Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires,
Chapter 12
Et quel est «l'écrivain charmant, causeur spirituel et tranquille, qui se repose aujourd'hui, dans ses souvenirs, des odyssées scandinaves de sa jeunesse»?
Réponse: M. Marinier.
Et quel est «le grand écrivain qui vit dans l'intimité des petits prophètes»?
Réponse: M. Renan.
À vrai dire, «petits prophètes» ne répond à rien, et est mis là, j'en ai peur, uniquement pour faire avec «grand écrivain» une élégante antithèse.
Non, voyez-vous, pour les grâces et les gentillesses du discours, pour la noblesse des périphrases et pour la finesse capillaire des allusions, pour toute cette rhétorique à la Thomas, c'est encore M. Rousse qui a le pompon. Savourez-moi ceci (pour dire que M. de Vogüé, ayant épousé une Russe, a été amené à s'occuper beaucoup de la Russie dans ses livres):
«Un hasard de chancellerie vous y a conduit (en Russie). Votre coeur y a fixé votre vie; votre esprit y a suivi votre coeur.»
Hein! est-ce «envoyé»?
Encore une devinette, pour finir:
«Il y a dans Paris une docte et illustre maison, amie sévère des lettres, dont l'hospitalité prudente ne s'ouvre qu'à de rares élus. Il faut être déjà célèbre pour y venir chercher la célébrité. De loin en loin, un heureux hasard y laisse entrer furtivement un nouveau venu. Puis la porte se referme en silence:
Et tout rentre au sérail dans l'ordre accoutumé.»
Et ça continue sur ce ton! Nous apprenons que, fort heureusement, M. de Vogüé avait rapporté d'Orient le talisman d'Aladin, les paroles magiques qui font tomber les portes des harems et des palais enchantés, qu'à sa voix les dragons de la fable se sont évanouis en fumée, etc.
Quelle peut bien être cette maison, ma cousine?
J'avais d'abord songé à la _Revue des Deux-Mondes_. Mais M. Rousse n'aurait jamais eu le mauvais goût de la comparer à un «sérail». Au reste, il nous dit qu'elle ne s'ouvre qu'à de rares élus; cela non plus ne saurait s'appliquer à la _Revue des Deux-Mondes_, car, s'il n'y a pas plus de trois mois qu'elle s'est avisée de l'existence de Loti et de Maupassant, et si elle ferme soigneusement sa porte à Alphonse Daudet, à Bourget et à France, elle l'a toujours ouverte à deux battants aux Tartempions qui avaient de l'assurance, de l'entregent, des opinions convenables, une position ou un parentage.
Vous voyez bien que ce n'est pas la _Revue des Deux-Mondes_.
Mais alors, encore une fois, quelle peut bien être cette maison mystérieuse que M. Rousse compare à un «harem» où, «de loin en loin», entre «_furtivement_ un nouveau venu» et dont «la porte se referme en silence»?...
???
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G..., 11 juin.
Où en étais-je hier, ma cousine? (Car le «piéton» attendait ma lettre et m'a obligé de la finir brusquement.) J'étais, je crois, en train de songer: «Ah! fi, monsieur Rousse! on ne parle pas de ces choses-là devant les dames!» Mais je voulais faire encore une réflexion. Avez-vous remarqué que dans ces discours académiques (à part de très rares exceptions), ce sont toujours les mêmes qui sont cités, ou désignés à notre admiration par des périphrases? On rend tout le temps hommage à M. Pasteur, à M. Renan, à M. Taine ou à M. Dumas. Il n'y en a que pour ceux-là; jamais rien pour MM. X... ou Y... Cela est désobligeant à la longue, et ces pauvres gens doivent se dire: «Comme ça, nous ne sommes, nous, que de fichues bêtes?» Ne pourrait-on pas s'arranger pour que les politesses et les égards fussent répartis avec une inégalité moins choquante? N'oublions pas, messieurs, que l'Académie est un salon!
À propos d'Académie, je vais vous dire une découverte littéraire que j'ai faite tout dernièrement. C'est une poésie beauceronne, et je vous assure que cela est rare, les vers du pays de Beauce!
