Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires,
Chapter 18
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_À M. Maurice Barrès, député boulangiste._
Paris, 9 octobre.
MONSIEUR,
Je ne pense pas que les sept mille citoyens qui vous ont donné leurs suffrages aient lu les livres par lesquels vous avez perverti ce pauvre Paul Bourget. Mais sans doute ceux qui, d'aventure, en ont entendu parler ont cru, sur la foi du titre, que _Sous l'oeil des barbares_ était un opuscule patriotique, et _Un homme libre_ une brochure éminemment républicaine.
Pour moi, bien que j'aie toujours été aussi anti-boulangiste que possible, pour des raisons très simples qui me paraissent très fortes et qui n'ont rien de littéraire, je prends aisément mon parti de votre succès, par amitié pour vous et principalement par curiosité; et je sens que je vous suivrai, dans votre nouvelle carrière, avec le plus vif intérêt.
J'ai bien été un peu surpris, tout d'abord, de votre sympathie pour un homme de qui devaient vous détourner, semble-t-il, votre grande distinction morale et votre extrême raffinement intellectuel. Je ne croyais pas non plus, quand j'ai lu vos premiers écrits, que la politique pût jamais tenter un artiste aussi délicat et aussi dédaigneux que vous. Mais, en y réfléchissant, je vois que vous êtes parfaitement logique. Vous rêviez, dans votre _Homme libre_, la vie d'action, qui vous permettrait de faire sur les autres et sur vous un plus grand nombre d'expériences et, par là, de multiplier vos plaisirs. Vous avez pris, pour y arriver, la voie la plus rapide. Peut-être, d'ailleurs, éprouviez-vous déjà ce «besoin de déconsidération» que vous louez si fort dans votre méditation ignatienne sur Benjamin Constant.
Votre aventure n'est point commune. Je ne prétends pas qu'il n'y ait jamais eu que des illettrés dans les Chambres françaises. Mais ce sera assurément la première fois qu'on verra entrer au Parlement, et dans un âge aussi tendre, un député d'une littérature si spéciale et si ésotérique.
Et j'en suis bien aise, car il vous arrivera infailliblement de deux choses l'une:
Ou bien vous resterez ce que vous êtes: un humoriste quelquefois exquis. Après l'ironie écrite, vous pratiquerez l'ironie en action. Cela ne m'inquiète pas, car je suis sûr que vous saurez vous arrêter où il faut dans votre manie d'expériences, et que ce seront vos collègues, jamais votre pays, qui en feront les frais. J'en ai pour garant, dans _Un homme libre_, cette étude fine et secrètement attendrie sur la Lorraine, que M. Ernest Lavisse considère comme un excellent morceau de psychologie historique. Votre esprit s'enrichira d'observations dont votre talent profitera; et, si vous transportez à la tribune votre style et vos idées d'ultra-renaniste et de néo-dilettante, on ne s'ennuiera pas tous les jours aux Folies-Bourbon.
Ou bien ... ou bien vous valez moins que je n'avais cru, et alors vous finirez par être comme les autres. Insensiblement la politique agira sur vous. Vous prendrez goût aux petites intrigues de couloir. Vous deviendrez brouillon, vaniteux et cupide. Votre esprit, loin de s'élargir par des expériences nouvelles, ira se rétrécissant. Votre ironie supérieure se tournera en blague chétive; ou peut-être, au contraire, deviendrez-vous emphatique et solennel. Bref, vous vous abêtirez peu à peu. Vous n'aurez plus de style, et vous en viendrez à employer couramment, dans vos discours, le mot «agissement», cauchemar de Bergerat.
Et ce sera encore plus drôle.
Mais, dans l'un et l'autre cas, je suis certain que vous m'amuserez et, à cause de cela, je vous envoie tous mes compliments.
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Paris, 14 octobre.
Le tsar a répondu en français au toast que l'empereur Guillaume II lui avait porté en allemand. Certes, l'événement n'est pas considérable, et il n'y a presque aucune conséquence à en tirer. Mais, pourquoi ne pas l'avouer? ce rien nous a fait grand plaisir.
