Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires,

Chapter 5

Chapter 53,740 wordsPublic domain

Si quelque industriel hardi et insinuant décidait, par son éloquence ou par des cachets sérieux, nos principales «illustrations» à venir passer tous les jours une demi-heure dans quelque salle entièrement vitrée, sur le boulevard, et admettait le public à les voir,--pour de l'argent,--ne pensez-vous pas qu'il ferait plus rapidement fortune qu'un directeur de ménagerie ou de musée anthropologique?

En attendant, nous avons, avec le musée Grévin, l'exposition Bodinier. J'en viens.

* * * * *

C'est une revue amusante à passer. Je vous parlerai peu des artistes vivants. Les têtes que la photographie a multipliées aux devantures des papeteries, vous les retrouverez là, peintes ou crayonnées. Vous constaterez qu'elles sont un peu moins ressemblantes, voilà tout.

Mais les portraits des morts pourront vous inspirer quelques réflexions.

* * * * *

La première, c'est qu'il nous est absolument impossible de nous représenter exactement les traits et la physionomie d'un seul des comédiens d'autrefois.

Hélas! nous ne savons même pas et nous ne saurons jamais quelle tête avait Molière. Ressemblait-il à Monval? ou peut-être à Porel? Mystère!

On hésite entre trois ou quatre images du grand homme. Ne dites pas que la question peut être tranchée par une sorte de divination, par un secret et sûr instinct du coeur. S'il en était ainsi, Monval aurait tout de suite reconnu, l'année dernière, la mâchoire de l'auteur du _Misanthrope_. Un je ne sais quoi l'aurait averti et éclairé. Or, Monval lui-même n'a pas osé la reconnaître: c'est un fait.

Le salon Bodinier présente d'autres cas aussi lamentables. Voici, par exemple, un premier portrait de la Clairon: c'est une Bartet, plus fade. Puis, en voici un autre, où elle rappelle tout à fait la Madeleine de Guido Reni (qui ressemble elle-même à Adrienne Lecouvreur). Et pas un trait de commun entre ces deux Clairon! Laquelle est la vraie? Ni l'une ni l'autre peut-être.

Du moins pouvons-nous espérer qu'il y a, dans l'une de ces peintures, quelques vagues linéaments de ce qui fut le visage de la Clairon. Il est seulement fâcheux que nous ne sachions pas lesquels. Mais le sort de la pauvre Gaussin est plus triste encore. On nous montre un portrait d'elle. Rien de mieux, n'était une petite difficulté: on n'est pas bien sûr que ce soit son portrait.

* * * * *

Nous ne sommes pas au bout de nos mécomptes. Par un phénomène inexplicable et pourtant bien réel, s'il est vrai que les diverses figures peintes d'un même comédien ne se ressemblent jamais entre elles, il est également vrai que les portraits des comédiens d'une même époque se ressemblent tous, tous,--comme des frères. Arrangez cela!

Je vous signale, à l'appui de cette observation, un tableau de Faustin Besson (?) représentant «les Dames de la Comédie-Française en 1855». Elles ont toutes la même tête, et l'on dirait aussi le même corps et la même robe. Elles sont indiscernables--et toutes pareillement affreuses.

Et les hommes? Lockroy père a la tête de Casimir Delavigne, et Casimir Delavigne a la tête de Victor Hugo. Je vous assure!

D'où vient cela? Peut-être de ce que j'ai mal regardé (mais écartons cette hypothèse). Peut-être de «l'air de théâtre» également répandu sur toutes ces figures. Peut-être aussi de l'uniformité des mentons rasés et des coiffures. Nous avons la barbe, et toutes les coupes de barbe, à notre disposition,--et toutes les coupes de cheveux, quand nous avons des cheveux. De là, de grandes facilités pour nous faire «une tête» et, par suite, plus de variété dans nos physionomies.

* * * * *

J'ai dit que les «Dames de la Comédie» d'autrefois étaient affreuses. Cette appréciation est évidemment excessive. C'est, sans doute, que j'avais encore dans les yeux l'abominable portrait de «Rachel jeune» par Dubuffe père: un front d'hydrocéphale, une tête longue comme un jour sans pain. Et c'est que toutes les autres sont coiffées et habillées à peu près comme les figures allégoriques de la place de la Concorde. Je crois pouvoir affirmer que, depuis les origines de la civilisation jusqu'à nos jours, l'époque de Louis-Philippe est celle où les corsets ont été le plus mal faits.

