Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires,
Chapter 14
Mais vos nobles artifices ne vous empêchent pas d'être profondément sincère. Vous êtes une âme sérieuse et inquiète. Nul n'a mieux vu ni constaté plus douloureusement que vous la grande misère de ce temps: indifférence, dilettantisme, impuissance à croire. Il y a de l'apôtre en vous. Vous nous avez révélé la beauté spirituelle du roman russe, et vous nous avez fait honte de notre littérature de mandarins. Vous avez mis à la mode l'âme slave et l'évangile, et, depuis quelques années, vous ne pouvez plus écrire une page sans nous parler d'éveil moral et de rénovation. Vous exercez une fonction parmi nous: vous êtes celui qui dit qu'il faut aimer et qu'il faut croire.
Or, je vous confesserai mon embarras. J'entends bien que nous devons aimer les hommes; mais que faut-il croire? Il est nécessaire que nous le sachions pour que notre amour soit efficace, pour qu'il soit autre chose qu'une pitié inerte et une indulgence détachée... Ce qu'il faut croire, c'est apparemment ce que vous croyez. Si donc je l'osais, je vous dirais:
--Vous-même, monsieur, à quoi croyez-vous? Il ne me paraît pas que vous nous l'ayez jamais dit avec précision. Or, la foi doit être précise. Une foi vague ne se conçoit même pas.
Êtes-vous catholique? j'entends catholique pratiquant (je ne saurais l'entendre d'une autre façon). Ou bien êtes-vous déiste, comme l'étaient, au siècle dernier, la plupart des hommes qui ont fait la Révolution? Croyez-vous à un Dieu personnel, à l'immortalité de l'âme, aux peines et aux récompenses après la mort? Êtes-vous royaliste? républicain? socialiste?... Bref, si je ne me retenais, j'aurais l'indiscrétion de vous demander votre _credo_. Peut-être nous l'avez-vous donné déjà, mais épars, flottant, pas assez grossier, si je puis dire. Je voudrais, lorsque je répète avec vous: «Croyons! Soyons des hommes de foi!» savoir exactement de quoi il s'agit. Et, sans doute, la demande que je vous fais serait de la dernière impertinence si elle s'adressait à l'homme privé; mais il me semble qu'on a le droit de l'adresser à un écrivain qui se trouve être aujourd'hui, par la noblesse de ses préoccupations morales et par l'habitude qu'il a prise de les exprimer publiquement, une façon de conducteur d'âmes...
* * * * *
Paris, 15 juillet.
S'il avait fait, le 14 juillet 1789, le même temps qu'hier, il est probable, ma cousine, qu'on n'aurait pas pris la Bastille ce jour-là, car la pluie est ce qu'il y a de plus contraire aux émeutes et même aux révolutions. Eh! je sais bien qu'on eût pris la Bastille un peu plus tard; mais peut-être, alors, eût-elle été mieux défendue, peut-être le peuple se fût-il contenté qu'on la «désaffectât»; et ainsi nous aurions encore, au bout de la rue Saint-Antoine, le plus pittoresque des monuments historiques et le plus beau des donjons de mélodrame...
Donc le ciel a été fort maussade et tous mes projets de réjouissance ont été submergés par cette pluie réactionnaire.
J'aurais voulu dîner au moulin de la Galette. L'an dernier, j'avais passé toute mon après-midi à parcourir Montmartre, depuis l'église du Sacré-Coeur, qui ressemble, inachevée, à une massive forteresse byzantine, jusqu'aux jolies ruelles bordées de jardinets, qu'on découvre sur l'autre versant de la colline. Puis j'avais dîné presque seul, près du moulin, dont le vent faisait craquer la membrure comme celle d'un vieux bateau par le mauvais temps. C'est de là qu'il faut voir la nuit tomber sur Paris et s'allumer peu à peu les traînées d'illuminations. Mais cette année la pluie m'a effrayé et, après quelques oscillations, j'ai fini par me trouver assis dans un coin paisible et élégant, mais par suite peu intéressant ce jour-là, d'un restaurant des Champs-Élysées.
