Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires,

Chapter 16

Chapter 163,869 wordsPublic domain

Hier le vaincu de Pharsale M'offrait un dîner d'un écu. Le vin est bleu, la nappe est sale: Je n'irai pas chez le vaincu. Mais que la cousine d'Auguste M'invite en sa riche maison, J'accours, j'arrive à l'heure juste. --Chansonnier, vous avez raison!

L'épigramme était tout à fait injuste et cruelle, et Nadaud en fut profondément affligé. Lamartine, l'ayant appris, lui écrivit une longue lettre pour lui expliquer comment la chose s'était faite, que ce n'avait été qu'une plaisanterie inoffensive, et que «du premier au dernier, les vers cités n'étaient pas les siens».

Je ne sais si Lamartine disait vrai (car sa mémoire était sujette à des défaillances). Mais l'inexactitude du souvenir était ici charité; et, d'ailleurs, le sentiment de toute la lettre était d'un coeur très bon et très délicat. Je ne puis m'empêcher d'en copier pour vous les dernières lignes.

«... Quoi qu'il en soit, j'ai eu tort, puisque j'ai eu le malheur d'être l'occasion pour vous de la moindre peine; je m'en frappe la poitrine comme d'une mauvaise action, et même comme d'une ingratitude, puisque vous m'aimiez et que je vous honore dans mon coeur. Je vous supplie de tout oublier et de ne pas punir, par la perte très sérieuse et très douloureuse d'un ami, la seule mauvaise plaisanterie que je me sois permise dans ma vie.

«_P.-S._--Si mon repentir vous touche, je désire que vous puissiez le faire connaître à ceux qui vous aiment.»

Ne trouvez-vous point, ma cousine, qu'il y a là une sincérité de regret, une façon simple et franche de s'accuser et de demander pardon, qui est d'une âme vraiment noble et profondément humaine? C'est là un de ces petits traits qui vous renseignent sur un caractère aussi bien que de grandes actions. Je suis ravi de constater une fois de plus que ce poète incomparable fut un homme excellent. Ce n'est rien que cette lettre; mais je n'affirmerais pas que, dans un cas pareil, Victor Hugo eût su l'écrire. Ou bien alors il l'eût faite _trop belle_.

Un détail charmant, c'est qu'à la suite de cette aventure Nadaud n'osa presque plus aller chez la princesse Mathilde, «aimant mieux passer pour un ingrat que pour un courtisan». Il ajoute que son abstention a été comprise et pardonnée.

* * * * *

Paris, 5 septembre.

«Doit-on le tuer?»

Pour résoudre loyalement la question, je me suis transporté aux arènes du bois de Boulogne, et voici, ma cousine, ce que j'ai éprouvé.

Au commencement, je ressentais un réel malaise toutes les fois qu'un toréador s'approchait pour enfoncer la pointe de sa banderille dans le cou de la bête. Et alors j'étais franchement avec le taureau. D'autant plus qu'à première vue ce que font ces hommes ne paraît pas difficile du tout. Cette grosse bête se meut si lourdement! Un petit saut de côté, au moment où elle fonce sur vous... Tout le monde en ferait autant!

Un voisin redressa mes idées. Sans doute le travail des toréadors n'est pas extrêmement malaisé; mais ce qui le rend méritoire, c'est qu'il ne souffre pas la moindre faute. Un seul faux pas pourrait les perdre. Quant au taureau, la piqûre des jolies flèches enrubannées ne lui fait guère plus de mal qu'à nous une piqûre d'épingle...

Ainsi renseigné, je plaignis moins la bête et je me mis du côté des hommes.

Mais vinrent les picadors. Leurs épieux firent ruisseler le sang en filets rouges le long des épaules de l'animal et jusque sur son fanon. Je me sentis derechef partisan du taureau. Vaguement, secrètement, et comme dans le mystère de mon âme, je commençai à souhaiter aux hommes quelque mauvais coup.

En même temps, je constatais que le sang ne me causait déjà plus autant d'horreur. L'approche du moment où la pointe pénètre dans la chair ne m'était plus aussi pénible; même, je me surprenais à désirer ce moment. D'ailleurs, à cette distance (l'arène est très vaste et l'amphithéâtre très élevé), sous cette lumière dévorante d'un grand soleil d'été, parmi cet immense bourdonnement de la foule, où se perdent les mugissements et les cris, le spectacle même d'un homme ou d'un cheval éventré ne doit plus donner qu'une sensation visuelle presque aussi purement pittoresque, aussi affranchie du ressouvenir de la douleur physique, que si le même objet nous était offert dans un tableau de Fortuny ou de Henri Regnault. Et ainsi on devient cruel sans le savoir.

