Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires,

Chapter 15

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J'ai eu la première dans un endroit où l'on ne songerait guère à aller la chercher. C'est le soir, dans un recoin de l'Exposition des colonies, entre dix et onze heures. La foule est au Champ-de-Mars, à la Tour, aux fontaines lumineuses. Ici, à l'Esplanade, tout se tait. En choisissant bien sa place, on voit, à la clarté bleuâtre des lampes électriques, toutes sortes d'édifices bizarres se renverser, très nets, dans un petit étang. Un vrai paysage de potiche! De temps en temps des silhouettes d'Arabes, de nègres, d'hommes jaunes, glissent silencieusement. On se croirait perdu, seul, tout seul, dans un pays magique, dans une ville de féerie...

Le lendemain, comme j'allais voir des parents que j'ai en Beauce, j'ai attendu longtemps un train dans une petite gare, sur une ligne «d'utilité locale». Oh! la détresse de cette maisonnette solitaire, dans l'immense plaine, au soleil couchant, le jardinet près de la voie et, à droite et à gauche, les rails qui fuient, luisants sous la pâle lumière oblique, et se rejoignent à l'horizon!... Ce jour qui tombe, ce chemin droit, tout droit, qui vient de là-bas et qui va là-bas, tout exprime avec une force et une simplicité merveilleuse l'idée de passage et de fuite. Et alors j'ai eu plaisir à songer que l'homme, demi-employé, demi-paysan, qui roulait mes colis, avait quelque part, au village voisin, un toit, un lit, une soupe qui l'attendaient, un foyer indigent, mais stable et attaché au sol... Ne vous est-il jamais arrivé, ma cousine, quand vous voyagez la nuit, d'être tout attendrie en apercevant, par la portière, les fenêtres éclairées de quelque pauvre maison, un coin d'intérieur, des têtes autour d'une lampe, et d'en avoir tout à coup le coeur serré de regret et de tristesse? Tant il est vrai que nous portons en nous un égal et contradictoire besoin de mouvement et de repos, et que, lorsque nous avons l'un, nous souhaitons l'autre. Et tant pis si ce que je vous dis là n'est pas neuf. C'est qu'en effet notre misère est vieille comme le monde.

* * * * *

Paris, 31 juillet.

MA COUSINE,

Je suis rentré à Paris, hier, et j'ai eu bien de la peine à regagner ma rue, à cause de la foule qui attendait le shah de Perse. Il y avait des gens entassés jusque sur le pont de l'Europe. Ceux-là voulaient, faute de mieux, voir le train où était le shah! Comment espéraient-ils reconnaître ce train? Et en quoi ce train, surtout vu d'en haut, pouvait-il bien différer des autres trains? Je ne sais; mais soyez sûre que, le soir, ils ont tous raconté qu'ils avaient vu le shah de Perse et que, ce matin, ils croient l'avoir vu.

M. Carnot a souhaité la bienvenue à ce souverain des _Mille et une Nuits_. Que lui a-t-il dit? Ceci, j'imagine:

--Sire, nous avons toujours pensé le plus grand bien de la Perse. Nos bonnes relations avec elle datent de Charlemagne. Elle a toujours été pour nous le pays par excellence du luxe oriental, et aussi le pays des contes moraux, des bons vizirs qui se déguisent et se mêlent au peuple pour connaître ses besoins et pour porter remède aux misères et aux injustices cachées. Le souvenir de la région merveilleuse où vous régnez est lié dans nos mémoires à deux des plus fins chefs-d'oeuvre de notre littérature, _Zadig_ et les _Lettres persanes_. Enfin, une Providence ingénieuse a voulu qu'au moment de votre troisième voyage en France le président de la République portât justement le nom d'un de vos poètes, de Saadi, le poète des roses.