Secondement, j'aurais voulu voir le feu d'artifice. Pourquoi pas? Je n'en ai point vu depuis ma petite enfance, sinon partiellement et de très loin. Je rêvais d'en voir un sérieusement, d'aussi près que possible, et du commencement jusqu'à la fin. Mais pour cela j'aurais été obligé d'attendre longtemps, debout, dans la foule. J'y ai renoncé. C'est toujours ainsi. Il faut, pour prendre sa part des divertissements populaires, une force d'âme que je n'ai pas. La foule est admirable de douceur et de résignation gaie. Elle passe des journées dans une attente et dans une immobilité fatigante pour un plaisir d'une demi-heure. Ses joies (comme la plupart de ses travaux) impliquent un don d'extraordinaire patience...
N'ayant donc pas les vertus qu'il faut pour bien voir un feu d'artifice, j'ai repris mon long vagabondage à travers les rues. Un attrait mystérieux m'a conduit au Chat-Noir. Je pense que c'est l'endroit de Paris où l'on a fait le plus de bruit la nuit dernière. Un orchestre sauvage y faisait danser la population sur la chaussée. J'ai trouvé là le chansonnier Jouy, les humoristes Allais et Auriol, Tinchant, Dézamy et beaucoup d'autres occupés à taper sur des choses sonores... Cela m'a paru fort désagréable au premier moment; puis, je m'y suis fait. Même, au bout de cinq minutes, j'étais parfaitement heureux. Il n'y a encore, voyez-vous, que les joies simples.
* * * * *
Paris, 17 juillet.
Sans doute, ma cousine, elle serait superbe, leur Exposition, si on pouvait la voir.
Mais, bien que j'y sois allé une vingtaine de fois, je ne puis dire encore que je l'aie vue; et il est probable que je ne la verrai jamais.
Pourquoi?
Parce qu'il y a trop de monde.
J'ai fait de loyaux efforts, l'autre jour, pour voir du moins un des villages nègres de l'esplanade des Invalides. J'ai dû y renoncer. On fait la queue pendant des heures avant d'entrer; il y faut une patience de fakir.
Heureusement, j'ai découvert en dehors de l'Exposition, plus loin que le Trocadéro, un autre village nègre, un amour de petit village nègre, où personne ne va et où j'ai pu visiter tranquillement mes frères noirs.
Ils ne sont pas laids du tout, la peau d'un grain serré, d'un beau noir de bronze florentin, les mouvements souples et nobles. Ce qu'ils savent suffit à orner leur vie, à la rendre commode et gaie. On les voit tresser des nattes et toutes sortes d'objets en paille ou en jonc, tisser des étoffes solides et diversement colorées, forger le fer, ciseler des anneaux et des bracelets d'or et d'argent. Pendant ce temps-là, les femmes, l'air innocent et modeste, préparent le dîner. Une d'elles jette dans une marmite de terre, où chauffe de la graisse, des poignées de farine dont ses mains noires et ses bras restent tout poudrés: elle fait un roux. Il y a là une fillette de douze ans, Mlle Dédé, qui est une petite merveille de gentillesse noire.
Le monsieur qui a fait venir du Gabon ces nègres délicieux me conduit obligeamment au premier étage d'une baraque en planches, où sont leurs dortoirs. Là, je vois une négresse allaitant un négrillon de huit jours, encore presque blanc, joli comme un ange, très éveillé déjà. Un matin, à dix heures et demie, elle a été prise des premières douleurs: une heure après, elle était accouchée et, à une heure et demie, elle redescendait dans la cour comme si de rien n'était.
Les corps de ces excellents nègres fonctionnent aussi aisément que ceux des animaux. Il est certain qu'ils souffrent beaucoup moins que nous dans leur chair et dans leur âme. Leur pays, là-bas, est fertile et beau; ils y vivent doucement, sans excès de travail. Et je vous répète que ce ne sont point des brutes: ils sont doux; leurs femmes sont chastes; ils ont, comme les autres hommes, leurs dieux, qui sont de bons petits dieux, des fétiches, des poupées qu'ils prient, et qui les exaucent quand cela se rencontre.... Il y a comme cela, paraît-il, dans cette mystérieuse Afrique, des peuples innombrables, pas plus méchants que nous, qui jouissent paisiblement de l'air du ciel et des fruits de la terre, qui vivent dans un état de paresseuse demi-civilisation agricole et pastorale, et qui depuis sept mille ans n'avaient point fait parler d'eux. Nous sommes, sans vanité, plus intelligents; mais, puisque tout est vain, qui osera dire que ces nègres sans prétention n'ont pas résolu mieux que nous le problème de la vie?
