Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires,

Chapter 4

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Car, d'abord, comme je l'ai dit, ce livre, où se déroule une vie humaine si douce, si unie, si exempte de catastrophes et même d'ennuis matériels, est plus triste que s'il y ruisselait des larmes et du sang. Mais le pire, c'est que cette mélancolie sans cause n'a pourtant rien d'affecté. Elle n'est point préméditée. Elle coule de source. Et l'ironie ou l'irritation que j'ai pu laisser voir tout à l'heure tournent à la louange de l'écrivain. Ce qui m'irrite, voulez-vous le savoir? C'est qu'il est trop vrai, ce livre d'un heureux qui ne peut pas se consoler. C'est que cette tristesse vaine, et pourtant sincère, je l'ai souvent sentie en moi, et que j'en rougis; c'est que j'ai peur d'y découvrir un mélange affreux de vanité, d'égoïsme, de «gendelettrerie», de complaisance pour la beauté et la distinction de ma propre intelligence; et que, de souffrir uniquement par la pensée (oh! là là!) et de le dire, et de s'en lamenter en phrases bien faites et que l'on sent bien faites, cela me paraît lâcheté pure et prétentieuse impertinence, alors que tant de malheureux souffrent réellement de la faim, du froid, de la maladie, des infirmités, de la perte de leurs enfants, des abandons, des trahisons, etc. Au reste, M. Édouard Rod est bien de mon avis: et, la seule fois où il ait connu une vraie douleur, il n'a pas craint de confesser la vanité des autres. Que dis-je? Il s'est aperçu ce jour-là qu'il aimait la vie, même douloureuse:

«... Et, pour la première fois, il me semble qu'il y a un peu de «phrases» dans ce que j'ai toujours dit et pensé sur la vie, dans les colères, les dégoûts, peut-être jusque dans les tristesses qu'elle m'a inspirés. On a beau la haïr et la mépriser, on l'aime pourtant; elle a, jusque dans ses pires cruautés, des saveurs qui la font désirable, et, quand on a senti la mort passer tout près, quand on a failli voir disparaître une de ces existences qui sont la vôtre même, on comprend alors que la vie, affreuse, inique, féroce, vaut encore mieux que le néant.»

À la bonne heure! mais cette page condamne-t-elle et efface-t-elle le reste du livre? Non pas. Le mal défini par M. Rod n'en existe pas moins, et il valait la peine de le décrire, ne fût-ce que pour que nous en sentissions la honte et que nous eussions le désir de le secouer d'un coup d'épaules, en rentrant des livres dans la vie.

Ce mal, M. Rod le nomme de son vrai nom:

«Ah! trois fois malheur à celui qu'a touché le funeste dilettantisme!... Sans réflexion, sans calcul, poussé par sa nature et par l'esprit du temps, il s'est livré à ses séductions, dont il n'a pas vu le danger: c'est si facile, si doux, si distingué, de jouer avec les idées, de s'en caresser l'intelligence, d'en extraire l'essence, et, comme un riche répand sur ses mouchoirs un parfum dont le prix nourrirait des familles, d'en saupoudrer élégamment sa vie... Cependant, ces plaisirs s'émoussent comme toutes les ivresses: le Pharisien se fatigue à la fin des arcs-en-ciel qu'allument sur toutes choses les prismes de son esprit. Un chagrin le frappe, la vieillesse vient, il se sent homme, et voici s'éveiller en lui un immense besoin d'aller aussi prier obscurément dans les recoins des églises et d'y déposer sa souffrance, et de savoir qu'il est écouté... Mais c'est Dieu maintenant qui le traite ironiquement en égal, qui discute et raisonne et lui renvoie les questions qu'il lui posait, et le promène en raillant par la chaîne des cercles vicieux qu'il avait forgée. Alors son orgueil s'écroule enfin, il sent peser sur lui comme un poids matériel le vide dont il s'est entouré et qui l'absorbe; il se révolte contre la tyrannie de son intelligence dont il a fait une inexpugnable forteresse... En vain ... et _pour s'être complu en lui-même, il est éternellement isolé en lui seul_.»

