empereur eût le coeur pur, sincère, héroïque, qu'il l'eût jusqu'à l'oubli des préjugés de sa situation et de sa race et jusqu'au sacrifice complet de sa personne, s'il le fallait! Ah! combien je souhaite l'impossible!
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Que ferait-il, ce potentat idéal, qui n'existe pas, mais dont il semble pourtant que le petit-fils de Guillaume Ier nous offre quelques traits?
Il y a, pour le moins, deux choses que les bonnes âmes de tous les pays,--et aussi, j'en suis sûr, du pays d'Allemagne,--trouveraient toutes naturelles et toutes simples, mais dont les politiques, je ne l'ignore pas, déclareraient l'entreprise impossible et absurde, bien que ces fortes têtes n'en apportent d'autres preuves que leurs affirmations et leur chétive expérience.
Il est monstrueux que des millions d'hommes passent dans les casernes les plus vivaces années de leur jeunesse, de façon qu'en additionnant ce qu'ils coûtent et ce qu'ils pourraient produire, on constate une perte annuelle de dix milliards pour le bien-être de la pauvre humanité occidentale. Le bon tyran de nos rêves méditerait le désarmement de tous les États de l'Europe; et comme il serait sincère, comme il serait assez fort pour le proposer et même pour le commencer, on le croirait.
Un autre acte, bien entendu, serait lié à celui-là. Nous observons loyalement le traité signé par nous; mais le juger irrévisable serait au-dessus de nos forces, et, d'ailleurs, nous n'en aurions pas le droit. Un attentat a été commis il y a vingt ans contre la plus chère liberté de près d'un million d'hommes. Le doux et pieux autocrate que je me figure rendrait à ces hommes leur patrie, ou, du moins, leur indépendance. Il considérerait que, si des iniquités ont été commises contre ses pères il y a quatre-vingts ans, Dieu ne permet plus d'en tirer vengeance, justement parce que l'humanité a quatre-vingts ans de plus, et que, du reste, les événements les avaient déjà réparées.
Sans doute, ma naïveté excitera le sourire des politiques. Cet invraisemblable Empereur devrait vaincre une telle masse de préjugés traditionnels et de mauvais sentiments, légitimes en apparence et même honorables, et si enracinés chez lui et chez une partie de son peuple; il devrait, pour faire cette chose inouïe, sortir si complètement de lui-même, qu'assurément il ne la fera point. Mais, s'il la faisait, il pourrait se glorifier d'avoir été, moralement, le plus grand des pasteurs d'hommes, d'avoir accompli un acte prodigieusement méritoire et original, et d'avoir, le premier de tous, rompu avec la vieille politique égoïste et inauguré les temps nouveaux...
Notez que si une âme droite, simple et bonne, qui ne serait point de race royale, qui ne serait retenue ni par l'éducation ni par la tradition, si un véritable enfant de Dieu se trouvait subitement, comme dans les contes, élevé sur le premier trône de l'Europe, toutes ces choses extraordinaires et folles, il les ferait, du premier coup, avec sérénité.
Cela n'arrivera donc jamais, jamais?
Le jeune Empereur peut fonder la paix du monde. Aura-t-il assez de foi et de vertu pour l'oser?
Vous voyez bien que ce ne sont là que «rêveries.»
LE TERMITE
C'est le titre d'un roman très distingué et infiniment laborieux, torturé et torturant, de ce mahdi-romancier qui a nom J.-H. Rosny. Ce roman nous raconte les gésines littéraires, les pénibles amours et les coliques néphrétiques du jeune Noël Servaise, écrivain naturaliste de son état.
Si j'ai bien compris, le «termite» qui ronge Noël Servaise, c'est la recherche du «document», du petit fait bas, insignifiant, méprisable. À moins que les «termites» ne soient les personnages mêmes des récits de Servaise. Car on peut hésiter entre les deux interprétations, comme vous le verrez par ces deux passages qui vous donneront une idée de la manière de M. Rosny:
«Aussi, en Servaise, comme un clou formidable, perpétuelle, obsessionnelle, grandit l'idée de la note, la vie prise telle quelle, la vérité de la vision, de l'ouïe et de l'événement respecté en idole; le tourment de se supprimer la réflexion et la transformation; la recherche d'un absolu documentaire», etc... (page 35).
Ou bien:
«.... Par là, les _termites_ de son oeuvre, les grisailles de leurs évolutions se teintaient d'âpres épithètes, se trempaient de la vibration d'art, se disposaient en amertumes graduées, en états d'âme vulgaires sans doute, mais passés au crible d'un cerveau impressif, colorés d'une désespérance glaciale comme une bise, coupante comme un grésil...» (page 11).