Comme je sortais du hameau noir, j'ai vu, près de la porte, une femme du peuple qui exhortait son petit garçon, un enfant de trois ou quatre ans, à embrasser un négrillon du même âge. Le petit nègre était autrement joli et robuste que le petit blanc. Le petit blanc sera ouvrier, travaillera du matin au soir, mènera la dure vie du prolétaire dans une civilisation industrielle, lira de mauvais journaux, aura des idées fausses et incomplètes... Et ainsi, songeant à ce que deviendraient ces deux petits, c'est du petit blanc que j'ai eu pitié.
* * * * *
Paris, 18 juillet.
MA COUSINE,
J'ai pu hier soir, par le hasard d'une rencontre, pénétrer dans les coulisses de l'Eden-Théâtre. Les coulisses du théâtre! aller dans les coulisses! Il semble à beaucoup de provinciaux, et de Parisiens aussi, que ce soit un privilège tout à fait enviable et qu'on y voie des choses ... mais des choses!... Je n'y ai rien vu que de fort honnête, ma cousine; mais il est certain que le spectacle est bizarre et amusant, surtout à l'Eden, où la troupe et la figuration sont plus nombreuses que dans n'importe quel autre théâtre.
On se promène entre les hauts châssis comme dans des défilés de montagnes, sur un plancher peu sûr, abondant en trappes, dans une lumière blafarde, fausse, indéfinissable, qui vient on ne sait d'où. On est dans le royaume de l'artificiel et de la poussière. Je me rappelle, dans un coin, un escalier sombre,--oh! fort modeste,--étroit avec des marches en bois, poudreuses et grises. Mais cet escalier est l'échelle de Jacob ou la descente de l'Olympe. Interminablement on en voit dégringoler, pêle-mêle, des femmes qui sont des fées, des déesses, des bergères, des nymphes, des amazones, des nixes ou des anges; des hommes qui sont des rois, des dieux, des héros, des magiciens, des troubadours, des chevaliers ou des ondins; et des gamines de dix à douze ans, qui représentent les Amours, maillots roses, frimousses innocentes et maquillées--déjà!--sous la perruque d'étoupe, de petits arcs couverts de papier doré... Étrange, dans ce coin de grenier, cette avalanche lumineuse de créatures surnaturelles.
Quand je dis surnaturelles ... il ne faut peut-être pas les voir de trop près: la plupart de ces danseuses transalpines sont courtaudes et basses sur jambes; beaucoup sont d'une médiocre beauté, et, comme vous pensez bien, leurs oripeaux sont d'une soie douteuse et d'un or imité. Mais, si l'on passe des coulisses dans la salle, leurs jambes s'allongent comme par miracle; leur sourire, ce sourire impersonnel et blanc de ballerines, les fait toutes jolies, et elles apparaissent vêtues de brocart et de pierres précieuses. Et tous ces corps brefs semblent élégants, sans doute parce que, de ces innombrables formes féminines, qui se meuvent parallèlement et dont les défauts se compensent, l'oeil extrait involontairement une forme moyenne, qui a des chances d'être à peu près parfaite. Joignez que la lumière de la rampe affine les contours qu'elle dévore, et ne laisse voir, des visages, que les bouches sanglantes et les yeux luisants.