Donc, on croit, en ce pays-là, que le meilleur moyen de préserver les granges et les greniers des rats et des souris--de la «varmine», comme ils disent--c'est d'y jeter, au milieu du tas de foin, une dent de herse _trouvée dans les champs_. Cette condition est essentielle; et il faut aussi que celui qui fait la trouvaille chante, en la ramassant, ces quatre vers:
Dent d'harse. Enfant d'garse, J'te ramas (pour _ramasse_) Pour fair' mouri' les souris et les rats.
Voilà qui vous indique, ma cousine, le degré de poésie où peuvent se hausser les cerveaux entre Chartres, Étampes et Orléans. Cela rappelle assez exactement les petites formules magiques usitées chez les paysans romains, et dont on trouve, si je ne me trompe, des exemples dans les fragments de Varron ou du vieux Caton. Ils sont rudes et secs, ces petits vers beaucerons, et plats comme la terre où ils sont nés; mais, à part le second vers qui est visiblement pour la rime, ils disent bien ce qu'ils veulent dire. Que voulez-vous? Nous ne sommes pas des félibres, nous autres!
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Paris, le 13 juin.
Vous voulez, ma cousine, que je vous parle des Indiens du colonel Cody? Eh bien, voici. L'amphithéâtre a la forme d'un fer à cheval; les deux extrémités sont reliées par un immense décor, qui s'entr'ouvre pour jeter dans l'arène le flot des cavaliers. C'est une construction en bois, remarquable par sa hardiesse pratique, par une simplicité et une précision tout américaines. Le dessous des gradins forme d'interminables galeries tournantes, où il est amusant de se promener, avec le piétinement de la foule sur sa tête.
L'amphithéâtre est immense. Je crois qu'il pourrait contenir huit ou dix mille spectateurs. C'est apparemment ce que nous avons vu jusqu'ici de plus approchant, par les dimensions, des cirques romains. Cependant il ne faut pas trop nous en faire accroire. Nous ne verrons rien de comparable à ces deux théâtres demi-circulaires de Pison, qui d'abord se tournaient le dos (on donnait la comédie dans l'un et, dans l'autre, des jeux de gladiateurs), et qui ensuite pivotaient sur eux-mêmes et rejoignaient leurs extrémités, de manière à former un cercle parfait. Et alors l'arène s'emplissait d'eau pour un combat naval. C'était évidemment autre chose que la piscine de poche du Nouveau-Cirque.
Enfin, tel qu'il est, le cirque de Buffalo Bill n'est point mal. Il paraît deux ou trois fois aussi grand que l'Hippodrome. Le soir, c'est fort beau. Le ciel, d'un bleu sombre, est pareil à une coupole solide qui s'appuierait au décor du fond. Inégalement éclairées par la lumière électrique, des bandes de pionniers mexicains, de cavaliers gardeurs de boeufs, de Peaux-Rouges vêtus d'oripeaux éclatants et que leurs chevelures flottantes font ressembler à de vieilles femmes, chevauchent éperdument, se précipitent, se heurtent, échangent des coups de fusil, prennent au lasso des chevaux sauvages, exécutent des danses bizarres. Ces formes aux couleurs crues, qui sautent, rampent et bondissent dans la lumière bleuâtre, ont quelque chose de violemment fantastique... Je songe, avec un peu de surprise, que ce sont là les Indiens d'_Atala_ et des _Natchez_; que Chactas fut l'un d'eux, et que c'est par eux que le pittoresque et l'exotisme sont entrés dans notre littérature...
J'imagine pourtant qu'ils sont meilleurs à voir là-bas, dans leur cadre naturel. Ils ont, ici, je ne sais quoi de forain. J'avais tort de parler des Indiens de Chateaubriand: ce sont tout au plus ceux de Gustave Aymard...
Partout, en ce moment, on nous montre des échantillons des peuples «estranges». Ils nous amusent. Je me demande parfois si nous, nous les intéressons. Pas beaucoup, j'imagine. Même, nous ne les étonnons guère. J'ai constaté qu'en Algérie les indigènes regardaient nos chemins de fer et toutes nos inventions avec une parfaite indifférence. Les ayant dépassés, nous pouvons, nous, les comprendre; et comprendre est un grand plaisir. Mais notre vie reste pour eux lettre close; elle n'est, à leurs yeux, qu'une suite d'images assez ternes, auxquelles ils n'attachent aucune signification...