Peut-être bien que, dans cet accoutrement, Mlle Réjane elle-même finirait par ressembler à la statue de Lille ou à celle de Rouen.

Devant de telles horreurs, on songe avec mélancolie:--Voilà donc les divinités qu'adoraient nos pères! Voilà celles qui troublaient leurs coeurs, affolaient leurs cerveaux et hantaient leurs nuits! C'est bien drôle!

Il est vrai que leurs horribles coiffures se défaisaient peut-être quelquefois, et l'on peut supposer qu'elles ne dormaient pas toujours avec leurs robes. Il est vrai aussi que, si l'idée de la beauté féminine est restée à peu près immuable à travers les âges, l'idée du joli, qui est en grande partie affaire de toilette et de colifichets, est soumise aux plus rapides et aux plus étranges vicissitudes.

C'est égal, j'ai le soupçon que les frimousses de nos comédiennes à nous sont plus piquantes et surtout plus vivantes, plus _individuelles_ que celles de leurs mères ou de leurs aïeules. Outre que la toilette d'aujourd'hui respecte mieux les naturels contours de leur enveloppe mortelle (les artifices que vous savez n'en exagèrent, après tout, que les détails les plus significatifs), nos comédiennes savent mieux se composer un minois qui soit bien à elles, se coiffer et s'habiller à l'air de leur visage, la mode actuelle laissant aux femmes intelligentes une liberté presque absolue. Cela ressort clairement de l'exposition Bodinier.

* * * * *

Il en ressort aussi (vous vous en doutiez, n'est-ce pas?) que tout est vanité. Beaucoup de ces braves histrions défunts (_histrions_ n'est ici qu'un latinisme, je vous en avertis) sont déjà comme s'ils n'avaient jamais vécu. Dites-moi, je vous prie, ce que c'est que Melle Denain? Dites-moi ce que c'est que Melle Randoux et Melle Araldi? Je ne vous dirai pas: «Qu'est-ce que c'est que Firmin?» car celui-là, son nom du moins est encore connu. Mais je vous demanderai, à vous qui comme moi n'avez jamais vu cet estimable artiste: «Qu'est-ce que ce nom vous représente? et qu'est-ce autre chose qu'un nom?»

Talma, Rachel ou Frédérick Lemaître sont moins complètement évanouis. Mais cherchez pourquoi. C'est que leurs noms prononcés évoquent dans la mémoire certains personnages dramatiques, c'est-à-dire, en somme, autre chose qu'eux-mêmes. À le bien prendre, ce n'est donc point Rachel, c'est Phèdre et Hermione; ce n'est point Talma, c'est Oreste et Néron qui survivent et qui sont immortels. Vous en doutez? Essayez de songer à Talma et à Rachel, de vous les figurer _en dehors_ des rôles que nous savons qu'ils ont joués d'une certaine façon: vous y aurez beaucoup de peine, et nos petits-enfants en auront plus encore.

* * * * *

Ainsi les comédiens n'ont point, si je puis ainsi dire, d'immortalité propre, quand d'aventure ils en ont une. Au reste, la partie rétrospective de l'exposition Bodinier nous fait très bien sentir qu'ils n'ont rien à eux, pas même leur tête.

Car, au temps où ils étaient vivants, où ils apparaissaient en chair et en os aux regards de la foule idolâtre, ce n'était pas eux, du moins ce n'était pas eux seuls qu'on voyait, mais les personnages historiques ou imaginaires qu'ils étaient chargés de représenter. Et, si quelque peintre les a fixés sur la toile, ce n'est donc point leur vrai visage qu'il nous a transmis, mais un visage arrangé par eux pour nous donner l'idée de tel ou tel personnage de théâtre... Il est de toute évidence que la tête de M. Maubant (nº 304), couronnée de plus de lauriers qu'il n'en faut pour la cuisine d'une famille pendant toute une année, et de lauriers attachés par un ruban rose aussi large que les rubans de nourrice; il est évident que cette tête d'un homme qui joue l'empereur Auguste et que transfigure une si noble tâche, n'a presque plus rien de commun avec M. Maubant, électeur et bourgeois de Paris.

