Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires,
Chapter 19
Les abords du palais Bourbon doivent être, à l'heure qu'il est, fort tumultueux, et la journée sera, j'imagine, des plus intéressantes. Que va-t-il se passer de l'un et de l'autre côté de l'enceinte si consciencieusement fortifiée par M. Madier de Montjau?... Mais je suis loin de Paris et n'aurai les nouvelles que demain. Laissez-moi donc, tandis que je regarde tomber les dernières feuilles, vous entretenir de choses paisibles et innocentes.
Justement, ce sont aussi des feuilles d'arrière-automne, ces _Poèmes épars_, de mon respectable ami M. Édouard Grenier, que j'ai pris avec moi pour faire le voyage. Lisez-les, ma cousine; lisez particulièrement, dans ce livre d'un sage, les _Sonnets_ et les _Rayons d'hiver_.
Il serait peut-être inexact de dire que M. Édouard Grenier est encore jeune; mais il serait également faux de dire qu'il ne l'est plus. En tous cas, il a imaginé une façon bien spirituelle de ne plus l'être.
Vous vous rappelez les beaux vers de Sully Prudhomme:
Viennent les ans! J'aspire à cet âge sauveur Où mon sang coulera plus sage dans mes veines...
Le noble poète des _Épreuves_ songe qu'il sera un jour «affranchi du baiser», et il ajoute avec une triste joie,--ah! si triste au fond:
Et vous! oh! quel poignard de ma poitrine ôté! Femmes, quand du désir il n'y sera plus traces, Et qu'alors je pourrai ne voir dans la beauté Que le dépôt en vous du moule pur des races.
Eh bien, M. Grenier a su ne pas retirer tout à fait de son coeur vieillissant le poignard cruel et délicieux. Que dis-je! C'est depuis que les premiers «rayons d'hiver» ont touché son front qu'il a su se faire un plus riche sérail. M. Grenier est le don Juan paternel des amitiés féminines.
Les pâles amitiés remplacent les amours,
nous dit-il. Ne le croyez point: elles ne sont pas si pâles. Le sentiment qu'il voue à ses amies est encore un peu l'amour. Il en garde les formes extérieures, les caresses de langage et, si je puis dire, la liturgie, et même, parfois, les inquiétudes, les vivacités, les ardeurs. On devine, à certains passages, que le doux poète s'est fait gronder, tout comme un jeune homme, par ses belles amies. Il s'excuse, à plusieurs reprises, de la chaleur de ses adorations:
La nature m'a fait d'une argile trop tendre, Et j'aime à me donner, même sans recevoir.
Mais, le plus souvent, il a l'adresse charmante de s'en tenir au rôle de consolateur. Son amour, qui flatte sans effrayer, lui vaut du moins des confidences d'une espèce particulière, la confidence des douleurs qui viennent de l'amour. Les jeunes femmes sentent que son coeur est tout à elles et l'en récompensent en lui parlant de leur propre coeur...
... Hélas! toutes ou presque toutes, Dans ce noble et charmant essaim, Perdent leur sang à larges gouttes Et portent une plaie au sein.
Pas une qui n'ait sa blessure: L'une, après des jours triomphants, De rien au monde n'est plus sûre; L'autre a perdu tous ses enfants.
L'autre, encor si digne qu'on l'aime, N'a rencontré qu'un coeur glacé; Tout a trompé la quatrième Dans le présent et le passé...
M. Édouard Grenier a trouvé ceci, d'être l'ami des heures douloureuses, de ces heures où l'amitié s'attendrit et se livre au point d'imiter un peu, au moins dans ce qu'ils ont de purement sentimental, les abandons de l'amour. Comprenez-vous?
L'auteur des _Poèmes épars_ est donc un sage bien ingénieux. Nous l'envions. Peut-être aussi envie-t-il ceux qui n'ont pas encore besoin de tant d'ingéniosité?... De là la grâce mélancolique répandue sur ce petit livre.
* * * * *
Paris, le 15 novembre.
Je viens de lire avec le plus vif intérêt une brochure anonyme: _La Vérité sur Mgr Darboy_ (Gien, Paul Pigelet, éditeur). C'est la réponse serrée, véhémente, spirituelle souvent et incisive, d'un prêtre ultramontain à deux biographes de l'ancien archevêque de Paris: l'abbé Guillermin et le cardinal Foulon.
