Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires,
Chapter 6
Avant cinquante ans, l'exploration sera presque un métier. Ce sera la forme nouvelle du condottiérisme. Les natures violentes, batailleuses et particulièrement douées d'énergie physique, les hommes qui, il y a trois ou quatre siècles, eussent été mercenaires dans les armées d'Europe, seront voyageurs au service des grandes nations commerciales. Ce sera intéressant, ce sera utile: ce ne sera pas nécessairement admirable.
Des mobiles inférieurs et purement égoïstes peuvent produire des actions d'une énergie surprenante. Grandet et Gobseck sont des hommes d'un très grand courage, à leur façon. Le vieux mot:
..... _Quo non mortalia pectora cogis, Auri sacra fames!_
peut s'entendre des tours de force de la volonté tout aussi bien que des crimes. Je ne dis point cela pour rabaisser les voyageurs de commerce du siècle prochain. Je fais seulement remarquer que l'endurance ni l'énergie déployée ne sont point l'unique mesure de la beauté des actes.
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Je reviens à M. Stanley. Un de mes griefs (si l'on en peut avoir contre un tel homme) est celui-ci. Les grandes choses qu'il a faites ou qu'il a vues, il ne les raconte jamais simplement, et cela en diminue un peu la grandeur.
La Réclame de tous les pays du monde nous l'a garanti «grand écrivain». Hélas! je voudrais tout au moins qu'il fût un écrivain exact, clair et bonhomme. Ses récits en seraient beaucoup plus émouvants; et nous aurions beaucoup plus de plaisir, nous mettrions plus de promptitude à y croire. Car alors ils ne seraient pas seulement vrais: ils auraient l'air de l'être, ce qui est un grand point.
Mais, comme j'ai dit, ces récits et ces descriptions sont étrangement dénués de simplicité. Outre que la multiplicité mal ordonnée des détails précis produit, au bout du compte, l'ensemble le plus indigeste, la forme est presque partout insupportable d'emphase et de prolixité. C'est un échauffement factice de reporter à demi lettré qui s'évertue à «chercher l'effet». Tous les journaux ont vanté le chapitre où est décrite la grande forêt du Congo. Lisez-le... Ce que ces trente pages abondantes en redites finiront--peut-être--par évoquer dans votre esprit, c'est tout bonnement la vision de la vieille forêt vierge classique, celle que Chateaubriand décrit en cent lignes et Lamartine en deux cents vers (dans la _Chute d'un Ange_); mais combien moins nette chez le journaliste yankee que chez nos deux compatriotes! Bien entendu, je ne compare point le talent d'expression, ne me faites pas dire une sottise: je ne parle que de la _clarté_ du tableau.
(Joignez que, si la forêt était partout telle que M. Stanley la montre, j'ai peine à imaginer que la caravane eût pu y faire en moyenne, comme nous le voyons, sept kilomètres par jour.)
Voulez-vous un exemple de cette rhétorique de reporter excité? L'auteur nous décrit une tempête dans la grande sylve:
«... On entend hurler et mugir, gémir et soupirer: des clameurs aiguës, des bourrasques se mêlent à la plainte du bois. _Les monarques sylvains_ brandissent leurs bras puissants; _leurs sujets_ inclinent le front jusqu'à terre, et la feuillée s'agite comme pour célébrer la valeur _des ancêtres_. Une pâle lumière verdâtre se joue sur les _jeunes troupes_ entraînées au combat par l'exemple des _aînés_. Notre âme se passionne à ce spectacle, etc...»
C'est encore pire quand l'auteur s'avise d'avoir des «pensées».
Exemple: «Plus j'acquiers l'expérience de la nature humaine, plus je pénètre ses profondeurs, plus je suis convaincu...» (vous vous attendez à recevoir un coup?), «plus je suis convaincu que, pour une très grande partie de son essence, l'homme est un pur animal.» Suit l'amplification de cette idée neuve que ventre affamé n'a pas d'oreilles. Ailleurs, M. Stanley découvre que la forêt est l'image de la société, en ce que, chez les arbres comme chez les hommes, les plus forts tuent les plus faibles. Et cette remarque profonde, il nous la développe avec abondance et solennité.
