Les Contemporains, 5ème Série Études et Portraits Littéraires,
Chapter 11
Tous les émerveillements dont vous étiez saisie, étant toute petite fille, devant les feux d'artifice des foires et des fêtes nationales, vous les retrouverez, quoique vous soyez maintenant une grande personne sérieuse, renseignée et un peu rétive aux admirations, vous les retrouverez, je vous le jure, devant ces fontaines du royaume des fées. Cela est proprement indescriptible. De hautes gerbes de pierreries liquides, de poussière de diamant et, tout autour, des fusées plus courtes, qui tantôt grandissent, forment avec le jet central une sorte de cône éblouissant, et tantôt s'abaissent et semblent s'épanouir en fleurs de flammes, en tulipes surnaturelles. Et dans ces jaillissements et ces ruissellements splendides, toutes les couleurs flamboient: rouge, rose, bleu, vert, violet, mauve, soufre, tout cela d'un éclat! ou d'une suavité! Je ne dis point de mal des aurores boréales ni des couchers de soleil sur les glaciers (je n'en ai d'ailleurs jamais vu); mais soyez sûre, ma cousine, que, s'ils tiennent plus de place sous le ciel, ils ne sauraient égaler par l'intensité et la variété des couleurs les météores artificiels que je viens de vous décrire si pauvrement... Notez que les fantasmagories de la grande fontaine sont répétées par d'autres fontaines plus petites, tout le long du bassin. Représentez-vous maintenant, autour de ce lac miraculeux, un grand cercle sombre de foule pressée, où courent des frémissements d'admiration, et, çà et là, des traînées d'applaudissements. On est gagné par la contagion de cet enthousiasme, on fait «ah!» et l'on reste la bouche ouverte comme les petits enfants; on est parfaitement heureux.
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Paris, 18 mai.
J'ai traversé les salons et les galeries de l'Élysée; j'ai fendu lentement, avec patience, le flot des habits noirs, des uniformes, des épaules nues et des nuques (quelques-unes jolies); j'ai rencontré et salué une douzaine de figures de connaissance; j'ai pris un verre d'orangeade et je suis allé me coucher.
C'est ainsi, ma cousine, que j'ai témoigné jeudi, entre onze heures et minuit, de mon dévouement à nos institutions.
Il faut admirer M. Carnot. Songez à la vie qu'il mène. Il visite, préside, inaugure, encourage de sa présence tout ce qui peut être encouragé, inauguré, présidé ou visité. Il n'est pas de jour où il ne soit exposé aux regards des autres hommes, obligé de garder interminablement une attitude à la fois digne et bienveillante, souriante et grave. L'autre soir, pendant plus de deux heures, il a souri et donné des poignées de main, sans bouger de place. Il fait cela très bien. (Est-ce que cela l'amuse? Pense-t-il à quelque chose durant ces cérémonies? Roule-t-il des projets pour notre bonheur? Compose-t-il des sonnets?...)
Il faut l'admirer, vous dis-je, bien que la royauté constitutionnelle, même l'empire démocratique et enfin la République aient fort réduit cette partie des devoirs d'un chef d'État qui consiste à se laisser voir. Combien, par exemple, la tâche est plus douce pour M. Carnot que pour son prédécesseur indirect le roi Louis XIV! Dire que, pendant soixante ans, celui-là s'est levé, s'est couché, a pris tous ses repas selon certains rites et devant témoins! Dire qu'il n'a jamais eu la joie de déjeuner _tout seul_ dans un restaurant du boulevard ou de dîner dans une guinguette au bord de la Seine! Dire qu'il a passé la meilleure partie de ses jours périssables à se montrer, et cela malgré la fatigue, la maladie, les migraines, les coliques et la fistule que vous savez, et qu'il n'a jamais eu un instant de défaillance! Ah! la rude parade royale! Croyez que pour la soutenir ainsi, il fallait de l'héroïsme, tout simplement.
