Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires,
Chapter 7
Puis, sa philosophie s'est faite, pour ainsi parler, de plus en plus cosmique.
La pensée de l'immensité des choses a fini par lui être habituelle. Non seulement l'humanité occidentale, mais toute la planète, mais le système solaire, mais l'univers entier a été de plus en plus présent à ses méditations et presque à chacune de ses démarches. Il a de plus en plus vécu avec la pensée de Sirius. C'est une des plus notables singularités de son génie. «... Comme Hégel, écrit-il, j'avais le tort d'attribuer trop affirmativement à l'humanité un rôle central dans l'univers. Il se peut que tout le développement humain n'ait pas plus de conséquence que la mousse ou le lichen dont s'entoure toute surface humectée...»
Mais il n'en a pas moins poursuivi l'accomplissement de son devoir. Il a continué d'agir très fermement, _comme si ce qu'il espérait était le vrai_. Et c'est cela qui est la foi. Il n'y a même que cela.
Je voudrais que les bons boulevardiers, qui tour à tour accusent ou félicitent M. Renan de ne pas croire, et ceux de l'école évangélique qui commencent à le renier, nous donnassent un peu leur _credo_, mais là, d'une façon précise et sérieuse, article par article. On le comparerait avec celui qu'on peut extraire de l'oeuvre de M. Renan...
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Je pourrais ajouter que cet homme «fuyant» a eu la vie la plus harmonieuse, la plus soutenue, la plus _une_ qu'on puisse concevoir; que cet «épicurien» a autant travaillé que Taine ou Michelet; que ce grand «je m'enfichiste» (car on a osé l'appeler ainsi) est, au Collège de France, l'administrateur le plus actif, le plus énergique et le plus décidé quand il s'agit des intérêts de la haute science; que, s'il se défie, par crainte de frustrer l'humanité, des injustices où entraînent les «amitiés particulières», il rend pourtant des services, et que jamais il n'en a promis qu'il n'ait rendus; que sa loyauté n'a jamais été prise en défaut; que cet Anacréon de la sagesse contemporaine supporte héroïquement la souffrance physique, sans le dire, sans étaler son courage; que ce sceptique prétendu est ferme comme un stoïcien, et qu'avec tout cela ce grand homme est, dans toute la force et la beauté du terme, un bon homme...
Mais je ne sais s'il lui plairait qu'on fît ces révélations, et je m'arrête.
Je crois, en résumé, qu'on exagérerait à peine en disant que le vrai Renan est précisément le contraire de celui que se sont fabriqué les neuf dixièmes des Parisiens. Comme d'autres grands hommes, celui-là ne sera sans doute connu et compris qu'après sa mort.
Il est sans doute fort inutile de le dire, mais il fallait que cela fût dit.
LES LEGS DE L'EXPOSITION
PHILOSOPHIE DE LA DANSE
Les legs de l'Exposition! Il y en a de sérieux et d'excellents; il y en a de gais; il y en a de fâcheux.
Je crois fermement qu'il faut mettre au nombre de ces derniers la danse du ventre.
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Car tous ces ventres algériens, tunisiens, égyptiens et marocains, ces ventres d'almées et d'odalisques, de Zoras et de Fatmas, qui déplaçaient en mesure leurs paquets d'entrailles à l'Esplanade et dans la rue du Caire, ces ventres nous sont restés. Même, ils se sont encore dévêtus et s'étalent plus effrontément. Il y a un établissement de plaisir, et des plus à la mode, où, sous un léger tricot de coton rose, ces ventres travaillent à deux doigts du nez des spectateurs, dont ils frôlent les binocles.
Ce n'est pas tout. Les Fatmas et les Zoras ont fait école. Les personnes légères de chez nous se sont mises à les imiter, par divertissement. Je m'étais laissé dire, quand j'habitais Alger, que, pour former les moukères à cette danse éminemment significative, on était obligé de les prendre toutes petites, et qu'elles piochaient ferme, et que ces exercices déterminaient souvent, chez les jeunes sujets, des désordres intestinaux, si j'ose m'exprimer ainsi. Les moukères de Paris sont plus résistantes. Telle petite cabotine est arrivée du premier coup à reproduire sans douleur ces trémoussements redoutables et se taille ainsi de jolis succès après souper, entre intimes.
