Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires,

Chapter 3

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«Atavisme ... responsabilité solidaire et indéfinie de toute une race devant Dieu,--suivant qu'il est écrit au Décalogue: _Je suis le Dieu fort et je sais châtier l'iniquité du père jusque sur les enfants_...»

... Ô Justice immanente!... Il est patient puisqu'il est éternel[7].»

[Note 7: _La Tresse blonde_, par Gilbert Augustin-Thierry.--Librairie moderne.]

Écoutez un drame étrange.

Premier acte. En 1815.

Le marquis Charles de Mauréac est un chouan héroïque et féroce. Durant plusieurs générations, les seigneurs de Mauréac, du Parlement de Bretagne, ont occupé une des quatre charges de présidents aux enquêtes, presque toujours «ordonnés pour tenir la Tournelle»,--honneur redoutable que justifiaient d'ailleurs des travaux successifs sur les édits criminels, par suite une connaissance héréditaire des âmes scélérates et une pratique familiale de la _question_ «selon l'usage de Rennes», c'est-à-dire de la torture par brûlement des pieds et des jambes.

Pour enlever l'_Albatros_, un ponton où les bleus, vétérans de Bonaparte, gardent des chouans prisonniers, le marquis de Mauréac a séduit d'abord Anne-Yvonne Gallo, la femme du capitaine des bleus. Une nuit (c'est la nuit de Noël), il lui demande le mot d'ordre qui permettra d'accoster le navire. Anne-Yvonne refuse. Il lui arrache le mot en la «chauffant», c'est-à-dire en lui faisant brûler les pieds et les jambes jusqu'aux os, et il laisse ses compagnons l'enterrer encore vivante.

Pour le Roy!

Deuxième acte. En 1865.

René de Mauréac, fils du grand marquis, rencontre une petite comédienne d'opérette, Chérie-Mignon. Il la poursuit d'un désir aveugle, irrésistible, plus fort que la volonté, la raison et l'honneur. La fille résiste. Elle a peur. Il finit pourtant par l'épouser. Mais, pendant la nuit des noces, il essaye de l'étrangler; et elle, en se défendant, le tue d'un coup de couteau. Il tombe près de la cheminée et roule, les jambes dans le feu.

Chérie-Mignon est la petite-fille d'Anne-Yvonne Gallo.

René de Mauréac le sait.

Tous deux ont accompli ces choses sans le vouloir, et pour obéir à la suggestion du spirite Élias, 24, rue Rousselet, à Paris.

Je ne vous dis là que l'essentiel. Il faut lire le livre, il faut voir la mise en oeuvre, avec quel art subtil et sûr toute l'histoire est conduite, et comment, dès les premières pages, M. Gilbert Augustin-Thierry sait nous envelopper de mystère, et, par la notation de détails très simples, mais inquiétants parce qu'on n'en voit pas le pourquoi, créer peu à peu autour de nous comme une atmosphère d'épouvante. J'ai rarement senti avec cette vivacité le désir de savoir _ce qui arrivera_ et le délice d'avoir peur.

C'est comme qui dirait du Mérimée abondant,--et convaincu.

Convaincu, et même un peu solennel. M. Augustin-Thierry nous avertit, dans sa préface, qu'il a prétendu faire «une tentative littéraire nouvelle». Le vieux roman, le roman d'observation meurt d'épuisement. L'étude de l'homme «doit poursuivre sa recherche beaucoup plus haut que l'homme». La justice immanente et implacable qui gouverne secrètement l'histoire des familles et de leurs générations successives, le conflit de la personnalité humaine et des fatalités de l'atavisme; «les responsabilités solidaires» transmises par les pères aux enfants, le problème de la suggestion ... tels sont quelques-uns des sujets qui s'offrent aujourd'hui aux méditations et aux divinations de l'«artiste penseur».

Que les essais de M. Augustin-Thierry soient aussi nouveaux qu'il le croit, c'est ce que je ne puis vous garantir. Mais si sa matière n'est peut-être pas intacte, du moins n'est-elle pas encore si rebattue; et ces fiertés me plaisent quand elles sont soutenues, comme ici, par un vrai talent. Ou, plutôt, elles m'en imposent. Et, après que l'assurance de l'auteur m'a fait hésiter, la demi-obscurité de son programme prolonge cette hésitation.