Je sais bien que, si on s'en rapporte à Saint-Simon, le roi imposait aux autres une parade plus impitoyable encore; que, les jours de _Marly_, quand les courtisans et les dames s'étaient empiffrés (le roi exigeait qu'on s'empiffrât), il n'admettait pas qu'ils quittassent un seul moment dans la journée les carrosses et le cortège ni qu'ils se conduisissent autrement que comme de purs esprits. Au lieu que lui descendait fort bien de voiture et se postait royalement, devant tout le monde, au bord de la route... Et puis, s'il est ennuyeux, à première vue, de ne pouvoir faire un mouvement qui n'ait des témoins, il est peut-être agréable de penser que le moindre de nos mouvements est aux yeux des autres êtres une chose considérable...
C'est là, malgré tout, une volupté que j'ai peine à concevoir, moi qui, après le plaisir d'être avec vous, ma cousine, n'en sais pas de plus grand que d'être seul chez moi,--ou dans la rue.
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Paris, 24 mai.
MA CHÈRE COUSINE,
On vous a déjà parlé, dans vingt journaux, des petites danseuses javanaises; on vous a décrit leur costume; on vous a dit ce qu'il y a d'étrange, de noble, de lent, de mystérieux, et de religieux, et de voluptueux, et de je ne sais quoi encore dans leur danse. Moi, une chose surtout m'a frappé: c'est que leur souplesse n'est pas de même espèce que celle de nos danseuses ou de nos gymnastes. Elle est, si je puis dire, plus intérieure et se trahit au dehors par des déplacements de lignes beaucoup plus lents et plus doux. Leurs bras fluets et ronds, couleur de vieil or, se déroulent ou se replient à la façon de reptiles, et comme s'ils étaient annelés. De même leurs mains et leurs doigts, qu'elles renversent et qu'elles écarquillent sans l'ombre d'effort, ont une flexibilité qui exclut toute idée d'ossature ou même d'articulation. Quand elles veulent, leurs avant-bras tournent sur leurs coudes dans tous les sens et se plient en arrière aussi bien qu'en avant. Leurs mouvements ne semblent pas se faire, comme les nôtres, par des systèmes de leviers; mais on dirait que des ondulations continues et presque insensibles parcourent leurs membres... Outre cette intime souplesse, elles ont, du serpent, la peau serrée et parfaitement lisse, le glissement muet, la somptuosité des couleurs. Je suis sûr que, si on touchait leur peau du bout du doigt, on les sentirait élastiques et froides comme le python de Salammbô. Volontiers j'adresserais à l'une d'elles, à la plus grande, à celle qui a quinze ans (car je ne suis pas dépravé), les strophes de Baudelaire, au rythme si joliment boiteux:
Tes yeux, où rien ne se révèle De doux ni d'amer, Sont deux bijoux froids où se mêle L'or avec le fer. À te voir marcher en cadence, Belle d'abandon, On dirait un serpent qui danse Au bout d'un bâton.
En sortant du village javanais, je rencontre une bouquetière... Vous savez, ma cousine, qu'on a fourré partout la tour Eiffel; on en a fait des presse-papiers, des épingles à cravate, des encriers et des pipes. Mais voici qui est plus inattendu. Cette bouquetière vend des roses et des boutons de rose artificiels, où brille une goutte de rosée, en verre: et dans cette goutte de rosée il y a la tour Eiffel! On l'y distingue en y appliquant l'oeil et en tâtonnant un peu.
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Paris, 27 mai.
Je vous félicite de tout coeur, ma chère cousine, du succès de votre chien Frimousse, premier prix des caniches. Je suis allé le voir à l'Exposition des chiens. Je crois qu'il m'a reconnu; du moins il passait son gros nez et ses deux grosses pattes à travers les barreaux, dans une intention visiblement bienveillante, tandis que ses yeux semblaient d'or rouge, à l'ombre de son épaisse toison noire. Et, quand je me suis éloigné, il s'est mis à hurler de la façon la plus touchante.
Le soir, selon vos ordres, je l'ai fait sortir et je l'ai promené moi-même. Je veux, ici, vous avouer une faiblesse. Autrefois, vous vous rappelez? j'aimais bien Frimousse, parce qu'il était à vous; mais ses aboiements et aussi la pétulance et la brusquerie de ses manières m'étaient souvent insupportables. Or, il était, hier soir, plus bruyant et plus agité encore que de coutume, et je ne me suis pas fâché un instant. Au contraire, je me disais: «Ah! le gaillard! En voilà un qui ne s'ennuie pas d'être au monde!» D'où me venait ce sentiment nouveau? Il n'y a pas à s'y tromper: Frimousse m'inspirait de la considération à cause de son premier prix. J'aurais voulu faire savoir à tous les passants que ce chien, _mon_ chien, était _officiellement_ le premier caniche de France...