De nouveau, je passe de l'autre côté des décors. Les exquises et fantastiques créatures que je viens d'admirer répandent des ruisseaux de sueur; leur fard coule, et leurs perruques pendent, défrisées... Cela n'empêche point quelques-unes d'entre elles de répéter des jetés-battus devant les glaces de leurs loges ou des petits foyers. Elles ont le diable au corps. Presque toutes dansent pour leur plaisir, dansent avec fureur. La danse est leur vie et leur tout. On ne peut faire un pas sans marcher sur des petites filles qui «piochent» des entre-chats. Car il faut, dans ce métier-là, commencer de bonne heure et travailler tous les jours. Il faut entretenir ses jambes comme un pianiste entretient ses doigts. Être danseuse, cela prend la vie aussi complètement que d'être littérateur, plus que d'être commerçant. J'ai vu clairement, en traversant cette ruche italienne, que l'«art de Terpsichore» est un métier de chien, et d'autant plus passionnant.
L'Eden a repris, comme vous savez, ce ballet d'_Excelsior_, qui eut tant de succès il y a quelques années. C'est à coup sûr une idée extraordinaire que d'avoir voulu exprimer par des mouvements de jambes la victoire du Progrès sur l'Obscurantisme et de M. Homais sur les fils de Loyola. Mais qu'importe? Ce ballet exprime tout aussi bien, si l'on veut, Apollon vainqueur de Typhon, ou Ormuz d'Arimann. Il est, d'ailleurs, énorme et somptueux; il tient de la féerie et de la manoeuvre militaire. On m'a dit qu'il était classique en Italie et que, lorsqu'on y va racoler des danseuses, toutes, sans exception, vous récitent d'abord, avec leurs pieds, la polka d'_Excelsior_. C'est leur songe d'Athalie ou leur récit de Théramène...
* * * * *
Paris, 22 juillet.
MA COUSINE,
J'aime beaucoup la conversation des médecins, et surtout des chirurgiens, quand ils sont gens de mérite. Ils vous content des détails de maladies et d'opérations qui vous font frémir d'une curiosité effrayée. Ils connaissent bien les hommes, car ils les voient justement dans les circonstances où les hommes se montrent le mieux tels qu'ils sont. Enfin, le continuel spectacle des pires misères, joint à cette connaissance de l'humanité, leur inspire une philosophie mélancolique et haute, quelquefois brutale et négative, avec une grande pitié au fond...
Ayant donc rencontré l'autre jour le docteur Félizet, que vous connaissez certainement de nom, j'ai causé avec lui tant que j'ai pu, et voici quelques-unes de ses histoires.
En 1870, Félizet était major dans l'armée de Metz. Les ambulances étaient pleines de blessés; il y avait de terribles opérations à faire et en grand nombre, et l'on n'avait plus de chloroforme. On envoya un parlementaire en demander aux Allemands. Ils firent attendre leur réponse quatre jours, et cette réponse fut qu'ils ne pouvaient, aux termes de leurs règlements de guerre, laisser pénétrer du chloroforme dans une place assiégée, le chloroforme étant un dérivé de l'alcool (_sic_).
Il restait à Félizet un petit flacon du précieux liquide. Il pensa que le plus simple et le plus juste était de ne faire aucun choix parmi les blessés à opérer, mais d'endormir, s'ils le demandaient, les premiers qui lui seraient adressés par le hasard.
Ce fut d'abord un petit soldat qui avait une main fracassée. Il fallait lui couper l'avant-bras.
«Ah! monsieur le major, dit l'homme, vous me ferez respirer quelque chose pour m'endormir, n'est-ce pas?--Mais, dit le docteur, nous n'en avons plus guère, et il y a des camarades encore plus mal arrangés que vous, et à qui il faudra faire des opérations plus compliquées. Si vous étiez bien courageux...--Oh! non, je suis trop faible, j'ai perdu trop de sang, je ne peux pas ... monsieur le major, je vous en prie...--Eh bien, mon garçon, puisque vous le voulez, on vous endormira.»
Mais, pendant que le docteur fait ses préparatifs, le petit soldat réfléchit et, tout à coup: «Nom d'une pipe! c'est tout de même trop mufle d'être lâche comme ça!... Ne m'endormez pas, monsieur le major; ça serait honteux!»
Voici maintenant un mot d'officier. C'est un capitaine horriblement blessé; l'opération doit être longue. «Capitaine, dit Félizet, nous allons vous endormir.» Alors l'autre: «Monsieur le major, il faut garder ça pour ceux qui ne sont pas gradés.»