Oui, j'entends bien, voilà assez longtemps qu'on nous ressasse l'éternelle histoire de l'amour et de l'adultère, et celles de la jalousie, de la haine, de la cupidité, et de toutes les passions et de tous les vices _individuels_. Tout cela est connu, archi-connu. Si j'ai bien compris l'auteur de _Marfa_, il voudrait qu'après la psychologie des personnes on tentât l'étude de ce qu'il y a en nous d'étranger et de supérieur à nous, des influences fatales dont nous n'avons pas clairement conscience et qui ne deviennent intelligibles qu'à la condition de les observer, non plus dans des individus isolés, mais dans des successions ou des groupes d'êtres humains. Moyennant quoi l'on voit se dégager à demi des ténèbres qui les rendent redoutables quelques-unes des lois qui semblent présider au développement moral du monde: lois de solidarité, de réversibilité, de responsabilité collective, d'expiation familiale; et par suite on entrevoit d'étranges communications, non encore définies, des âmes entre elles et de celles des vivants avec celles des morts, de subites et effrayantes lacunes de la personnalité et de l'identité du moi, et des sortes de substitutions de consciences. «Car, comme dit Hamlet, il y a plus de choses sous le ciel, Mercutio, que n'en conçoit votre philosophie.»

Mais d'autre part, c'est ici proprement le domaine des suppositions invérifiables, des chimères et des ombres vaines. Peut-on bien nous proposer pour sujet «d'étude» et «d'analyse», comme fait M. Thierry, des conceptions forcément arbitraires? N'est-il point dupe d'une assez plaisante illusion? Ce qu'il rêve, il croit l'observer. Son «enquête sur l'inconnu» n'est qu'une enquête sur l'inconnaissable: ce qui implique contradiction, comme on dit dans l'école. Quoi qu'il fasse, des récits comme la _Tresse blonde_ ne sauraient être que des divertissements d'art d'une horrifique ingéniosité,--rien de plus que _Lokis_ ou la _Vénus d'Ill_, ce qui est déjà beaucoup.

Et pourtant il y a ici autre chose: un rêve moral édifié sur une hypothèse scientifique. L'accomplissement d'une parole divine (_Je châtierai l'iniquité du père sur les enfants_) par la loi darwinienne de l'atavisme, voilà la _Tresse blonde_. C'est donc bien une imagination d'aujourd'hui. D'aujourd'hui? N'y a-t-il donc point une idée analogue dans l'_Orestie_ d'Eschyle? N'est-ce point son père assassiné qui «suggère» à Oreste, par la bouche d'Apollon, de tuer sa mère Clytemnestre? Oreste n'a-t-il point l'aspect et la démarche d'un somnambule? Est-ce bien lui qui agit? A-t-il un moment d'hésitation? Et n'est-il pas, en somme, absous comme irresponsable?... Cherchons et regardons autour de nous, que de fois nous voyons les fils expier pour leurs pères et leurs aïeux! Et ces châtiments d'innocents offensant en nous une irréductible idée de justice, comment ne ferions-nous pas ce rêve d'une transmission et d'une réincarnation des âmes?--Mais cela n'arrange rien du tout, puisque ces âmes ne se doutent point qu'elles ont déjà vécu ni qu'elles rachètent leurs fautes antérieures...--Laissez-moi tranquille! Et souvenez-vous, par exemple, de ce pauvre petit prince impérial massacré par les sauvages et venant mourir de si loin, d'une mort sanglante, sous la même latitude où était mort l'Homme de sang, son aïeul. Est-ce assez machiné? Et sent-on assez là-dedans l'application d'une loi?--Mais nous ne sommes frappés que des cas où cette loi semble appliquée: or il y en a des millions où rien de semblable n'apparaît.--Qu'en savez-vous? L'histoire d'une famille peut exiger des siècles et des siècles pour que le drame moral y soit complet: _patiens quia æternus_. Et dès lors ces choses sont hors de notre prise.--Précisément.--Oui, mais cette obscurité même nous permet tous les rêves. Le roman de M. Gilbert Augustin-Thierry est un rêve horrible et édifiant à la fois de métempsycose hindoue. Mais la pensée d'où il est éclos a un tel caractère de beauté morale, et en même temps les circonstances extérieures où il se déroule ont un tel air de réalité, qu'on est tenté de se demander: Pourquoi pas? C'est ce qu'a voulu M. Augustin-Thierry. Je tiens donc son livre pour excellent.