Je suis content que des fragments si divers de l'immense humanité soient en ce moment rassemblés à Paris. C'est très probablement ce qui s'est vu de mieux depuis les temps de l'ancienne Rome. Après les grandes guerres africaines et asiatiques, les cortèges qui suivaient le triomphateur, prisonniers et captives dans leur costume national, les animaux et les plantes des pays lointains, et les produits de leur industrie et de leur art entassés sur des chariots, tout cela formait de véritables expositions ambulantes. Et c'étaient, pendant des mois, dans les théâtres et sur les places, des exhibitions de toutes sortes de curiosités exotiques. (Lisez, ma cousine, Tite-Live et Horace.) Mais les spectacles que la guerre procurait aux citoyens romains, c'est la paix qui nous les donne. L'exposition universelle est plus innocente que les triomphes de Paul-Émile ou de Jules César. Et, tout de même, je la crois encore plus belle et plus variée.
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Paris, 17 juin.
J'ai fait hier, prudemment, un tour de promenade en voiture entre l'heure du départ général pour le Grand Prix et l'heure du retour. J'ai noté pour vous, ma cousine, une impression amusante. Il y a, dans le spectacle si varié de ce joli Paris, des changements à vue aussi instantanés que ceux des théâtres de féeries. Quand je suis parti, grand soleil, toilettes claires, voitures découvertes; partout une joie, un étincellement. En une minute, le ciel s'assombrit, la pluie tombe; en une demi-minute, les capotes des voitures s'abaissent, les toilettes roses et blanches disparaissent sous des caoutchoucs sombres, et, des deux côtés de l'avenue, depuis la place de la Concorde jusqu'à l'entrée du Bois, on ne voit qu'une toiture ininterrompue de milliers et de milliers de parapluies. Puis, le soleil revient, et crac! plus de capotes, plus de caoutchoucs, plus de parapluies: et revoilà les femmes pareilles à des fleurs... L'exécution de ce double mouvement d'ensemble a été étourdissante de rapidité, je dirais presque de précision,--et cela sur une longueur de six ou huit kilomètres.
Une double foule, comme toujours: celle des regardés et celle des regardants. Il y avait des gens (combien? je ne sais; peut-être cinquante mille) qui étaient assis, à une heure, sur les trottoirs des Champs-Élysées, de l'avenue du Bois et de l'avenue des Acacias, qui y étaient encore à six heures, et qui, pendant tout ce temps-là, ont regardé passer des voitures. C'est incroyable, ce que l'homme peut déployer de courage, de patience et de résignation ... pour s'amuser!
Et que dites-vous du cheval vainqueur? Un cheval qui s'appelle _Vasistas_ (un nom de domestique de vaudeville pour le Palais-Royal ou les Variétés!), un pauvre diable d'outsider qu'on donnait à 66 au départ, et qui arrive bon premier, on ne sait comment, on ne sait pourquoi, avec son vilain nom,--comme un parvenu de la politique! On en ferait un apologue. Si votre vieux voisin fait toujours des fables pour l'Académie des muses tourangelles, proposez-lui ce sujet-là de ma part.
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Paris, 18 juin.
M. Raphaël Bischoffsheim, que vous connaissez sûrement de nom, ma cousine, est un homme très aimable et très doux, qui n'a pas de plus grandes joies que de bâtir des observatoires, d'offrir des télescopes aux astronomes, de fonder des prix de gymnastique et d'inviter à déjeuner--ou à dîner--ses amis, qui sont nombreux. C'est ainsi qu'hier nous déjeunions au village javanais, devant l'estrade des danseuses. Voir glisser lentement ces petites filles dorées, tout en mangeant des choses de là-bas, très épicées et de saveur bizarre, cela fait, je vous assure, un très agréable composé de sensations.