Je ne puis analyser l'ouvrage ni en discuter le fond: la place me manque, et sans doute la compétence. Mais je vous dirai l'impression singulière que j'ai eue en le lisant. J'y ai senti à l'improviste quel abîme (et principalement depuis le concile du Vatican) peut séparer la pensée d'un honnête homme plutôt chrétien, comme je suppose que vous êtes, de la pensée d'un prêtre catholique.
Sur les faits, il est impossible de n'être pas d'accord avec l'auteur de la brochure. Il résulte évidemment des lettres de l'archevêque et de Pie IX, et d'autres documents officiels, que Darboy a été le plus décidé des gallicans; que, ayant nié la _juridiction ordinaire et immédiate_ du pape sur le diocèse, il ne s'est jamais rétracté formellement; «qu'il a toujours été du côté du gouvernement contre le pape, contre le concile, contre l'Église, à l'archevêché, aux Tuileries, au Sénat, à Rome comme à Paris». Lors donc que l'abbé X... nous dit que Darboy n'a été qu'un diplomate et un grand fonctionnaire, cela ne nous semble point si mal jugé. Même sa conclusion nous paraît assez juste, à la malveillance près: «Si la chronologie fait tort à Mgr Darboy en le nommant avant le cardinal Guibert et après le cardinal Morlot, l'histoire le servira peut-être mieux en le plaçant entre Noailles et Maury.»
Seulement ... il se trouve que les documents sur lesquels il appuie sa très solide démonstration et qui ne lui inspirent, à lui, que tristesse et que colère, nous rendent intéressante, ou même sympathique, la figure de l'intelligent prélat, et que, tandis qu'il croit l'accabler, il le sert auprès de nous.
«La grande préoccupation de cet évêque, nous dit-il en rapportant les propres expressions de Darboy, est de former un épiscopat et, par conséquent, un clergé _compact, unanime et marchant d'un même pas dans le sens de son époque et de son pays_, et qui surtout ne soit pas _trop dépendant_ de la cour de Rome, parce que _ç'a été la cause du schisme religieuse du seizième siècle_.» Une autre fois, Darboy a osé écrire, à propos de la nomination d'un évêque: «Ceux-là doivent être préférés, toutes choses égales d'ailleurs, qui croient que la société n'a pas moins besoin d'être consolée que d'être instruite, qu'il faut la plaindre et la servir encore plus que la blâmer et la craindre...» De telles paroles scandalisent l'auteur de la brochure. Il songe avec épouvante que, «si l'Empire avait duré, si Mgr Darboy avait vécu, l'Église de France se serait trouvée, une fois encore et malgré le concile, sous la domination d'un semi-gallicanisme pratique, parlementaire et régulier». Il constate enfin, et avec douleur, que «Mgr Darboy a été plus chrétien que prêtre, plus prêtre qu'évêque, et que le baptême avait laissé plus de traces dans son âme que le sacrement de l'ordre».
Or, nous avons beau faire, tout cela ne nous effraye ni ne nous chagrine. Chose inattendue et tout à fait curieuse, les sentiments que les hommes d'esprit modéré et qui souhaitent la paix religieuse voudraient rencontrer aujourd'hui chez ceux qui représentent au Parlement la foi et les intérêts catholiques, ce sont précisément les sentiments du grand-aumônier de Napoléon III.
Il est très vrai que Darboy fut surtout un politique et un honnête homme. L'héroïsme même de sa mort fut tout humain, sans l'exaltation des martyrs des premiers temps ou des missionnaires. Il mourut très courageusement et très dignement, _parce qu'il le fallait_...
Je me souviens de l'avoir vu et entendu plusieurs fois, quand j'avais de quinze à dix-sept ans. Il parlait avec une pureté et une abondance merveilleuses et que je n'ai retrouvées, depuis, que chez Alfred Fouillée. C'étaient des sermons de morale chrétienne, très généreuse et très virile. Pas une fois il ne nous parla des dogmes.
Sans doute, d'autres questions encore que celle de l'infaillibilité du pape lui semblaient «hérissées de difficultés théologiques et historiques».