Mais j'enfonce ici une porte ouverte à deux battants. Il y a plus. Même quand l'artiste qui pourtraicturait les comédiens a prétendu peindre ou crayonner leur tête à eux, leur tête d'homme et de chrétien, il a eu beau faire, il s'est souvenu de tel ou tel de leurs masques publics, et c'est cela qu'il a reproduit, peut-être à son insu.

Et la photographie, quoique véridique par définition, triche ici presque autant que la peinture. La plaque même qui les réfléchit, ne les réfléchit pas tels qu'ils sont, mais se souvient de leurs rôles. Et puis, il y a les retouches, et c'est terrible!

* * * * *

J'avais donc raison: les malheureux comédiens ont des masques, mais n'ont point de tête. Ou, du moins, celle qu'ils ont, celle que Dieu leur avait donnée, personne ne l'a vue, ni ne la verra jamais. Quelle étrange condition! Et ils la subissent sans se plaindre--quelquefois avec entrain--pour l'amour de l'art!

C'est assurément le comble de l'abnégation. Ce sont eux les vrais Bouddhas! Comme Bouddha, ils se résignent à revêtir diverses figures; ils font le sacrifice de celle qu'ils auraient pu avoir, de celle à laquelle ils avaient droit. Mais ce que Bouddha faisait pour le salut de l'humanité, ils le font pour son plaisir, ce qui mérite plus de reconnaissance encore. Ils acceptent d'être, pendant leur vie, des ombres vaines et changeantes, que les poètes façonnent et pétrissent pour nous faire tour à tour rire, pleurer et rêver. Ils se donnent si bien à nous tout entiers qu'après leur mort il ne reste rien d'eux, absolument rien, et qu'il n'en peut rien rester, et que leurs portraits même ne peuvent pas être leurs portraits!

La conclusion, c'est qu'il convient d'honorer ces fantômes. Puisque leur gloire est la plus purement viagère de toutes; puisqu'au surplus elle n'est jamais bien nette ni libre de redevances, et qu'il leur faut toujours la partager avec ceux dont ils incarnent la pensée (comment doit se faire ce partage? le diable lui-même ne s'y reconnaîtrait pas),--nous ne saurions trop les fêter pendant que nous jouissons d'eux, ni leur tresser trop de couronnes, ni trop multiplier ce que nous prenons pour leurs figures, ni trop les décorer, ni trop les gorger de louanges et d'honneurs,--dussions-nous pour cela faire violence à leur inexorable modestie.

UNE ÂME EN PÉRIL

Il y avait une fois, dans une pauvre paroisse du Bas-Limousin, un curé qui s'ennuyait. Ni la prière, ni la lecture des Livres saints, ni la joie austère d'instruire les enfants et d'évangéliser les humbles, ni les rencontres et les agapes cordiales avec les confrères, ni la nature qui est belle partout, même en pays plat, ni les plaisirs du jardinage, ni les promenades dans les champs, le bréviaire à la main, ni la fraîcheur des matins, ni la douceur des soleils couchants sur la lande, ne suffisaient à remplir cette âme inquiète.

C'est qu'il y avait dans ce prêtre un «gendelettre», comme eût dit Veuillot.

Il avait la rage d'écrire sur de gros cahiers des «pensées» faciles et des maximes innombrables. Il piochait des parallèles entre Virgile et Homère, entre Corneille et Racine, et il s'appliquait à rédiger en phrases «brillantes» son jugement sur Lemierre, Thomas et Jean-Baptiste Rousseau. Il faisait des «portraits» comme La Bruyère, avec des noms tirés du grec. Il avait des vues sur la brièveté de la vie, sur la fragilité de nos sentiments, l'infirmité de notre raison et l'excellence de la religion chrétienne. Et tout cela était d'une rare innocence.

Mais, comme il avait pourtant une imagination de poète et beaucoup de sincérité, il lui arrivait d'exprimer, avec un accent assez pénétrant, la tristesse de sa solitude morale et la mélancolie d'une âme qui se croit supérieure à sa destinée. Et, comme ce prêtre de campagne n'aimait pas les paysans, il avait quelquefois sur eux des remarques d'une clairvoyance cruelle et d'une éloquente âpreté.