* * * * *
Paris, 23 juillet.
MA COUSINE,
Cela a commencé, il y a cinq ou six ans, par les bascules automatiques. On met deux sous dans une fente de tirelire, on monte sur une plaque de fonte, et une aiguille, qui, tourne dans un cadran, marque votre poids en kilogrammes.
Cela a continué par les dynamomètres automatiques. Même procédé. Les deux sous jetés dans le tronc, vous tirez une poignée, et une aiguille vous renseigne sur votre force musculaire. C'est comme qui dirait une «tête de Turc» scientifique.
Puis sont venus les électriseurs automatiques. On glisse ses deux sous, on saisit une poignée de métal, et l'on ressent aussitôt des secousses désagréables dans le poignet et dans l'avant-bras.
Puis les distributeurs automatiques. À l'origine, ils ne distribuaient guère que du chocolat. Mais ils ont été très perfectionnés dans ces derniers temps. À l'heure qu'il est, on obtient à volonté du sucre d'orge, des bonbons acidulés, de la parfumerie, des épingles, des pelotons de fil, du savon, du papier à cigarettes, etc.
Puis, les dioramas automatiques. On y voit des images qui représentent les «actualités» les plus intéressantes et, régulièrement, le dernier crime ou la dernière exécution capitale. Tout à l'heure encore j'ai vu, pour mes deux sous, la catastrophe de Saint-Étienne, un dîner sur la seconde plate-forme de la tour Eiffel, la fête de la Raison, le crime d'Auteuil, et le général Légitime assiégé dans Haïti!
Enfin (car, vivant beaucoup dans la rue, j'ai suivi de près toute cette évolution) voici les dégustateurs automatiques. Il y en a tout un système fort complet dans la rue Royale. En jetant un décime dans la tirelire et en tenant un verre sous un robinet, on a de la bière, ou du bydof (qui est du bitter russe) ou de la limonade, ou du vin blanc, ou du vin rouge. Tout cela pas trop mauvais; j'ai goûté de tout. Mais il est certain que cet établissement ressemble aussi peu que possible à un cabaret de Téniers.
On ne s'arrêtera pas en si beau chemin. Il est probable que, dans quelques années, des machines silencieuses mettront entre les mains des passants toutes les choses nécessaires ou utiles à la vie, depuis une tranche de rosbif jusqu'à une paire de chaussettes, sans l'intervention d'aucun marchand, d'aucun commis, d'aucune demoiselle de comptoir.
Ils commencent à m'épouvanter, les progrès de cette civilisation industrielle dont nous goûtons les bienfaits ingénieux. Bientôt tout se fera par des machines, et nous croirons vivre dans un roman de Jules Verne. Ce «panmécanisme» sera commode, mais triste. Heureusement, tant que j'aurai une cousine en Touraine, avec des prairies «naturelles» autour de sa maison, je saurai où me réfugier.
* * * * *
Paris, 25 juillet.
_À Mlle X..., élève du Conservatoire de musique et de déclamation._
MADEMOISELLE,
Vous avez remporté hier un premier accessit de tragédie et un second prix de comédie: je vous en fais bien mon compliment.
Quand votre père, employé au ministère de l'instruction publique, mourut, il y a trois ans, vous laissant seule avec votre mère, c'est vous qui eûtes cette idée d'entrer au Conservatoire. Ah! que vous eûtes raison de préférer à des carrières plus difficiles et plus aventureuses la profession paisible et bourgeoise de comédienne! Fille d'un fonctionnaire, vous avez voulu être fonctionnaire. Vous l'êtes.
Formée dans un établissement de l'État, vous allez être engagée à l'Odéon, qui est un théâtre de l'État. Là, vous jouerez des pièces classiques; et, le jeudi, vous ferez oeuvre de pédagogie officielle en récitant Racine et Molière devant les collégiens. Quand vous commencerez à avoir du talent, vous entrerez à la Comédie-Française, qui est le premier théâtre de l'État. Vous y entrerez avec respect. Vous y jouerez des pièces d'académiciens et vous ne tarderez pas à être nommée sociétaire à demi-part.