Après la danse, les danseuses sont descendues de leurs planches et sont venues boire, à côté de nous, du sirop de grenadine. De près, et quand elles ne sont plus dans l'exercice de leurs solennelles fonctions, elles sont gaies à la façon de tout petits enfants, et leur rire est plein d'innocence et de gentillesse. Ce sont de charmantes petites bêtes; on dirait les sapajous sacrés d'un temple très lointain...
En réalité, il n'y en a qu'une qui me semble vraiment jolie et qui contente mes yeux d'Occidental. Et j'ai appris que c'est aussi la seule qui ait été honorée, là-bas, des faveurs du maître, et qui porte, à cause de cela, un casque en or ciselé. Les autres n'ont que des casques en cuivre.
On m'a dit que ces jeunes personnes ne s'ennuyaient pas du tout et qu'elles se parisianisaient grand train. Elles vous disent couramment: «Bonjour, monsieur, ça va bien?» en tendant leur fine patte jaune. Chose singulière, elles ont l'«assent»! Elles prononcent: «Ça va _bieïn_?» Il est vrai que les îles de la Sonde, c'est encore le Midi, té!
Plusieurs fois elles sont allées en représentation dans des salons parisiens. Une fois qu'on leur demandait comment elles trouvaient les dames françaises, une d'elles a répondu: «Elles ont de belles robes, mais le nez trop long.»
Nos nez leur paraissent prodigieusement comiques. Aussi les poupées de leur guignol (qu'on voit au fond de l'estrade) ont-elles toutes des nez démesurés. Ces petites filles, en prenant leur sirop, avaient devant elles des têtes d'hommes tout à fait considérables: le docteur Charcot, le général Annenkof, Meissonier, Meilhac, etc. Eh bien, il est de toute évidence qu'elles les regardaient comme nous regardons les singes du Jardin des Plantes. Je crois pourtant que Meilhac trouvait un peu grâce à leurs yeux, sans doute à cause de sa moustache de Tartare, ou peut-être parce qu'elles sentaient que cet homme-là les aime. Une d'elles lui a même dit: «Bonjour, Meilhac!» mais je crains bien qu'on ne lui ait soufflé.
Resteront-elles à Paris, ces gamines de Java? Qui sait si dans vingt ou trente ans nous ne retrouverons pas l'une d'elles sous un bonnet d'ouvreuse, ou gérante d'un _family-hotel_?
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Paris, 24 juin.
J'ai fait hier, ma cousine, pendant ma promenade dominicale, une découverte. C'est, au bord de la route de Versailles, route fort civilisée et chère aux vélocipédistes--entre Saint-Cloud et Suresnes--un verger; mais un verger comme ceux de chez nous, un verger rustique et naïf, avec des arbres plantés au hasard, des cerisiers surtout, de jolis cerisiers trapus et courts, arrondis en dômes par le poids des innombrables fruits rouges qui tirent les branches vers la terre. Et, chose plus surprenante encore, ce verger est ouvert aux passants: ni mur ni palissade. Il faut évidemment que le propriétaire soit une belle âme, très candide, très insouciante ou très généreuse. J'ai pensé que je me conformerais aux intentions de ce sage en cueillant quelques-unes de ses cerises. Pourtant, par un reste de scrupule, j'ai mis un sou au pied du cerisier.
Cette rencontre, très imprévue dans ces parages, d'un coin de campagne vraiment libre et ingénu, m'a rappelé un écriteau aperçu dernièrement boulevard des Invalides: _Pâturage de la vacherie X..._ Et sans doute, ce pâturage n'est qu'un terrain vague entouré de planches, où l'herbe pousse comme elle peut sur les plâtras et les matériaux de démolition; mais enfin il y a là des vaches, et un petit vacher (je les ai vus, entre deux becs de gaz, à deux pas d'un bureau d'omnibus)!