Tout cela doit vous disposer en notre faveur. Vous êtes d'ailleurs un homme d'un esprit lucide et modéré. Vous n'êtes point comme ce fou mélancolique de Xerxès, votre prédécesseur très indirect, qui faisait donner le fouet à la mer et qui, voyant défiler son innombrable armée, se mettait à pleurer en songeant que pas un de ces hommes ne vivrait dans cent ans. Vous avez déjà pris sur nous, principalement sur l'extérieur de notre vie et sur les commodités de notre civilisation, des notes remarquables de précision et de netteté. Je voudrais que vous fissiez effort, cette fois, pour pénétrer, s'il se pouvait, jusqu'à notre âme, et pour la comparer à celle des autres peuples que vous venez de voir. Je serais curieux de savoir si, dans votre esprit, nous perdrions à la comparaison. Je vous prie seulement de ne pas trop vous arrêter à notre état politique et de ne pas nous juger sur ce que vous pourrez en apercevoir. Nous sommes, voyez-vous, dans une période de transition--comme toujours, d'ailleurs.

Pendant que vous vous instruirez ici, nous ne ferions peut-être pas mal d'envoyer en Perse quelques-uns de nos politiciens. Vous emporterez de chez nous des lampes nouveau modèle, des téléphones et des articles de Paris. Peut-être qu'ils apprendraient là-bas l'amour du repos, le dégoût des vaines agitations, et qu'à leur retour ils sauraient mettre, dans la conduite des affaires et le gouvernement des hommes, un peu de la sérénité, de la bonhomie, de la sagesse ferme, mais détachée et souriante, des bons vizirs de vos légendes. Si cet échange se pouvait faire, c'est nous, sire, qui vous serions redevables.

* * * * *

Paris, 7 août.

Il va sans dire qu'elle était fort brillante, la soirée d'hier à l'Opéra. Mais je vous le dis en secret, ma cousine, je ne suis pas très sûr que le shah s'y soit amusé. Et je ne crois pas, en effet, qu'une représentation de ce genre soit ce qu'il y a de plus propre à éblouir ou à divertir un monarque d'Orient, un roi Mage.

Comme spectacle, cela doit lui sembler médiocre, car il a mieux chez lui. Il est certain que son palais et ses jardins de Téhéran et la multitude bariolée de ses serviteurs et de ses femmes lui offrent des tableaux beaucoup plus riches et plus éclatants que la salle de l'Opéra, même avec toutes les chandelles allumées et des habits verts d'académiciens dans les loges. L'Orient est, pour nous-mêmes, pour nos poètes et nos peintres, le pays somptueux et pittoresque par excellence. Ce ne sont donc pas nos pauvres «splendeurs» qui peuvent étonner le roi des rois. Ce qui peut lui inspirer pour nous quelque considération, c'est la galerie des Machines, c'est la Tour, ce sont nos usines et, si vous voulez, les magasins du Bon-Marché et du Louvre. Mais ce n'est point l'Opéra.

Le divertissement a dû lui paraître à peu près nul. Sans doute il a pris quelque plaisir aux ballets. Encore a-t-il trouvé, j'en ai peur, que les danseuses étaient trop loin de lui, et que leurs mouvements étaient trop rapides. Il y avait de l'impatience et du découragement dans la façon dont il manoeuvrait sa lorgnette. Quant aux scènes chantées ... d'abord, il n'y a rien compris (moi non plus, du reste); puis je crains bien que les personnages, le roi trop petit, la Chimène trop grande, le Rodrigue trop gras, criant et gesticulant avec fureur sur le bord de la scène, ne lui aient paru absolument ridicules. J'imagine qu'ils ont produit sur lui (avec moins d'horreur peut-être et plus d'ennui) le même effet que les acteurs annamites ont produit sur moi l'autre jour.

Si le shah m'avait fait l'honneur de me prendre pour guide, je l'aurais conduit à l'Eden et aux Folies-Bergère; au café-concert, pour y entendre Paulus; au bal de l'Élysée-Montmartre, aux Halles à quatre heures du matin, etc. Je l'aurais fait dîner au café Anglais, au bouillon Duval, et chez trois ou quatre de mes amis, de conditions sociales différentes... Mais il s'en ira, comme les autres fois, n'ayant vu de Paris qu'un vain décor. Sa présence officielle suffit à altérer profondément le caractère des spectacles auxquels il assiste. Si on nous lâchait huit jours dans Téhéran, nous connaîtrions mieux Téhéran que le shah ne connaît Paris après trois voyages. Plaignons les rois, ma cousine. Ils n'ont qu'une vision du monde arrangée, et les choses ne sont pas sincères pour eux.

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G..., 13 août.