Ce Frimousse est donc un bien bon chien. Et les autres chiens ne sont pas de mauvais chiens non plus. Il y en a, à cette exposition, qui sont si malheureux d'être séparés de ceux qu'ils aiment, qui montrent si naïvement leur douleur, et dont la plainte est si désespérée et si sincère! Et ils ont de si honnêtes figures! J'ai souvent affecté de préférer aux chiens les chats discrets et silencieux. Depuis Gautier et Baudelaire, c'est là un goût tout à fait distingué... Mais pourtant, avouons-le, il y a, chez les chiens, une ingénuité, une cordialité, une ardeur de tendresse, une façon de se dresser vers vous en vous donnant tout leur coeur, à laquelle il est impossible de ne pas se rendre. On aime les chats comme on aime des objets--ou des dieux: on aime les chiens presque comme des hommes.
Les gens qui viennent visiter l'Exposition des chiens me plaisent aussi beaucoup. Je sais qu'il y a, parmi eux, quantité de gens de cercles qui ne pratiquent la campagne qu'un mois ou deux chaque année, et encore dans les conditions les plus artificielles; mais je reconnais aussi, au passage, de vrais gentilshommes ruraux, des propriétaires terriens dont la vue me rafraîchit, me fait rêver de vie rustique, de chasses en Sologne, de déjeuners dans les vastes cuisines des fermes isolées. Et, rentré chez moi, je feuillette vite l'_Homme libre_, de Maurice Barrès, pour y retrouver une phrase qui m'a ravi à la première lecture. La voici: «J'adore la terre, les vastes champs d'un seul tenant et dont je serais propriétaire; écraser du talon une motte en lançant un petit jet de salive, les deux mains à fond dans les poches, voilà une sensation saine et orgueilleuse.»
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Paris, 30 mai.
MA CHÈRE COUSINE,
L'_Intermédiaire des chercheurs_ m'a posé la question suivante:
«Quels sont les vingt volumes que vous choisiriez si vous étiez obligé de passer le reste de votre vie avec une bibliothèque réduite à ce nombre de volumes?»
Voici la liste que j'ai dressée, après quelques hésitations:
1. La _Bible_. 2. Homère. 3. Eschyle. 4. Virgile. 5. Tacite. 6. L'_Imitation de Jésus-Christ_. 7. Un volume de Shakespeare. 8. _Don Quichotte._ 9. Rabelais. 10. Montaigne. 11. Un volume de Molière. 12. Un volume de Racine. 13. Les _Pensées_ de Pascal. 14. L'_Éthique_ de Spinosa. 15. Les _Contes_ de Voltaire. 16. Un volume de poésie de Lamartine. 17. Un volume de poésie de Victor Hugo. 18. Le théâtre d'Alfred de Musset. 19. Un volume de Michelet. 20. Un volume de Renan.
Mais je n'ai pas envoyé cette liste, car je me suis aperçu qu'elle n'était pas sincère. Sans m'en rendre compte, je l'avais dressée, non pour moi seul, mais pour le public, et j'y exprimais des préférences «convenables», plutôt que d'intimes prédilections.
Or il ne s'agit pas ici de choisir les vingt plus beaux livres qui aient été écrits, mais ceux avec qui il me plairait le plus de «passer le reste de ma vie»... Voyons, de bonne foi, est-ce que j'éprouve si souvent que cela le besoin de lire la Bible, Homère, Eschyle, etc.? J'ai bonne envie, ma cousine, de rayer mes dix premiers numéros. J'y substituerai les livres que je lis vraiment et d'où me vient presque toute ma substance intellectuelle et morale. Je mettrai là du Sainte-Beuve et du Taine, _Adolphe_, le _Dominique_ de Fromentin, les _Pensées_ de Marc-Aurèle, un peu de Kant, un peu de Schopenhauer; puis un volume de Sully Prudhomme, les poésies de Henri Heine, celles de Vigny, peut-être les _Fleurs du mal_; un roman de Balzac, _Madame Bovary_ et l'_Éducation sentimentale_, un roman de Zola, un roman de Daudet; le _Crime d'amour_ de Bourget, quelques contes de Maupassant, _Aziyadé_ ou bien le _Mariage de Loti_; quelques comédies de Marivaux et de Meilhac, le _Silvestre Bonnard_ d'Anatole France...