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On passerait aisément condamnation sur ces banalités ambitieuses et sur toute cette rhétorique, si elle n'avait un inconvénient très grave. L'emphase presque continue de la forme finit par donner quelque méfiance sur le fond.
Une telle façon d'écrire est, en effet, incompatible avec cet accent qui, chez les conteurs parfaitement simples, est à lui seul un témoignage de vérité, l'accent d'un Villehardouin, d'un Joinville ou d'un Bernal Diaz. On se dit: «Assurément, ce journaliste ne veut pas nous tromper; mais qui sait s'il ne se trompe pas lui-même et si, dans son désir de frapper fort et de nous étonner, il n'arrange pas un peu ses souvenirs, sans le savoir? Et de là, un malaise pour les lecteurs. L'auteur pourrait nous dire: «Allez-y voir.» Mais cela prouverait seulement que nous sommes incapables de faire ce qu'il a fait, ce dont nous convenons sans peine.
Ce qui donne encore un air d'artifice à plus d'une page du célèbre explorateur, c'est ce qui aurait pu, tourné autrement, ajouter à la beauté de son récit: ce sont les ressouvenirs de son éducation protestante. Ce n'est peut-être pas sa faute, mais il y a dans son livre, au lieu des involontaires et simples effusions religieuses qu'on y aimerait, il y a comme des morceaux de prêche, très emphatiques et compassés, et qui, dans le récit d'une entreprise commandée par des intérêts si évidemment et si pleinement terrestres, étonnent et semblent plaqués. Cela ne jaillit pas ou, ce qui revient au même pour nous, ne paraît pas jaillir du coeur. On sent que c'est quelque chose de voulu, de convenu, et que l'écrivain a jugé bienséant, à certains endroits, de parler de Dieu.
D'autres fois, c'est un souci de civilisation et d'humanité qui se manifeste tellement à l'improviste que cela fait un peu sourire. Par exemple, il vient de nous peindre des peuplades qui ont des «physionomies répulsives et dégradées à l'excès». Et tout à coup il ajoute: «Cependant, quelque féroce que soit le caractère des naturels, rétive leur disposition et bestiale leur façon de vivre, il n'en est pas qui ne décèlent des germes de progrès (vous n'aviez pas prévu cette conclusion!), germes grâce auxquels, à une époque future, la civilisation et tous les bienfaits qui en découlent se substitueront à la barbarie.» On a envie de répondre _amen_. Une pareille réflexion, ainsi placée et amenée, a je ne sais quoi d'antisincère, d'automatique, de mécanique, qui devient presque plaisant.
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Voilà quelques-unes des raisons (et je laisse de côté le caractère de l'homme) qui font que, tout en admirant ce voyageur extraordinaire, je ne saurais aller jusqu'à l'amour ni à la confiance. Je lui en veux de ne pas nous laisser goûter avec sécurité les belles choses qu'il a faites.
Et je ne vois pas pourquoi je le tairais, puisque, aussi bien, il ne nous aime pas.
DONEC ERIS FELIX...
8 octobre 1889.
La mer est grosse; le bateau est durement secoué. C'est que le général n'a plus son étoile. Il débarque à Jersey par une pluie battante.
Il apprend que la maison habitée jadis par Victor Hugo, et qu'il lui semblait convenable d'habiter à son tour, est occupée par une famille anglaise. Il ne trouve à s'installer que dans une méchante villa exposée au nord et qui craque tout entière sous le vent du large.
Son premier dîner dans l'île est mélancolique. Il en veut à Dillon et à Rochefort, qui sont demeurés là-bas et qui s'amusent peut-être...
13 octobre.
Il lit dans le _Rappel_ un article de M. Auguste Vacquerie intitulé: _Deux proscrits._ C'est un parallèle flamboyant entre le poète des _Châtiments_ et l'auteur des lettres au duc d'Aumale. Le général murmure: «Des mots! des mots!» Mais il reste sombre et il cache le journal pour qu'on ne le lise pas autour de lui.
14 octobre.
Une lettre anonyme lui apprend que, le 23 septembre, c'est-à-dire le lendemain du premier tour de scrutin, la femme d'un de ses plus zélés partisans a fait demander secrètement une entrevue à l'un des ministres de M. Carnot, et que cette entrevue lui a été d'ailleurs refusée.
