Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires,
Chapter 17
Ils sont beaux et ils sont bons, ces deux Mounet. Musclés comme les deux Ajax (ceux d'Homère): des jambes! des bras! des torses! Ce sont des gars! Pas Parisiens pour un sou. Ils viennent du Midi, d'un Midi âpre et rude, qui n'a rien de commun avec celui de Tartarin: c'est pour cela qu'avec tout son talent Jean-Paul a si mal joué Numa. Ils sont d'origine huguenote. Ils seraient encore huguenots au fond que je n'en serais pas trop surpris. En tout cas, ces deux comédiens sont hommes de grand sérieux et de grande foi.
La noble candeur de Mounet-Sully est célèbre. Il y a, chez lui, de l'inspiré. Il ose tout, il n'a pas le moindre sentiment du ridicule. Après avoir rugi comme un lion, il se mettra à pousser, pendant plusieurs minutes, de petites plaintes de nouveau-né. C'est qu'il sent comme cela. Sa sincérité et, par suite, sa sécurité est admirable. Son art est vraiment toute son âme. Il s'est préparé des années au rôle d'Hamlet, travaillant à se donner réellement et partout, chez lui, dans la rue, en prenant un bock, en mangeant une côtelette, l'air, les pensées, les sentiments du prince de Danemark. Il me disait que, deux fois, dans _Hamlet_ et dans _OEdipe roi_, il avait eu un moment _sublime_, un moment où il croyait être, où il était vraiment OEdipe ou Hamlet. Il vous confie ces choses avec une gravité sacerdotale. Il a des mots singuliers. Un jour, à une répétition, son partenaire lui soufflant sa réplique: «Vous savez donc mon rôle? dit Mounet très étonné.--Oui.--Mais, si vous savez d'avance ce que je vais dire, comment pouvez-vous m'écouter et me répondre avec vérité?»
Jean-Paul a quelque chose de plus égal, de plus raisonnable, de moins aventureux que son frère; mais c'est la même conviction, le même sentiment du grand, la même ferveur. Il médite depuis longtemps un ouvrage sur «la mort au théâtre»: mort par le poison, par le fer, par les différentes sortes de maladie, par l'excès de surprise et de douleur morale, etc... Comme il a été étudiant en médecine, il tient beaucoup à ce qu'on meure, sur les planches, conformément aux règles de la pathologie. Il suffit peut-être que l'on y meure de façon à toucher ou à effrayer. Mais ce que je vous en dis n'est que pour vous montrer la conscience et les scrupules de Jean-Paul.
C'est amusant, ma cousine, de rencontrer dans Paris des acteurs qui, Dieu me pardonne! ressemblent un peu à des prêtres, mettons, si vous voulez, à des hiérophantes. Je recommande à votre estime, et presque à votre respect, ces frères excellents, j'allais dire ces saints frères et ces vénérables comédiens.
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_À Monsieur Édouard Hervé._
Paris, 21 septembre.
Vous êtes, monsieur, l'ami et le confident de M. le comte de Paris, vous êtes membre de l'Académie française et directeur d'un journal de tenue distinguée. Vos adversaires même ont pour vous de l'estime et du respect, et l'on dit que l'Académie vous a choisi autant peut-être pour vos belles relations et pour votre réputation de galant homme et d'homme de goût que pour le mérite de vos ouvrages.
J'ajoute que votre extérieur ne dément pas l'idée qu'on se fait généralement de vous. Le _Gaulois_, l'autre jour, donnait votre biographie et votre portrait, et vantait à ses lecteurs votre «physique de diplomate». Si j'en juge d'après ce portrait (car je n'ai jamais eu l'honneur de vous rencontrer), vous avez bien plutôt cet air spécial de réserve, de circonspection, de modestie et de gravité qu'on remarque, dans les églises, chez les personnes recommandables préposées à l'entretien des autels et des ornements sacerdotaux.
Il semble dès lors que, même parmi les besognes de la politique active, vous deviez conserver quelque chose de ce caractère et répudier, par exemple, dans vos façons de solliciter les suffrages des électeurs, certains procédés un peu ... voyants.