La question: «Doit-on tuer le taureau?» est donc mal posée. Le tuer est fort indifférent, après qu'on l'a lardé et saigné pendant une demi-heure sous les yeux de la foule.

Il faut laisser les taureaux tranquilles, voilà tout.

Ou bien, si vous ne voulez pas les laisser tranquilles, n'enlevez pas à ces bêtes leurs moyens de défense. Car ce jeu ne cesse d'être ignoble que s'il est mortellement dangereux pour ceux qui s'y livrent.

Mais, d'autre part, je ne tiens en aucune façon à voir mes semblables se faire étriper, même héroïquement et dans les conditions les plus propres à ravir des yeux d'artiste. Je ne retournerai pas aux arènes, ma cousine. Je ne cesserais d'y être malheureux que pour y devenir féroce. Et je ne veux pas.

* * * * *

Paris, 7 septembre.

Vous rappelez-vous, ma cousine, les projets de réforme orthographique de M. Louis Havet? Je n'y faisais, pour ma part, qu'une objection: l'écriture trop simplifiée serait beaucoup moins jolie à l'oeil, et je me représentais mal, dans un sonnet de José-Maria de Heredia, _Erimante_ au lieu de _Erymanthe_ et _ictiofage_ au lieu de _ichtyhophage_.

Je ne sais comment M. de Heredia a été informé de ce sentiment; mais il m'envoie, afin de m'y confirmer, une lettre et un sonnet.

Voici la lettre:

«Je voulais depuis beau temps vous remercier et vous dire, cher ami, que vous aviez bien raison de croire que je ne me soumettrais jamais à cette barbare réforme de l'orthographe, si pédante sous couleur de simplification et qui gâte la beauté des mots en dénaturant leur physionomie, leur retire leurs lettres de noblesse et veut supprimer la rareté, la bizarrerie, la difficulté, les nuances, tout ce qui fait le charme d'écrire. On commence par les mots, on finirait par la langue, et ce serait le volapük!

«Si j'ai tant tardé, c'est que je voulais joindre, à ma protestation contre les logoclastes, un joli exemple. _Ichtyophage_, fi donc! J'aime mieux _Thympreste_. Quant à _Erymanthe_, si je ne l'ai jamais employé, c'est que je n'ai pas osé, par respect pour le divin André.

«J.-M. DE HEREDIA.

«Voyez-vous mon nom écrit sans H...?»

Et voici le sonnet:

PAYSAGE.

_Sur l'Othrys._

L'air fraîchit. Le soleil plonge au ciel radieux. Le bétail ne craint plus le taon ni le bupreste. Aux pentes de l'Othrys l'ombre est plus longue. Reste, Reste avec moi, cher hôte envoyé par les dieux.

Tandis que tu boiras un lait fumant, tes yeux Contempleront, du seuil de ma cabane agreste, Des cimes de l'Olympe aux neiges du Thympreste, La riche Thessalie et ses monts glorieux.

Vois la mer et l'Eubée et, rouge au crépuscule, Le Callidrome sombre et l'OEta, dont Hercule Fit son bûcher suprême et son premier autel;

Et là-bas, à travers la lumineuse gaze, Le Parnasse où, le soir, las d'un vol immortel, Se pose, et d'où s'envole, à l'aurore, Pégase!

Il est certain que, si vous écriviez _Otris_, _Timpreste_, _Olimpe_, _Eta_, _Tessalie_, ce ne serait plus cela, mais plus du tout!--J'espère que ce sonnet somptueux vous plaira, ma cousine. Vous goûterez la belle rareté des rimes en _reste_. Vous apprécierez la coupe du troisième vers qui peint si bien l'allongement de l'ombre par l'allongement du rythme jusqu'à la onzième syllabe, et vous admirerez par quel art d'interrompre le rythme et de le reprendre, de le ralentir et de le précipiter, les deux derniers vers expriment à l'oreille la légèreté du cheval divin quand il s'arrête, et l'aisance sereine de son élan quand il repart. Enfin, vous aimerez la beauté des mots, doublée par la place qu'ils occupent, leur sonorité, leur éclat, l'air de gloire et d'allégresse héroïque répandu sur ces alexandrins si savants. Ce sonnet, c'est de l'antique flamboyant.