Il songe: «Ô femmes! ô femmes!»
15 octobre.
Où sont les volumineux courriers d'autrefois, les lettres par centaines, offres de services et protestations de dévouement, les lettres qui disaient: «Tu seras roi!» les billets parfumés des grandes dames, les enveloppes à cachets rouges où les cuisinières enthousiastes mettaient leurs économies?
Il n'y a, ce matin-là, que treize lettres. Douze viennent de fonctionnaires révoqués qui réclament, les uns avec des lamentations et les autres avec des injures, le second mois de leurs appointements.
La treizième est de Mme Pourpe.
16 octobre.
Défection publique et définitive de M. Vergoin. Il reproche au général de manquer d'austérité.
17 octobre.
Défection de M. Terrail-Mermeix. Il reproche au général de manquer de sérieux.
18 octobre.
Défection de M. Turquet. Il reproche au général de manquer de sens artistique.
20 octobre.
M. Paulus, interviewé par un reporter du _Gaulois_, «demande pardon à Dieu et aux hommes d'avoir fait le boulangisme».
21 octobre.
M. Arthur Meyer répudie décidément le boulangisme «au nom des gens du monde».
22 octobre.
M. Édouard Hervé découvre que le général a fait peu de chose, lorsqu'il était au ministère, pour empêcher l'exil des princes.
23 octobre et jours suivants.
La session de la Chambre est ouverte. Dès le premier vote, les trois quarts des députés boulangistes se rallient tranquillement aux radicaux, et le reste aux monarchistes.
Il n'y a plus qu'un député boulangiste: M. Maurice Barrès. Encore l'est-il pour des raisons exclusivement littéraires et comprises de lui seul.
15 novembre.
Le général ne reçoit ce jour-là que trois lettres. Ce sont des mémoires de fournisseurs.
16 novembre.
MM. Rochefort et Dillon sont venus de Londres voir le général. Les trois complices passent leur journée à se disputer: «Ah! pourquoi m'avez-vous fait quitter Paris?--On allait nous arrêter.--Allons donc! on vous l'a fait croire. Mais c'est un truc de Constans.--Vous dites cela maintenant», etc., etc.
Il fait mauvais temps dans l'île. Puis, le boulevard est loin. Ça manque de théâtres, de restaurants et de femmes... Le soir après dîner, les exilés jouent au whist, avec un mort. Rochefort dit au général: «C'est vous le mort.» Et les trois proscrits échangent des mots aigres.
17 novembre et jours suivants.
M. Rochefort retourne à Londres. Il s'ennuie. Il va à Bruxelles. Il s'ennuie. Alors il va à Monaco.
Le général voudrait bien y aller aussi; mais l'exil à Jersey est plus décoratif; sa gloire l'attache à ce rocher.
25 novembre.
L'_Intransigeant_ publie un article de M. Rochefort où le général est traîné dans la boue.
30 novembre.
Le général parcourt les journaux de Paris. Il constate avec stupeur que, pour la première fois depuis deux ans, le nom de Boulanger, le mot «boulangisme», même le mot «boulange» ne figurent dans aucun journal.
Il n'en croit pas ses yeux et reprend toutes les feuilles l'une après l'autre. Il ne s'est pas trompé, aucune ne le nomme, pas même pour l'insulter. Il passe une nuit atroce, et s'aperçoit, le lendemain matin, que sa barbe blonde est toute grise.
25 décembre.
Il se promène, le soir, sur les rochers au bord de la mer. Il songe que, il y a vingt ans, un autre exilé faisait ainsi... Une voix mystérieuse, qu'il voudrait bien ne pas entendre, lui murmure à l'oreille:
--Celui-là portait sous son front les _Contemplations_, la _Légende des Siècles_ et les _Misérables_. Il existait par lui-même, et magnifiquement. Mais toi, qu'as-tu fait? Tu n'étais rien. Tu n'étais qu'un nom, le nom donné par les mécontents à leurs espérances ou à leurs convoitises, à leurs passions bonnes ou mauvaises. Ta popularité n'était faite que de leurs illusions. Dès que ces illusions sont tombées, tu es rentré dans ton néant.