Un aimable homme, un Parisien de Lyon, qui passait par là, s'en aperçut. Il fit à l'abbé la douce violence qu'il attendait, le décida à publier ses _Pensées_, et nous présenta l'auteur.

Le livre du curé limousin, qui, écrit par un laïque, eût passé à peu près inaperçu, fut fort bien accueilli par la presse. On y découvrit une saveur originale. Puis, de bons farceurs se piquèrent de courtoisie envers ce prêtre, parce qu'il était prêtre. Cela arrive plus souvent qu'on ne croit. Quand les journalistes sont en veine de respect, ils poussent très loin ce sentiment. D'ailleurs on flairait dans ces _Pensées_ je ne sais quel manque de résignation qui semblait piquant chez un ministre de Dieu. Surtout on était charmé de trouver dans le livre d'un prêtre un portrait sans pitié du paysan, un portrait qui rappelait la page de La Bruyère et qui faisait même songer aux horribles paysans des romans naturalistes. Bref, on fit fête à ce Jocelyn maussade.

L'abbé vint à Paris humer sa gloire sur place. Il fit voir sa tête chez l'éditeur Lemerre. L'Académie lui donna un de ses prix. Et son évêque, fasciné, le nomma chanoine.

Tant de succès grisa le prêtre maximiste. Le diable lui souffla de composer un second livre de pensées et de l'orner d'une belle préface.

Or, ses _Nouvelles Pensées_ ne valent rien; et, comme on sait, «rien, c'est peu de chose». Et quant à sa préface, elle pourrait bien compromettre son salut éternel.

* * * * *

L'abbé Roux ne s'ennuie plus; l'abbé Roux est chanoine; l'abbé Roux habite en ville, à Tulle. Mais, dès lors, l'abbé Roux n'a plus rien à nous dire.

Je prends au hasard dans ses secondes _Pensées_.

En voici de littéraires:

«Paul de Kock éclabousse la modestie et la pudeur pour faire rire.»

«Tacite est merveilleux dans l'antithèse, lorsqu'il n'y est pas ridicule.»

En voici de morales:

«Peu aiment beaucoup; beaucoup aiment peu.»

«Un despote n'a pas d'amis.»

«L'époux qui frappe sa compagne mérite-t-il le nom d'époux? Je dis plus: mérite-t-il le nom d'homme?»

«Les vierges sentent le lys.»

Et voici une pensée religieuse:

«La Théologie est une reine qui a les Arts pour chambellans et les Sciences pour dames d'atours.»

Je vous jure que tout est de cette force, sauf une douzaine de pensées que j'ai mises à part et que je ne citerai pas, crainte d'aggraver l'état d'âme inquiétant que nous révèle la _Préface_.

* * * * *

Cette préface est un morceau bien curieux. L'abbé s'y étale, s'y contemple, s'y démontre avec une joie! une complaisance! une liquéfaction intérieure! Hélas! il se connaît si peu qu'il va jusqu'à repousser ce qui faisait le meilleur de son originalité. «On a semblé croire, dit-il, qu'une solitude forcée m'inspira de penser et d'écrire.» Eh oui! nous le croyions, et c'est par là qu'il nous intéressait. Mais lui, le malheureux, tient absolument à être «auteur» et à l'avoir toujours été: «J'aurais écrit partout, reprend-il fièrement, et mieux à la ville que dans un fond de campagne. Ma plume, disciplinée de bonne heure, n'avait besoin ni de saint Hilaire ni de saint Sylvain pour frapper des maximes.»

Il nous raconte qu'en 1870 il avait déjà écrit quinze cahiers de pensées, qui furent pillés par les Prussiens, et il ne nous cache pas que c'est là une grande perte.

Puis il nous fait l'histoire de son premier volume:

«L'ouvrage eut un beau succès. On l'acheta comme un roman. Pas un journal, pas une revue qui n'en fît l'éloge... Tandis que les _Pensées_ marchaient ainsi de triomphe en triomphe, l'auteur, lui, tendait de tous côtés une oreille inquiète. Ah! ces premiers jours furent pénibles! Enfin de bonnes nouvelles arrivèrent. Victoire! criaient tous les échos. Je ne pouvais croire à tant de bonheur.» Il écrit couramment: «Le chapitre des _Paysans_ est trop célèbre à mon sens, sinon à mon gré», et il parle du «prodigieux retentissement accumulé autour de son nom».