Ainsi la danse d'Orient nous envahit, et c'est pourquoi je ne crains pas de jeter ici le cri d'alarme, non en moraliste (je sens trop mon indignité), mais en brave Occidental et en honnête Arya que je suis.
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Cette invasion, si elle se poursuivait, serait déplorable. Notre danse est si supérieure à celle-là par la grâce, par l'esprit, par la décence!
La danse de chez nous et celle de là-bas expriment bien réellement deux âmes différentes et même contraires, deux races, deux civilisations.
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La danse d'Orient est, par essence, un _solo_ et un spectacle.
La femme danse seule et ne danse pas pour son plaisir. Elle n'est que l'esclave obéissante dont la tâche est de réveiller les désirs du maître. Sa danse n'est qu'une série d'attitudes lascives. Ce qu'elle traduit, il serait impossible de le dire honnêtement. Ce n'est, en réalité, qu'un chapitre de l'_ars amatoria_ ou de ce que l'empereur Domitien appelait du nom de _clinopalè_, une entrée, un préambule, une exhortation patiente aux vieux pachas fatigués. Elle est d'un caractère éminemment privé et intime. Elle peut, dans le cadre resserré et dans le demi-jour d'une chambre mauresque, intéresser par la souplesse des mouvements et par l'harmonie des lignes et des contours un curieux, un voluptueux, un artiste. Dans une baraque où tout le monde entre pour vingt sous, elle devient tout bonnement un plaisir de collégiens vicieux, une excitation éhontée à la débauche.
Or, il est certain que nous n'avons pas besoin de ces encouragements-là.
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Sans doute, depuis un peu plus de deux siècles, nous avons la danse des premiers sujets d'Opéra, qui est, elle aussi, un _solo_ et un spectacle. Mais quelle différence! Cette danse-là n'exprime rien de déterminé. C'est une acrobatie savante et délicieuse, qui n'éveille en nous que des idées de grâce, de douceur, de légèreté surnaturelle. Un corps de femme qui semble ainsi presque affranchi des lois ordinaires de la pesanteur n'apparaît plus comme un instrument de volupté. Il est angélique à demi, tant on sent qu'un esprit subtil, répandu dans toutes ses parties, le gouverne harmonieusement, l'ennoblit et l'allège. On dirait parfois une âme qui danse sous une forme visible, mais charnelle à peine. Rien n'était d'une élégance plus chaste que la danse de Mlle Beaugrand--ou même de cette Cornalba pour qui Meilhac éprouva un sentiment d'une spiritualité si pure qu'un jour il commanda son portrait sans lui avoir jamais adressé la parole.
Nos ballerines ne dansent qu'avec leurs jambes, ces jambes fuselées, intelligentes, capables de mille mouvements divers. Les bestiales almées dansent avec leur bassin, qui ne connaît qu'un mouvement, toujours le même.
Notez qu'à cause de cela, le costume de nos danseuses d'Opéra est exactement le contraire de celui des almées. Le tutu et la jupe forment un nuage blanc, comme celui dont s'enveloppait la pudique Junon, où disparaissent le ventre et la croupe, toute la partie massive et brutale de ce «corps féminin qui tant est tendre, poly, souëf, si prétieux». Mais les peuples obscènes couvrent soigneusement la gorge et les jambes de leurs danseuses, et découvrent le reste.
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La danse des gitanes, ardente, cynique et farouche, est cependant déjà supérieure, moralement, à ces danses ombilicales et solitaires de l'impur Orient. L'homme y est mêlé et y joue son rôle. Cette danse exprime donc un état de civilisation où la femme est moins avilie, où elle est autre chose que la servante des plaisirs de l'autre sexe. Il s'y déroule de petites comédies d'amour, où la femme résiste, où il faut la conquérir. C'est une danse, non plus de harem, mais de place publique. Elle sort de l'ombre honteuse des exercices secrets pour s'élever à la dignité relative d'un jeu de théâtre, d'un divertissement scénique. Certes elle n'est pas chaste, et toute la fureur d'un sang chauffé par le soleil y éclate brutalement. Mais la provocation à ce qu'on n'ose dire y est moins directe. Elle laisse au spectateur les yeux et l'esprit assez libres pour goûter un plaisir d'art. C'est une _oaristys_ d'une allure un peu violente, voilà tout.