Quant à la généreuse colère de M. de Heredia contre les «logoclastes» ou massacreurs de mots, la loyauté m'oblige à dire qu'elle est un peu excessive. Car, vous vous en souvenez, les réformes proposées par M. Havet sont modestes et, naturellement, ne seraient point obligatoires. Tout pourrait donc s'arranger. Il y aurait, en France, deux orthographes, comme il y a deux littératures (celle de M. de Heredia, si vous voulez, et celle des romans-feuilletons), deux cuisines (celle des riches et celle des pauvres), deux façons de s'habiller, etc., etc... Il y aurait une orthographe simplifiée, toute nue, facile à apprendre, pour les philistins, les marchands d'épices et les journalistes, et une orthographe ornée, compliquée, héraldique et décorative pour les poètes, les artistes, les lettrés et les érudits; bref, une orthographe vulgaire et une orthographe noble. Et chacun aurait, bien entendu, le droit d'employer l'une ou l'autre, selon son goût ou ses prétentions, ou même selon les circonstances. Pourquoi pas?... Cela fut presque ainsi autrefois.

* * * * *

Paris, 10 septembre.

Il y avait bien deux mois que je ne les avais vues, les petites danseuses javanaises. Ah! ma cousine, comme elles sont changées! Presque plus mystiques ni hiératiques. Elles ont, en dansant, des clignements d'yeux vers la salle, et des sourires et des airs de tête d'une gaminerie déjà montmartroise. Elles portent leur diadème sur l'oreille. Les petites prêtresses, comme on les appelait, se sont laïcisées. Il paraît qu'on les a conduites à Cluny, aux _Petits Mystères de l'Exposition_. Là elles ont vu la parodie de leurs danses; cela les a follement amusées, et, depuis, elles se parodient elles-mêmes!

Ainsi, l'esprit de Paris déteint sur ses hôtes. Il faut s'en réjouir. J'attends, pour ma part, les meilleurs résultats de ce congrès multicolore des races dans la ville de Renan et de Meilhac, dans la cité railleuse aux boulevards illustres. J'espère que les étrangers, même les plus jaunes et les plus noirs, s'y imprégneront, fût-ce à leur insu, de cette ironie indulgente qu'on trouve surtout chez nous, et dont l'abus nous perdra peut être, mais qui serait un grand bienfait si elle se pouvait répandre, à doses modérées, à travers le monde.

Ce sera, du reste, un très heureux échange de services entre les autres peuples et nous. Car, pour nous aussi, cette accumulation, sous nos yeux, d'êtres et de choses exotiques aura des effets excellents. D'abord, elle nous fera mieux apprécier ce que nous avons chez nous. Je l'ai déjà éprouvé plusieurs fois. Et, par exemple, saturé comme je l'étais de toutes les danses du ventre et même de la danse ardente et brutale des gitanes, j'ai eu l'autre soir un plaisir inattendu à revoir, dans un café-concert des Champs-Élysées, le «quadrille naturaliste» qui est notre danse nationale à nous. J'y ai trouvé une gaieté, un entrain, une grâce facile, une gentillesse spirituelle et un peu folle, et j'ajoute une décence (car tout est relatif), oui, en vérité, une décence dont les secouements d'entrailles et les tortillements de croupes de là-bas m'avaient déshabitué. Ce quadrille m'a été un rafraîchissement!

Je vous dirai demain un autre bénéfice imprévu que nous pouvons retirer du spectacle de toute cette exoticaillerie.

* * * * *

Paris, 11 septembre.

Le second avantage, ma cousine, c'est que l'Exposition va assouvir en une seule fois toutes nos curiosités d'exotisme, en sorte qu'après cela nous aurons l'esprit plus tranquille pour «cultiver notre jardin».

À dire vrai, nous commençons à avoir une indigestion de géographie pittoresque. L'Orient surtout, celui des palmiers et des minarets, des odalisques et des chameaux, l'Orient d'Afrique ou celui de Turquie et d'Asie-Mineure, nous sort décidément par les yeux.