Ah! monsieur l'abbé, je ne saurais vous dire quel chagrin c'est, pour une âme restée religieuse et qui s'attendait à rencontrer un prêtre, de se trouver en face d'un vilain homme de lettres et d'un auteur fieffé!

* * * * *

Pourtant, à y bien regarder, cette préface a aussi quelque chose de touchant, et qui désarme.

D'abord, cette fleur d'illusion, cette ignorance des hommes et des choses. L'abbé se figure avoir remué Paris, être entré dans la gloire. Il ne sait pas avec quelle rapidité nous oublions. On ne pensait plus guère à ses maximes limousines; et si l'on s'occupe encore de lui, vous verrez que ce sera pour lui dire des choses désagréables. Il va souffrir, et je le plains; car c'est évidemment un brave homme.

Il y a tant de candeur dans son contentement! Citant l'article que M. Caro lui a consacré, il fait remarquer en note que cet article était de «vingt-quatre pages et orné de trois gravures».

Il nomme tous ceux qui ont parlé de lui. Il remercie tout le monde, depuis l'évêque de Tulle jusqu'à M. Champsaur. Il s'écrie: «Merci à mon évêque!... Merci à M. Paul Mariéton!... Merci à la Presse parisienne!... Merci à la noble Académie française!...» Et il cite la page de M. Camille Doucet qui le concerne.

C'est que ce moraliste a, en somme, plus d'innocente vanité que d'orgueil. Et cette vanité est bien d'un prêtre: elle implique des habitudes de respect. Vous avez tous connu de ces abbés lauréats, sensibles aux prix académiques et aux récompenses officielles; enclins à respecter, en littérature comme ailleurs, les jugements qui se formulent par voie d'autorité; d'un amour-propre littéraire à la fois très éveillé et très ingénu, et où se révèle un fond de docilité chrétienne, de soumission aux puissances constituées, car toutes, et même celles que signalent les palmes vertes, émanent en quelque sorte de Dieu lui-même. L'abbé Roux joint à ce bon sentiment le respect des journalistes. Il nous montre les certificats qu'ils lui ont délivrés. En réalité, il est bien humble,--et je me trompais tout à l'heure.

* * * * *

C'est égal, je voudrais entendre la prière qu'il adresse à Dieu, de sa stalle de chanoine. J'imagine qu'il murmure entre deux antiennes:

--«Seigneur, si j'ai du génie, je sais que je vous le dois. Je m'ennuyais à Saint-Hilaire-le-Peyrou, parce que, comme je l'ai écrit, «un géant cherche en vain le sommeil dans un lit étroit, et un grand esprit le repos dans un milieu mesquin... Mais, quoique vous m'ayez fait plus grand que Daniel Darc, la comtesse Diane et M. Valtour, de l'_Illustration_, je ne suis qu'un pur néant devant vous, Seigneur! Que si j'égale La Bruyère et La Rochefoucauld, je ne veux point le savoir; car, plus magnifiques sont les dons que vous m'avez départis, et plus je vous en devrai un compte rigoureux. Alphonse Lemerre me trouvait supérieur à Vauvenargues, et j'ai bien vu que je faisais de l'impression sur les poètes qui venaient chez lui... Mais moi, Seigneur, je sais que, sans vous, je suis plus vil que la poussière des chemins. Ne permettez pas que je l'oublie jamais, et sauvez-moi du péché d'orgueil. La tentation est si forte pour les grands esprits!»

* * * * *

M. l'abbé Roux ne m'en voudra pas. Il considérera que c'est peut-être le Ciel qui l'avertit par une bouche profane. Au reste, je veux bien en faire l'aveu. Il y a grande apparence que nous avons tous, nous qui écrivons, une vanité littéraire pour le moins égale à la sienne. Seulement nous la cachons mieux; nous ne l'exprimons pas, en général, par des préfaces, mais par des actes, par toute notre conduite et par le mal que nous disons de nos confrères. Puis, nous savons un peu mieux les choses; nous n'avons pas les illusions de l'abbé sur la valeur et la portée des articles de journaux, et même de revues. En d'autres termes, nous sommes moins sincères, moins crédules, moins confiants que lui. Nous n'avons pas sa fraîcheur d'impressions. Et je suis bien sûr que l'abbé Roux, même après sa préface, vaut encore mieux, moralement, que les neuf dixièmes des hommes de lettres.