Que ce soit intérêt, espoir caché, sympathie naturelle, admiration toute chaude pour une littérature récemment révélée, ce qui est sûr, c'est que nous aimons la Russie. Nous la connaissons, sans doute, très mal, mais nous l'aimons. Et alors, malgré nous, nous attendons un peu de retour. Et notre ingénuité est telle que nous sommes tentés de prendre pour une marque indirecte et secrète d'amitié pour nous ce qui n'implique peut-être, chez le tsar, que le respect d'une très ancienne tradition.
Le français est, depuis plusieurs siècles, la langue des relations internationales. Cela prouve que nous sommes un très vieux peuple, et qui fut puissant par l'action et par la parole. L'avenir est promis, dit-on, à des peuples plus jeunes, mais nous avons un long et beau passé. Notre démocratie possède de plus anciens titres de noblesse que les monarchies absolues. Or, au fond, nous y tenons beaucoup, à ces titres, et nous en sommes très fiers,--fiers comme des rois.
Et ainsi, le tsar ne saurait échapper à notre reconnaissance. Nous avons beau savoir qu'il n'a rien fait de surprenant ni d'étrange en se rappelant que notre langue est encore, dans la politique, la langue européenne: nous lui savons gré de s'en être souvenu, et de s'en être souvenu si à propos. Nous sommes touchés que les seuls mots français qu'on ait entendus ces jours-ci dans une cour où notre langue est, dit-on, soigneusement pourchassée, et jusque sur les menus des dîners de gala, aient été prononcés par l'empereur de toutes les Russies. Cela chatouille notre fierté et, si vous voulez, notre vanité nationale dans ce qu'elle a de plus innocent, de plus légitime, de moins agressif. Pour ces raisons, et pour d'autres encore que le tsar connaît mieux que nous, ce qu'il a fait là nous a paru tout à fait spirituel.
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Paris, 15 octobre.
Il faut, ma cousine, que vous ayez aujourd'hui (qui est jour de terme) une pensée compatissante pour les honnêtes gens qui déménagent, car c'est là un grand ennui.
J'en sais quelque chose, étant moi-même un de ces malheureux. Ce déplacement de mes humbles pénates m'apparaît comme un événement considérable et qui bouleverse mon existence. J'étais fait à mon logis, à ma rue, à mon quartier. Je savais, chez moi, où trouver chaque objet. De là, une grande quiétude d'esprit et une sérieuse économie de mouvements. Puis, j'avais _ma_ marchande de journaux, _mon_ bureau de tabac, _mon_ bureau de poste, _ma_ station de voitures. Partout des figures de connaissance, devenues des figures amies. Je regrette tout cela; je regrette les habitudes de mes yeux. Il n'est point de départ, même pour l'Atlantide, qui ne soit mélancolique.
Changer de quartier à Paris, c'est se transporter d'une ville dans une autre. C'est toute une vie nouvelle qu'il me faudra apprendre lentement. Et peut-être deviendrai-je aussi un homme nouveau. Les quartiers façonnent leurs habitants. Il y a quelques années, quand je perchais non loin du boulevard Saint-Michel, j'étais à la fois ingénu et bohème. Ensuite, ayant passé les ponts et vivant au centre de Paris, j'ai acquis, à ce que je crois, un peu de sens pratique et de sagesse égoïste et, autant que ma simplicité me le permettait, d'utiles notions sur la vie parisienne. Le quartier que je vais maintenant habiter est calme et opulent (car on peut être pauvre et demeurer dans une rue riche). Je n'y ai point vu de brasseries. Il est probable que mes habitudes s'en ressentiront. Je serai moins souvent dans la rue. Peut-être voudrai-je vivre avec plus de confort; et qui sait si la turlutaine des «objets d'art» ne me viendra pas, ou le désir de ressembler un peu plus aux «gens du monde»?... Tout arrive, hélas!
Et peut-être aussi ces transformations que j'ai notées ou que je prévois sont-elles le triste effet des années autant que des déménagements...
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Paris, 18 octobre.
... Toute réflexion faite, l'Exposition est encore plus belle par ces jours d'automne.