STÉPHANE MALLARMÉ

M. Stéphane Mallarmé a mis en tête de sa traduction des poèmes d'Edgar Poe[8] ce sonnet préliminaire:

[Note 8: _Les Poèmes d'Edgar Poe_, traduction de Stéphane Mallarmé.--Denan, à Bruxelles.]

LE TOMBEAU D'EDGAR POE

Tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change Le Poète suscite avec un glaive nu Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu Que la Mort triomphait dans cette voix étrange

Eux comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange Donner un sens plus pur aux mots de la tribu Proclamèrent très haut le sortilège bu Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange

Du sol et de la nue hostiles ô grief Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne

Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur Que ce granit du moins montre à jamais sa borne Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur

--Qu'est-ce que cela veut dire? me demanderez-vous.

Je répondrai:

--M. Stéphane Mallarmé est un homme original et doux. Il a de l'esprit. Sa conversation se distingue par un tour imprévu et charmant; il y emploie du reste les mêmes mots que tout le monde, et dans le même sens, ou à peu près. Dès qu'il écrit, c'est autre chose... Pourtant il a commencé par faire des vers très beaux et, malgré quelques singularités, très intelligibles (sans quoi, je n'aurais pas osé dire «très beaux», car je ne me moque jamais des gens). Ces vers vous les trouverez dans le _Parnasse contemporain_, dans les _Poètes maudits_ de Paul Verlaine (la _Fenêtre_, _Placet_, _Automne_, etc., surtout le _Guignon_, qui est, à fort peu de chose près, un chef-d'oeuvre). Depuis, M. Stéphane Mallarmé est devenu décidément ce que M. Catulle Mendès appelle par une exquise litote un «auteur difficile». Pourtant il a des amis, Mendès tout le premier, Henri Roujon, Wyzewa, qui continuent à l'expliquer couramment. Et alors, me souvenant d'avoir été charmé par ses premiers vers, ce m'est un vrai chagrin de ne pas entendre parfaitement les derniers, et j'ai envie de lui en demander pardon. Au moins voudrais-je savoir au juste pourquoi je ne les comprends pas.--C'est peut-être, direz-vous, que c'est inintelligible.--Mais non, puisqu'ils sont trois qui comprennent, et probablement quatre, en comptant l'auteur. Si donc vous êtes patient et capable d'attention, et si vous avez l'âme assez bien située pour vous soucier parfois de choses réputées inutiles, reprenons le sonnet que je citais tout à l'heure, et tâchons de le traduire comme nous ferions d'un texte de Lycophron.

Je vous ai donné ce sonnet tel qu'il est dans le livre, sans aucune espèce de ponctuation. Il ne serait peut-être pas mauvais de la rétablir d'abord. Il faut, je pense, une virgule après _change_, un point après _étrange_, une virgule après _eux_, une après _tribu_, un point après _mélange_, un point d'exclamation après _grief_, une virgule après _s'orne_, une après _obscur_,--et, j'imagine, un point final.

Et maintenant voici la traduction que je vous propose:

«Redevenu vraiment lui-même, tel qu'enfin l'éternité nous le montre, le poète, de l'éclair de son glaive nu, réveille et avertit son siècle, épouvanté de ne s'être pas aperçu que sa voix étrange était la grande voix de la Mort (_ou_ que nul n'a dit mieux que lui les choses de la Mort).

«La foule, qui d'abord avait sursauté comme une hydre en entendant cet ange donner un sens nouveau et plus pur aux mots du langage vulgaire, proclama très haut que le sortilège qu'il nous jetait, il l'avait puisé dans l'ignoble ivresse des alcools ou des absinthes.