Alors, lui:
--Oui, j'ai vu les hommes à nu; j'ai touché le fond de l'ingratitude humaine.
Mais la voix:
--Tu ne peux même pas les dire ingrats. Ils ne te devaient rien, puisque c'est eux qui t'avaient tout donné... Console toi pourtant: ta bizarre aventure restera instructive, comme un chef-d'oeuvre de l'ironie du destin, comme un exemple unique de l'artifice des renommées.
Mais le général ne veut pas être consolé et pleure tout seul dans la nuit.
26 décembre.
Un vieux domestique qu'il a emmené avec lui à Jersey fredonne le _Père la Victoire_ en lui servant son déjeuner. À une observation du général, le vieux domestique marmonne entre ses dents:
--Eh! va donc, panné!
1er avril 1890.
Une Compagnie de Londres propose au général une place d'agent d'assurances.
2 avril.
Le propriétaire d'un grand magasin de nouveautés à Bruxelles lui propose une place d'inspecteur.
3 avril.
Le général hésite.
4 avril.
Il quitte Jersey.
5 avril.
On perd sa trace.
Cent ans plus tard.
On lit dans un manuel d'Histoire de France:
«... Ici se place un incident sans importance réelle, mais qui fit grand bruit, si l'on en croit les contemporains.
«Un certain général Boulanger sut profiter de l'état de malaise que les agitations stériles de la politique radicale avaient créé dans le pays. Il sut grouper les mécontentements, les appétits et les rancunes, et, à la tête d'un parti où figuraient ensemble des hommes de la Commune, des radicaux pressés d'arriver au pouvoir, des royalistes et des impérialistes, unis seulement pour la lutte et n'ayant en commun que des haines et des négations, il marcha à l'assaut du parlementarisme et put, un moment, aspirer à la dictature. La résistance énergique du cabinet Tirard-Constans et la sagesse du pays conjurèrent le danger, et les élections du 29 septembre 1889 marquèrent la fin du parti boulangiste.
«On ignore ce que devint le général après son échauffourée. Il est impossible, faute de documents sérieux (car on n'a que ses proclamations, qui sont insignifiantes), de dire si Boulanger fut un ambitieux de haute intelligence et capable de grands desseins, ou s'il ne fut qu'un aventurier vulgaire, servi un moment par des circonstances exceptionnelles, et, finalement, inégal à sa fortune.»
* * * * *
J'espère que l'on sentira plus de pitié que de raillerie dans ces faciles horoscopes. Car, à moins qu'il ne soit devenu un grand sage pour avoir vu les hommes de près ou qu'il n'ait été secouru par une heureuse frivolité de caractère, cet homme si rudement tombé, et de si haut, doit, à l'heure qu'il est, souffrir infiniment. Et volontiers je lui adresserais le mot de Sophocle: «Ô malheureux! malheureux! malheureux! Je ne puis désormais te donner un autre nom!»
CONTRE UNE LÉGENDE
Le livre tout récemment publié par M. Renan, _l'Avenir de la Science_ (_Pensées de 1848_) est un in-octavo de plus de cinq cents pages compactes, un répertoire et comme un «trésor» de toutes les idées que M. Renan devait développer, en les précisant ou en les affinant, dans la suite de ses ouvrages. Je n'ai point la prétention, dans un article de journal, vite écrit pour être lu cent fois plus vite encore, de parler dignement d'un tel livre. Il est d'ailleurs beaucoup trop riche de substance pour pouvoir être résumé commodément en quelques lignes.
Je n'y chercherai donc qu'une occasion d'exprimer de nouveau au plus cher de mes maîtres spirituels mon admiration reconnaissante, et aussi d'avertir les personnes frivoles d'une des erreurs où elles tombent le plus aisément au sujet de l'auteur des _Origines du Christianisme_, de protester enfin contre une légende fâcheuse et très mal fondée: celle du scepticisme de M. Renan.