Notez qu'à l'heure qu'il est, cet Orient, qui fut si cher aux romantiques, est, en littérature et en art, terriblement bourgeois. Tranchons le mot, cet Orient-là est d'un Louis-Philippe!... Je sais bien que nous l'avons dépassé et que nous en sommes à l'Extrême-Orient. Nous avons eu le japonisme, devenu banal à son tour; nous avons maintenant le javanisme et l'annamisme. Quant aux Peaux-Rouges et aux bons nègres, il y a longtemps qu'ils ne nous gardent plus de surprises. Nous savons à présent, tout en gros, quel est l'aspect extérieur de l'humanité sur les divers points de sa planète. Nous savons à quoi nous en tenir sur la valeur décorative des plus lointaines civilisations jaunes ou noires. Ah! ma cousine, que c'est donc toujours à peu près la même chose! Du moment qu'on ne peut pas nous faire voir le costume, l'habitation, l'ameublement et les danses des habitants de la lune, ce n'est vraiment plus la peine de nous déranger.

Je feuilletais, un de ces derniers matins, les relations de voyages du bon Regnard. Ce poète préféré de J.-J. Weiss avait parcouru toute l'Europe jusqu'à la Laponie, et il avait eu la chance d'être «captif en Alger», comme ces personnages mystérieux et bienveillants qui viennent dénouer la moitié des comédies de Molière. Bref, Regnard avait presque autant voyagé que notre suave et triste Pierre Loti. Or, il n'avait rien vu. Voulez-vous savoir ce que lui inspire Alger? Voici: «Alger est situé sur le penchant d'une colline, que la mer mouille de ses flots du côté du nord. Ses maisons, bâties en amphithéâtre et terminées en terrasses, _forment une vue très agréable_ à ceux qui abordent par mer.» C'est tout; et, en effet, qu'y a-t-il de plus?... Eh bien, ma cousine, si nous revenions ou si nous faisions semblant de revenir, par satiété (et en prenant le plus long), à cette incuriosité des yeux, qui d'ailleurs n'excluait pas le plaisir, et dont s'accommodaient si bien nos pères avant Bernardin et Chateaubriand, ces deux agités; si nous renoncions à ce qu'il y a d'insincérité, de snobisme et de rhétorique apprise dans ce que nous appelons notre «sens du pittoresque», et si, par suite, nous devenions plus attentifs aux âmes, j'entends aux âmes de chez nous, qui sont souvent si curieuses..., croyez-vous que l'exoticaillerie de l'Exposition nous aurait rendu un si mauvais service?

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Étretat, 12 septembre.

Ma cousine, il me serait tout à fait impossible de vous dire quelle était la douceur du ciel de septembre hier soir, vers six heures, entre les Ifs et Étretat. Les talus des chemins étaient de velours; les vaches immobiles qui nous regardaient passer nous conseillaient, par leur exemple, la paix de l'âme; et la plaine aux larges ondulations se déroulait avec une sérénité divine. À vingt plans différents se déployaient, comme des décors dressés dans tous les sens, des rideaux de hêtres et de peupliers graduellement décolorés par la distance: les premiers, d'un vert généreux et dru; les derniers, à l'horizon, bleus, violets ou couleur de fumée. Et je songeais avec un peu d'étonnement que ce pays élyséen était pourtant celui des contes de Maupassant, le pays de Maît'Omont ou de Maît'Hauchecorne, et que, par des champs semblables à ceux-là, Emma Bovary, il y a quelque quarante ans, courait à ses rendez-vous chez Rodolphe de la Huchette...

Puis, voici Étretat, entre les deux portes de sa falaise, qui donnent l'impression, même par les plus lourdes chaleurs, qu'on est rafraîchi par un courant d'air; Étretat avec sa plage de galets, où l'eau est si limpide, d'un vert délicat et tout pénétré de lumière; station bonne enfant, jadis chère aux «artisses» et aux hommes de lettres, et où s'avoisinent aujourd'hui, sans se mêler, deux sociétés bien tranchées: ici la bande parisienne, un peu bohème, et qui s'amuse; là, des familles de pasteurs protestants comme s'il en pleuvait.