MA COUSINE,

La saison est venue où les bourgeois de Paris se répandent dans les villas, chalets, pavillons et cottages,--et le plus grand nombre dans les hôtels,--autour des casinos. Ils appellent cela être en villégiature. Mais c'est la ville à la campagne ou au bord de la mer: ce n'est point la campagne.

D'autres voyagent. Ils prennent des trains; ils transportent avec eux des colis: ils traversent des pays qu'ils n'ont jamais vus ou qu'ils ont oubliés, et qu'ils ne reverront guère. C'est un plaisir sans doute: ce n'est point le repos.

À mesure que je vieillis, ma cousine, je trouve que c'est un avantage d'un prix inestimable que d'avoir quelque part un village à soi, un village où l'on a passé son enfance et où l'on n'a jamais cessé de faire, tous les ans, de longs séjours; où la figure de la terre vous est connue dans ses moindres détails, vous est familière et amie. Le peu que j'ai de sagesse, de douceur d'âme et de modération, je le dois à ceci, qu'avant d'être un homme de lettres (hélas!) qui exerce son métier à Paris, je suis un paysan qui a son clocher, sa maison et sa prairie. Car, dans ces conditions-là, la campagne c'est vraiment le refuge et l'asile. L'air qu'on y respire est un baume aux blessures qu'on rapporte d'ailleurs, un infaillible antidote aux poisons du coeur et de l'esprit.

À peine suis-je dans ce petit coin ombreux, que je me sens enveloppé d'une profonde paix. Paris est si loin! Ce qui, à Paris, me semblait considérable, ce qui me troublait et me faisait mal, ce qui me remplissait de convoitise, de regrets ou de rancune, ah! comme tout cela est oublié! Car ce qui exaspère les plaisirs ou les chagrins de la vanité, c'est d'être mêlé aux hommes qui estiment et qui poursuivent les mêmes biens que vous. Mais comme la solitude vous apaise, et comme elle vous délie! Même les autres douleurs, les douleurs plus intimes et plus profondes, quand d'aventure on en a, s'engourdissent et s'ensommeillent; on ne sent plus qu'une petite morsure secrète, de temps à autre, un sourd _memento_ de souffrance. Ainsi rapproché de la terre antique et de la vie des choses, sentant tout autour de soi l'action imperturbable des forces éternelles, on est moins tenté de s'en faire accroire sur l'importance d'une vie humaine, fût-ce une vie de journaliste. Mes chances de douleur se trouvent ici réduites de plus de moitié. Je vous assure, ma cousine, que je suis presque invulnérable derrière mes peupliers.

Ce n'est pas tout. J'ai le jugement bien meilleur et l'esprit bien plus large qu'à Paris. Rien de plus étroit que le point de vue d'un chroniqueur du boulevard ou d'un homme politique. Ici, je vois de tout près et je conçois clairement un genre de vie absolument différent de celui que je mène huit ou dix mois de l'année. Je m'aperçois que des choses qui passionnent là-bas nos politiciens n'intéressent en aucune façon mes voisins les paysans; je songe qu'ils sont comme cela vingt-cinq millions en France, ... et alors j'apprécie mieux, pour ses artifices stupéfiants, la beauté du régime parlementaire. Puis, je constate que je vis, et fort bien, d'une vie purement rustique, n'usant que sobrement du chemin de fer, du télégraphe, même de la poste (encore pourrais-je m'en passer); et sans doute je ne cesse pas pour cela d'admirer les prodiges de notre civilisation industrielle: mais, comme je sais aussi ce qu'elle coûte, je me demande si nous ne sommes pas en train de faire fausse route et si les plus sûres conditions du bonheur pour l'humanité ne se trouveraient pas dans une civilisation presque uniquement agricole et rurale. Je songe à ce qu'est la pauvreté à Paris. Certes, la misère existe à la campagne; mais les pauvres y ont le grand air, l'espace, du pain toujours, du bois ramassé l'hiver...