Quelle n'a donc pas été ma surprise hier, en allant à l'Exposition! Des pans énormes de la longue palissade qui ferme le Jardin de Paris sont couverts d'affiches à votre nom. Il y en a des centaines et des milliers; c'est une orgie, un délire d'affichage. Votre nom tapisse entièrement, du haut en bas et sur les quatre faces, le piédestal d'une des grosses dames de la place de la Concorde. Et, comme si ce nom respecté n'était pas assez significatif par lui-même, il y a d'autres affiches où on le voit entouré de formules telles que _Délivrance nationale_, et où la disposition typographique de ce nom et de ces formules rappelle les réclames les plus originales de nos plus ingénieux commerçants. Jamais, depuis la candidature de M. Boulanger, on n'avait vu sur les murs de Paris affichage plus exubérant ni, si j'ose dire, plus forain; et, devant ce débordement indiscret--et inutile--j'ai éprouvé pour vous, monsieur, je le confesse, un peu de gêne et un secret sentiment de pudeur.
Et, comme je suis persuadé qu'une pareille faute de goût n'est point de votre fait, et que c'est sans le savoir que vous couvrez de votre nom et de vos devises des espaces si démesurés, j'ai cru bien faire en vous prévenant.
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Paris, 30 septembre.
_À Monsieur Osiris._
MONSIEUR,
Le dieu Osiris, votre homonyme, n'était autre que le soleil; et comme lui, en effet, vous «éclairez», dirait quelque vaudevilliste. Vous venez d'offrir un prix de cent mille francs à l'auteur de l'oeuvre la plus utile de l'Exposition, et il paraît que maintenant vous voulez remplir Paris de statues.
C'est ce que m'apprend un journal du matin. Le reporter ajoute que vous lui avez dit: «Il n'y a rien de plus bête qu'un homme riche. Tous les hommes riches vivent bêtement. Eh bien! je veux avoir vécu le plus artistement possible.»
Ce souci n'est pas d'une âme vulgaire. Oh! que vous avez raison, monsieur, de croire que la profession d'homme très riche est difficile à exercer! (Il n'y a peut-être que celle de pauvre qui présente encore plus de difficultés.)
Autrefois, cela allait tout seul. Les patriciens de l'ancienne Rome et aussi les seigneurs féodaux, rois sur leurs terres, vivaient «artistement» sans y songer. Aujourd'hui encore, les membres de l'aristocratie anglaise, dit-on, et peut-être, chez nous, quelques rares héritiers de grandes fortunes territoriales savent être riches avec aisance et noblesse. «C'est de naissance», comme dit l'amiral suisse.
Mais, quand on a gagné sa fortune dans l'industrie ou la finance, ou quand cette fortune ne remonte qu'à une ou deux générations, c'est autre chose. Pour peu qu'on ait une vingtaine de millions, on ne sait vraiment plus qu'en faire dans nos démocraties.
Donc, on s'ingénie; on achète un château historique en Normandie ou en Touraine, et un hôtel au parc Monceau; on fait construire un chalet à Dieppe et un autre à Menton. Et l'on a trente ou quarante domestiques. Qu'est-ce que c'est que cela? Les Romains vraiment riches en avaient deux ou trois mille.
Quelques-uns, pleins de bonne volonté, se mettent à collectionner des tableaux et des oeuvres d'art. Mais, comme ils n'y entendent rien, ils sont dupés par les marchands et raillés par leurs amis. Et bientôt ils s'en dégoûtent. Ou bien, au contraire, ils finissent par s'y connaître un peu ... et alors, ils redeviennent (telle est la force du naturel) commerçants et brocanteurs. D'autres font courir et se retrouvent, par un détour, marchands et maquignons. D'autres font de la politique, sont députés ou sénateurs. Tous ces gens-là ne savent pas être riches.
Il y en a (de braves gens) qui fondent de leur vivant des hôpitaux et des oeuvres philanthropiques. Il y en a d'autres (des malins) qui laissent pour cela des sommes après leur mort: ce qui est encore très bien. Et il y a des naïfs, parmi ces malins, qui lèguent des prix à l'Académie française.
Certes, tout cela est digne d'éloges, mais c'est à la portée du premier millionnaire venu. Or, ce que nous cherchons, ce sont les moyens d'être riche «artistement». Vous en avez trouvé un, dites-vous. Nous en reparlerons demain, monsieur, avec votre permission.
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Paris, 1er octobre.