Mais je m'arrête: cela fait déjà beaucoup plus de vingt volumes. Ma foi, tant pis! je raye toute ma première liste, et je n'y laisse guère que Racine et Renan.
Et n'allez pas vous récrier, ni me prendre pour un esprit dépourvu de sérieux. J'ai l'air de ne garder que les contemporains; mais, en réalité, je garde les anciens aussi, puisque nos meilleurs livres, les plus savoureux et les plus rares, sont forcément ceux qui contiennent et résument (en y ajoutant encore) toute la culture humaine, toute la somme de sensations, de sentiments et de pensées accumulés dans les livres depuis Homère, et puisque ceux d'à présent sortent de ceux d'autrefois et en sont la suprême floraison...
Mais je suis bien bon de me donner tant de mal. Les vingt volumes que je préfère aujourd'hui, les préférerai-je dans vingt ans? ou seulement dans six mois? D'ailleurs, j'en préfère bien plus de vingt! Ah! que ce monsieur me gêne avec sa question!
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Paris, 31 mai.
J'ai remarqué dans un kiosque de journaux, entre autres _eiffeliana_, un «document» qui m'a touché par sa niaiserie généreuse et compliquée. C'est la _Tour Eiffel construite en 300 vers_. Entendez par là un poème dont les trois cents vers sont typographiquement disposés de manière à reproduire la forme de la tour. Voici les premiers vers de ce poème métallurgique, ceux qui dessinent la lanterne:
EIFFEL, TITAN, EIFFEL
La nouvelle Babel, Immense, audacieuse, Superbe et gracieuse, Qui monte au firmament, Est notre étonnement! Ô sublime merveille! Belle tour sans pareille, etc.
Le ton se soutient. Voici quatre vers qui figurent sur un des côtés de la première plate-forme:
Ô France! ô Révolution! Vive, vive la République! Et vive cette tour unique, Orgueil de notre nation!
Mais pourquoi railler? Il est évident que le brave homme qui a écrit cette poésie saugrenue et turriforme a été profondément et véhémentement ému par le colosse de fonte. Il y a vu le triomphe de la science, de 89, de la démocratie, la fin de la souffrance et de la misère, la fraternité universelle... C'est là un sentiment tout à fait respectable. Il me paraît qu'il y a quelque chose de religieux dans l'admiration que la tour inspire à la foule. Le peuple comprend que cet énorme édifice est l'expression la plus concrète, la plus sensible, de toute une période du développement humain. Il a raison. Cette tour qui est _inutile_, et qui, cependant, est construite comme une machine _utile_ et n'admet aucun ornement superflu, cette tour est bien le monument symbolique du plus récent état de civilisation, le Parthénon de fer d'une société démocratique et industrielle. Elle sera un jour aussi sacrée et plus significative encore (car elle sera unique) que les cathédrales gothiques et que les temples en ruine de l'Acropole.
Soyons peuple, ma cousine; ayons l'espérance et la foi.
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Paris, 4 juin.
MA CHÈRE COUSINE,
J'ai eu ces jours-ci une grande tristesse. Un des meilleurs, et des mieux doués parmi ceux de mes amis qui sont plus jeunes que moi, Jules Tellier, vient de mourir. Très apprécié et très aimé dans le petit monde des poètes, il n'était pas encore très connu du public, bien qu'il écrivît depuis un an, au _Parti national_, de très élégantes et pénétrantes chroniques sur les choses littéraires. Mais ce ne fut jamais un régulier. Personne n'a plus mal gouverné sa vie, ou plutôt ne l'a moins gouvernée. Et personne, je crois, n'a été plus naturellement ni plus profondément mélancolique et inquiet. Il était né vaincu d'avance; et j'ai toujours été persuadé qu'il mourrait jeune.