Vu au casino quelques frimousses éminemment modernes. L'image d'Emma Bovary me revient. Pauvre petite femme, si naïve en somme, qui croyait, chaque fois qu'elle aimait, à l'éternité de son amour, et qui mourut parce qu'elle avait des dettes! Aujourd'hui la femme du médecin d'Yonville viendrait sûrement passer la saison à Étretat. Elle aurait lu les livres brutaux ou ironiques des quinze dernières années; elle aurait lu les contes de son compatriote Maupassant et, naturellement, _Madame Bovary_; et alors elle ne serait plus du tout romanesque. Elle ne proposerait plus à Rodolphe de s'en aller au bout du monde; elle ne ferait pas, toutes les semaines, des heures de diligence pour un petit clerc de notaire. Elle trouverait autre chose,--peut-être au casino d'Étretat. Et elle ne s'empoisonnerait pas; ou, si cette idée d'un autre âge lui venait, elle le ferait avec de la morphine, non avec de l'arsenic,--ce poison canaille. Tout a marché, ma cousine.

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X...-sur-Mer, 16 septembre.

Les Romains, ma cousine, qui étaient gens experts dans l'art de vivre, n'avaient peut-être pas inventé tout à fait les casinos; mais ils ne manquaient point de passer la saison d'été au bord de la Méditerranée, dans leurs villas de Baïes et de Tarente; ils aimaient comme nous à se retrouver et à converser sur les plages, et ils y faisaient venir, pour se distraire, des histrions et des joueuses de flûte. Il ne faut donc pas dire trop de mal des bains de mer. La vie y est douce et élégante, et c'est, en somme, une ingénieuse combinaison des plaisirs de la société polie et de ceux de la campagne, avec plus de variété et de liberté que n'en offre la «vie de château»...

Je veux maintenant vous dire une petite histoire vraie: c'est son seul mérite. Nous faisions hier une grande promenade le long de la mer. Nous avions avec nous des jeunes femmes et des fillettes en toilette claire, rieuses et florissantes de santé, d'une santé propre et soignée, délicate dans sa fraîcheur: une santé de riches. Nous rencontrâmes un grand troupeau de boeufs parqués au haut de la falaise. Il n'y a rien de plus beau (le peintre Duez le sait bien), que des boeufs se profilant sur la mer et sur le ciel. Mais, comme le parc était ouvert, les enfants eurent peur et ne voulaient point passer. Tout à coup une forme humaine surgit de l'herbe où elle était couchée: un pauvre homme couvert d'une peau de bique, le visage couleur de terre. C'était le bouvier. Il appela son chien et rassura poliment la compagnie. Il y avait avec lui un enfant chétif et laid, et qui paraissait avoir six ou sept ans. Une dame demanda: «C'est votre petit garçon?--Oui, madame.--Quel âge a-t-il?--Onze ans.» La dame se récria un peu étourdiment: «Onze ans! mais c'est l'âge de Jeanne!» Or Jeanne est une belle petite fille déjà grande comme une femme, avec une bonne figure ronde et rose. L'homme considéra la fillette et dit:

--Oh! madame, c'est que votre demoiselle mange de la viande, elle!

Il dit cela avec simplicité, sans amertume, et même sans étonnement. La dame l'interrogea. Il nous apprit qu'il avait huit enfants, qu'il gagnait vingt sous par jour, mais qu'il payait 50 francs à la ferme où il était employé, pour loger sa femme et ses enfants. Il ne se plaignait pas; il ajouta que ses deux aînés pourraient bientôt gagner quelque chose. Il était absolument résigné: misérable, mais non point malheureux, à ce qu'il semblait. Je vous dis ce que j'ai vu.

On donna quelques pièces à l'homme; mais l'élégante compagnie resta pensive à cette révélation subite d'une existence si différente de la sienne, d'une humanité si peu semblable à celle qui fréquente les exquis casinos d'été. Il y a des choses tristes que l'on sait bien, mais auxquelles on ne songe jamais. Les dames aux savantes toilettes, jolies à voir comme des fleurs, se demandaient comment deux grandes personnes et huit enfants peuvent bien vivre avec vingt sous par jour, et elles faisaient des calculs; et j'essayais de me figurer l'âme de ce berger, quelles étaient ses pensées et quelles pouvaient être ses joies. Deux formes extrêmes de la vie, la plus proche de la nature et la plus éloignée, la plus nue et la plus ornée, la plus rude et la plus amollie par l'industrie humaine, venaient soudain de se trouver en présence,--sous l'oeil des grands boeufs qui ne s'en souciaient guère, et au bord de la mer qui, il est vrai, roulait ses flots longtemps avant l'apparition de la vie humaine et les roulera longtemps après sa disparition... Voilà, ma cousine, une idée fort propre à nous consoler des maux d'autrui, et même des nôtres quelquefois.