MONSIEUR,
J'ai oublié, dans ma lettre d'hier, l'occupation la plus commune des pauvres gens qui ont trop de millions. Elle nous est révélée par Théodore de Banville dans ses _Occidentales_. Le poète nous montre M. de Rothschild, dès l'aurore, mettant ses manches vertes et s'asseyant à son bureau de palissandre:
Il fait le compte, ô ciel! de ses deux milliards. Cette somme en démence, Et, si le malheureux s'est trompé de deux liards, Il faut qu'il recommence!
Il y a beaucoup de sens dans cette hyperbole lyrique. Les grandes fortunes étant aujourd'hui dans la banque, les hommes les plus riches ignorent les beaux loisirs, travaillent comme des commis et emploient principalement leurs millions ... à en gagner d'autres.
Vous, monsieur, vous avez trouvé un moyen de dépenser avec noblesse les funestes revenus dont vous êtes embarrassé. Le journaliste à qui vous vous êtes confié vous fait dire: «... Chez moi, j'ai partout des tableaux sous les yeux. C'est très bien. Mais, quand je suis dehors? Je suis ennuyé de ne pas voir d'objets d'art... Eh bien, que voulez-vous? pour ne pas me condamner à vivre dans une galerie de tableaux, j'ai résolu de me composer un petit musée de statues à travers les rues de Paris.»
Ainsi, monsieur, il vous est réellement impossible de vivre sans voir des «objets d'art», et cela, même quand d'aventure vous vous promenez dans la rue?... Alors contentez-vous. Cela fera bien des statues. Mais quand on les aime!
Pour moi, il en est peu, je l'avoue, que je regarde avec plaisir. J'excepte, si vous voulez, le maréchal Ney de la place de l'Observatoire, à cause de son geste; le Dante qui est devant le Collège de France, à cause de son beau grand nez et de sa capuce; le Dumas de la place Malesherbes, à cause de sa bonne tête; et le Lamartine du square de Passy, à cause de son lévrier... Les autres ne me disent pas grand'chose.
Il y a, boulevard Haussmann, un Shakespeare qui pourrait être, indifféremment, un Bernard Palissy, un Ronsard, un Jean Goujon, ou n'importe quel autre personnage du seizième siècle. De même pour nos contemporains: il n'y a rien qui ressemble à un bonhomme en redingote et en bronze comme un autre bonhomme de bronze en redingote. Sont-ce de nouvelles redingotes de bronze que vous voulez semer sur nos places?
Je comprends les Grecs dressant aux athlètes vainqueurs des statues en pied et nues. Mais chez nos grands hommes, c'est la tête seule qui est intéressante et expressive. Il ne faut donc pas la percher si haut, sur un corps inutile, qu'on n'en puisse plus du tout distinguer les traits dans la noirceur du bronze. Si vous m'en croyez, monsieur, vous élèverez aux morts que vous aimez non point des statues, mais des monuments qui fassent rêver d'eux. La statue de Musset, que vous préméditez, ne sera jamais que la statue d'un grand sec. Faites autre chose. Commandez que l'on grave sur le piédestal, dans un médaillon, le délicat profil du poète, que nous pourrons ainsi voir de près. Puis, laissez à Falguière ou à Saint-Marceaux le soin de sculpter en marbre (oh! pas de bronze) quelque figure de femme, habillée ou non, qui sera la Muse des _Nuits_, ou l'Âme de Musset, ou Marianne ou Carmosine..., enfin, qui éveillera en nous des ressouvenirs et des images de l'oeuvre aimée...
Et ainsi pour les autres. Voilà mon idée.
Ah! pendant que vous y êtes, ne pourriez-vous faire remplacer par de vraies femmes les vieilles dames d'honneur de la reine Amélie qui gardent le beau jardin du Luxembourg?
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Paris, 3 octobre.
Aimez-vous les mots d'enfants?
Vous me direz que vous les aimez quelquefois, et quand ce ne sont pas les chroniqueurs ou les vaudevillistes qui les font. Mais cela devient très difficile à discerner. Les enfants d'aujourd'hui sont d'une telle force qu'ils font souvent des mots d'enfants qui ressemblent à des mots d'auteurs. Telle cette réflexion d'un affreux bambin qui avait sans doute étudié les albums de Gavarni et qui, surprenant sa mère en faute, lui dit d'un air entendu:
--Hein! maman, t'en as d'la chance que j'sois pas un enfant terrible!