«Ô crime de la terre et du ciel! Si, avec les images qu'il nous a suggérées, nous ne pouvons sculpter un bas-relief dont se pare sa tombe éblouissante,

«Que du moins ce granit, calme bloc pareil à l'aérolithe qu'a jeté sur terre quelque désastre mystérieux, marque la borne où les blasphèmes futurs des ennemis du poète viendront briser leur vol noir.»

C'est fort mal traduit, et pourtant j'ai fait de mon mieux. Je ne suis pas sûr d'avoir bien compris le 4e vers, ni le 5e et le 6e, ni le 9e, ni le 12e, ni le 14e. Le rapport de ces images avec les faits ou les pensées qu'elles expriment étant (je l'espère du moins) absolument clair pour M. Stéphane Mallarmé, il s'imagine qu'il en est de même pour nous, que nous rétablissons sans peine ce lien, et que nous remontons sans hésitation des signes aux choses signifiées.

Apparemment il croit à une sorte d'universelle harmonie préétablie en vertu de laquelle les mêmes idées abstraites doivent susciter, dans les cerveaux bien faits, les mêmes symboles. C'est un Leibnizien plein d'assurance. Ou, si vous voulez, il croit que les justes correspondances entre le monde de la pensée et l'univers physique ont été fixées de toute éternité, que l'intelligence divine porte en elle le tableau synoptique de tous ces parallélismes immuables et que, lorsque le poète les découvre, ils éclatent à son esprit avec tant d'évidence qu'il n'a point à nous les démontrer. M. Stéphane Mallarmé est un platonicien éperdu. Il croit à des séries de rapports nécessaires et uniques entre le visible et l'invisible. Il oublie que nous ne sommes pas, nous, dans le secret des dieux; voilà tout.

La preuve que son sonnet est limpide, c'est que deux Américaines l'ont traduit: Mrs Sarah Helen Whitman et Mrs Louise Chandler Moulton. Au fait, peut-être les étrangers sont-ils plus aptes que nous à entendre cette poésie. Les bizarreries qui nous déconcertent leur échappent. Ils ne sont pas gênés comme nous par une tradition, par le souvenir d'une langue plus exacte et plus précise. Ils n'ont rien à oublier avant de lire.

Sur les poèmes de Poe (la traduction est d'une belle et audacieuse littéralité), je me récuse. Je ne suis capable de goûter pleinement que le _Corbeau_, où le symbole est si clair, si triste, si saisissant, où le _never more_ revient si douloureusement, comme un tintement de glas. Quant au reste, ce sont de vagues, harmonieuses et mystiques rêveries sur l'amour et la mort. C'est de la poésie lunaire et nocturne:

«Les cieux étaient de cendre... C'était nuit en le solitaire octobre de ma plus immémoriale année... À travers une allée titanique de cyprès, j'errais avec mon âme;--une allée de cyprès avec Psyché, mon âme...»

Ou bien:

«À minuit, au mois de juin, je suis sous la lune mystique: une vapeur opiacée, obscure, humide, s'exhale hors de son contour d'or et, doucement se distillant goutte à goutte sur le tranquille sommet de la montagne, glisse avec assoupissement et musique, parmi l'universelle vallée. Le romarin salue la tombe, le lis flotte sur la vague...»

La poésie de Poe est pareille à ce paysage. C'est de la vapeur opiacée.

J'ai aimé certains passages qui me rappelaient des vers--plus arrêtés et plus nets--de nos poètes à nous, de Baudelaire très souvent, quelquefois de Sully Prudhomme.

«... Et toi, fantôme, parmi le sépulcre des arbres, tu glissas au loin. Tes yeux seulement demeurèrent, ils ne _voulurent pas_ partir;--ils ne sont jamais partis encore.»

Ainsi le poète de la _Vie intérieure_:

Ô morte mal ensevelie, Ils ne t'ont pas fermé les yeux.

De même encore le poème intitulé _Pour Annie_ exprime à peu près le même état d'âme crépusculaire et délicieux que l'adorable pièce du _Rendez-vous_ dans les _Vaines tendresses_. Et alors j'ai relu le _Rendez-vous_, et je l'ai préféré. Je suis beaucoup trop de mon pays; mais qu'y faire?