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Enfin et quel que soit le ver qui ronge Servaise, le fait est qu'il est rongé, grignoté, lentement dévoré, et qu'il souffre et qu'il se tord et qu'il a l'air d'un supplicié, d'un supplicié qui mord et qu'il ne ferait pas bon plaindre de trop près.
Or, tandis que l'infortuné se tordait dans les affres de l'écriture, je songeais (étendant ainsi la signification du livre de M. Rosny):
--Ce qui le travaille, lui et ses pareils, ce n'est pas seulement le termite du document naturaliste: c'est proprement le mal littéraire.
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Ce mal est peut-être éternel dans son essence. Mais il est visible que, depuis les naïfs aèdes qui amusaient les longues mangeries des âges primitifs, depuis les trouvères à l'âme superficielle et enfantine, depuis les écrivains du dix-septième et du dix-huitième siècle, même depuis les romantiques et les parnassiens, ce mal a fait chez nous d'étranges et effroyables progrès.
Les causes? On en voit tout de suite deux principales. C'est d'abord la vieillesse de la littérature, qui rend l'invention plus difficile en effet, plus inquiète, plus tourmentée, et qui fait ainsi, d'une certaine excitation maladive des nerfs, une des conditions de «l'écriture artiste».
Il y a aussi ce fait que la littérature, plus lucrative de nos jours qu'elle ne l'a jamais été, apparaît de plus en plus comme une profession à laquelle il est avantageux de se vouer exclusivement: et de là le nombre toujours croissant des jeunes écrivains, un pullulement prodigieux, une concurrence âpre, amère, enragée.
Le résultat est lamentable.
Autrefois, un écrivain était le plus souvent un honnête homme qui faisait des livres, et qui, le reste du temps, vivait comme les autres hommes; et cela d'autant mieux qu'il avait besoin, pour réussir, de se mêler à la société polie de son temps, et de se distinguer d'elle le moins possible.
Aujourd'hui, les jeunes littérateurs forment réellement une nouvelle variété de la race humaine. Je les vois marqués d'un pli professionnel plus spécial encore que celui des innocents Trissotins de jadis,--bien plus profond que celui des prêtres, des magistrats, des soldats ou des comédiens,--et beaucoup plus redoutable et plus déplaisant.
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À vingt ans, parfois plus tôt, le mal les prend et ne les lâche plus. Ils commencent par croire,--d'une foi étroite et furieuse de fanatiques,--premièrement, que la littérature est la plus noble des occupations humaines et la seule convenable à leur génie; que les autres métiers, la culture de la terre, l'industrie, les sciences et l'histoire, la politique et le gouvernement des hommes sont de bas emplois et qui ne sauraient tenter que des esprits médiocres; et, secondement, que c'est eux, au fond, qui ont inventé la littérature.
Et alors ils fondent des cénacles à trois, à deux, même à un. Ils renchérissent douloureusement sur des formes littéraires déjà outrées: ils sont plus naturalistes que Zola, plus impressionnistes que les Goncourt, plus mystico-macabres que Baudelaire ou Barbey d'Aurevilly; ils inventent le symbolisme, l'instrumentisme, le décadentisme et la kabbale; les plus modestes et les plus lucides croient avoir découvert la psychologie, et ils en ont plein la bouche. Ils se tortillent pour dire des choses inouïes. Et, sous prétexte d'exprimer des nuances de sensation et de sentiment qui, si on les presse, s'évanouissent comme des rêves de fiévreux ou se ramènent à des impressions toutes simples et notées depuis des siècles, ils font de la langue française un je ne sais quoi qui n'a plus de nom.
Ils considèrent le monde extérieur en malades, en hallucinés, d'un oeil qui le déforme et le trouble. Les rues de Paris suscitent dans l'esprit de Servaise des visions apocalyptiques, terribles par un je ne sais quoi qu'il ne peut exprimer--qu'il n'exprimera jamais--parce que ce je ne sais quoi n'est rien. Il lui arrive quelque chose de fort simple: il est à la campagne; le printemps lui fait aimer une femme, et son amour lui fait trouver la nature plus belle. Nous connaissons cela. Mais Servaise, lui, n'en revient pas: cette aventure si unie se transforme en un drame physiologique, sentimental et intellectuel, plein de stupéfaction et de mystère, et qui ne se peut traduire à moins de soixante pages ténébreuses et convulsionnées.
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Certes, nos pères n'écrivaient pas sans peine. Sauf, peut-être, à l'origine des civilisations, la composition littéraire a toujours été un assez rude travail. Mais aujourd'hui, chez Servaise et ceux de son espèce, c'est une torture, une lutte atroce, sans trêve, avec des tensions de muscles, des vibrations de nerfs, des halètements, des syncopes, des courbatures...
Dans l'_OEuvre_, de Zola, l'artiste ressemblait déjà à un damné de Michel-Ange. Moins sanguins, plus chétifs, plus déprimés, plus nerveux, Servaise et ses pareils font songer à des damnés de Callot.