Sans doute la mélancolie des feuilles qui tombent et du ciel rouillé étonne d'abord un peu dans cette artificielle cité des fêtes, car il ne semble pas que ce qu'on va chercher au Champ-de-Mars, ce soit un endroit pour rêver et pour se réciter les vers de Lamartine:
Salut, bois couronné d'un reste de verdure, Feuillages jaunissants sur les gazons épars!...
(On a soin d'ailleurs de ratisser chaque matin les feuilles mortes.) Mais je ne sais si, après tout, la somptueuse tristesse de l'automne ne fait pas, à la cité bleue, une parure plus harmonieuse que celle du frais printemps ou du flamboyant été.
Car voici que les architectures de faïence et de métal, moins neuves, ont un éclat moins cru. Les couleurs se sont adoucies et fondues. Il y a maintenant, des jardins au palais, de délicieux rappels de tons. Le brun rouge de la tour, les chamarrures d'or roux du dôme central, les jaunes et les roses apaisés des céramiques répondent aux brocarts et aux ors sombres ou clairs des feuillages mordus par le froid. Et les deux dômes bleus sont d'un bleu pâle comme l'azur frileux des dernières matinées.
Je vois une autre harmonie encore entre l'automne et l'Exposition. Les richesses étalées dans les galeries des palais bleus et roux, ne sont-ce pas les productions de l'automne des peuples? Ces merveilles de la civilisation industrielle, ces machines ingénieuses, mues par la vapeur, à la fois servantes des hommes et mangeuses de vies humaines, ces recherches de commodité et de confort, ces mille inventions d'un luxe minutieux et tourmenté, ces oeuvres d'art où cherchent à s'exprimer des âmes fines, inquiètes et tristes, tout cela suppose un long passé de science et d'art, tout cela est l'effort ou l'amusement d'une humanité entrée déjà dans son arrière-saison. Et ainsi la livrée d'automne est peut-être ce qui convient le mieux à ces fêtes où les races célèbrent les labeurs savants de leur maturité.
Hélas! nous ne verrons pas l'Exposition en livrée d'hiver.
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Paris, 26 octobre.
J'arrive de Bruxelles, où je crois avoir vu un homme heureux, et qui mérite de l'être. Comme l'une et l'autre chose sont fort rares, et comme la réunion des deux est un hasard absolument merveilleux et extravagant, je vous fais part tout de suite de ma découverte.
C'est de M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, le scrupuleux auteur de l'_Histoire des oeuvres de Théophile Gautier_, que j'entends vous parler. Il est, selon toute apparence, l'homme du monde qui possède la plus belle et la plus riche collection de manuscrits autographes des grands écrivains contemporains. Et la plupart de ces manuscrits sont inédits. J'ai vu, j'ai touché, avec respect, avec émotion. Et ce ne sont pas de maigres portefeuilles courant l'un après l'autre; ce sont, dans une vaste bibliothèque si bien disposée pour l'étude qu'on y voudrait vivre et mourir, des manuscrits à pleins cartons, et des cartons à pleines caisses ou à pleins casiers.
Il y a là, entre autres curiosités sans prix, un _Cromwell_ en cinq actes et en vers, écrit par Balzac à vingt-quatre ans, une comédie du même en cinq actes et en prose, plusieurs nouvelles, des commencements de romans, des brassées de lettres à la comtesse Hanska; bref, de quoi faire cinq ou six volumes d'oeuvres inédites. Il y a des protêts et des exploits d'huissiers par centaines, toute l'histoire, en papier timbré, des dettes de Balzac. Il y a un mémoire de serrurier qui nous apprend que Balzac, rentrant chez lui pour la première fois après son mariage... Mais j'ai promis de ne rien révéler. Il y a une facture d'orfèvre où nous voyons que la pomme de la fameuse canne... Mais M. de Lovenjoul m'a fait jurer de ne rien dire. Il a des lettres de Musset à George Sand et de George Sand à Musset où il apparaît clairement que... Mais je suis honnête homme, vous ne tirerez pas de moi un seul mot de plus.
(Et il y a une lettre écrite par Balzac à l'âge de dix ans, où il assure à sa mère «qu'il se frotte les dents avec son mouchoir comme elle le lui a recommandé». Tant pis! je trahis ce secret-là.)