Celui-là, après tout, je ne vous en garantis pas l'authenticité. Mais, en voici un que j'ai entendu de mes oreilles. Il est de Nicole, la petite soeur de Bob. Elle a huit ans, elle est fort paresseuse et rapporte régulièrement, du couvent où elle est élève externe, des bulletins déplorables. Un jour, sa mère lui faisait honte devant des étrangers de son ignorance, et Nicole protestait. Alors M. l'abbé, l'abbé de Bob, intervint:
--Mme Gyp a malheureusement raison, dit-il; et tenez! je parie que Mlle Nicole ne répond pas à la question pourtant bien simple que je vais lui poser... Quelles sont les cinq parties du monde?
Nicole commença: «l'Europe ... l'Europe...» Elle finit par trouver l'Amérique; et puis plus rien. L'abbé ricanait.
--Zut! dit Nicole exaspérée.
Vous jugez du scandale. On enferma Nicole. Le soir, au dîner (où elle était privée de dessert), elle avait les yeux si rouges et l'air si malheureux que sa mère eut pitié d'elle:
--Vois, ma petite fille, lui dit-elle doucement, comme tu as été méchante...
--Dame! pourquoi qu'il me laissait pas tranquille?
--Mais il me semble que M. l'abbé avait bien le droit de te poser cette question-là.
Alors Nicole, fort tranquillement:
--_Oh! pour sûr que sa question n'était pas indiscrète!_
C'est effrayant, n'est-ce pas? À huit ans! Voici, pour vous remettre, un vrai mot d'enfant, de bon petit enfant pareil à ceux d'autrefois, un mot de Suzon, une de mes petites amies, qui a sept ans. Sa mère lui apprenait l'arithmétique, et on en était aux exercices sur la soustraction:
--Si tu as huit pommes et que tu m'en donnes trois, combien en reste-t-il?... Si la fermière a vingt poules et qu'elle en vende neuf ... etc.
Tout à coup Suzon eut une idée:
--Écoute, maman.
Et, clignant de petits yeux pleins de malice, étouffant de rire, toute cramoisie de la bonne farce qu'elle faisait à sa mère, elle lui posa cette question dont je vous prie d'admirer l'étonnante fantaisie et le tour déjà tintamarresque et chat-noiriste:
--Si j'ai cinq-z-yeux et que tu m'en creuves six, combien qu'i' m'en reste?
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Paris, 3 octobre.
La pauvre Amiati, la chanteuse de l'Eldorado qui vient de mourir, ne faisait pas, comme Victorine Demay, la joie des lettrés, des curieux, ni des membres des classes dirigeantes. Elle n'avait pas été, elle, présentée à M. Renan. Mais elle ravissait, elle enthousiasmait la vraie foule. Notre grosse Demay fut «à la mode»; la pâle Amiati était «populaire».
Je me souviens de l'avoir entendue en 1872. C'était une grande fille brune, le visage à la fois tragique et ingénu, une voix généreuse, étoffée, avec de belles notes de contralto. En ce temps-là on se recueillait, on essayait de devenir sérieux, et l'on venait de découvrir que c'était le maître d'école allemand qui nous avait vaincus. Et c'est pourquoi Amiati chantait des chants patriotiques et des couplets sur les réformes de l'enseignement. Avec une conviction religieuse, elle lançait des refrains comme celui-ci:
Un peuple est fort quand il sait lire, Quand il sait lire, un peuple est grand!
ou des vers de cette force:
L'instruction laïque, obligatoire, Doit être enfin le dogme des Français!
(Prononcez «l'instructi-on», fredonnez cela sur l'air de _T'en souviens-tu?_ ou sur un air de même qualité, et vous pourrez vous rendre compte de l'effet.)
Elle a chanté ces choses-là pendant dix-huit années, la bonne Amiati. Elle y joignait la romance sur l'amour maternel, sur les pauvres, sur le printemps. Profondément admirée des ouvriers et des petits bourgeois, elle représentait, au café-concert, la littérature morale et élevée.