Il y a quatre ou cinq ans, il avait publié, sous la couverture de «l'homme qui bêche», un mince recueil de vers intitulé les _Brumes_. Je retrouve ce volume ignoré. Il est imprimé sur du papier à chandelle et ne paye pas de mine, mais il contient une douzaine de pièces exquises et tristes que je voudrais toutes vous citer. Je vais du moins en copier une pour vous, qui est d'une notation subtile et vraie.
Voir souffrir était mon supplice, Autrefois, quand j'avais un coeur, Mais tout cédait à mon caprice Impérieux comme un vainqueur.
Injuste et bon comme les femmes, Au temps d'errer dans les sillons, Tout en blessant souvent les âmes, J'avais pitié des papillons.
Je me sentais moi-même auguste. Comme ils souffraient, mes bien-aimés! On m'admirait: je trouvais juste Qu'on m'obéît les yeux fermés.
Aujourd'hui je n'ai plus d'idées Sur moi-même ni sur autrui; Toutes mes marches sont guidées Par la fatigue et par l'ennui.
Je n'ai plus mes désirs pour maîtres; Chacun me mène à volonté, Et je suis meilleur pour les êtres, Si mon coeur a moins de bonté...
Laissez-moi vous copier aussi la _Chanson sur un thème chinois_:
Où donc est l'hirondelle? Elle a quitté la rive. On entrevoit déjà des cigognes les soirs; L'hirondelle s'envole et la cigogne arrive, Comme des cheveux blancs après les cheveux noirs.
C'est un cercle sans fin sous le ciel monotone, Et bien des coeurs lassés les trouvent ressemblants, Les oiseaux du printemps, les oiseaux de l'automne, Les jours des cheveux noirs et ceux des cheveux blancs.
La pensée et le désir de la mort reviennent presque à chaque page. Maintenant que Tellier n'est plus, cette préoccupation me frappe étrangement. Voici quelques vers de son _Prélude_:
Mon âme à soi-même ravie N'attend plus rien des biens du sort. --Qui donc es-tu?--J'aimais la vie. --Quel est ton nom?--J'aime la mort...
Stupide et laid parmi les roses, Je me subis injustement. Je veux m'enfuir au sein des choses Pour oublier mon noir tourment.
Oh! chanter la mélancolie Des bois jaunis, des flots vermeils, Et coucher ma face pâlie Au lit étroit des grands sommeils!
Je sais, moi, que ce ne sont point là jeux de rimes, que Tellier était aussi sincère qu'on peut l'être en parlant ainsi. Voilà son voeu accompli. Il eut la plus haute intelligence, et la plus aiguë: il était poète et écrivain à un degré éminent; il était capable de traduire le songe de la vie de façon à embellir la vie des autres hommes,--et il est mort. La Nature est une grande gâcheuse. C'est qu'elle a l'éternité devant elle et qu'elle ne sait pas à quoi elle travaille.
Ma cousine, ayez une pensée compatissante et une prière pour cette pauvre âme.
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G..., 7 juin.
MA CHÈRE COUSINE,
Chaque année, à la même époque, c'est-à-dire un peu avant la fenaison, j'éprouve le besoin de revoir la campagne de chez moi, de faire une grande promenade à travers les prés qui s'étendent entre la Loire et le «ru», sous le soleil, dans l'odeur des foins. Cette promenade annuelle, il me serait extrêmement dur d'y renoncer. Je l'ai faite hier, tantôt par les sentiers que noient les hautes herbes pleines de taches jaunes et violettes, tantôt le long du ruisseau bordé de saules dont l'argent léger miroite et frissonne. Et je suis arrivé à un tout petit village qui trempe ses pieds dans l'eau; et j'ai pris de la bière, tout seul, dans un cabaret qui s'intitule avec emphase _Café de la gare_, bien qu'il soit à deux lieues de la plus proche station du chemin de fer.
J'étais heureux, je ne pensais à rien. Tout ce qui m'agite tant à Paris, je l'avais oublié. Les vipères que j'ai comme tout le monde dans le coeur, vanité littéraire, ambition, jalousie, soucis, désirs et passions de toute sorte, s'étaient parfaitement assoupies. Je sentais que la vie aux champs, la vie tout près de la terre, c'est là le vrai, et que notre civilisation urbaine et industrielle n'est peut-être qu'une effroyable erreur de l'humanité occidentale.