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Notre vraie danse à nous (valse, quadrille, et j'ajoute nos danses historiques et toutes celles de nos provinces) est toujours un duo, et n'est un spectacle que par rencontre, jamais par destination.
Ces deux tableaux: une almée qui tortille ses hanches pour distraire un homme à turban étendu sur des tapis,--et un couple de valseurs où la femme est enlacée par l'homme et tourne en s'appuyant sur lui,--sont deux symboles des plus instructifs. Ils traduisent aux yeux, avec une clarté saisissante, les rapports sociaux des deux sexes dans l'Orient et dans l'Occident. Nous dansons, nous, avec nos femmes, et pour nous amuser. Et, jusque dans ce frivole divertissement, l'homme traite la femme comme une égale et comme une associée. L'attitude de l'un et de l'autre y répond exactement à leurs fonctions respectives dans les sociétés occidentales: elle, pliante, à demi blottie, se prêtant avec une soumission volontaire aux mouvements qu'il imprime; lui, plus ferme sur ses jarrets, la tête plus droite, commandant et dirigeant les évolutions, enfermant sa compagne dans une étreinte qui à la fois la détient et la défend, et, là comme au foyer, jouant son rôle de protecteur respectueux et tendre.
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Il faut d'ailleurs remarquer que nos danses sont des réunions. Le triste _solo_ de la danse orientale raconte la séquestration de la femme, la jalousie du maître, l'isolement des sexes. Mais nos bals traduisent notre profond instinct de sociabilité. Même, la plupart de nos vieilles danses, la pavane, la chacone, n'étaient qu'un ingénieux enchaînement de saluts, de révérences, de gestes galants et courtois, et ne faisaient guère qu'ajouter un rythme et une cadence au cérémonial compliqué de la politesse d'autrefois.
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Le malheur, c'est que nous dansons mal. Car si nous dansions bien, ce serait charmant.
Voulez-vous savoir ce qu'on peut faire de la valse? Allez sur le boulevard extérieur, dans un éden que signale aux passants un moulin lumineux aux ailes de pourpre flamboyante: vous y verrez valser une aimable fille dont le sobriquet exprime un appétit sans mesure, et un homme d'aspect sévère qui porte le même nom que le frère infortuné de Marguerite. Ce sont deux grands artistes. Elle tourne, que dis-je? elle tourbillonne autour de lui avec une rapidité si vertigineuse--et si aisée; il la soutient, il la guide, dans un caprice de pas sans cesse rompus et entre-croisés, avec une si impeccable sûreté; l'harmonie de leurs mouvements est si parfaite que, si vous espérez jamais voir une grâce plus précise unie à une force plus souple ... inutile de chercher, vous ne trouverez pas.
Et, vraiment, cela purifie l'air, que souillent, à côté, les Zétulbés et les Sélikas.
Le quadrille même, dansé par notre étoile faubourienne et par son compagnon, a une gaieté, un entrain, une gentillesse pas très distinguée, mais si bon enfant! Les jambes fines que moule la soie noire, dardées au plafond dans un enragé mouvement de balancier, parmi l'envolement neigeux des jupons, ont l'air si spirituelles et si contentes!
Les horreurs de la rue du Caire m'ont révélé la décence du cancan.
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Et puis, elles sont parfois exquises, nos petites danseuses montmartroises.
Une d'elles a eu l'autre soir un bien beau cri de piété filiale.
--Dans quels termes es-tu maintenant avec Fuite-de-gaz? lui demandait-on.
Elle qualifia durement son ancienne amie et ajouta:
--Elle a eu le toupet de faire écrire par un journaliste de quatre sous qu'elle était de bonne famille et qu'elle avait été institutrice ... oh! là là!... et que, moi, ma mère m'avait vendue à treize ans!