Je prends absolument au hasard, dans le livre de M. Rosny, quelques-uns des passages qui nous peignent les labeurs de Servaise:
«... Les soirs de lampe, les rudes soirs où la volonté terrible l'entraînait au jeu des phrases, les sorties où les oeuvres grouillaient dans son crâne comme l'obsession dans l'âme d'un fou...»
«... Dans le désarroi idéen, c'est à ce mot «travail» que Servaise toujours revenait, comme à la divinité mystérieuse, à l'entéléchie dont l'adoration l'avait dû conduire à la gloire. Obscure, la hantise du fatal y dominait avec l'image de pauvres chevaux qui «travaillent», de laboureurs qui «travaillent», de mineurs qui «travaillent», d'une foule humble et immense à qui les sueurs et les supplices à peine donnent le pain quotidien, le sommeil pitoyable et des joies confuses de reproducteur.»
«... Comme une pluie d'automne, comme un firmament lourd et sans nuances, comme une lande stérile, les pages lui pleurèrent sur l'âme et la racornirent. Il laissa tout crouler, il se courba, il resta dans une morosité végétative, où les idées se tissaient lentes ainsi que des feuilles, moites de larmes intimes, tremblantes d'infinies angoisses...»
Ah! le malheureux! le malheureux!
Et tout cela, pourquoi? Pour donner au monde un roman naturaliste de plus, et, notamment, pour décrire les sensations d'un infirme qui regarde passer les gens à travers une lucarne.
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Jadis, à vingt ans, nous savions admirer. Nous étions respectueux des maîtres. Nous aimions naïvement les grands classiques; nous aimions Lamartine, Hugo, Musset, Sand, Michelet, Taine, Renan. Même d'humbles dramaturges, tels qu'Augier ou Dumas, ne laissaient pas de nous inspirer quelque considération.
Mais rien n'est plus rogue, plus pédant, plus tranchant, plus prompt au dénigrement que Servaise et ses émules. Ces jeunes gens ont des dédains aussi inattendus que leurs admirations, et celles-ci sont aussi rares que ceux-là sont étendus, et aussi agressives qu'ils sont écrasants. Ce sont moroses cervelles de fanatiques qui haïssent et méconnaissent tout ce qui ne leur ressemble pas. Eux qui ne savent rien, qui n'ont même, le plus souvent, aucune connaissance historique de la langue (et il y paraît à la barbarie de leur syntaxe et aux impropriétés de leur vocabulaire), ils ont des mépris imbéciles et entêtés pour les plus beaux génies et pour les plus incontestables talents, dès qu'ils ont reconnu ces dons abominables: le bon sens, une vision lucide des choses et l'aisance à la traduire. Lisez là-dessus, pour vous édifier, la plupart des jeunes revues littéraires: elles suent le pédantisme le plus âcre et la plus sotte intolérance.
Cela rend leur compagnie peu divertissante ou même étrangement incommode. Ils sont déconcertants. On est sûr que, quoi qu'on leur dise, ils vous prendront en pitié. On est aussi embarrassé pour leur parler qu'on le serait avec un derviche ou un thug étrangleur.
Même entre eux, ils restent mornes, hargneux, fermés. Les réunions d'hommes de lettres furent charmantes autrefois. Les banquets de ces jeunes gens, même leurs conversations autour des bocks, sont lugubres. Ces infortunés ne parlent que de littérature. M. Rosny a noté quelques-uns de leurs propos avec une exactitude cruelle. Ils se rassemblent pour déchirer les absents pendant la première heure et pour se déchirer entre eux le reste du temps,--en phrases brèves, bizarres, violentes et obscures. Chacun songe à soi et se défie des autres, «... Silence. L'atmosphère est fausse, craintive.» Au fond, ils se réunissent pour s'ennuyer ensemble. «... Bah! répondit Jouveroy, je ne me plais qu'avec les gens qui s'embêtent.»
La Bruyère dit en parlant de certains financiers: «De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes: ils ont de l'argent.»
Je dirais volontiers des pareils de Servaise: «Ils ne sont ni chrétiens, ni citoyens, ni amis, ni parents, ni peut-être des hommes: ce sont des littérateurs,--chacun d'une religion littéraire distincte à laquelle il est seul à croire, et qu'il est seul à comprendre,--quand il la comprend».
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J'exagère? Oh! à peine. Il fallait bien forcer un peu les traits pour vous rendre mieux reconnaissable ce monstre: le jeune homme de lettres en cette fin de siècle. S'ils n'en sont peut-être pas tout à fait là, c'est là qu'ils vont. Il y en a toujours bien un sur deux qui est fait sur ce modèle; et c'est fort inquiétant.