Elle était parfaitement naïve. Du premier jour que je l'ai vue, j'ai eu l'impression que cette grande fille devait être sage, qu'elle nourrissait sa mère, soignait ses petits frères et repassait ses chansons en leur tricotant des bas... Je ne sais si elle faisait rien de tout cela. Mais plusieurs de ses camarades m'ont dit, depuis, que c'était une excellente et honnête créature. Je lui ai moi-même parlé une fois (c'est la grosse Demay qui m'avait présenté à elle), et j'ai été frappé de son air de candeur.
Dans un monde de pitres et de petites gourgandines, la bonne Amiati était à part. Elle était grave, se sentant une mission. Quand on ne chante que des choses sur la patrie, la gloire, la justice, la Révolution, quand on traduit tous les soirs, devant deux mille personnes, de si beaux sentiments, c'est bien le moins qu'on se respecte, n'est-ce pas? Amiati fut la vestale populaire de la chanson patriotique. C'est évidemment son répertoire qui l'a sauvegardée, maintenue sérieuse et digne. Son cas n'est-il pas amusant et touchant?
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Paris, 5 octobre.
Depuis qu'il fait froid, un des endroits les plus solitaires de Paris, c'est assurément l'esplanade des Invalides, entre neuf et dix heures, quand la foule est aux fontaines lumineuses ou à l'embrasement de la tour.
J'errais hier, à cette heure-là, dans le dédale que forment les pavillons des diverses colonies, les tentes kabyles, les kiosques, les restaurants, la pagode d'Angkor, les villages nègres et le kampong javanais. On se croirait dans une ville de rêve, où il y aurait de la boue pourtant. L'argent bleuâtre de la lumière électrique et l'or jaune du gaz baignent inégalement, d'une clarté plus singulière et plus factice encore que celle des théâtres, le désordre lyrique des architectures pareilles à des strophes d'_Orientales_. Çà et là, des angles de toits ou de murailles coloriées éclatent crûment, puis tout à coup on entre dans des pans d'ombre, on longe des tentes basses et toutes bossues, et des buttes sombres de bamboulas où grouille on ne sait quoi.
J'entends des râles féroces qu'accompagnent un tintamarre fêlé de casseroles et le cri aigu d'une flûte inhumaine: c'est le théâtre annamite... Je me penche par-dessus la barrière qui enclôt, comme une cour de ferme, un village du Congo ou du Gabon. Je me dis qu'à deux pas de moi, dans ces buttes, sous le crâne épais de quelque nègre qui rêve, vivent les images des grands fleuves, des plaines et des forêts de l'Afrique tropicale. Et j'entends un chant mélancolique à trois notes, qui semble venir de dessous terre, quelque chose qui rappelle la plainte si douce du crapaud par les soirs élégiaques...
Je continue d'errer. Je suis seul, absolument seul. Le silence est complet, un silence énorme, pour parler comme Flaubert. Et ce silence est d'autant plus étrange que tous les édifices de cette cité des songes sont éclairés intérieurement. Un seul bruit, bizarre et sec, bruit de crécelle, de roue dentée: _cra cra ... cra cra cra..._ À chaque instant, et de tous les côtés à la fois, j'entends ce léger grincement. D'où vient-il? De quelles bêtes invisibles? Vraiment cela est sinistre, cela rappelle les imaginations d'Edgar Poe... Mais je découvre tout à coup que ce bruit vient des globes de lumière électrique. Par quoi est-il produit? Je ne suis pas assez grand clerc pour vous l'expliquer.
Je regagne l'allée centrale.
De petits hommes jaunes la traversent de temps en temps. Deux nègres, l'un habillé de rouge et l'autre de blanc, causent avec le petit soldat qui est en faction à la porte du palais de la Guerre. Une Fatma du concert tunisien, enveloppée d'un manteau sombre, et grelottante, passe au bras d'un homme à fez. L'un des nègres lâche une plaisanterie nègre, en sabir. Fatma riposte. Le petit soldat s'en mêle: il en trouve de drôles, le petit soldat. Les deux bons nègres se tordent. Et je me sens flatté dans mon amour-propre national...
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_À Monsieur Bob, à propos du dernier livre de Gyp:_
BOB À L'EXPOSITION.
Paris, 8 octobre.