Je dois à la campagne d'autres enseignements. Il serait bien difficile de nourrir ici un amour-propre littéraire démesuré. Le nom du père Dumas et celui de Victor Hugo y sont connus de quelques-uns; c'est tout. Peut-être le nom de M. Émile Richebourg n'y est-il pas tout à fait ignoré, à cause des feuilletons du _Petit Journal_. Encore je ne sais, car ceux qui les lisent ne font aucune attention au nom de l'auteur. Quant à moi, ma cousine... Un vieux vigneron me demandait l'autre jour: «Alors t'écris?--Dame! oui.--Et tu gagnes ta vie?--Tout de même.» J'ai bien vu que le mot «écrire» ne représentait pour lui qu'un travail de copiste. Mais ceux même qui comprennent (en gros) ce que c'est que la profession d'écrivain en font peu de cas et mettent n'importe quelle fonction publique fort au-dessus. Lorsque je quittai l'Université, une vieille amie, à qui je tâchais d'expliquer ce que j'allais faire à Paris, me répondit: «Tu diras tout ce que tu voudras, j'aimais mieux ce que t'étais avant. Je trouvais ça plus _grandiose_!»

C'est pourquoi, ma cousine, je voudrais être un grand propriétaire terrien. Car j'occuperais alors dans la pensée de quelques milliers de paysans une place infiniment plus honorable que celle du plus illustre écrivain. Et puisque la gloire consiste dans ce que les autres hommes pensent de nous, la mienne, plus restreinte, serait assurément plus réelle, plus sensible, que celle de M. Zola ou de M. de Montépin. J'en jouirais plus qu'ils ne jouissent de la leur. Et j'aurais aussi les plaisirs du commandement, de la domination directe. Ma gloire me serait, si je puis dire, plus présente.

Achetons de la terre, ma cousine, et plaignons les pauvres citadins.

* * * * *

G..., 21 août.

J'ai pu, par faveur spéciale, assister l'autre jour à la distribution des prix de notre école des garçons. La chose se fait à huis clos; c'est une cérémonie extrêmement austère. Pas d'autres invités que le maire et moi. Rapidement et sans préambule, l'instituteur a appelé les élèves et remis à chacun son prix. La plupart de ces enfants n'avaient seulement pas mis leurs habits des dimanches. Le maire n'a pas ouvert la bouche, ni moi non plus. Point de discours ni de flonflons, point de vain appareil ni de futiles divertissements. Une simplicité spartiate. Je vous réponds qu'on les traite comme des hommes, les pauvres petits enfants de la République!

De mon temps, ma cousine ... (c'est étonnant comme, à la campagne, je deviens _laudator temporis acti_), de mon temps, la distribution des prix était une fête pour tout le village. Non seulement la cérémonie était publique, mais elle était tout à fait brillante et fastueuse. On chantait des choeurs et des chansons, on récitait des fables et des poésies, on représentait des drames. Il y avait un vrai théâtre: un plancher sur des barriques, des «poinçons», comme on dit ici, et ce théâtre était décoré de tapis, de rideaux de lit, et de guirlandes, et d'écussons. Moi qui vous parle, j'y ai plusieurs fois joué la comédie.

Dame! ce qu'on jouait là n'avait aucun rapport avec les pièces du Théâtre-Libre, sinon peut-être une aimable gaucherie de composition. Ces morceaux dramatiques étaient, je pense, l'oeuvre de quelque digne abbé ou de quelque vertueuse demoiselle. Je me rappelle un drame qui avait pour titre _le Sorcier du Village ou le Vol et le mensonge découverts_. L'action se passait chez un marquis. (Pourquoi un marquis?--Parce que cela est distingué.) Un valet de chambre, en serrant dans la table de jeu les jetons d'argent (nous sommes dans le plus grand monde), s'aperçoit que le compte n'y est pas. Or, les enfants du marquis et leurs petits camarades se sont, le jour même, amusés avec ces jetons. Quel est le voleur? Pour le découvrir, le marquis s'adresse au père Robert, qui est une manière de sorcier. Le père Robert apporte un coq dans un panier et dit aux enfants:

--Chacun de vous va caresser mon coq; vous entendrez le tapage qu'il fera quand il sera touché par le voleur!

J'aime mieux vous dire tout de suite, ma cousine, que ce coq est tout barbouillé de suie. Les innocents lui passent de bonne foi la main sur le dos; mais le coupable fait semblant, et ce sont ses mains restées propres qui le dénoncent. Je trouvais cela très spirituel et très comique vers l'an 1860.