M. de Lovenjoul est heureux, vous ai-je dit. Je l'ai été, moi, pendant l'heure trop courte où j'ai pu tenir entre mes doigts, sur ces feuilles jaunies, un peu de la vie quotidienne et familière, de la vie toute nue et toute franche de quelques-uns des esprits que j'aime ou que j'admire le plus. Quels plaisirs ne doit-il pas éprouver, lui qui ne les quitte pas, qui vit avec eux, et dans une intimité si secrète qu'il connaît sur eux des choses insoupçonnées.
Et ces joies, il les mérite, car nul bénédictin n'a plus travaillé que lui. Tout est étiqueté, catalogué, classé par ordre chronologique. Un prodige ininterrompu de patience et d'ingéniosité, telle est la vie de M. de Lovenjoul. Et quelle persévérance, quelle ténacité il lui a fallu pour assembler de telles merveilles! Tous les moyens ont dû lui être bons pour cela. Pendant des années, il a dû, sinistrement, guetter des morts... Pourtant, il m'a affirmé qu'il n'était jamais allé jusqu'au crime...
C'est plutôt maintenant qu'il est en train de devenir un grand coupable. Ces chers manuscrits, il les aime tant qu'il voudrait les éditer tous lui-même, ce qui est impossible, car «ils sont trop!» Je crois d'ailleurs qu'il n'a aucune hâte, au fond, de les livrer au grand jour. Et c'est cela qui est mal, très mal. Je le supplie d'y réfléchir. Son devoir évident est de s'adjoindre une petite brigade d'élèves de l'École normale ou de l'École des hautes études, et de tirer tout cela au clair et, vite, de tout publier; bref, de se donner un peu de peine pour notre plaisir... Un collectionneur égoïste n'est qu'un receleur distingué. Parfaitement!
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Paris, 31 octobre.
Hier soir, 30 octobre, au théâtre du Gymnase, la langue française s'est enrichie d'une locution nouvelle qui est sûre de faire son chemin et qui, pour commencer, a eu grand succès dans les couloirs, pendant les entr'actes.
Les origines de cette locution, on les retrouverait dans une vieille image chère à la poésie élégiaque. Je ne vous rappellerai que cette strophe de Lamartine:
Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages, Dans la nuit éternelle emportés sans retour, Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges Jeter l'ancre un seul jour?
Si le temps est un océan et s'il y passe des barques d'amoureux, il peut donc y passer aussi des navires ou, en style moins noble, des bateaux.
Ces bateaux, ce sont les générations humaines.
Vous avez maintenant toutes les clartés qu'il faut pour bien entendre des phrases comme celle-ci:
--Voilà comme nous sommes dans mon bateau. Plus de préjugés! Plus rien! Ça embarrasse, les colis.
Ou bien:
--Vois-tu mon cher, nous ne sommes pas du même bateau.
Ou encore:
--Papa? Ah! le pauvre homme, il est d'un trop vieux bateau pour ça!
Si Paul Astier n'ose pas aller jusqu'au bout de son crime, c'est qu'au fond il n'est pas du bon bateau, du vrai bateau, du dernier bateau, celui des petits _struggleforlifers_ de vingt ans. Il n'est que de l'avant-dernier, celui des _struggleforlifers_ de trente à trente-cinq ans.
Elle est amusante, cette vieille image ainsi renouvelée par un homme qui a le génie du pittoresque.
On les voit à la queue leu leu, tout le long du fleuve des âges, ces navires qui portent les générations successives et qui, par leur construction même, leur aspect et leur allure, expriment quelque chose de l'âme et des moeurs des passagers: le bateau d'aujourd'hui, net, lisse, à vapeur, en acier, tout à l'utile,--le haut vaisseau royal, majestueux et lourd, chargé d'ornements et de dorures,--la trirème antique, élégante comme un beau vase et berçant à sa proue une sirène couronnée de fleurs ... et ainsi de suite jusqu'à l'arche de Noé, le plus vieux des bateaux et le plus innocent, parce qu'il est celui qui contient le plus de bêtes.
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Paris, 5 novembre.