Il y a vingt ans, nous récitions en classe ces vers de l'_Art poétique_:
Fuyez surtout, fuyez ces basses jalousies, Des vulgaires esprits malignes frénésies. Un sublime écrivain n'en peut être infesté; C'est un vice qui suit la médiocrité...
Et encore:
Que les vers ne soient pas votre éternel emploi, Cultivez vos amis, soyez homme de foi. C'est peu d'être agréable et charmant dans un livre, Il faut savoir encore et converser et vivre.
Ô vieux Boileau, que dirais-tu de ces jeunes gens? Et quelle horrible vanité, de sacrifier la vie même et tout ce qui lui donne son prix véritable à d'inutiles et inintelligibles transcriptions de la vie!
LES DERNIERS ROIS
«... Après avoir écouté les six rois qui étaient venus passer le carnaval à Venise, Candide remarqua un septième personnage qui soupait à une table voisine et qui faisait assez grande chère. C'était un vieillard à l'air noble et affable, et qui portait une large barbe étalée sur sa poitrine.
«Candide s'approcha de lui avec politesse et lui dit:
«--Veuillez m'excuser si ma question est indiscrète. Mais seriez-vous d'aventure, comme ces six messieurs, un roi exilé de ses États?
«--Non pas un roi, mais un empereur, répondit le vieillard.
«--Cela ne me surprend point après tout ce que j'ai vu aujourd'hui, dit Candide. Mais ce qui m'étonne, c'est que vous ayez su garder, dans une telle adversité, cet air de contentement qui paraît sur votre visage.
«--Je tenais peu au trône, reprit le respectable étranger; et, d'ailleurs, mes sujets m'ont dépossédé avec les plus grands égards. C'est au Brésil que je régnais. Mais je dois confesser que je résidais peu dans mon empire. Il me plaisait davantage de faire de longs séjours à Paris, dans cette capitale des sciences et des arts, où la vie est si douce et si noblement occupée, et où j'ai des amis excellents. J'y étais toujours fort bien reçu; et j'ai plaisir à vous apprendre (pardonnez-moi cette innocente vanité) que je suis membre d'une des Compagnies savantes établies jadis par le roi Louis XIV.
«Lorsque je rentrais dans mes États, je travaillais de mon mieux au bonheur de mes sujets, et je tâchais de les faire profiter de ce que j'avais appris au cours de mes voyages. Mais j'y apportais sans doute trop de zèle, et je vois bien maintenant que je me rendais importun à mes ministres et à mon peuple en m'occupant trop minutieusement des affaires publiques, après les avoir trop longtemps négligées. Né sensible, j'abolis dans mon empire l'esclavage, qui est une des hontes du genre humain. Mais, pour avoir accompli trop brusquement ce grand acte de justice, je mis dans l'embarras beaucoup de propriétaires; et la plupart des esclaves affranchis ne surent que faire de leur liberté inopinée. Ce que j'avais de vertu se retournait contre moi. Je m'appliquais tant à me conduire en citoyen que je faisais paraître inutile l'institution monarchique.
«Enfin, j'avais une fille et un gendre. Mon gendre, qui avait des talents pour les affaires, cherchait toutes les occasions de les appliquer. Il avait plutôt les qualités d'un habile marchand que les vertus d'un héritier de la couronne. Ma fille, que j'aimais tendrement, avait le tort de donner dans une dévotion outrée; et cela n'était point pour plaire à un peuple jeune et généreux, qui commence à s'affranchir de la superstition et chez qui les lumières de la philosophie se répandent de jour en jour.
«J'appartiens, du reste, à une famille qui, depuis quelque temps, montre de merveilleux talents pour perdre les trônes et une singulière inaptitude à les reconquérir.
«Ainsi l'affection de mon peuple, sinon son estime et son respect, s'était lentement détournée de moi et des miens. La révolution était inévitable. Il n'y fallait qu'un prétexte. Une mutinerie de l'armée contre un ministre impopulaire a décidé de tout. Je dois dire que les insurgés ont été parfaits. Ils sentaient que tout cela n'était point ma faute, que je comprenais moi-même leurs raisons et que je ne leur gardais pas rancune. Jamais révolution n'a été plus pacifique, ni plus courtoise de part et d'autre. Ces messieurs m'ont embarqué, avec beaucoup de politesse, dans un navire très confortable. Tout s'est passé avec une extrême cordialité. Ils ont absolument tenu à me laisser ma liste civile, qui est de deux millions.
«Nous avions tous les larmes aux yeux en nous séparant; et, si j'avais voulu profiter de l'attendrissement général, peut-être serais-je encore à Rio-Janeiro. Mais ma situation y serait précaire. La condition de simple particulier convient mieux à mes goûts. Puis, j'aime les voyages. Je quitte Venise demain matin et serai à Paris dans huit jours.