Puis, avec l'accent d'une généreuse indignation:
--Ça n'est pas vrai! Maman était une honnête femme. À preuve, qu'elle m'a mise trois fois dans une maison de correction pour m'empêcher de faire la noce!
Quand les almées auront de ces mots-là...
LE THÉÂTRE ANNAMITE
Ils sont hideux.
J'ai vu quelques-unes des plus brutales manifestations de la bestialité humaine. J'ai vu, dans les cabarets de grande route, des gaietés de rouliers, et, dans les tavernes du Havre, des rixes de matelots ivres. J'ai vu, à Alger, tout en haut de la Kasbah, dans l'incendie du soleil, des danses furieuses de nègres coupées de cris inhumains. J'ai vu les Aïssaouas, pendant des quarts d'heure qui semblaient des heures très longues, secouer leurs têtes comme des loques au-dessus d'un brasier, avec des miaulements lamentables... Mais ces têtes étaient charmantes, mais ces cris étaient doux et berceurs comme le bruissement des feuilles, comparés aux cris et aux têtes des acteurs du théâtre annamite.
Car ils sont hideux.
Du drame qu'ils jouaient, je n'ai pas compris un mot. Et ceux qui vous disent qu'ils y ont compris quelque chose se vantent impudemment. Et voici ce que l'on voit. Un affreux magot, la face striée de dessins bizarres, une barbe comme une queue de cheval. Puis un paquet, qui doit être une femme, la face peinte en rouge, un rouge indéfinissable, un rouge faux, un rouge cruel, au milieu duquel la bouche livide, aux dents gâtées, s'ouvre comme une fente d'ulcère. Un autre magot, non moins férocement peinturluré, avec des boules en cuivre collées sur les yeux, et je ne sais quoi sous sa robe, qui le fait ressembler à une naine enceinte. Ce magot sautèle d'une patte sur l'autre, d'un mouvement de crapaud infirme. Sur les paravents ou sur les potiches, ces figures peuvent être drôles: en chair et en os, elles font mal à voir, horriblement mal.
Et les cris gutturaux que poussent ces êtres n'expriment que deux sentiments, sans plus: une colère méchante ou une douleur féroce. Je n'ai jamais rien entendu d'aussi aigre, d'aussi brutal, d'aussi impitoyablement strident que ces cris. Et quelle musique! Le charivari le plus discordant de rapins en délire semblerait, auprès de cela, une harmonie céleste.
De grands coups sur des morceaux de bois ou sur les pots; une espèce de flûte dont le son vous entre dans l'oreille comme un vilebrequin. Musique de tortionnaires, faite pour accompagner l'agonie des prisonniers à qui l'on a enfoncé des roseaux pointus sous les ongles, ou dont on a introduit la tête dans une cage hermétiquement close, laquelle contient un rat,--un joli rat aux dents pointues pour vous grignoter les lèvres, le nez, les yeux, lentement, avec des pauses...
Ce qui fait de ces misérables un objet d'horreur vraiment douloureuse, c'est qu'ils ne sont pas seulement affreux, ils sont grotesques. J'aime mieux les nègres les plus dégradés de l'Afrique la plus reculée. Ah! les Zoulous me sont maintenant doux à voir, et je baiserais les Achantis sur la bouche! Ceux-là du moins ne sont que des brutes; ils ne sont pas ridicules. Mais il y a, chez ces hommes jaunes, quelque chose qui serait risible si leur vue ne serrait le coeur et n'emplissait les yeux d'épouvante. Étant des magots qui vivent, ils sont beaucoup plus laids que des brutes, et plus inquiétants. Même la petitesse surprenante de leurs mains devient un sujet de dégoût et d'effroi. Elle les fait ressembler à des pattes de lézard. Elle donne la sensation de bêtes incomplètes, ratées. On dirait des mains qui sont en train de repousser, comme les pattes des crustacés, et qui n'ont pas encore atteint leur entier développement. Elles achèvent, ces délicates mains, de donner à ces immondes créatures un aspect de monstres.