Au concile du Vatican, lorsque le secrétaire de l'assemblée annonça la majorité en ces termes: _Fere omnes surrexerunt_, Darboy se pencha vers son voisin, le cardinal Manning, et lui glissa dans l'oreille ce calembour: «_Toutes les bêtes ont voté oui!... feræ omnes..._»
Je ne tire point de conclusion. Tout ce que je sais, c'est que je n'ai jamais rencontré visage plus profondément mélancolique, d'une expression plus douloureuse, que celui de Darboy.
Qu'avait-il donc, l'archevêque de Paris?...
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Paris, 21 novembre.
Il y a vraiment trop longtemps, ma cousine, que nous n'avons joué au noble jeu des citations.
Dites-moi de qui sont ces deux vers:
Enfin, j'ai vu la Peste au sommet des collines S'asseoir, comme un berger qui compte ses troupeaux.
L'image est ample et belle, mais n'est pas très précise. Un esprit lucide et sec y trouverait à reprendre. La Peste, si on veut la personnifier, n'est nullement, avec les victimes qu'elle entasse, dans le même rapport que le berger avec son troupeau. À moins de dire (mais le poète n'y a probablement pas songé) que le berger dénombre ses moutons pour l'abattoir, comme la Peste dénombre les hommes pour la mort?... La comparaison n'est donc pas d'une exactitude bien scrupuleuse.
Mais, d'autre part, en faisant asseoir la Peste sur une colline, le poète exprime très heureusement l'idée du fléau planant sur toute une région; et, quant aux troupeaux de moutons (les voyez-vous qui cheminent le soir en se serrant les uns contre les autres?), ils sont là pour donner l'impression du foisonnement, de l'accumulation des cadavres dans la ville pestiférée... En somme, l'image est grande, et ce qu'elle a peut-être de vague et d'indéterminé en accroît encore la magnificence. Ces deux vers ressemblent à de très beaux vers de Lamartine.
Or, ils sont de Mlle Louise Michel.
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Un mot d'enfant. Mag a cinq ans, et son frère en a trois. On leur a donné un gros baba et un petit gâteau sec. Mag prend le baba et dit à son frère, d'un air de charité angélique:
--Tiens! mange le joli petit! Moi, je mangerai le vilain gros.
Tout l'art de la diplomatie en une ligne!
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Un mot de gamin. Je le tiens du docteur Félizet. Il avait soigné à l'hôpital un gamin de dix ans, qui montrait de rares dispositions pour le dessin et qui, sans avoir rien appris, crayonnait drôlement les têtes de ses voisins ou les silhouettes des bonnes soeurs. Quand l'enfant fut guéri, Félizet, qui l'avait pris en affection, lui demanda:
--Est-ce que ça t'amuserait d'être peintre, de faire des tableaux?
--Peut-être bien, dit l'enfant; mais j'ai une autre idée.
--Et laquelle?
--Je voudrais être _livreur d'eau de Seltz_.
Être livreur d'eau de Seltz, c'est-à-dire descendre les rues au grand trot en faisant claquer son fouet, parmi le branlebas des siphons secoués... Comprenez-vous quelle ivresse!
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Paris, 25 novembre.
Un vestibule de château féodal gardé par quatre armures vides tenant des lances et des hallebardes; un retable en bois sculpté et colorié, qui représente Jésus portant sa croix; de vieux saints en bois; des tapisseries de haute lisse; un large escalier de pierre; des portes de fer; une salle immense éclairée par des vitraux; une cheminée de la _Légende des siècles_, dans laquelle un fagot tout entier et trois ou quatre troncs d'arbre reposent sur les landiers de fer; d'autres saints en bois, des stalles, un lutrin; des meubles ouvragés comme le portail de Notre-Dame, lourds, massifs et noirs, et qu'on dirait façonnés pour Roland ou pour Eviradnus; une chambre à coucher purpurine; un lit carré, un lit royal, en fer et en noyer (pour changer un peu); partout du chêne sculpté et du fer forgé; l'assemblage de meubles le plus majestueux, le plus imposant, le plus lugubre, le plus sinistre; un mobilier de cathédrale dans la salle des gardes d'un château historique.