Car, il n'est que trop vrai, le nom même de M. Renan est devenu, aux yeux des esprits superficiels, synonyme de scepticisme et de dilettantisme, ces mots étant pris, d'ailleurs, dans leur sens le plus grossier. Beaucoup se le figurent comme une manière de bon vivant et de bon plaisant, qui se moque gravement de tout, et--phénomène bizarre, retour absurde des choses d'ici-bas--on dirait que le vulgaire lui prête un peu des traits de ce banal Béranger, dont M. Renan a, jadis, si durement et dédaigneusement traité la basse «théologie». Bref, il entre dans l'image que la foule se forme de lui nombre de traits aussi étrangers que possible à sa véritable physionomie, et il lui est arrivé d'être loué pour des choses dont il a toujours eu profondément horreur.
D'où vient un si fâcheux malentendu?
Peut-être M. Paul Bourget, mal lu par les gens du monde et traduit sans finesse dans leurs conversations, a-t-il contribué sans le savoir à répandre cette idée d'un Renan sceptique et dilettante. Mais, au reste, certaines particularités de la destinée littéraire de M. Renan rendaient ce malentendu inévitable.
L'auteur de la _Vie de Jésus_ est, depuis vingt-cinq ans, professeur d'hébreu au Collège de France. C'est un philologue et un historien. Par la nature de ses travaux, il semblait destiné à n'être connu que d'un groupe d'hommes assez restreint. La gloire qu'il pouvait espérer, c'était une gloire sévère, la même, si vous voulez, que son illustre ami M. Taine. Or, il s'est trouvé que, tout à coup et contre son attente, cet hébraïsant, cet homme voué aux plus austères études, a connu, outre la gloire, la popularité, je dis la popularité la plus retentissante, quelque chose en vérité comme celle de M. Coquelin ou de Mme Sarah Bernhardt. Et cela est unique.
Mais cette anomalie a eu des conséquences. La parole du maître ayant prodigieusement dépassé le cercle de son auditoire naturel, il a été très imparfaitement entendu; et on l'a admiré ou haï tout de travers, et l'on a affreusement simplifié sa philosophie. Les béotiens l'ont trahi, quelquefois en l'aimant; et, par béotiens, je n'entends pas seulement la foule, mais les gens du monde, les petits chroniqueurs et les faiseurs de revues de fin d'année. J'en parle d'autant plus librement que je ne suis point sûr de n'avoir pas été moi-même, un jour, un peu béotien à cet égard.
Le public a donc pétri, selon son caprice, cette idole inattendue. Comme l'auteur des _Origines du christianisme_ étudiait une matière obscure et était souvent amené à douter des _faits_, on a lestement transformé son scepticisme historique en scepticisme moral. Puis, au lieu de le considérer dans les plus sérieux de ses travaux (qu'ils n'avaient point lus), et notamment dans toute la partie de son oeuvre antérieure aux _Dialogues philosophiques_, les badauds l'ont jugé presque uniquement sur certaines fantaisies, délicieuses d'ailleurs, où il avouait lui-même que son imagination s'était donné carrière.
Ils l'ont aussi jugé sur des causeries improvisées à des banquets, _sub rosâ_, et où ce sage pliait par instants sa sagesse à une extrême indulgence pour les faiblesses ou la frivolité des personnes qui l'entendaient. On doit du reste remarquer qu'à mesure qu'il avançait en âge, M. Renan craignait davantage d'avoir l'air de surfaire, dans ses discours, les vertus à la pratique desquelles il avait consacré toute sa vie. Quarante années d'héroïque labeur, de pureté et d'intégrité absolues, lui donnaient peut-être le droit d'éviter un certain ton dogmatique en parlant des vérités morales. Mais cette pudeur, cette délicatesse d'une âme fière se tournaient contre lui, et on les prenait encore pour dilettantisme et scepticisme.
Le plus triste, c'est que cette opinion des béotiens n'est pas sans avoir déteint sur la génération nouvelle. Les jeunes gens qui ont aujourd'hui de vingt à vingt-huit ans se sont mis à reprocher à M. Renan de ne pas assez croire et d'être trop gai. Le plus distingué d'entre eux écrivait dernièrement: «Oh! que ce grand professeur d'hébreu nous pèse!» Ils sont là une petite bande qui, sous la conduite de M. de Vogüé, vont répétant à journée faite: «Croyons! croyons!» sans nous dire à quoi, comme on chante à l'Opéra: «Marchons! marchons!» Le «scepticisme» de M. Renan paraît tout à fait sec et affligeant à ces tendres coeurs.