Je vous ai beaucoup aimé, mon cher Bob, et cela depuis le premier jour où votre charmante mère eut l'idée de noter pour nous vos instructives conversations. Et c'est parce que je vous aime encore que je voudrais vous dire, en toute franchise, combien m'ont surpris et affligé les derniers propos que vous avez tenus, si j'en crois Mme Gyp, à votre excellent abbé.
Il est vraiment étrange qu'un bambin de votre âge, visitant l'exposition, nous entretienne tout le temps de la Haute Cour et que, devant les petites Javanaises, au pied de la tour Eiffel, le long de la rue du Caire et même dans la galerie des jouets d'enfants, il éprouve l'invincible besoin de nous exprimer ses mauvais sentiments à l'endroit de M. Carnot et son enthousiasme pour M. Boulanger.
Vous reprochez à M. le président de la République d'avoir la barbe noire et le teint pâle, de n'avoir pas les épaules de Tom Cannon et de ne pas monter à cheval. Vous lui reprochez aussi, avec une amertume particulière, de présider un grand nombre de cérémonies, de se tenir très droit en public, de saluer beaucoup et de ne pas parler argot. Bref, vous lui en voulez mortellement de sa patience, de sa correction, de son sang-froid, du haut sentiment qu'il a de ses devoirs et de son exactitude scrupuleuse à les remplir.
M. le président de la République vous déplaît. À cela il n'y a rien à dire. Il ne faut pas demander à un petit bonhomme comme vous, très étourdi, très en dehors et, Dieu merci! très enfant malgré sa précoce affectation de blague, d'être sensible à un genre de mérite qui ne se sent bien qu'à la réflexion et qui suppose une dépense d'énergie toute silencieuse et toute intérieure. Cette antipathie irraisonnée pour un honnête homme qui ne vous paraît pas suffisamment «décoratif» est bien, après tout, dans le caractère de notre ami Bob, du digne frère de Paulette et de Loulou.
Mais où j'ai peine à vous reconnaître et où vous me faites un réel chagrin, c'est quand je vous vois étaler un si furieux fanatisme pour l'ancien général au cheval noir.
Entendez-moi bien: ce que je vous reproche, ce n'est pas de penser et de sentir autrement que moi, c'est de n'être plus vous-même et de contrarier absolument l'idée que je m'étais faite de vous.
Car, raisonnons un peu. Vous êtes un gamin très indocile, très mal élevé, pas toujours très naturel malgré votre sans-gêne et votre argot, enfin très vaniteux et très content de vous. Mais avec tout cela vous avez du coeur et du bon sens; vous êtes «un bon gosse», comme vous dites, et je crois que ce que vous estimez avant tout chez les hommes, c'est la franchise, la loyauté, le courage, le sentiment raffiné de l'honneur. Vous aimez encore mieux ces belles vertus quand il s'y joint un peu de «panache»; mais ce goût est bien de votre âge. Je vois avec plaisir que vous admirez M. le maréchal de Mac-Mahon (page 5). Dans un autre endroit, vous vous emballez pour les hommes de 89, parce qu'ils avaient, dites-vous, «une crâne allure», et vous ajoutez: «Enfin, m'sieu l'abbé, y a pas à dire mon bel ami, c'étaient des zigs!»
Or, si vous aimez tant les «zigs» et les hommes de «crâne allure», comment vous arrangez-vous, mon cher monsieur Bob, pour admirer à ce point l'homme des petites lettres au duc d'Aumale, des lunettes bleues et de la fuite à Londres, même sans parler du reste? Le cheval noir suffit-il à compenser tant de traits fâcheux? Et remarquez, encore une fois, que ce que je fais ici avec vous, ce n'est ni de la morale, ni de la politique. Je me place à votre point de vue de «bon gosse» un peu snob. Vous appréciez extrêmement ce qui est «chic». Eh bien! permettez-moi de vous dire que votre héros n'est pas «chic», mon pauvre Bobichon. Et si, comme je crois, ce mot mystérieux signifie pour vous, entre autres choses, une certaine élégance morale, c'est bien plutôt, Dieu me pardonne! M. Carnot qui serait «chic».
Réfléchissez, mon cher Bob; renoncez à une erreur de goût que rien ne justifie; renoncez-y sans le dire, puisque l'objet de votre flamme est aujourd'hui malheureux, et redevenez le vrai Bob ... ou j'essaierai de ne plus vous aimer.