Ce que je vous décris là? C'est la maison et c'est le mobilier d'un vaudevilliste.
D'un vaudevilliste de beaucoup de gaieté et, parfois, de beaucoup d'esprit, qui, depuis vingt-cinq ou trente ans, fournit au _Figaro_ des facéties presque quotidiennes, et des vaudevilles et des opérettes aux plus joyeux théâtres du boulevard.
C'est sans doute pour cela qu'il est triste et que, ayant à s'arranger un intérieur, il a conçu et réalisé un musée de Cluny poussé au sombre. Il se reposait ainsi de sa gaieté professionnelle. Ou peut-être notre vaudevilliste avait-il entendu dire que tous nos grands comiques portaient en eux une mélancolie secrète et a-t-il cru qu'il seyait de les imiter du moins en cela.
Mais le malheureux avait trop présumé de ses forces. Il n'a pu supporter longtemps la tristesse accablante des objets majestueux dont il vivait entouré. Ces meubles qu'il a eu tant de peine à découvrir et à rassembler lui font peur à présent. Il n'en veut plus; il les vend ces jours-ci aux enchères publiques; et c'est ce qui m'a permis de les voir et de vous en parler.
Je voudrais que cette histoire du vaudevilliste chassé de chez lui par ses meubles servît de leçon à ceux de mes contemporains qui ont la rage des mobiliers artistiques... Je suis sévère; mais c'est qu'aussi il y a des choses par trop pénibles! Quand on a une cheminée féodale, comme dans l'hôtel en question, on n'y fourre pas des boutons de sonnerie électrique! et quand on y entasse des chênes, on les allume, monsieur! On ne laisse pas la poussière les recouvrir et on ne met pas, devant l'âtre seigneurial, un misérable choubersky!
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Paris, 28 novembre.
_À feu le duc de Saint-Simon._
Voulez-vous savoir, monsieur, où en est aujourd'hui la noblesse de France, cette noblesse pour les droits et l'intégrité de laquelle vous avez tant lutté, tant écumé de colère, entassé tant d'épithètes forcenées et de métaphores incohérentes, mais admirables?
Un «grand mariage» doit être célébré ces jours-ci: un vrai duc, un descendant non point de ducs à brevet, mais de ducs et pairs, épouse la fille d'une vraie duchesse. Voilà qui est bien. Un duc qui n'épouse pas la fille d'un banquier juif, cela est rare en ce temps-ci, et cela excite presque un étonnement respectueux... Mais si vous saviez jusqu'où sont descendues, au temps où nous vivons, les façons des gentilshommes!
Non seulement, monsieur, les cadeaux offerts à la fiancée sont étalés dans les salons grands ouverts comme dans une boutique foraine, et les folliculaires même et les plus minces grimauds sont invités à les voir, mais la liste de ces objets a été imprimée tout du long dans les gazettes, avec les noms des donateurs, comme pour faire le public juge de leur générosité et exciter par là leur émulation!
Et notez, monsieur, que ceci n'a pu être fait par surprise. L'inventaire est de quatre cents lignes environ et remplit deux colonnes entières de journal. Il faut ou que la noble famille ait pris la peine de le dicter à quelque reporter, ou qu'elle l'ait communiqué elle-même aux feuilles publiques.
N'est-ce pas une grande pitié?
Passe encore, monsieur, si cette exhibition était magnifique et vraiment digne des grands seigneurs qui prétendent en régaler la foule. Mais quelqu'un qui y est allé voir, ayant «suivi le monde», m'assure que presque tous les objets qui figurent là semblent sortis des mêmes magasins de bimbeloterie. C'est du bon article de Paris. Il y a une demi-douzaine de crayons, autant de buvards, un tire-boutons, une boîte à timbres et douze encriers. Mais vous n'y découvrirez ni une carafe de Gallé, ni un émail de Soyer, ni une statuette de Rodin.
Ô le médiocre et le banal étalage! Nos gentilshommes eurent pourtant, autrefois, de l'initiative et du goût en ces matières. Mais la noblesse est morte, monsieur. Et il n'y a plus que des roturiers comme moi qui conçoivent quel élégant déclin elle aurait pu avoir si elle avait voulu.