ÉDOUARD ROD

«Pourquoi avez-vous été créé et mis au monde? demande le catéchisme romain.--J'ai été créé et mis au monde pour aimer Dieu, le servir et, par là, mériter la vie éternelle.»

M. Édouard Rod se pose la même question sous cette forme: «Quel est le sens de la vie[9]?» Et, si j'ai bien compris, il finit par se faire à lui-même cette réponse ou à peu près: «Si la vie a un sens, elle a celui que lui donnent les honnêtes gens et les braves gens, quels que soient, d'ailleurs, l'espèce et le degré de leur culture.»

[Note 9: _Le Sens de la vie_, par Édouard Rod.--Perrin et Cie, éditeurs.]

Seulement il a l'air de songer tout le temps: «Peut-être bien que la vie n'a pas de sens du tout.» Et c'est pourquoi son livre est triste, aussi triste, en vérité, que la _Course à la mort_.

D'autre part, ce livre lugubre ne nous raconte que des événements heureux, et c'est par là qu'il est rare et original.

Car il ne s'est pas vu, je pense, de tristesse plus purement intellectuelle. On est tenté, à première vue, de ne pas plaindre du tout M. Édouard Rod. Un commerçant, un ouvrier, un paysan ne le plaindraient point, ne le comprendraient même pas. Un artiste non plus. Un métaphysicien pas davantage, du moins je le crois. Il y a là, en effet, je ne sais quoi de contradictoire: la souffrance de M. Rod implique une distinction d'esprit dont il a sûrement conscience et qui lui est donc, par elle-même, une consolation. D'ailleurs, l'ignorance où nous sommes de nos origines et de nos fins ne saurait être une souffrance positive, puisque cette ignorance est la condition même de l'activité de l'esprit, laquelle est nécessairement un plaisir. Je ne fais point là de sophismes, je vous assure. Jamais désolation ne fut moins motivée, extérieurement, que celle de M. Rod. Jugez plutôt.

Le «sens de la vie», il le cherche de la meilleure manière qui soit: en vivant. Et, d'abord, il se marie. Cela, c'est affirmer tout au moins que l'homme est fait pour le mariage et pour l'amour. Et ainsi, tandis que notre penseur se pose la question, il l'a déjà en partie résolue. Il doit donc être déjà un peu soulagé.

Mais, au reste, il a toutes les chances: il connaît depuis longtemps sa femme, qui est une petite amie d'enfance; il l'aime et il est aimé d'elle. Sans doute il se demande si la vie en commun ne leur ménage pas des surprises, s'ils ne vont point faire l'un chez l'autre des découvertes fâcheuses. Mais cette inquiétude est vite dissipée. Non seulement ils s'adorent, mais ils se comprennent, ils ne s'ennuient pas un moment ensemble. Ils vont en Italie, puis vivent quelques mois dans une maisonnette au bord de la Méditerranée. Leur lune de miel est exquise: il en fait lui-même l'aveu...--Et je me dis, presque avec colère: «Est-ce qu'il croit qu'un pareil bonheur est chose commune? Est-ce qu'il croit que tout le monde l'a eu? Est-ce que cela ne le met pas, du coup, au rang des plus rares privilégiés de la vie? De quoi se plaint-il? Et comment, après cette divine aubaine, a-t-il eu le front d'écrire son livre?»

Il est inquiet en songeant que ce bonheur ne sera pas éternel; que, peut-être, quand il sera de retour à Paris, il regrettera sa vie de garçon et que la grande ville le disputera à sa femme.

Ils y reviennent, à Paris, et l'épreuve tourne au mieux. Ils habitent une jolie maison, à Auteuil. Il vit comme un coq en pâte. Il sent autour de lui une affection fidèle et réchauffante... Un jour, il rencontre un de ses compagnons d'autrefois; il s'applique à revivre, tout un soir, sa vie de bohème et de noctambule: mais cela ne lui dit plus rien, et il rentre avec joie dans son élégant foyer... Notez que nulle part il n'est question d'embarras ni de soucis d'argent, et que sa femme et lui ont l'air de se porter comme des charmes.