Cependant tant de niaiserie flotte dans l'air au temps où nous sommes; l'idée et le respect de cette vieille «couleur locale» chère aux romantiques ont pénétré dans tant de cervelles, même bourgeoises, que beaucoup de badauds s'extasient sur le pittoresque de ces monstres, et particulièrement sur la richesse de leurs costumes. Oui, ils sont couverts de lourds tissus chatoyants et dont l'éclat accroche les yeux, bon gré mal gré. Et là-dessus, on va répétant que ces peuples de l'Extrême-Orient sont de délicieux et hardis coloristes. Mais la vérité, c'est qu'ils assemblent les couleurs au hasard, absolument au hasard, et que ces assemblages, où l'intelligence et le choix ne sont pour rien, peuvent quelquefois, par rencontre, former des harmonies plaisantes et singulières--surtout quand le temps a fané les étoffes et adouci les teintes... Les appellerai-je pour cela des artistes? Jamais de la vie! Ils m'ont trop fait souffrir.
Ah! l'abominable cauchemar! Je revois toujours la bouche grande ouverte de celui qui portait sur ses yeux des boules de cuivre avec une fente de grelot ou de tirelire; et j'entends le cri mauvais, indéfinissable, le cri de xylophone exaspéré qui jaillissait entre ces deux rangées de dents noires, comme d'une bouche de poisson... Je n'ai jamais senti un plus vaste, un plus infranchissable abîme entre une autre créature et moi.--Ça, mes frères? Mais je suis bien plutôt le frère de mon chien! Il y a entre mon chien et moi beaucoup de sentiments communs et de commencements de pensées communes. Mon chien a des yeux intelligents et bons, et quand d'aventure il hurle à la lune, c'est sans doute assez désagréable à entendre, mais il y a encore je ne sais quoi d'humain dans sa plainte. C'est, tout au moins, un hurlement triste. Celui des Annamites n'est pas même triste; impossible d'y attacher un sens: il est affreux et innommable; je ne sais rien de plus.
J'ai beau faire, cette race jaune ne m'inspire aucune pensée bienveillante; la race noire, qu'on dit moins intelligente, me paraît beaucoup plus proche de moi. Le rire innocent et cordial des bons nègres, les jaunes ne l'ont point. C'est bien une autre humanité que nous, si toutefois c'en est une. J'avoue la profonde répulsion, mêlée de terreur, qu'ils me font éprouver. Je ne dirai pas que j'aurais tué ceux de l'autre jour si j'avais pu; mais j'en ai eu l'idée. Oui, les tuer--sans douleur: car je serais malgré tout sensible à leur souffrance; à leur mort, non.
Je sais bien les objections qu'on peut me faire. Tous ne sont pas pareils à ces bêtes odieuses et burlesques qu'on nous a montrées, et je «généralise» avec une hâte de femme ou d'enfant. Soit! Mais un peuple dont c'est là le théâtre et qui se délecte à ces représentations ... non, là, vraiment, je n'ai aucun désir de le connaître, aucun. Je prolongerais, si je pouvais, la muraille de Chine, et j'en doublerais la hauteur et l'épaisseur pour n'être plus jamais exposé à les voir. Si le Christ est mort pour eux comme pour moi, la vision de ces magots a dû être sa pire angoisse.
On me dira: «Mais, monsieur, oubliez-vous que nous vivons au siècle de la critique et de l'histoire? Il faut élargir son cerveau, afin de tout comprendre et de tout aimer. Vous cédez injustement à une première impression physique. Cela est tout à fait puéril et indigne d'un esprit sérieux. Vous retardez d'un siècle et demi. Vous seriez de force à dire encore: «Comment peut-on être Persan?»
Oui, je sais, il y a comme cela des gens qui se sont donné pour tâche d'expliquer, et, par suite, d'aimer toutes les manifestations, quelles qu'elles soient, de la vie et de l'art humain à travers les pays et les âges. Ils me refuseront carrément l'esprit philosophique et le sens de l'histoire. Ça m'est parfaitement égal. J'en ai assez de chercher à tout goûter de par le monde! Je ne veux plus aimer que ce qui me donne du plaisir. Qu'est-ce que cela me fait de n'avoir perçu, dans mes jours passagers, qu'une infime parcelle de l'univers? Celle qu'on peut atteindre sera toujours infime. Que j'aie connu et embrassé de ma sympathie la planète entière, ou seulement une portion de l'humanité et un petit morceau du sol, cela n'est-il pas exactement la même chose, en comparaison de cet infini de temps et d'espace qui échappe à nos prises?