En continuant ma promenade, j'ai passé devant l'église de Suresnes, et les chants qui en sortaient m'ont averti que c'était la Fête-Dieu. Tout de suite j'ai pensé aux Fêtes-Dieu d'autrefois... Vous rappelez-vous les reposoirs qu'on faisait chez nous, et comme c'était amusant? Une année, les hommes du bourg, qui n'étaient pourtant guère dévots, voulurent se signaler. Ils s'avisèrent de placer horizontalement, sur un pivot, une énorme roue de charrette, sur laquelle on construisit l'autel. Au moment donc où le curé éleva l'ostensoir, l'autel se mit à tourner et envoya sa bénédiction aux quatre points cardinaux, c'est à savoir vers Orléans, vers Blois, vers la Beauce et vers la Sologne. Cette année-là, ma cousine, vous étiez une des deux petites filles qui faisaient les deux anges en prière sur le reposoir tournant; et moi je représentais le petit saint Jean-Baptiste et je conduisais devant le dais un petit mouton vivant! J'étais frisé comme le mouton, j'étais beau; on me regardait; et jamais je ne commis plus complètement, dans mon coeur, le péché d'orgueil...
Mais, à présent, ce n'est plus du tout cela, les Fêtes-Dieu de mon pays! De méchants reposoirs de rien du tout! C'est devenu égal à tout le monde. Les pompiers et la musique ne vont plus à la procession. Ah! ma cousine, nous vivons dans des temps sévères.
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Paris, 25 juin.
C'est grand dommage, ma cousine, que le bâtiment du ministère de la guerre, à l'Exposition, soit d'une architecture aussi banale et inexpressive. Cela pourrait être une gare, une préfecture, un casino, ou n'importe quoi. J'aurais voulu une bâtisse austère et un peu lourde, une simplicité, une nudité de lignes qui rappelât les forteresses et les constructions militaires. C'était pourtant bien facile à trouver.
Je dois dire qu'une fois entré on n'a plus d'objections. D'abord, parce qu'on est un peu abasourdi. On l'est à cause de la foule, qui est ici plus serrée et plus curieuse que partout ailleurs. Et puis, comme dit le roi lombard dans la Chanson de geste: «Que de fer! que de fer!» Au rez-de-chaussée, des canons de toutes les tailles (il y en a qui ont de singuliers allongements de cou); des engins et des mécaniques de toute sorte, auxquelles on ne comprend rien, sinon qu'elles sont faites pour tuer le plus d'hommes possible. C'est propre, soigné, luisant, comme de la coutellerie ou de la quincaillerie anglaise; et cette précision de forme et cette netteté froide de métal (si éloignées de la bonhomie et des à peu près de construction des arbalètes de siège ou des antiques catapultes) donnent, en effet, l'impression de quelque chose d'infaillible et d'inévitable, qui tue mathématiquement, sans nulle intervention des muscles humains, de ces faibles muscles dont l'effort est variable et peut dévier. On voit ensuite les instruments mystérieux dont se servent les officiers du génie, et les plans en relief des villes fortes de France, et toutes les manières de bâtir les ponts; bref, de très jolis joujoux militaires. Puis, des cartes géographiques, des fusils et des uniformes de toutes les époques, et des instruments de musique, et des gamelles, et des godillots à l'infini...
Tout cela c'est, si je puis dire, la partie analytique de cette exposition. Mais voici la synthèse, et, après le démontage de la machine pièce par pièce, la machine vivante. Voici une immense image d'Épinal: des soldats de toutes armes, en cire, dans un campement algérien, très bien posés et groupés, très amusants à voir. Puis des souvenirs d'autrefois: statues ou bustes de l'empereur, portraits de ses maréchaux, drapeaux français de la Révolution ou du premier Empire... Et alors, on a beau savoir que la guerre est impie, absurde, abominable; que les armées permanentes volent chaque année, aux peuples d'Occident, une somme incalculable de travail et de richesse, et que ce palais où l'on se promène est proprement le temple du Meurtre et de la Destruction; on a beau se dire tout cela: comme, après tout, les peuples se battent depuis quelque dix mille ans--et peut-être parce qu'on sent confusément que la guerre est ce qui donne à l'énergie humaine et au courage, père des autres vertus, leur plein développement--on est ému jusqu'aux entrailles, un petit souffle froid vous passe dans les cheveux ... et tenez, par exemple, ce guidon de la garde impériale, où sont inscrits les noms de toutes les capitales de l'Europe, ce carré de soie pâlie fait un plaisir à regarder, mais un plaisir!... Et l'on redescend, ayant mangé du tambour et bu de la cymbale, comme disait la vieille chanson des Mystères d'Éleusis.