Le voleur s'appelait Marc d'Orgeville! Je m'en souviens, car c'était moi; et j'étais fier de porter un si joli nom, mais désolé de jouer un si vilain personnage. On n'avait osé donner ce rôle à aucun autre écolier, «crainte de mécontenter les parents» (le trait n'est-il pas amusant?), et l'on m'avait fait comprendre que je devais me sacrifier...

Et le lendemain, à l'école des soeurs, les petites filles jouaient _Caroline de Montfort ou la Calomnie confondue et l'innocence reconnue_. Un drame joliment touchant, ma cousine; un drame que j'ai su par coeur et dont je puis encore vous citer le commencement:

«Que je plains cette chère Caroline de Montfort! que de pleurs elle me fait verser!... Née de parents d'une illustre origine, elle n'était pas destinée à gagner sa vie comme une simple ouvrière. L'immense fortune que M. de Montfort, son père, avait acquise à l'île Bourbon...»

Ici je ne sais plus.

On a supprimé ces divertissements, sous prétexte que les répétitions faisaient perdre du temps aux élèves. C'est une erreur, ma cousine; on ne répétait qu'après la classe du soir. Et, quand même on eût dérobé quelques heures à la grammaire ou à la géographie, la perte n'était-elle pas heureusement compensée par la petite excitation intellectuelle et par l'humble commencement de plaisir artistique que ces exercices innocents apportaient aux jeunes acteurs? Et puis, les spectateurs étaient si contents! Tout le pays était là; des bonnes femmes pleuraient d'attendrissement. C'est à ces fêtes enfantines que beaucoup de braves gens de chez moi ont dû de ne pas mourir sans «être allés au théâtre».

J'ai pour voisin un vieil instituteur en retraite qui partage là-dessus tous mes regrets. En sortant de cette distribution des prix dont la sécheresse m'avait navré, je suis allé le trouver dans son petit jardin. Nous avons causé longtemps sous sa tonnelle et, de fil en aiguille, il en est venu à me confier ses sentiments secrets touchant les dernières réformes de l'enseignement primaire. Je vous les rapporterai dans ma prochaine lettre, et je suis sûr, ô ma sérieuse et rurale cousine, qu'ils vous intéresseront.

* * * * *

G..., 30 août.

Je vous disais, ma cousine, qu'en sortant de la distribution des prix de l'école des garçons j'étais entré chez mon voisin, l'ancien instituteur. C'est un fort brave homme, très estimé dans la commune, où il a fait la classe pendant trente-cinq années, en sorte qu'il tutoie les trois quarts des habitants. J'ai causé assez longtemps avec lui; je lui ai demandé son avis sur les dernières réformes de l'enseignement primaire, et il m'a ouvert son coeur. Sans doute, il est un peu défiant des nouveautés, comme beaucoup de vieillards; mais, enfin, il me parlait de choses qu'il connaît bien, et il en parlait avec une assurance qui m'a impressionné.

«Monsieur, m'a-t-il dit, c'était très bien comme c'était, et il ne fallait rien changer. Et d'abord, à quoi bon les nouveaux programmes, je vous le demande, alors que les neuf dixièmes des enfants de la campagne ont évidemment assez à faire, dans leurs cinq ou six années d'école, d'apprendre la lecture, l'écriture et les quatre règles? Si quelques-uns, plus intelligents, ont du temps de reste pour autre chose, c'est à l'instituteur de voir ce qu'il peut bien leur montrer par surcroît. Moi, quand par hasard j'avais des élèves un peu plus malins que leurs camarades, je tâchais tout bonnement de leur enseigner ce que je savais moi-même: un peu de géographie, les grands faits et les anecdotes de l'histoire de France, le dessin linéaire et les tout premiers rudiments de la physique, de la chimie et des sciences naturelles. Pas besoin de programmes pour cela!