Alors?...
Je demande peu. Je demande, quand mon coeur se soulève de dégoût, de pouvoir résister à l'exotisme sans être méprisé de mes contemporains, psychologues, impressionnistes ou simples snobs. Voilà tout. Je le demande, mais je ne l'obtiendrai pas.
RÊVERIES SUR UN EMPEREUR
Il est en ce moment, selon toute apparence, le plus puissant souverain de l'Europe.
D'autre part, il semble bien qu'il soit, de tous les empereurs et de tous les rois qui nous restent, celui qui a le plus nettement conscience de sa mission providentielle, celui qui a la conception la plus mystique de son devoir de pasteur des peuples.
Enfin, il semble bien que, ces devoirs, il soit décidé à les remplir tous, et jusqu'au bout, et qu'il soit, entre les souverains, le plus énergique, le plus actif--ou le plus agité.
Si vous admettez ces trois propositions, qui n'ont, je crois, rien de téméraire, et si vous essayez d'en tirer les conséquences bravement, naïvement et dans un esprit d'optimisme, vous serez vous-même surpris du rêve que vous édifierez peu à peu et comme malgré vous.
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Naguère encore, il ne se mêlait, et pour cause, que fort peu de sympathie, même intellectuelle, aux sentiments que nous inspirait le nouvel Empereur. On disait qu'il n'avait pas été un fils tendre; qu'il aimait la guerre pour elle-même; que son idéal de vie ne dépassait point celui des chefs militaires du haut moyen âge, et que nous devions nous féliciter que le chancelier fût là pour le contenir. Il ne cachait point sa haine de la France et des choses françaises; il proscrivait de sa table les mets et les vins de notre pays et pourchassait notre langue jusque dans les menus de ses dîners. Il lui est encore arrivé ces jours-ci, ayant des Français pour hôtes, de porter un toast où il célébrait Waterloo et glorifiait Blücher. Il est évidemment très nerveux, sensible à l'excès; il a des impressions rapides et vives, auxquelles il ne sait pas toujours résister.
Mais cette impressionnabilité ne paraît pas exclure chez lui la ténacité, les desseins opiniâtres. Il est incontestablement original. Il force l'attention. Depuis qu'il est sur le trône, nous nous sommes plus passionnément occupés de lui que de nos cabotins les plus illustres. Ce jeune Empereur a déjà fait un certain nombre de choses extrêmement curieuses.
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Il a commencé par aller visiter, à la file, ses cousins les empereurs et les rois (jusqu'au Grand Turc, qui n'y a rien compris), comme s'il sentait qu'au temps où nous sommes, les souverains que la démocratie n'a pas encore emportés ont des choses graves à se dire, des questions solennelles à débattre, une sorte d'examen de conscience royal à faire ensemble.
Et ses bons cousins en ont été tout ébahis, ou même visiblement ennuyés. Ce jeune homme ne pouvait-il pas les laisser tranquilles? À quoi bon tant d'agitation? Constitutionnels ou absolus, le plus avantageux pour les souverains est de ne pas bouger et de se montrer le moins possible. Quant au vieil équilibre européen, encore que rompu, on l'étaye au jour le jour, tant bien que mal. Le chancelier y a pourvu, et cela durera ce que cela pourra. Le reste est de peu d'importance. Les peuples? qui s'en soucie? Le seul que les rois aient à redouter a été réduit à l'impuissance voilà vingt ans, et il achève de consumer ses forces en faisant chez lui l'expérience de la démocratie.
Et le jeune autocrate, dans sa bonne volonté, songeait: «Mais ils ne comprennent pas! Ils ne comprennent rien! Non, non, il n'est pas possible que la seule affaire des rois d'aujourd'hui soit d'être de la triple alliance ou de n'en pas être. Sûrement, il y a autre chose...»
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