... Et la description de toutes ces joies sonne comme un glas!

Sa compagne devient grosse... Je connais des gens qui, s'ils avaient une femme et si cela lui arrivait, auraient la candeur de s'en réjouir. Mais il est, lui, profondément désolé, parce que cela va le déranger dans ses habitudes et parce qu'il n'aura plus sa femme à lui tout seul...

L'enfant vient au monde. Les couches ont été un peu laborieuses, mais en somme tout a bien marché. Or, quand la vieille bonne lui présente sa petite fille en lui disant: «Embrassez-la, Monsieur!» il se détourne avec horreur; et quand la brave femme fait la même tentative auprès de l'accouchée, celle-ci «répond par un geste de suprême lassitude et se détourne». Le père souffre parce que cette petite fille, qui n'avait pas demandé à vivre, est sans doute vouée, comme lui, à la douleur. Il souffre d'avoir à déclarer l'enfant à la mairie; il trouve aux employés des airs d'inquisiteurs(!). «Jamais je n'ai senti plus vivement l'odieux et le ridicule de l'_ordre civil_, etc.» Enfin, quoi! il souffre parce qu'il veut souffrir. Mais, s'il veut souffrir, c'est donc que cela l'amuse; et, si cela l'amuse, à qui en a-t-il?

L'enfant tombe malade. Pendant dix jours le père et la mère sont en proie à d'horribles angoisses. Voilà donc enfin une vraie souffrance, la première! Mais l'enfant guérit. (Je vous dis que ces gens-là ont toutes les veines!) Aux inquiétudes qu'il a senties le père reconnaît qu'il aime son enfant. (Ce n'est pas trop tôt!) Cependant il continue à se plaindre...

De quoi? De n'être pas un saint. Il a lu les romans de Tolstoï et de Dostoiewski, et cela lui a donné un coup,--comme si ces Russes avaient découvert la charité et comme s'il n'en eût jamais entendu parler avant. Il se dit: «Vivre pour les autres, oui, c'est là le but de la vie.» Il nous raconte alors l'histoire d'une vieille demoiselle qu'il a connue dans son enfance, qui a passé ses jours à se dévouer, et qui, seule, paralytique, presque pauvre, sans une joie extérieure, a vécu sereine à force de résignation, de douceur et de charité. (Et tout ce récit, je dois le reconnaître, est un pur chef-d'oeuvre.) Il veut donc, lui aussi, essayer de l'«altruisme». Il va dans quelques réunions anarchistes et en revient totalement découragé par la brutalité et la stupidité des misérables. Il fait un autre effort: il prend dans sa maison, comme petite bonne, une orpheline assez mal élevée, qu'il est bientôt obligé de mettre à la porte. Il découvre très vite qu'il est incapable de pratiquer pour de bon, et dans la rigueur réelle de ses obligations, la «religion de la souffrance humaine», et qu'il n'est, comme tant d'autres, qu'un brave homme assez pitoyable et pas méchant, mais non pas héroïque... Et il souffre de cette constatation.

Il souffre enfin de n'avoir point de foi positive. La rencontre d'un ami, qui de sceptique est devenu croyant, augmente son angoisse et son désir. Il voudrait croire pour être tranquille, et n'y arrive pas. Tout ce qu'il peut faire, c'est d'esquisser un système de philosophie, l'_Illusionisme_, qui voudrait être nouveau et qui ne l'est pas: car, sauf erreur, il se ramène aux conceptions de Lachelier ou de Secrétan et, par delà, au kantisme. Un matin, il entre dans l'église de Saint-Sulpice, pendant la messe. Il est ému par les cérémonies et par les chants. Il fait une vague prière idéaliste en prose poétique, et se décide enfin à réciter le _Pater_,--pour voir. Et il est tout à fait désolé parce qu'il ne peut le réciter que des lèvres...

Le pauvre homme!

J'ai analysé le livre de M. Édouard Rod en affectant un esprit grossier et superficiel. Mais je vous préviens maintenant que ce n'était qu'un artifice pour vous faire plus vivement sentir l'originalité de cette autobiographie morale.