Hier, dans une maison où j'étais, on parlait de la _Lutte pour la vie_ et l'on discutait la scène du verre empoisonné.
Une femme se mit à dire:
«Qu'est-ce que ce struggleforlifeur ou struggleur for life en carton qui, au moment de faire son coup, se trouble, pâlit, ne se domine plus, crie involontairement comme une femmelette nerveuse, puis s'effondre en demandant pardon d'avoir été méchant?
«Voici comment j'aurais, moi, conçu la scène.
«Paul Astier apporte le verre d'eau et, très calme, le tend à la duchesse. Elle a compris. Elle prend ce verre et le pose sur la table, mais sans le lâcher. Puis, comme si elle oubliait de boire, elle se met à parler de choses insignifiantes ... du monocle d'Herscher ou de la toilette de Mme de Rocanère... Cela, pendant plusieurs minutes. (Plus cela durera, plus l'effet sera grand.) Et, tout en conversant ainsi de l'air le plus tranquille du monde, elle regarde Astier dans les yeux... Il ne bronche pas. Seulement il trouve le temps long et, malgré lui, ses yeux se portent sur le verre... Ah ça! est-ce que la vieille ne va pas boire à la fin?
«... Lentement, d'un geste indifférent et en suivant la causerie commencée, la duchesse se décide à approcher le verre de ses lèvres... Rien! Paul Astier n'a pas bougé...
«Alors elle remet le verre sur la table, se redresse et éclate:--Ah! misérable! tu m'aurais laissé boire, n'est-ce pas? Etc... Je vais appeler, et montrer à tout le monde qui tu es!...
«Mais lui, beau joueur:--Soit!... c'est la cour d'assises.
«Elle n'avait pas pensé à cela. La cour d'assises? la prison? l'échafaud, peut-être? Non, pas cela! non!... Elle jette le verre:--Je te sauve; et je vais te délivrer de moi... Car tu recommencerais, j'en suis sûr... Tu l'auras donc, ton divorce. Etc...
«Le reste comme au Gymnase.»
Ainsi parla la dame...
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Paris, 7 novembre.
C'est fini. On l'a fermée hier: cela est triste. Car, bien que je sois allé la voir trente ou quarante fois, je ne l'ai pas vue. Personne ne l'a vue: il y avait trop de monde.
Je songe tout à coup, et j'éprouve en y songeant le tragique sentiment de l'irréparable, que je n'ai jamais été sur le pont roulant de la galerie des machines et que j'ai même oublié de monter au balcon du dôme central. Il y a une quantité de petits pavillons, de baraques pittoresques, d'édicules exotiques où l'on voyait sans doute des choses merveilleuses et où je ne suis jamais entré, parce que je n'ai pas la vertu qu'il faut pour faire la queue. Personne ne l'a vue, vous dis-je, votre Exposition! personne, excepté les pauvres, les résignés, ceux qui sont patients, ceux qui savent attendre. Et cela est très bien ainsi.
Hier, dernier jour, je voulais revoir d'abord les choses que j'avais aimées, puis me mettre en quête de celles que je n'avais pas vues et réparer un peu mes oublis ou mes paresses... Mais la foule était d'une densité plus cruelle encore que les autres fois. Alors j'ai cherché des coins paisibles. J'en ai trouvé! Je me suis reposé dans une grande salle pareille à un ouvroir protestant, où sont exposées des dentelles et où des dames affables causent discrètement. C'est le pavillon Dillmont... J'ai été bien tranquille aussi dans une salle où l'on voit des casseroles de cuivre et des robinets. Enfin, je n'ai pas été trop dérangé non plus dans un petit coin du pavillon du gaz, où j'ai vu une amusante collection de tous les anciens ustensiles d'éclairage, lampes grecques et romaines, chandeliers rébarbatifs et torchères du moyen âge, lampes naïves et flambeaux des derniers siècles, etc... J'ai remarqué une exquise petite lampe antique, en forme de pied, l'orteil relevé et percé pour laisser passer la mèche. Ç'a été ma suprême découverte.
... Une dernière fois, la cité féerique nous est apparue dans un immense et surnaturel flamboiement! Puis, tout est rentré dans la nuit. Et nous sommes au lendemain d'un rêve.