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Paris, 1er décembre.
Je suis, je vous assure, un démocrate respectueux et doux; je voudrais aimer tout le passé de la France, tous ses rois, toute sa vieille noblesse. Comme je cherche ce qu'il put y avoir de vertu et de désintéressement chez quelques-uns des hommes qui firent la Terreur, ainsi je serais bien aise qu'on me montrât ce qu'il y eut, sans doute, chez les émigrés, de générosité et de _loyalisme_. Mais les faits se permettent souvent de résister à nos plus pieux désirs, et c'est une impitoyable chose que l'histoire.
M. Ernest Daudet continue sa curieuse histoire de l'émigration. Après l'avoir prise par sa fin, il revient à ses commencements et nous donne un volume intitulé: _Coblentz_. M. Ernest Daudet n'est certes pas un révolutionnaire ni un démagogue. Or voilà que, sans nul parti pris, ayant plutôt, à l'origine, quelque sympathie en réserve pour les émigrés, ou du moins le désir de les trouver dignes d'intérêt et d'estime, il a, comme malgré lui, écrit sur eux, rien qu'avec des documents émanés d'eux, un livre terrible, écrasant pour leur mémoire, qui est une condamnation définitive et, je crois, sans appel possible.
«Incapacité ... présomption ... folles tentatives ... imprudence criminelle», tels sont les mots qui reviennent sans cesse sous la plume de M. Ernest Daudet. À un moment, après avoir cité une lettre du comte de Provence, il ajoute: «Cette lettre est _abominable_. Elle résume toutes les haines, tous les préjugés, toutes les exigences des émigrés.» Et ailleurs: «On peut dire que, jusqu'à sa mort, le roi n'eut pas de pire ennemi que les émigrés et qu'ils furent les principaux auteurs de ses maux.»
Tout le livre est la démonstration détaillée de cette phrase. Une vérité en ressort, que l'on soupçonnait sans doute, mais qui n'avait jamais été établie avec cette force: c'est qu'en effet les vrais meurtriers de Louis XVI et de Marie-Antoinette, ce sont les deux frères du roi et ce sont ses bons gentilshommes. «Caïn! Caïn!» s'écriait un jour la reine en parlant du comte de Provence.
Nous comprenons que les nobles aient pu préférer la royauté à la patrie, ou plutôt confondre la patrie avec la royauté, et qu'ils aient cru pouvoir combattre la Révolution sans combattre la France. Mais à une condition expresse: ils devaient se montrer alors d'autant plus scrupuleusement soumis au roi et d'autant plus étroitement attachés à sa personne. Car, si, rebelles à la France révolutionnaire, ils étaient également rebelles au roi, on ne voit plus de quel droit ou de quel principe supérieur ils pouvaient se réclamer.
Or, non seulement ils désobéissent chaque jour au roi, mais ils parlent de lui avec insolence, avec mépris, presque avec outrage. Ils n'ont plus qu'un sentiment: la haine de qui leur a pris leurs biens et arraché leurs privilèges, le désir furieux de reprendre tout cela et de tirer vengeance de leurs ennemis. Rien de plus. Et, à coup sûr, cela est humain, mais cela est misérablement humain. Il est permis d'être très dur pour l'émigration, parce que, au fond, et sauf des exceptions que l'on pourrait compter, l'émigration eut l'âme médiocre et, parfois, elle l'eut basse.
On haïrait ces exilés impies s'ils n'étaient, après tout, fort à plaindre. La plupart des souverains d'Europe les rebutent durement parce qu'ils sont insupportables, mais aussi parce qu'ils sont malheureux. L'argent leur manque; ils font tous les métiers pour vivre. Ces misères et cette bohème de l'émigration, M. Ernest Daudet nous les décrit dans un bien amusant chapitre. Il a fait, lui aussi, à sa façon (et cette façon est claire, sincère et vivante), ses _Rois en exil_.
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Paris, 27 décembre 1889.
Ma chère cousine,
J'ai vu récemment _Léna_, drame tiré d'un roman anglais par un comédien français et par une dame hollandaise, dont l'action se passe dans la banlieue de Londres, à Monaco et en Écosse, et qui est joué par des comédiens dont les uns reviennent d'Amérique, le jeune premier de Pétersbourg et la grande jeune première de partout.