À la vérité, ces novateurs ont découvert que l'âme avait son prix et qu'il faut avoir pitié des humbles et des souffrants. Or, je puis leur affirmer que cela même, avec quelques autres choses, est dans les ouvrages de M. Renan, et notamment dans l'_Avenir de la Science_.
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Car, s'il est un livre de foi, c'est bien celui-là. Je ne pense pas que personne, dans aucun temps, ait pris plus sérieusement la vie que ce petit Breton de vingt-cinq ans dont l'enfance avait été si pure, l'adolescence si grave et si studieuse, et qui, au sortir du plus tragique drame de conscience, seul dans sa petite chambre de savant pauvre, continuait à s'interroger sur le sens de l'univers,--et cela, dans un tel détachement des vanités humaines, que ces pensées devaient rester quarante ans inédites par la volonté de leur auteur.
M. Renan, dans sa préface, «ne réclame pour ces pages qu'un mérite, celui de montrer dans son naturel, atteint d'une forte encéphalite, un jeune homme vivant uniquement dans sa tête et croyant frénétiquement à la vérité». Ah! certes, elles l'ont, ce mérite, et abondamment! Il y a là de l'excès, de l'ivresse cérébrale, une poussée désordonnée de sève intellectuelle. Et il y a de l'enthousiasme. Oui, c'est bien, avec une science plus vive et une plus large intelligence des choses, l'état d'esprit de certains philosophes du siècle dernier, de Diderot souvent, ou de Condorcet affirmant sa croyance au progrès indéfini...
Et voici où le livre de jeunesse de M. Renan reste absolument original. Les encyclopédistes, même les plus candides et les meilleurs, traitant toutes les religions positives en ennemies, n'avaient pas l'accent religieux. L'_Avenir de la Science_ est sans doute un des premiers livres où une entreprise qui passait, il y a cent ans, pour irréligieuse, ait été tentée chez nous _religieusement_ et ait ainsi repris son vrai caractère. Cela s'est fait tout naturellement. C'est que l'ancien clerc de Saint-Sulpice n'avait point changé d'âme: il était devenu clerc de la science, voilà tout. Mais l'accent était le même; c'était le même sérieux, la même ardeur pieuse, la même émotion profonde de tout l'être attentif à la vérité. Il n'avait pas à changer de ton, puisque sa vie, à le bien prendre, n'avait pas changé d'objet. «.... _Savoir_ est de tous les actes de la vie le moins profane, car c'est le plus désintéressé, le plus indépendant de la jouissance... C'est perdre sa peine que de prouver sa sainteté; car ceux-là seuls peuvent songer à la nier pour lesquels il n'y a rien de saint.»
L'_Avenir de la Science_ est un livre de foi, car je ne connais point de livre où le scepticisme et le dilettantisme mondains soient traités avec un mépris plus frémissant de colère. L'_Avenir de la Science_ est un livre de foi, si vous pensez que la foi peut être autre chose que la croyance aux formules dogmatiques de quelqu'une des religions établies. Croire que l'homme est capable de vérité, croire que le monde a un sens, le chercher, croire qu'on a le _devoir_ de conformer sa vie à ce qu'on a pu deviner des fins de l'univers, etc..., ce n'est pas la foi du charbonnier, du derviche, ni du nègre fétichiste; mais j'imagine pourtant que c'est une foi.
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Or, je le répète, cet esprit de foi éclate dans le premier livre écrit par M. Renan. Et, d'autre part, vous pouvez constater que cet esprit est celui de son oeuvre entière et que, dans les trente volumes qui la composent, il n'y a pas une seule idée d'importance qui ne soit au moins en germe dans ce livre qu'il appelle plaisamment «son vieux _pourana_». Oui, vous savez lire, vous verrez qu'il l'a gardée, sa foi. Seulement...
D'abord que voulez-vous? Son optimisme a peu à peu décru. La réalité s'est trouvée plus dure, la vérité plus inaccessible, le bien plus difficilement réalisable qu'il ne se l'était figuré. Il nous dit, dans sa préface, en combien de façons il a dû déchanter. Et alors, il s'est efforcé de devenir gai, crainte de tomber dans trop de tristesse.