«Et leur gratuité, monsieur! Cela paraît plus juste, oui. Mais si vous saviez comme c'est mauvais dans la pratique! Autrefois, quand c'étaient les parents qui payaient les mois scolaires, ah! je vous réponds qu'ils envoyaient régulièrement les enfants! Aujourd'hui, ces gamins manquent l'école pour un oui, pour un non. La gratuité a tué l'assiduité. Puis, les parents, jadis, en voulaient pour leur argent; ils s'occupaient du progrès des enfants, ils s'en informaient auprès du maître; c'était quelquefois ennuyeux pour lui; mais cela le stimulait, le tenait en haleine, et souvent aussi cela établissait entre lui et les familles des relations agréables et cordiales. Aujourd'hui, l'instituteur reste un étranger dans la commune; les parents ne le connaissent guère plus que le percepteur ou le directeur de l'enregistrement. Il n'a pas, comme jadis, un intérêt direct à ce que tous ses élèves apprennent quelque chose. Il fait sa besogne à la façon d'un employé. Il peut se moquer des plaintes et des réclamations des parents; il n'a qu'à leur répondre: «Pour ce que ça vous coûte!» Il était peut-être trop dépendant jadis. Il lui arrivait d'être opprimé par le curé. Mais je me demande s'il n'est pas trop indépendant à l'heure qu'il est. Ne relever que de sa conscience, et de l'«autorité centrale»,--toujours lointaine,--c'est vraiment trop commode pour la paresse!

«Vous me direz qu'il y a, pour réveiller le zèle de l'instituteur, le certificat d'études, ce baccalauréat de l'école primaire. Ah! oui, parlons-en! Tranquille comme il l'est du côté des parents, l'instituteur n'a déjà que trop de pente à négliger les pauvres petits gars à tête dure qui forment nécessairement la majorité de la classe. La préoccupation du certificat d'études les lui fait délaisser complètement, pour ne s'intéresser qu'aux trois ou quatre élèves capables de lui faire honneur. Car c'est sur le nombre des certificats d'études obtenus par les écoliers que les inspecteurs ont pris l'habitude de juger le maître.

«Le résultat? C'est que vous avez des classes avec un premier banc pour la parade et la montre, un premier banc imperturbable et seriné comme un perroquet, et vingt autres bancs qui ne savent rien de rien! Et voyez-vous, monsieur, cette belle institution du certificat corrompt, si j'ose dire, les élèves aussi bien que l'instituteur. Tel de ces galopins diplômés se croit un personnage, s'estime fort au-dessus de ses parents, rechigne pour travailler la terre et louche du côté de la ville.

«Enfin, on donne aujourd'hui trop de vacances. De mon temps, nous avions un mois tout juste, le premier de l'an, la moitié de la semaine sainte, et c'était tout. Aujourd'hui, ils ont au moins six semaines de grandes vacances, cinq ou six jours au premier de l'an, dix jours à Pâques, deux jours au 14 juillet, etc. Les enfants oublient à mesure ce qu'ils ont appris, et les parents ne savent que faire d'eux...

--«Mais alors, mon cher voisin, si on vous avait octroyé, à vous, tous ces congés du temps que vous étiez en exercice, vous les auriez donc refusés?

--«Non, monsieur, parce que l'homme est faible. Mais ma raison aurait protesté en dedans...»

Je n'ai fait que résumer très brièvement, ma cousine, les propos de mon vieux voisin. Car toutes ses affirmations étaient longuement développées et appuyées d'exemples. Je ne vous les donne point pour irréfutables, et même j'y soupçonne un peu d'exagération et de maussaderie. Mais j'y sens aussi une part de vérité. Vous l'y démêlerez mieux que moi, vous qui êtes grande fondatrice et bienfaitrice d'écoles primaires et qui pouvez voir les choses de près.

* * * * *

Paris, 4 septembre.

J'ai feuilleté ce matin, ma cousine, les _Nouvelles chansons à dire et à chanter_ du bon Nadaud. L'aimable homme y a mis une préface touchante, où il nous raconte un des grands chagrins de sa vie.

Connaissez-vous cette histoire? Il y a quelque trente ans, Nadaud se trouva invité à dîner le même jour chez Lamartine et chez la princesse Mathilde. Il vénérait l'un, mais il se crut obligé d'aller chez l'autre, car une princesse est une princesse. Or, il paraît qu'en recevant la lettre d'excuses de Nadaud, Lamartine, un peu piqué, se mit à fredonner: _Chansonnier, vous avez raison!_ et s'amusa à improviser un couplet sur ce thème.

Ce couplet, le voici à peu près tel qu'il a couru: