Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires,
Chapter 13
Oui, vous dis-je, Bourget est un Auvergnat,--comme Pascal. Il a d'ailleurs le nez, il a le menton volontaire, le menton romain des hommes de sa province... Pourtant, ma cousine, je ne voudrais pas le faire plus Auvergnat qu'il n'est, et je tiens à vous dire que sa force est très enveloppée de grâce. Le poète des _Aveux_ (si vous voulez lui être très agréable, parlez-lui de ses vers) a une extrême gentillesse de façons, beaucoup d'esprit, et du plus jaillissant (lui qui n'en met presque jamais dans ses livres), un visible désir de plaire, et, dans sa voix imperceptiblement et joliment nasillarde, quelque chose de doux, de caressant et, volontiers, d'un peu plaintif. Ajoutez une sensibilité excessive, un besoin de bienveillance autour de lui, un art merveilleux et déplorable de se faire souffrir avec rien ou pas grand'chose... Disons donc, si vous le voulez bien, qu'il a, avec une intelligence et une volonté viriles, des nerfs un peu féminins. C'est là une combinaison très distinguée.
Mais, je vous le répète, pas du tout «romancier des dames»! Un peu «esthète», oui, c'est tout ce que je puis vous accorder. Au fond, un montagnard pensif. Parfaitement! Le malheur, c'est qu'à Paris on vous juge sur quelques traits qui ont d'abord frappé et qui font oublier les autres, et en voilà pour votre vie! Si vous croyez, par exemple, que l'on connaît Renan, que l'on se fait une idée juste de sa personne et de son caractère?... Mais à une autre fois, ma cousine.
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Paris, 1er juillet.
Ma cousine, le président de la République recevait hier, dans l'après-midi, un ou deux milliers de bourgeois de Paris ou de la province.
Il y a deux cents ans, une «fête à la cour», c'était, dans le palais de Versailles, un ballet mythologique du genre «pompeux», où le roi, les seigneurs et les grandes dames jouaient leur rôle. Aujourd'hui, une fête à la cour, ce n'est qu'une _garden-party_ dans le petit parc bourgeois de l'Élysée. M. Dumas ni M. Sardou n'écrivent pas de ballets pour M. Carnot et ses «courtisans». Rien qui rappelle _Mélicerte ou l'Île des plaisirs_. On ne voit point M. Carnot, costumé en Neptune, danser un pas, puis chanter, comme au premier intermède des _Amants magnifiques_, des vers dans le goût de ceux-ci:
Le ciel, entre les dieux les plus considérés, Me donne pour partage un rang considérable,
ni le général Brugère, costumé en Éole, et l'excellent colonel Lichtenstein, déguisé en Triton, reprendre en choeur:
Redoublons nos concerts Et faisons retentir dans le vague des airs Notre réjouissance.
Je vous assure, ma cousine, que je constate sans amertume ces petites différences. Car le spectacle était charmant, hier, dans le jardin du président. Il faudrait la phrase papillotante d'Alphonse Daudet pour vous dire les taches claires des toilettes dans les allées tournantes, sous les grands vieux arbres et, sur la molle descente de la pelouse vers un petit étang à canards, la gaieté des tentes rayées de rouge, d'où les musiques s'envolent par bouffées; et, çà et là, parmi le sombre des redingotes et des jaquettes et le chiffonnage joli des robes printanières, la majesté soudaine d'un grand burnous blanc...
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G..., 2 juillet.
Je suppose, ma cousine, qu'un jeune homme soit amoureux de vous. Vous ne le connaissez que de vue et il ne vous a pas été présenté. Mais vous le rencontrez partout sur votre chemin. Il vit sous vos fenêtres. Quand vous sortez, il vous guette au coin de la rue. Bien qu'il ne soit qu'un mécréant, chaque fois que vous entrez à l'église, il est là, derrière votre chaise, et pendant que vous priez, vous sentez son regard sur votre nuque penchée...
Cela dure depuis huit ou dix mois. Je suppose que tout ce manège ne vous ait pas exaspérée, qu'il ait, au contraire, piqué votre curiosité, que vous vous soyez peu à peu intéressée à ce garçon bizarre et que, sur sa prière, vous ayez permis à des amis communs de vous le présenter. Je suppose enfin que, la veille du jour où l'on doit vous l'amener, un hasard fasse tomber entre vos mains le carnet mystérieux où ce jeune homme a noté ses impressions quotidiennes et toute l'histoire de cette passion. Ce sont des vers. Vous vous dites, avant de les lire, qu'ils sont probablement mauvais, mais que, puisqu'il vous adore, ce sont apparemment des vers fort amoureux. Vous courez aux dernières pages pour voir tout de suite où en est ce pauvre garçon ... et vous tombez d'abord sur ceci:
Est-ce bien sûr que je l'adore! D'amers plaisirs m'ont perverti; J'ai peur de moi, j'ai tant menti... Il ne faut pas me croire encore.
Vous songez là-dessus: «Eh! là là, monsieur, qui vous dit qu'on soit si pressée de vous croire?... D'ailleurs, on ne vous force pas, et l'on ne vous demande rien.» Vous tournez deux ou trois pages; vous arrivez à une assez longue pièce datée du jour même où votre soupirant a su qu'il serait reçu chez vous, et vous lisez ces jolis petits vers octosyllabiques:
... Je sens partir l'immense joie D'espérer et de demander; Et sur elle je m'apitoie, En songeant qu'elle peut céder. . . . . . . . . . Nos victoires sont leurs défaites. Sa chute proche l'amoindrit; Je pense aux choses imparfaites De son corps et de son esprit. . . . . . . . . . Hélas! je les connais d'avance. Tous les mots qu'elle me dira. . . . . . . . . . J'entends déjà l'aveu funeste Qui de sa bouche va sortir, Et par moments je la déteste D'être obligé de lui mentir...
Etc.
Vous vous dites: «Ainsi, ce sont là les vers d'amour de ce monsieur? Ce n'était pas la peine de tant se fatiguer sous mon balcon. Ah! la singulière façon d'aimer!»
Oui, ma cousine, la singulière façon! C'est celle de M. Georges de Porto-Riche (l'auteur de la _Chance de Françoise_), dans un petit livre mélancolique, élégant et sec, avec un rien de brutalité au fond: _Bonheur manqué._ Le poète se figure aimer, soigne et cultive cet amour, séduit et subjugue une femme de bien, se fait souffrir, la fait pleurer et la plante là en lui disant des choses désagréables,--tout cela sans lui avoir jamais adressé la parole et sans l'avoir effleurée du bout du doigt. N'est-ce pas admirable?
Mais voilà! nous sommes, comme vous savez, des «cérébraux». Et nous sommes aussi des «égotistes», ce qui revient à peu près au même. Ce petit livre est bien d'aujourd'hui, hélas! C'est comme qui dirait l'_Intermezzo_ de Robert Greslou (oh! avant la période criminelle). Je vous l'envoie, cependant,--d'abord parce qu'il est très distingué,--et puis pour vous mettre en garde contre l'amour des hommes de lettres, principalement de ceux qui ont entre vingt-cinq et trente-cinq ans. J'ai le devoir de vous avertir, ô ma sage cousine, en ma qualité de vieux parent.
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Paris, 3 juillet.
J'ai fait hier soir, ma cousine, un tour à la foire de Neuilly. Rien de bien nouveau. Je constate que les baraques où la statue de Galathée se change en une jolie créature vivante, puis en un squelette qui disparaît dans un buisson de roses, se sont fort multipliées. On en rencontre une tous les vingt pas. Je dois dire pourtant que la «baraque-mère» (celle dont l'imprésario porte un nom hongrois ou polonais) garde sa supériorité. On y voit une mulâtresse fort piquante qui répond au nom de Zora,--qui y répond même avec beaucoup d'empressement et d'aménité.
Au reste, c'est toujours la même chose. Partout, les infâmes musées anatomiques, les chevaux de bois mus par la vapeur et les manèges de vélocipèdes, d'aérostats et de transatlantiques nous rappellent, jusque dans ce lieu qui devrait être consacré aux divertissements naïfs, que nous sommes dans le siècle de la science et de l'industrie. Seules, quelques femmes géantes et quelques somnambules extralucides représentent encore l'ingénuité des foires du bon vieux temps.
J'ai eu le regret de ne point retrouver Mlle Emma, la dompteuse de puces, à qui j'avais pris l'an dernier une interview des plus instructives. Cette aimable fille aurait-elle été dévorée par ses pensionnaires?
Heureusement, Marseille est toujours là, et Marseille continue d'être à la mode. Son public est, à peu de chose près, celui des mardis de la Comédie Française et des réceptions de l'Académie... On s'amuse d'autant plus qu'on finit par connaître intimement les artistes, «les hommes les plus forts du dix-neuvième siècle», comme dit l'enseigne: Monsieur Gaston, l'hercule en maillot noir, tout à fait distingué et sympathique, l'éternel Bamboula, et ce grand diable qui a si mauvais caractère et qui, lorsque les autres «travaillent», passe son temps à crier: «Il a touché!» pour taquiner le public et animer la séance.
On se passionne, on crie: «Oui, oui!--Non, non!» Hier, comme le grand diable (j'ai oublié son nom) recommençait sa plaisanterie habituelle, Marseille, de son balcon, a réclamé le silence et a laissé tomber ces paroles: «Ici, y a que le public et moi qu'est juge!»
Généralement, c'est pour «l'amateur», pour «l'homme du monde» que l'on prend parti, comme s'il était un des nôtres et comme s'il nous représentait, nous les profanes. Cette fois, l'homme du monde était sec comme un clou et noir comme une taupe; il portait ces mots tatoués sur la poitrine: «République française», et un portrait de femme (quelque marquise!) sur un de ses biceps. Il glissait comme une anguille entre les bras de son adversaire et a si bien lassé le gros homme qu'il a fini par le faire «toucher». Nous ne nous tenions pas de joie. Bravo, l'amateur!
C'est un spectacle très attachant, je vous assure. Je ne parle pas seulement du plaisir que donnent aux yeux le jeu magnifique des muscles sous la peau, la beauté des lignes mouvantes, l'imprévu des raccourcis michelangélesques. Mais peut-être que cette lutte corps à corps, qui est (sauf la convention de la «main plate») la lutte primitive, celle de l'âge de la pierre, plaît au vieil anthropoïde qui vit dans chacun de nous. Je trouve, sans bien savoir pourquoi, ces combats entre deux hommes beaucoup plus intéressants que les luttes entre l'homme et l'animal (par exemple, les courses de taureaux). Les anciens étaient de cet avis: ils ne voyaient rien au-dessus des combats de gladiateurs. On y reviendra.
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G..., 4 juillet.
Ce matin, ma cousine, en fouillant dans une vieille armoire où dorment de vieux livres, j'ai mis la main sur un almanach révolutionnaire. Le bouquin est intitulé: Annuaire du cultivateur pour la troisième année de la République, présenté le 30 pluviôse de l'an IIe à la Convention nationale, par G. Romme, représentant du peuple.»
J'ai relevé, dans la préface, une phrase exquise: «L'année présente est la 1795e pour les peuples esclaves, c'est la troisième de la République française. Depuis 1564, _par ordre d'un roi fanatique et cruel_, Charles IX, l'année commençait au 1er janvier, onze jours après le solstice d'hiver, etc...» Il fallait, en effet, être bien cruel et bien fanatique pour faire commencer l'année ce jour-là!
Je feuillette ce vénérable almanach. Il n'y a pas à dire, les noms des mois sont délicieux,--et bien commodes pour les poètes, à qui ils fournissent de jolies rimes. C'est une joie que d'accoupler _pluviôse_ et _grandiose_, _idéal_ et _floréal_, _chimère_ et _brumaire_, _rayon d'or_ et _messidor_. Les noms de fleurs, de légumes et d'arbres, qui marquent chaque jour du mois,--avec un nom d'animal à chaque _quintidi_ et, à chaque _décadi_, un nom d'instrument agricole--tout cela ne me déplaît pas non plus. Ce calendrier sent bon la terre et la vie rustique. Si, après le grand dérangement révolutionnaire, on n'avait plus rien dérangé, j'aurais ainsi daté ma lettre: «Sextidi 16 messidor»; et ce serait aujourd'hui la fête du Tabac. (C'eût été hier celle du Chamois, et ce serait demain celle de la Groseille.) Cette manière de dater ne manquait point de grâce.
Pourtant, je préfère peut-être encore celle à laquelle nous sommes revenus, parce qu'elle nous rattache aux siècles passés et qu'elle marque chacune de nos fugitives journées de quelque souvenir des anciens hommes. «Jeudi 4 juillet», cela veut dire: «Jour de Jupiter, quatrième jour du mois de Jules César» (de ce Jules César dont Paul Bourget fait le premier des dilettantes). Et, près du souvenir antique, voici le souvenir chrétien. Je consulte l'almanach de cette année, et, au lieu de la fête du Tabac, je trouve celle de sainte Berthe...
Qui cela, sainte Berthe? Serait-ce la reine Berthe aux grands pieds? Pour me renseigner, je tire de la vieille armoire un autre vieux livre: «_Les Vies des saints pour tous les jours de l'année_, par le R. P. Ribadeneira, traduction française, revue par l'abbé E. Daras.» Je cherche à la date du 4 juillet. Pas de sainte Berthe pour un sou, mais une sainte beaucoup plus inattendue: sainte Godolène!
Va pour sainte Godolène! Elle vivait au onzième siècle et était née à Boulogne-sur-mer. L'excellent Ribadeneira commence son pieux récit en ces termes:
«Les peines du mariage sont si grandes, et son fardeau si lourd, qu'il est impossible de les supporter sans le secours de la grâce divine; et quand le mari est grossier, cruel et plus brutal qu'humain, c'est un joug intolérable à une femme. Et comme, à cause de nos péchés, nous voyons arriver tous les jours de semblables inconvénients, je veux, pour la consolation des femmes mariées, écrire la Vie et le martyre de sainte Godolène, qui fut mariée et martyrisée par son mari.»
Cette histoire de sainte Godolène, je vous la dirai demain, ma cousine, pour votre édification.
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G..., 5 juillet.
Donc, ma cousine, Godolène, ou Gudelaine, ou Gudule (comme il vous plaira de l'appeler), était «belle de corps et d'esprit». Un gentilhomme flamand, Bertulf, la demanda en mariage à cause de sa beauté. Mais il la prit en grippe le jour même de la noce. Il faut dire qu'il y fut incité par sa mère, qui avait désapprouvé ce mariage. Car la belle-mère de l'époque carlovingienne ressemblait déjà à celle de nos vaudevilles et de nos chansons de café-concert. Puis, Bertulf enferma sa femme, sous la garde d'un valet brutal, qui avait ordre de ne lui donner qu'un petit morceau de pain par jour. Mais «elle sustentait son âme d'oraison». Finalement, il la fit étrangler et jeter à l'eau par deux domestiques. Après quoi il se convertit, instantanément. «Il fit pénitence et mourut au monastère de Saint-Vinoce.» On garda, dans un couvent de filles de l'ordre de saint Benoît, un peu du sang que Gudelaine, étranglée, avait rendu par le nez et par la bouche; et, comme Gudelaine avait été patiente et douce dans les épreuves, ce sang faisait des miracles tant qu'on voulait. C'est tout.
Je feuillette le gros livre, en regrettant que ce ne soit qu'une pauvre réduction de l'immense et paradisiaque _Légende dorée_. Voici le pendant de l'histoire de Gudelaine. C'est celle de saint Gengoul, gentilhomme bourguignon du huitième siècle, qui fut assassiné par l'amant de sa femme. Le pieux hagiographe nous dit: «Étant parvenu à l'âge viril, Gengoul épousa une femme de non moindre qualité que lui, mais fort différente de moeurs; ce que Notre-Seigneur permit afin que sa patience fût éprouvée.» Elle le fut. Et encore: «Il s'adonnait souvent à la chasse pour éviter l'oisiveté.» Cela paraît être un des plus beaux traits de sa vie.
Il y a là une quantité de saints et de saintes des temps mérovingiens et carlovingiens, qui meurent assassinés. Toutes ces «vies de saints» donnent l'idée d'une humanité extraordinairement naïve et beaucoup plus violente, semble-t-il, que ne fut jamais l'humanité latine ou grecque, même aux époques primitives.
De jolies fleurs d'ingénuité çà et là. Sainte Marie l'Égyptienne y est couramment appelée «la sainte pécheresse». Je note cette phrase en passant: «Elle confessa à Zozime qu'elle avait passé vingt-sept ans en toutes sortes de lascivetés, non pour or ni pour argent, ou pour autre récompense que ce fût, mais pour satisfaire à sa sensualité.» Elle eût donc été moins criminelle, aux yeux du saint narrateur, si ses vices lui avaient rapporté quelque chose?
Une anecdote charmante, pour finir. Je l'emprunte à la Vie de saint Macaire d'Alexandrie:
«Une fois, on offrit à saint Macaire des raisins d'une grosseur et d'une beauté singulières. Le saint, voulant se mortifier, les envoya à un frère qui était malade. Celui-ci, par le même motif, les fit passer à un autre frère. Ces raisins parcoururent ainsi toutes les cellules du désert, jusqu'à ce qu'un religieux, ignorant qui les avait donnés le premier, les renvoyât à Macaire. Celui-ci, admirant la retenue de ses frères, en loua Dieu et dit: «Je n'y toucherai pas non plus.»
Vous trouverez, ma cousine, que mon billet manque étrangement d' «actualité»? C'est que, blotti dans l'herbe et dans les feuilles, je suis aussi loin de Paris que si je vivais dans la cellule de Macaire, au désert d'Égypte. Ce Macaire avait commencé par être confiseur et par «vendre des dragées» à Alexandrie. Ainsi j'ai essayé de vendre à mes contemporains de fades confiseries, telles que petits contes, petites chroniques, petits feuilletons et autres riens: et voilà que, retiré du monde comme Macaire, je sens présentement que tout est vain, hormis de regarder couler l'eau et de sommeiller à l'ombre. J'en suis, dis-je, persuadé pour quelques jours encore.
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Paris, 10 juillet.
Danse du ventre au café tunisien, danse du ventre au café algérien, danse du ventre au théâtre égyptien, danse du ventre en face. Que de ventres à cette Exposition, que de ventres!
Elle est vilaine, cette danse. Si seulement elle était voluptueuse! Mais point. Ce n'est qu'un paquet d'entrailles que l'on secoue en mesure. Les filles qui font cela (et qui sont médiocrement belles) le font avec une indifférence parfaite, comme elles rameraient des choux. Est-ce bien la même danse que j'ai vue là-bas, à Laghouat, dans une chambre de six mètres carrés, et qui m'est restée comme une vision de rêve? Non, non, cela n'est pas possible. Almée Farida, almée Adila, ayez un peu plus l'air de vous souvenir que vous êtes des almées, et songez à tout ce que ce nom magique représente pour des bourgeois d'Occident!
Avec quelle lenteur et de quel air d'immense ennui, à ce théâtre égyptien, les deux Druses du mont Liban promènent dans l'air leurs grands sabres courbes et les cognent sur leurs petits boucliers! Et comme il a l'air de s'ennuyer aussi, le nègre du Kordofan! Il a beau porter un miroir dans ses cheveux crépus et secouer, avec un bruit de cailloux, sa ceinture composée de pieds de chèvre: comme il est banal! comme il est négligeable! je dirais presque: comme il est pâle, ce nègre!
Oh! je ne conteste point l'authenticité de provenance de ces diverses exhibitions. Mais tout ce pauvre exotisme transporté hors de son cadre naturel devient grossièrement forain ou, qui pis est, tout à fait insignifiant. On trompe le public, on lui travestit et on lui rapetisse l'univers en lui laissant croire qu'une douzaine de baraques de la foire au pain d'épice peuvent contenir et reproduire aux yeux l'infinie variété de la face du monde. Et il sort de ces spectacles un peu plus mal renseigné que s'il n'avait rien vu.