Rêve bienfaisant? Oui, certes. L'Exposition nous a fait croire à notre propre renaissance. Elle a présenté à nos yeux de vives et brillantes images de paix et de fraternité humaine. Elle a été la fête magnifique du travail.
Mais, justement, les jours de fête on ne travaille pas, et il est dur, ensuite, de s'y remettre. Puis, les lendemains de rêve sont dangereux. On se heurte de nouveau à la réalité, on la trouve plus rude qu'auparavant, et l'on s'irrite... Et il arrive ainsi qu'en exaltant notre espoir, mais sans nous apporter plus de vertu, la fête de la paix sème en nous des germes de guerre. Rappelons-nous ce qui suivit la délicieuse et sublime fête de la Fédération de 1790, et soyons les gardiens vigilants de nos propres coeurs.
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Paris, 10 novembre.
Je me suis trouvé par hasard à ce dîner du _Journal des Débats_ où M. Léon Say a dit de si bonnes choses.
C'est la première fois que je l'entendais parler. Son éloquence est très particulière. Elle est uniquement faite de clarté et de placidité. J'imagine que, auprès de M. Say, Thiers était un pur lyrique et que Dufaure semblait pindariser. C'est une causerie lente et posée; le ton est modeste et uni, le geste rare; le mouvement n'est que dans les idées. À peine, çà et là, une inflexion imperceptiblement railleuse. Rien de moins oratoire, mais rien de plus persuasif ni qui inspire plus de confiance... Il faut ajouter qu'un nom illustre, une très grande fortune, un long et brillant passé politique,--ce sont de ces choses qui permettent la simplicité et qui donnent à cette simplicité un assez bon air. Puis, on sent bien ici que l'orateur est désintéressé, que son passé et ses moyens le lui permettent; que, s'il peut avoir de hautes et légitimes ambitions, il n'a point de fringale; qu'il est à peu près exempt de la tentation de subordonner l'utilité publique à son propre intérêt, et qu'il est donc dans les meilleures conditions pourvoir le vrai et pour le dire... Bref, j'ai connu clairement, en écoutant ces phrases paisibles d'un monsieur tout à fait dépourvu d'emphase, ce que c'est que «l'autorité» chez un orateur.
Une phrase de ce discours m'a frappé entre beaucoup d'autres: «Nous avons une grande nouveauté à vous montrer durant cette législature: _des hommes qui sont eux-mêmes_, et cette nouveauté seule est peut-être appelée à produire de grands effets.»
Être soi-même! Avoir son sentiment et son jugement à soi, et non pas le jugement ni le sentiment des autres, professer une opinion parce qu'on l'a, non parce que d'autres l'ont et parce que c'est l'opinion présumée d'une circonscription électorale ou l'opinion affichée d'un groupe parlementaire... Ah! si nos représentants pouvaient faire cela! Si chacun d'eux pouvait penser tout, seul et agir selon qu'il a pensé!... Ne dites point qu'il y aurait alors autant d'opinions que de têtes. Il n'y a guère plus de deux ou trois grandes façons de juger et de sentir en politique. Les esprits finiraient donc par se ranger en un petit nombre de catégories. Mais ils s'y rangeraient spontanément. Au lieu des groupements artificiels d'autrefois, nous aurions des groupements naturels; et chacun, étant plus sincère, travaillerait mieux et de meilleur coeur.
Notez que ce qu'on demande ici à nos députés, ce n'est même pas d'être plus vertueux, plus intelligents, plus désintéressés; c'est seulement d'être un peu moins humbles, d'oser un peu interroger leur propre expérience et leur propre conscience. S'ils faisaient ce petit effort, nous aurions tout de suite une meilleure politique.
C'est comme en littérature. Si les jeunes gens ne copiaient point ce qu'ils ont lu, s'ils voulaient être sincères et ne traduire que ce qu'ils ont vu et senti, nous aurions de bien meilleurs livres.
Il y a pourtant une difficulté. «Être soi-même», cela est beau; mais, pour être soi-même, il faut d'abord être quelque chose... Cette réflexion me refroidit un peu sur la phrase de M. Léon Say.
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G..., 12 novembre.