Les journaux vous ont dit que Mme Sarah Bernhardt mourait merveilleusement. C'est vrai. Mme Sarah Bernhardt est, au théâtre, une grande réaliste, j'entends une réaliste qui garde le souci de la beauté. Dans les autres actes, elle est énervante. Elle psalmodie son rôle du ton d'une petite communiante de dix ans qui récite les _Voeux_. Est-ce habitude de «déblayer» pour des publics qui ne savent point le français? Je crois plutôt qu'à force d'exprimer des sentiments violents, de mimer les drames sanguinaires de M. Sardou, de jouer les scènes où l'on crie, où l'on se roule par terre, où l'on est torturé, où l'on tue, où l'on se tue, où l'on est tué, Mme S. Bernhardt a perdu la faculté de comprendre et de traduire les sentiments moyens, ceux de la vie de tous les jours. Elle n'est entièrement elle-même que lorsqu'elle tue ou lorsqu'elle meurt. Elle n'est plus que l'incomparable actrice des derniers actes, des dénouements sinistres et rouges.
Je me demandais, à ce propos, quel peut bien être, au milieu de la vie extraordinaire qu'elle mène depuis dix ans, l'état d'esprit de cette originale personne. Songez qu'elle a connu la gloire énorme, concrète, enivrante, affolante, la gloire des conquérants et des césars. On lui a fait, et dans tous les pays, des réceptions qu'on ne fait point aux rois. Elle a eu ce que n'auront jamais les princes de la pensée. Elle a dû croire, à certaines heures, qu'elle pouvait tout ce qu'elle voulait. L'absence de toute résistance autour d'elle, les servilités qui l'environnent, l'universalité des acclamations, le mensonge de la scène devenu à la longue plus vrai pour elle que la réalité même, la conscience d'être _unique_ au monde ... je suis tenté de croire que tout cela a fort bien pu créer en elle ce que nous appellerons--si vous le voulez bien, ma cousine,--l'état d'esprit néronien, c'est-à-dire l'oubli des conditions ordinaires de la vie humaine, le caprice incessant, monstrueux et stérile dans l'incurable ennui, et peut-être, qui sait? des désirs de cruauté, pour rien, pour éprouver sa puissance--ou pour changer. Très sérieusement, si cette charmante femme a un peu d'étoffe (ce que j'ignore), son âme pourrait bien être, dans le monde rétréci où nous vivons, ce que nous avons de plus semblable à l'âme du chimérique Héliogabale ou de Théodora la chercheuse.
Mais non, je la flatte: car, toute-puissante par un côté, la pauvre impératrice a un maître: le public. Là est la limite du néronisme--virtuel, d'ailleurs, ou même purement hypothétique--de Mme Sarah Bernhardt. Il faut que Théodora apprenne ses rôles, il faut qu'elle les répète; et je vous assure que cela est dur. Un de mes amis, qui est vaudevilliste, m'emmenait l'an dernier à ces répétitions: j'ai admiré le courage et la patience des comédiens, et j'ai compris la grande misère du métier qu'ils font. Quand l'heure est venue, celle pour qui les Suédois ont semé de roses les vagues de la Baltique et sous les pieds de qui les Péruviens étalaient leurs habits et leurs manteaux, doit obéir comme les camarades à l'appel du régisseur. Là est son salut, et ce qui l'empêche de perdre pied. Et cela met tout de même un peu de différence entre elle et le divin Domitius.
Mais, c'est égal, je voudrais bien savoir ce qui se passe sous sa tignasse qui fut noire et qui est rousse. Comment se voit-elle? Comment le monde lui apparaît-il? Que sent-elle? Que pense-t-elle? Rien, peut-être... Ah! ma cousine, remercions Dieu, qui nous condamna aux voies communes et ne fit point de nous des phénomènes.
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TABLE DES MATIÈRES
Pages.
Guy de Maupassant 1
André Theuriet 13
Paul Chalon 21
Marcel Prévost et Paul Margueritte 25
Gilbert Augustin-Thierry 37
Stéphane Mallarmé 43
Édouard Rod 49
Choses d'autrefois 63