Mais c'est justement pour cela que son cas m'afflige. _Corruptio optimi_...

Si, à coup sûr, sa candeur l'excuse, elle ne le justifie pas complètement, et elle lui rend plus dangereux le poison de la louange. Ne le louons donc plus et prions pour lui.

Pourvu qu'il n'aille pas maintenant, pris de repentir, faire ciseler dans le pied d'un ostensoir un ange foulant sous son talon les _Nouvelles Pensées_ et leur préface, comme fit Fénelon pour ses _Maximes des Saints_!

Non, vraiment, ça n'en vaut pas la peine.

UN GRAND VOYAGEUR DE COMMERCE

Je viens de lire les deux énormes volumes, intéressants encore que confus, que M. Stanley vient de publier en dix langues sous ce titre à effet: _Dans les Ténèbres de l'Afrique._ Cette lecture m'a laissé une impression singulière.

Voilà un homme tout à fait remarquable par le courage, l'énergie, la patience, la persévérance, la lucidité d'esprit, le talent d'organiser et de commander. Il a, non le premier, mais après très peu d'autres, découvert un grand morceau du mystérieux continent noir. Il est digne de notre admiration, et nous ne songeons point à la lui marchander.

Comment se fait-il donc (je parle ici pour moi et pour quelques-uns) que, l'admirant, nous ne parvenions pas à l'aimer, et qu'il y ait, dans les sentiments qu'il nous inspire, un peu d'incertitude, de malaise, presque de défiance? Cela vaut la peine d'être expliqué.

* * * * *

Il y a explorateur et explorateur. M. Stanley représente éminemment, en fait d'exploration, la dernière manière et, si je puis dire, le nouveau jeu.

Dans un emploi de l'activité humaine qui, d'ailleurs, même intéressé, reste magnifique et rare, on peut bien constater, sans être accusé d'aucun mauvais sentiment, que M. Stanley apporte un désintéressement moindre, en apparence, que ses prédécesseurs.

Les grands conquistadores du quinzième siècle étaient de terribles chrétiens. Ils prétendaient conquérir à la vraie religion de nouveaux domaines. Assurément d'autres mobiles, beaucoup moins purs, fortifiaient en eux celui-là. Mais en principe, et très sincèrement, c'est au nom d'une idée religieuse qu'ils se précipitaient dans l'inconnu.

D'autres ont visité des terres ignorées pour en agrandir leur patrie, ou par un amour ingénu de la science et de la vérité, quelquefois aussi par goût du mouvement et de l'aventure.

Mais les voyages de M. Stanley ont tous été des tâches commandées par des journaux ou des compagnies. Ce n'est point pour sa patrie qu'il a travaillé; et lui-même n'essaie pas sérieusement de nous faire croire que c'est pour sa religion. Ce n'est pas non plus pour l'humanité, puisque c'est pour l'Angleterre.

La vérité, c'est que les nations civilisées se demandent comment elles exploiteront, pour l'accroissement de leur propre richesse et de leur propre bien-être, les régions du globe occupées par les races inférieures, et qu'elles se disputent déjà cette exploitation. Je crois que cela est légitime, je ne vois pas que ce soit héroïque. Les expéditions de M. Stanley sont, à aller au fond des choses, des entreprises commerciales,--dont le bénéfice est, je le sais, à longue échéance, ce qui leur communique une certaine beauté; mais enfin les actes, pris en eux-mêmes, sont ici fort supérieurs aux pensées.

La grande exploration, qui ressemblait jadis à une croisade, relève aujourd'hui du négoce, auquel elle prépare les voies. Elle tend à devenir une fonction du commerce moderne,--la plus noble, puisqu'elle en est la plus périlleuse. Mais cette noblesse même ne peut guère aller qu'en diminuant.