Vous serez une employée très régulière et très appréciée. Rien des passions violentes que vous simulerez tous les soirs, en vous conformant honnêtement aux «traditions» de chaque rôle, n'aura troublé un instant votre vie réelle. À ce moment-là, vous aurez vingt-cinq ans. Un avocat estimé et un financier fort riche demanderont votre main. Vous leur préférerez, comme infiniment plus sérieux, un de vos graves camarades, sociétaire à part entière, professeur au Conservatoire et chevalier de la Légion d'honneur. Vous-même vous serez décorée des palmes académiques et officiellement chargée d'un cours de déclamation dans un lycée de jeunes filles.
Vos deux honorabilités s'associeront, et ce sera tout à fait imposant. Vous serez cités comme un ménage modèle. Les bourgeois dissolus chez qui vous daignerez parfois venir tous deux (jamais l'un sans l'autre) dire de la prose ou des vers, vanteront votre union et vos vertus domestiques. Vous aurez des enfants, et vous leur choisirez pour parrains des membres de l'Institut. L'aîné, de caractère sérieux, voudra être comédien comme vous. Les deux cadets, plus frivoles et d'humeur un peu bohème, voudront entrer, l'un à l'École polytechnique, l'autre à l'École normale. Vous laisserez faire ces petits fous...
Et, vos deux pensions de retraite réglées, vous vieillirez, dignes et gras, chargés d'honneurs, opulents et considérés, dans votre petit hôtel de l'avenue de Villiers.
Car ils sont loin, les temps du chariot de Thespis ou de la roulotte du _Roman comique_. Encore une fois, tous mes compliments, Mademoiselle.
* * * * *
Paris, 26 juillet.
_À Sa Majesté le tsar de toutes les Russies._
SIRE,
Le roi de Grèce est venu nous voir; nous l'avons reçu de notre mieux, et il n'a pas paru s'ennuyer ici. Nous attendons maintenant notre ancien hôte le shah de Perse et nous lui préparons de fort belles fêtes.
Je sais très bien que vous, vous ne viendrez pas. Mais si vous pouviez venir!...
Il y a un siècle et demi, nous eûmes la visite de votre illustre aïeul Pierre le Grand. Il eut beaucoup de succès à Paris. On recueillait ses mots; les «philosophes» chantaient ses louanges, et l'académicien Thomas écrivit en son honneur un poème épique, la _Pétréide_.
La Russie n'était alors qu'un État naissant. La France était puissante encore; son hégémonie intellectuelle était incontestée dans toute l'Europe. Votre aïeule Catherine nous admira et nous aima. Elle fut charmante pour nos hommes de lettres.
Aujourd'hui la Russie est à la veille d'être le plus puissant empire du monde. Et il se trouve que c'est nous, maintenant, qui subissons l'influence du génie de votre race. C'est notre vieille littérature qui demande des leçons à la vôtre, et c'est nous qui vous aimons.
La Russie est étrangement à la mode chez nous. On fourre jusque dans les chansons de cafés-concerts des couplets russophiles que la foule applaudit violemment. Et certes cette sympathie bruyante des badauds parisiens pour la Russie monarchique et mystique fait un peu sourire; mais n'est-ce pas touchant aussi cette coquetterie naïve, et si mal informée, d'un pauvre peuple que presque tous ses voisins détestent et qui, dans sa détresse morale, se met à aimer, même sans les connaître beaucoup, ceux qui du moins ne le haïssent pas? Si j'étais le tsar, j'en serais tout attendri. Et je vous assure que cette sympathie ne vient pas uniquement d'une communauté d'intérêts ou de haines. Il y a autre chose malgré tout, un lien d'âmes que vous expliquera M. de Vogüé.
Si donc vous venez, sire, ah! je vous promets une belle entrée à Paris et des acclamations comme vous n'en aurez pas souvent entendues!
Mais vous ne viendrez pas, quoique vous en ayez peut-être envie au fond. C'est bien dommage.
* * * * *
G..., 30 juillet.
Puisque vous êtes mélancolique à vos heures, ma cousine, laissez-moi vous dire deux impressions assez singulières de solitude et de silence que j'ai eues ces deux derniers jours.