Cela est fort bien dit, et c'est cette misère qui a inspiré à M. Rod ses meilleures pages: par exemple celles où, par un ciel gris de novembre, serré en vain contre sa compagne, il sent «le je ne sais quoi d'étranger qui subsiste quand même en eux malgré la fusion de leurs vies (p. 48-49)», et celles encore où il exprime le navrement de tout souvenir, quel qu'il soit, et aussi ce sentiment singulier qu'on est plusieurs êtres successifs qui semblent indépendants les uns des autres, et que le «moi» coule comme l'eau d'un fleuve ou le sable d'une clepsydre... (P. 54-55.)

Et pourtant tout bien réfléchi et au risque de me contredire encore une fois, il m'est extrêmement difficile de m'apitoyer sur le cas de M. Rod, ni de me persuader que le dilettantisme soit par lui-même malfaisant, et j'ai presque envie de prendre sa défense. Ce mot de «dilettantisme», si vague et si commode, je pense que c'est Paul Bourget qui en a donné la meilleure définition: «C'est, dit-il, une disposition d'esprit très intelligente à la fois et très voluptueuse, qui nous incline tour à tour vers les formes diverses de la vie et nous conduit à nous prêter à toutes ces formes sans nous donner à aucune.» Eh bien, pourquoi cette disposition d'esprit serait-elle nécessairement funeste? Elle a souvent pour résultat l'ennui et l'impossibilité d'échapper à son propre isolement? Mais l'ennui, on y arrive tout aussi bien par d'autres routes. Bossuet nous parle de l'ennui qui est naturel à toute âme bien née. «Quelle solitude que ces corps humains!» dit Musset. «Nous mourons tous inconnus», dit Balzac dans un sentiment assez semblable. Et ni Bossuet, ni Balzac, ni Musset ne furent des dilettantes...

Il y a dans le dilettantisme un désir de tout comprendre, et un don de souple _sympathie_--avec une arrière-pensée de reprise, dans la crainte d'être dupe. Il est donc fait en même temps d'imagination sympathique--et de défiance intellectuelle ... et ainsi, il peut être la pire chose ou la meilleure: tout dépend du dosage des deux éléments qui le composent, et ce dosage dépend lui-même du tempérament de celui qui le pratique... Je suis persuadé, pour moi, qu'un dilettante sec est un homme qui aurait été plus sec encore s'il n'avait pas été dilettante.

Le dilettantisme commence par être un plaisir et, quand il devient ensuite une cause de souffrance, il porte en lui-même son remède. Pour revenir au cas de M. Rod, le dilettantisme ne l'a pas empêché de se marier par amour, et il lui a sans doute servi à jouir plus délicatement de cette bonne fortune. Et, si le dilettantisme a d'abord retardé en lui l'éclosion de l'amour paternel, ce n'a été que pour le faire ensuite plus réfléchi, plus fort et plus tendre. Car le dilettantisme (Dieu! que ce mot m'agace!) est comme l'éprouvette de nos sentiments: il n'y a que les plus profonds et les moins artificiels qui y résistent. C'est le dilettantisme qui a permis à M. Rod de s'intéresser à toutes les conceptions de la vie, même les plus contraires à ce qu'on entend justement par dilettantisme, et d'y entrer tour à tour. C'est grâce à lui que notre écrivain a pu s'éprendre à ce point des romans russes, ou, si vous voulez, c'est l'ennui mortel issu de son dilettantisme qui a finalement déterminé ce prétendu dilettante à ne plus l'être. Oh! sans doute il traînera toujours derrière soi des lambeaux du vieil homme; il ne sera jamais un Vincent de Paul; ses expériences d'«altruisme» ont échoué, et ses tentatives pour «croire» n'ont point mieux réussi. Mais n'ayez crainte, il en demeure quelque chose, et l'on peut dire, en un sens, que c'est le dilettantisme qui a conduit M. Rod à plus de charité et d'humilité d'esprit, et à une résignation déjà chrétienne.

La vie n'a de sens que pour ceux qui croient et qui aiment: telle est sa conclusion. Son livre se rattache donc à ce mouvement d'esprit qu'on pourrait presque appeler évangélique, et qui est si sensible dans les écrits de Paul Bourget, de Maurice Bouchor, de Paul Desjardins, et de toute l'élite de la jeune génération. Et je me figure que l'origine de ce mouvement, c'est, quoi qu'on en dise, cette curiosité même qui est la marque éminente de notre temps: car on arrive assez vite à reconnaître que la curiosité intellectuelle et sentimentale ne suffit pas pour vivre pleinement, et c'est là une constatation qui a des conséquences.

Ce n'est point que ce _credo_ des âges nouveaux soit facile à rédiger. Essayerons-nous? En voici un que je vous donne pour ce qu'il vaut et qui, d'ailleurs, n'est pas original (mais un _credo_ ne doit pas être original).

--Je crois que l'humanité marche--quoique très lentement, avec des arrêts et des retours--vers un état meilleur où la justice sera moins incomplètement réalisée, la souffrance moindre, la vérité mieux connue, et, si vous le voulez, vers un idéal. Cet idéal, dont l'accomplissement est la raison d'être de l'univers, je ne sais s'il réside dans l'intelligence d'un Dieu, ou s'il se forme peu à peu dans le cerveau des êtres supérieurs. Je crois que tous les hommes sont réellement solidaires; je crois aussi (ceci est de Pascal) que nous aimons les autres (ou d'autres que nous) aussi «naturellement» que nous nous aimons nous-même; et que, de cette vérité sentie et de cet instinct développé peut découler toute une morale. Je crois que notre intérêt et notre plaisir, c'est d'aimer autre chose que nous, de travailler pour ceux que nous aimons et, par delà, en vue de la communauté tout entière.

Je crois que la morale est tantôt l'amour et tantôt l'acceptation des liens parfois délicieux et parfois gênants qui nous enchaînent, soit par le coeur, soit par un intérêt supérieur où le nôtre se confond, à d'autres que nous et aux groupes de plus en plus larges dont nous faisons partie. Je crois que cette morale, dans le détail de ses prescriptions, doit coïncider, sur les points essentiels, avec la partie durable des morales religieuses et de celle qui est fondée sur une philosophie spiritualiste.

Je crois aussi qu'on est bon et juste (quand on l'est) _naturellement_, par un sentiment qui commande et rend le plus souvent facile le sacrifice à autre chose que soi et, comme on l'a dit, par une «duperie» profitable à l'ordre universel et qui dès lors n'est plus duperie: mais pour croire que ce n'en est pas une, il faut faire effort, et sans doute la morale doit commencer par un acte de foi, formulé ou non. Le don ou le pouvoir de vivre sur cet acte de foi implicite, je crois qu'il peut être développé ou diminué par l'éducation ou par l'expérience, mais que rien ne peut le communiquer aux créatures manquées qui ne l'apportent pas en naissant ou qui n'en ont pas, du moins, un petit germe, et qu'ainsi il y aura longtemps encore, dans le grand oeuvre, un énorme déchet de forces inemployées ou nuisibles, mais que tout de même le grand oeuvre se fera ... _Amen_.

CHOSES D'AUTREFOIS

Par ce temps de lycées de jeunes filles, c'est une joie pour l'esprit que ce journal enfantin où la petite princesse Hélène Massalska nous raconte la vie qu'on menait, de 1772 à 1779, au couvent de l'Abbaye-au-Bois[10].

[Note 10: Histoire d'une grande dame au XVIIIe siècle: _la Princesse Hélène de Ligne_, par Lucien Pérey. (Calmann-Lévy, éditeur.)]

C'est dans ce couvent qu'étaient élevées les fillettes les plus nobles de France. Les religieuses aussi appartenaient aux plus grandes familles. En 1772, l'abbesse s'appelait Mme de Chabrillan, et la maîtresse générale Mme de Rochechouart.

C'était un très noble couvent, vaste et plein de souvenirs, avec une bibliothèque de seize mille volumes, et partout des tableaux de maîtres. Et c'était un gai couvent, largement ouvert aux bruits du monde, avec une salle de théâtre au bout de l'antique jardin à marronniers et à charmilles. Des artistes de l'Opéra et de la Comédie-Française y donnaient des leçons de danse et de déclamation. Un jour, la petite Hélène y jouait le rôle d'Esther avec cent mille écus de diamants sur son manteau. Continuellement, des dames à paniers, poudrées et haut coiffées, des petites femmes de Watteau et de Lancret, s'y promenaient par les cloîtres. Toutes les fêtes de l'Église y étaient chômées, et Dieu sait s'il y en avait alors! Et c'étaient, pour un rien, des déjeuners «avec des glaces».

Et le joli programme d'études! Je fais le relevé des heures de travail pour une journée. Je trouve deux heures pour l'écriture, le calcul, la géographie et l'histoire, et quatre heures pour le catéchisme, la danse, le dessin, la musique, le clavecin et la harpe. D'algèbre, de chimie, de physique ou de zoologie pas la moindre trace.

* * * * *

Ces fillettes ne s'en portaient pas plus mal. Bleues, blanches ou rouges--c'est-à-dire petites, moyennes ou grandes--elles sont singulièrement énergiques et vivaces. Elles ont l'humeur batailleuse et fière. On sent qu'elles ont dans les veines, même à cette époque de décadence de la noblesse, un sang orgueilleux et fort, le sang d'une vieille race de soldats, seigneurs de par l'épée. Elles sont tumultueuses et violentes comme des guerriers Francs.

Une fois, pour avoir «rapporté», la petite Hélène est jetée par terre d'un croc-en-jambe, et tout le pensionnat lui saute par-dessus le corps en la bourrant de coups de pied. Une autre fois, ce sont des batailles terribles entre les rouges et les bleues, les grandes battant les petites comme plâtre quand elles les rencontrent dans les coins, et les petites déchirant et jetant dans le puits les livres et les cahiers des grandes. Un jour, pour une maîtresse qui déplaît, toutes les pensionnaires, sauf quelques timides, se révoltent, s'emparent des cuisines, y campent deux jours et une nuit, et envoient des parlementaires faire leurs conditions à Mme de Rochechouart. Et celle-ci, grande dame, indulgente aux fiertés et aux violences et qui a, comme les petites révoltées, du sang des vieux barons féodaux sous ses habits de servante du Christ, répond sèchement à une pensionnaire qui n'avait pas été de la conspiration et qui s'en vantait: «Je vous en fais mon compliment.»

Toutes ces petites féodales sont aussi des gauloises. Elles font, sur la soeur Saint-Jérôme et sur son confesseur dom Rigoley, qui avaient tous deux la peau fort noire, cette plaisanterie que «si on les mariait ensemble, il en viendrait des taupes et des négrillons». Elles ont, par un soupirail, des conversations avec un marmiton d'un hôtel voisin, qui leur joue de la flûte et qui les appelle par leurs noms: «Hé! d'Aumont! Choiseul! Mortemart!» Et elles s'échappent en espiègleries énormes, comme de mettre de l'encre dans le bénitier, en sorte que les religieuses s'en barbouillent en venant chanter l'office de nuit. Ce qui fit dire à Mme de Rochechouart que certes «le trait était noir».

Ah! les braves petites filles, si saines et si gaies! Elles font bien de rire, et de se dépêcher. Car ces privilégiées sont aussi des sacrifiées. Que nos filles de bourgeois et d'ouvriers ne les envient pas trop!

Ces pensionnaires de la noble abbaye ont des noms illustres, toutes les jouissances de la richesse et de l'orgueil--et notamment le plaisir de se croire pétries d'une autre argile que les «Petites Cordelières», les pensionnaires du couvent bourgeois d'à côté. Mais vraiment elles payent bien tous ces avantages. Pas de tendresse; pas de vie de famille, jamais; les pères absents; les mères occupées par une vie de parade. Leur famille, c'est la caste dont elles sont. C'est pour la conservation et l'honneur de cette caste que leur enfance se passe de caresses, et qu'elles ignoreront les libres fiançailles amoureuses.

Elles sont les victimes superbes de leur nom. À douze ans, on marie Mlle de Bourbonne à un vieux gentilhomme, M. d'Avaux; puis on la ramène au couvent, où elle pleure chaque fois que son vieux mari la demande au parloir. Le coeur de ces petites est condamné à ne parler qu'après le mariage. Aussi se rattraperont-elles.

Il y a par malheur d'autres sacrifiées: celles qui prennent le voile pour conserver à l'aîné de quoi soutenir l'honneur du nom. Mme de Rochechouart elle-même, si sage, si sereine, fond quelquefois en larmes et, pour occuper son imagination, passe des heures à noircir du papier. Mlle de Rastignac, très belle, vingt ans, prononce ses voeux. Au moment où on lui coupe ses longs cheveux blonds, toutes les pensionnaires disent: «Quel dommage!» Après le voeu d'obéissance, quand elle en vient au voeu de chasteté, elle s'arrête, et alors les petites coquines, qui pleuraient jusque-là, étouffent une grosse envie de rire. La pauvre victime «jeta les yeux de tous côtés pour voir s'il ne lui viendrait aucun secours. La maîtresse s'approcha, lui disant: «Allons, du courage, mon enfant, achevez votre sacrifice!» Elle fit un profond soupir en disant: «de chasteté et de clôture perpétuelles», et en même temps elle laissa tomber sa tête sur les genoux de madame l'abbesse. On vit qu'elle s'évanouissait, et on la mena à la sacristie.»

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Il a donc ses drames, ce joyeux couvent, où sans doute la moitié des religieuses ont à peu près autant de vocation que Mlle de Rastignac. Et parmi ses légendes, il a celle de Madame d'Orléans, une néronienne. On ne nettoie que deux fois par an l'appartement de cette ancienne abbesse, fille du Régent. Un jour, une religieuse y a trouvé des traces de sang et une odeur de soufre. Les petites pensionnaires se racontent à l'oreille, avec terreur, et peut-être avec une secrète admiration scandalisée, que Madame d'Orléans faisait fouetter les soeurs jusqu'au sang, que parfois elle se mettait toute nue et faisait venir des religieuses pour l'admirer, «car elle était la plus belle personne de son temps», et qu'enfin elle prenait des bains de lait, qu'elle distribuait le lendemain à ses béguines, au réfectoire.

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Ce couvent est au roi plus qu'à Dieu. On n'y enseigne point l'humilité. Les religieuses même l'ignorent. Quand l'archevêque de Paris fait mettre les scellés sur leur bibliothèque (parce qu'elle contient des livres jansénistes), elles les font lever par deux «visiteurs» de leur ordre, et l'archevêque finit par leur faire des excuses.

Ce qu'on développe chez les pensionnaires, c'est l'énergie individuelle, le sentiment de l'honneur; et on leur apprend aussi l'immolation de soi à l'intérêt d'une caste qui est encore (pour quelques années) une institution politique et sociale. Ce couvent est une sorte d'«École des Cadettes», une école de vie élégante, d'orgueil, de volonté--et de sacrifice. L'enseignement religieux devient souvent, ici, d'un illogisme charmant, l'institution même de la noblesse et jusqu'à ses préjugés d'honneur allant contre l'esprit de l'Évangile.

C'est égal, la vaillance et la fierté de ces fillettes me ravissent.--À huit ans, Mlle de Montmorency «eut un entêtement très fort vis-à-vis de madame l'abbesse (c'était alors Mme de Richelieu), qui lui dit en colère: «Quand je vous vois comme cela, je vous tuerais.» Mlle de Montmorency répondit: «Ce ne serait pas la première fois que les Richelieu auraient été les bourreaux des Montmorency.»--Six ans après, cette enfant, mourant d'un bras gangrené, disait avec une tranquillité merveilleuse: «Voilà que je commence à mourir.»

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Ce qui rend plus intéressant encore, et même hautement dramatique, le tableau que la petite Hélène nous trace de l'Abbaye-au-Bois, c'est que, à l'heure même où elle écrit son journal, l'organisation sociale en vue de laquelle ces jeunes filles sont expressément élevées craque de toutes parts. Tandis qu'elles dansent, jouent de la harpe, se marient à douze ans ou prennent le voile à dix-huit, et qu'elles se disposent, par leurs plaisirs comme par leurs sacrifices, à soutenir la gloire de leurs maisons, peut-être que dans la rue, sous les longs murs du noble couvent, passe le petit robin qui leur fera couper la tête. Leurs maîtresses les préparent à être de grandes dames--et bientôt il n'y aura plus de grandes dames. Mais, en même temps et sans le savoir, elles les préparent à bien mourir. Leur éducation de filles nobles leur servira du moins à bien porter la détresse de l'exil--ou à bien monter sur l'échafaud.