Je dois dire pourtant que l'homme qui montre «des singes du Soudan et des serpents du désert libyen» n'est pas ennuyeux. C'est, paraît-il, «l'Arabe Gouma, psylle de la secte des Raffaï». Je le croirais plutôt de celle des ruffians, car il a l'air d'un simple voyou du Caire. Il commande à son singe savant en tirant sur son collier, d'un coup rude et sec, et qui doit faire grand mal à la petite bête. Le singe fait les tours que font les singes, puis on lui livre un serpent, un pauvre diable de serpent, qu'il fait sauter en l'air et avec lequel il s'amuse. Mais où il n'a plus l'air de s'amuser, c'est quand le montreur lui enroule le reptile autour de la queue et l'oblige à marcher avec cet ornement. Ainsi l'homme torture le singe, le singe torture le serpent, et l'homme torture le singe avec le serpent. On rapporte de là une assez rare impression de brutalité; c'est comme un joli raccourci de la cruauté universelle...
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Paris, 11 juillet.
Paris s'amuse, ma cousine. Tous les soirs, du Gymnase jusqu'au Trocadéro, par les rues et les places où le gaz et l'électricité mêlent leurs lumières d'or et d'argent et où s'entre-croisent sans fin les milliers de lanternes des voitures, c'est un fourmillement, un grouillement énorme de gens qui vont à leur plaisir. C'est vraiment aujourd'hui que Paris a l'air d'une ville qui se damne. Il devait y avoir quelque chose de cette douce folie et de cette aimable fièvre dans la bonne ville de Ninive quand le prophète Jonas y entra... Je vous avouerai même que lorsqu'on jouit comme moi de ces délices depuis tantôt trois mois, on a par moment de fortes envies de s'en aller quelque part où l'on s'amuse moins.
Toutefois, j'ai été très content de voir, cette nuit, le bal des exposants au palais de l'Industrie. Je ne parle point de la réelle splendeur du décor: la fête était surtout amusante par ses extraordinaires proportions et par la variété inouïe des têtes assemblées. C'est, à coup sûr, la réunion d'hommes et de femmes la plus bariolée que j'aie jamais vue. Je m'étais assis avec un ami dans un coin; nous regardions passer, nous disions: «Voici un Anglais, un Américain du Nord, un Américain du Sud, un pasteur norvégien, une jeune «esthète», un marchand de vins de Bordeaux, une doctoresse russe, un pianiste hongrois, un conseiller municipal de Paris, etc., etc...» Joignez à cela les Chinois, les Japonais, les Arabes et toute une procession de nègres plus noirs que nos habits...
Station chez Ledoyen pour prolonger le plaisir bizarre de contrarier la bonne nature et pour nous donner la joie de manger, de boire, de regarder, d'échanger d'inutiles paroles à l'heure où «la nuit bienveillante», comme l'appelaient les Grecs, conseille aux hommes de dormir.
Quand nous sortons du restaurant, l'aube chaste baise déjà le front de Paris. L'heure est singulière: c'est l'heure blafarde. Les choses ont des teintes qu'on ne leur connaissait pas. Les arbres des Champs-Élysées sont d'un vert blessant. Le ciel est rose, d'un rose vif, derrière la Madeleine. Les lumières errantes des fiacres font le jour plus blême et plus froid. Dans la rue Royale, les façades de certaines maisons ont un éclat dur; et l'on voit, loin, très loin, à des centaines de mètres, marcher des blancheurs crues. Ce sont les plastrons de chemise de messieurs qui reviennent, comme nous, de la fête.
J'aurais voulu vous rendre mieux mes impressions, ma cousine; mais j'ai trop peu dormi, et je sommeille encore en vous écrivant.
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_À M. le vicomte Eugène Melchior de Vogüé._
Paris, 13 juillet.
Je viens de lire, monsieur, les pages fort éloquentes que vous avez écrites, dans la _Revue des Deux-Mondes_, sur l'Exposition et sur la tour Eiffel. Vous avez l'imagination fastueuse, avec quelque chose, parfois, d'un peu concerté. Le _labarum_ que vous voyez au sommet de la tour, formé par l'entre-croisement des jets de lumière électrique, est à coup sûr une image expressive, mais non point sans apprêt. Cela rappelle les ibis que Chateaubriand place si ingénieusement sur les colonnes solitaires, ou le lézard du Colisée, qui, dans les vers de Lamartine, vient cacher si à propos le nom d'un empereur romain.