Demain, je serai à Paris et reviendrai (il en est grand temps) aux choses parisiennes.

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En wagon, 16 septembre.

Les âmes de gloire effrénées, Par un essor inattendu, Se plongent dans leurs destinées À travers l'obstacle éperdu.

--De qui sont ces vers? Ne dirait-on pas du Victor Hugo tout pur? «Obstacle _éperdu_», surtout, porte bien la marque du poète des _Contemplations_. Ne serait-ce pas le commencement d'une strophe des _Mages_? Si ces vers ne sont point de Victor Hugo, ils sont donc de M. Clovis Hugues. En tout cas, ils ont dû être écrits dans ces cinquante dernières années.

Eh bien, ma cousine, ces vers sont d'Écouchard Lebrun en personne (_Ode sur l'enthousiasme_). J'ai été bien surpris de les rencontrer dans un vieux petit bouquin intitulé _Recueil de poésies du second ordre_ que j'avais pris au hasard dans la bibliothèque de mes hôtes pour lire en voyage.

Là-dessus, je me suis mis à me réciter des vers. On est très bien pour cela en wagon, la nuit. Tandis que la lumière de la lampe danse sur les visages renversés des dormeurs et, lorsqu'ils remuent, allonge sur la paroi des ombres soudaines et fantastiques, vous appliquez votre oreille contre la portière et, dans les vibrations de la vitre mêlées au grondement des roues, vous entendez tout ce que vous voulez, même des scènes d'opéra avec leur orchestration complète. Les vers que je me récite, il me semble qu'ils sont chantés dans l'ombre par une mystérieuse voix d'harmonica...

J'en cherche, par amusement, qui puissent, comme ceux d'Écouchard Lebrun, servir «d'attrape». Voici ce que je trouve d'abord:

Ces herbes ne sont pas d'une vertu commune; Moi-même en les cueillant je fis pâlir la lune Quand, les cheveux flottants, le bras et le pied nu, J'en dépouillai jadis un climat inconnu.

Ces vers sont de Corneille (_Médée_); ils pourraient à la rigueur être de Leconte de Lisle.

Et celui-ci:

J'ai montré ma blessure aux deux mers d'Italie.

Il pourrait, il devrait être d'Alfred de Musset. C'est un vers des _Nuits_, il n'y a rien de plus sûr.--Or, il a été volé à Musset par Maynard, qui vivait, comme vous savez, sous Louis XIII.

Et ce petit morceau:

Deux démons à leur gré partagent notre vie Et de son patrimoine ont chassé la raison; Je ne vois point de coeur qui ne leur sacrifie. Si vous me demandez leur état et leur nom, J'appelle l'un amour et l'autre ambition.

Ne jurerait-on pas un sixain de Musset qui aurait perdu en route un de ses vers? Mouvement, expression, tournure, rimes et le je ne sais quoi, l'accent, le timbre, tout y est... Cela doit être dans _Namouna_, ou plutôt dans quelque pièce un peu oubliée des premières poésies. C'est bien votre impression, n'est-ce pas?--Or, ces vers sont tout bonnement de La Fontaine, et vous les trouverez dans _le Berger et le Roi_, au 10e livre des _Fables_.

Je vous chercherai, si vous voulez, d'autres exemples. On peut faire avec cela un petit jeu innocent et pédant pour les soirées d'hiver à la campagne.

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Paris, 18 septembre.

Jean-Paul Mounet faisait hier ses seconds débuts (je crois) à la Comédie-Française, dans le rôle de Jean Baudry. L'autre Mounet, dans la salle, couvait des yeux son cadet et frissonnait d'admiration et d'orgueil. Car les Mounet sont ainsi: chacun d'eux est persuadé que son frère est le plus grand artiste dramatique de tous les temps. Mounet-Sully, chargé de gloire, vous dit tranquillement de Jean-Paul: «C'est lui qui a du génie.» Et, comme il est parfaitement sincère, cela est touchant.