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Tout cela est fini. C'est un monde entièrement disparu dont la petite princesse nous montre un coin. La noblesse, n'étant plus une institution sociale, a bien réellement cessé d'être. Tout est si fort changé qu'on ne peut même pas comparer _l'Abbaye-au-Bois_ et nos _Sacré-Coeur_ ou nos _Ursulines_. La noblesse est si bien réduite à n'être qu'un nom et qu'un souvenir, que les derniers représentants de ce néant ne peuvent même plus faire élever leurs filles en filles nobles. Dans les couvents les plus «aristocratiques», les petites bourgeoises sont en majorité. L'éducation n'y développe plus la volonté ni l'énergie morale. L'instruction y est absolument démocratique. La danse et le clavecin ont cédé le pas aux choses «sérieuses». Le couvent, même au faubourg Saint-Germain, ne fait plus que des filles à diplômes, des institutrices, et tantôt des niaises, tantôt des corrompues.

Dès lors plus de grandes dames, du moins au sens entier du mot. Les conditions manquent, et la culture spéciale. On m'assure que les descendantes de celles d'autrefois ne se distinguent guère plus des riches bourgeoises. Que dis-je? C'est peut-être telle bourgeoise affinée qui nous donnera le mieux aujourd'hui l'idée de la grande dame. Il n'y a plus qu'une aristocratie intellectuelle.

L'aristocratie du sang (avec tout l'ordre social qu'elle impliquait) était assurément plus décorative, produisait des individus plus remarquables, de plus beaux spécimens de l'animal humain, et permettait à un petit nombre une vie plus noble et plus brillante. Le développement de la démocratie est peut-être incompatible avec la beauté du monde considéré comme un spectacle pour l'artiste et pour le curieux. Prenons-en notre parti; faisons ce sacrifice à l'idée de justice.

Mais, malgré moi, je me suis pris de tendresse pour Hélène Massalska et pour ses compagnes. J'ai senti, en feuilletant le livre de M. Pérey, que tout ce qu'il y a eu d'élégance, d'héroïsme et de fierté dans cette ancienne noblesse française faisait partie de notre patrimoine à tous. J'ai aimé à voir s'épanouir, dans ce royal couvent, ces orgueilleuses et charmantes fleurs de notre race. Plaisir de plébéien ébloui? Non, mais de Français pieux.

L'EXPOSITION BODINIER

Si, flânant dans la rue, lorsque rien ne vous presse, vous ne vous êtes jamais arrêté devant les vitrines où sont exposées les photographies des comédiens et des comédiennes; si vous n'avez jamais pris un plaisir absurde, mais vif, à les _reconnaître_, depuis M. Cocheris jusqu'à Mme Damala, en passant par Delobelle et par Chichinette ..., vous pouvez être un honnête homme, mais vous êtes à coup sûr un individu bizarre et inquiétant, d'une originalité blessante pour vos contemporains, et sur qui le gouvernement devrait avoir l'oeil.

L'ingénieux secrétaire général de la Comédie-Française, M. Bodinier, qui est décidément un psychologue et qui déjà avait eu l'idée merveilleuse d'offrir en spectacle aux messieurs d'un certain âge, pour des sommes relativement considérables, les exercices et les ébats enfantins des élèves du Conservatoire, M. Bodinier n'a donc point été si mal inspiré en organisant, dans une galerie attenante à son théâtre de poche, une exposition de portraits d'acteurs et d'auteurs dramatiques.

M. Bodinier connaît les hommes. Il sait que, si rien n'égale la joie de monter publiquement sur les planches et d'être de ceux que nomme la foule, c'est encore une volupté très appréciable que de contempler les traits de ces privilégiés, de participer à leur gloire par sympathie. Il sait qu'après les ivresses de la célébrité il y a les plaisirs de la badauderie; que, d'ailleurs, elles s'entretiennent l'une par l'autre; qu'ainsi tout le monde est content, ceux qui sont regardés et ceux qui regardent, et que tout est donc pour le mieux.