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Paris, 25 juin.
C'est presque toujours une chose infiniment mélancolique, ma cousine, qu'une «représentation à bénéfice». Les camarades qui ont été obligés de promettre leur concours ont l'air d'être traînés à l'abattoir. Tous arrivent en retard, le programme est bouleversé, les entr'actes durent une heure, et ça finit à deux heures du matin. Et, comme ce sont les artistes qui choisissent leurs morceaux ... on est exposé à entendre des choses un peu pénibles.
Je ne dis point cela, ma cousine, pour le «bénéfice» de Mlle Tessandier, auquel j'ai eu la bonne fortune d'assister hier soir, à l'Odéon. L'excellente comédienne jouait un acte de _Severo Torelli_. J'ai eu plaisir à revoir ses yeux, pareils à deux taches d'encre, dans sa longue tête d'Espagnole de Bordeaux, et sa tignasse de reine sauvage. Quelqu'un a dit la _Bénédiction_ de Coppée, à moins que ce ne fût la _Grève des Forgerons_. Un baryton n'a pas hésité à nous chanter:
Léonor, mon amour brave L'univers et Dieu...
(Il prononçait: «L'univers-z-et-Dieu».) Enfin, M. Mounet Sully nous a dit _Oceano nox_, tour à tour avec des hurlements d'acteur annamite et des plaintes douces de tout petit enfant qui fait sa dentition.
L'excellent tragédien est rasé depuis _Alain Chartier_. Il est encore beau, si vous voulez, mais d'une beauté moins humiliante pour nous. J'imagine qu'en sortant hier de l'Odéon telle jeune fille qui jusque-là avait obstinément refusé un «parti avantageux», a dû dire à ses parents: «J'ai réfléchi, je ferai ce que vous voudrez.» Ses parents n'y ont rien compris; mais je connais, moi, son secret. Celui qu'elle aimait n'est plus, car elle aimait Mounet barbu; et Mounet rasé, ce n'est plus Mounet...
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Paris, 27 juin.
Vous me demandez, à propos du _Disciple_, si je connais Paul Bourget. Mais oui, ma cousine, je le vois assez souvent et je l'aime beaucoup.--Et comment est-il?--À peu près le contraire de ce que le public veut qu'il soit. Parce que Bourget s'est quelquefois occupé des femmes, et parce que, les «passions de l'amour» ne pouvant avoir tout leur développement que dans un monde oisif et riche, il s'est plu, dit-on, à nous décrire les élégances extérieures de ce monde-là, beaucoup se représentent l'auteur de _Cruelle Énigme_ sous les espèces d'un délicieux jeune homme paré, coquet, affecté, efféminé et languide...
Eh bien! ce n'est pas ça du tout, ma cousine,--mais, là, pas du tout!
Je vous le dis, parce que je le sais: il n'est pas d'esprit plus sérieux ni plus mâle que Bourget. Cet efféminé travaille dix ou douze heures par jour. Ce dandy a une conscience et des préoccupations de prêtre. Pas une lettre d'adolescent en peine à laquelle il ne réponde gravement et longuement (et je vous assure, ma cousine, qu'il faut pour cela un fier courage). Ce mondain raffiné sait, quand le devoir commande, secouer cette tyrannie: la peur du ridicule. Il l'a bien prouvé dans sa préface du _Disciple_. Ce languissant est dévoré de curiosité et d'inquiétude; c'est, avec Maupassant, celui de nos écrivains qui voyage le plus et qui s'accommode le mieux de la solitude absolue. Enfin, si vous passez son oeuvre en revue, si vous considérez l'austérité de quelques-uns de ses sujets, la probité scrupuleuse de l'exécution, l'effort continuel vers quelque chose de nouveau (sans nul souci du public qui aime qu'on recommence les mêmes choses), vous sentirez peut-être ce que tout cela suppose de volonté et d'énergie patiente.