J'avais besoin de cette heure d'apaisement: car, la veille, en débarquant dans mon chef-lieu de canton, j'avais eu une grande colère. Les beaux arbres qui s'élevaient à la porte de la petite ville venaient d'être coupés par les soins d'une édilité dont j'aime mieux ne pas qualifier la conduite. On ne doit jamais abattre ses arbres, sinon dans les cas d'absolue nécessité et quand il est bien prouvé qu'ils ont atteint depuis longtemps le _maximum_ de leur développement possible, et qu'ils ne peuvent plus que dépérir. Et encore.
Je vais vous dire, à ce propos, un des plus violents sentiments de haine que j'aie éprouvés dans ma vie. Vous savez que mon pays est charmant; que l'eau y jaillit de partout en ruisselets délicieux; que les teintes du ciel, de la prairie et des feuillages y sont fines et toujours un peu pâles, comme dans un paysage élyséen de Puvis de Chavannes; et qu'enfin, à défaut de grands bois, il y a des arbres en quantité, par bandes ou par bouquets. Mais autrefois il y en avait bien davantage, et c'était encore plus beau. Or, j'eus la douleur de constater, voilà quelques années, pendant mes vacances, qu'on en avait abattu des rangées entières dans les prés qui bordent la Loire. Je n'avais jamais songé à demander qui en était le propriétaire. J'appris que c'était un monsieur qui vivait à Paris; je sus qu'il y faisait la fête et que c'était pour la continuer qu'il découronnait les rives de mon fleuve.
Je me mis à haïr cet homme. Longtemps le misérable poursuivit son oeuvre impie: chaque année, de loin, sans se montrer, le lâche me volait de nouveaux arbres, de nouveaux coins de verdure. Je me représentais la parure chaste et sacrée de la terre gaspillée en débauches lugubres, dévorée là-bas par l'imbécile troupeau des maquillées; et j'enrageais!... Si j'avais été poète, j'aurais mis cela en vers, ce qui m'eût soulagé. Très sérieusement, cet homme que je n'avais jamais vu, et qui n'est peut-être pas un méchant garçon, est un de ceux à qui j'ai souhaité le plus de mal. Et je ne sais pas encore, à l'heure qu'il est, si je lui ai pardonné.
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G..., 10 juin.
MA CHÈRE COUSINE,
Je viens de lire le discours de M. de Vogüé et celui de M. Rousse. L'un de ces deux discours est fort beau. Mais j'ai vu, dans l'un et dans l'autre, que la périphrase sévit toujours à l'Académie, et qu'elle va même couramment jusqu'à la devinette. C'est une rage, dans cette boîte-là, de ne jamais appeler les gens par leur nom. On pourrait en faire un jeu pour les heures de pluie à la campagne: le jeu des charades académiques.
En voici quelques échantillons:
«... Il fut grand-maître de l'Université, il est votre confrère; son nom est devenu dans notre pays le synonyme des meilleures vertus, etc...»
Qui est-ce, ma cousine?
Je ne vous dissimulerai pas que c'est M. Duruy. Mais il me semble que ce n'est pas très aimable pour M. Jules Simon. Car lui aussi est académicien et ancien ministre de l'instruction publique; et si ce n'est pas lui qui est désigné ici, c'est donc qu'on ne trouve pas que son nom, à lui, est «synonyme des meilleures vertus»? Voilà qui est bien malhonnête!
Je poursuis:
«M. Nisard inaugurait un genre... Il nous était réservé de le voir renouveler par un ami de Cicéron, un commensal de la maison d'Horace.»
Ça, c'est M. Boissier. J'aime mieux vous le dire tout de suite, car enfin une paysanne exquise comme vous êtes, et qui n'a jamais tenu de salon littéraire, n'est vraiment pas obligée, à ce jeu-là, de deviner à tous coups.
Et quel est «le Français qui a donné le modèle et fait le présent à l'Angleterre d'une histoire organique, baignant de toutes parts dans la vie nationale»?
Ça, c'est M. Taine.
Je passe au discours de M. Rousse:
Quel est le «grand citoyen» qui, après la guerre, «rassemblait à la hâte les épaves de nos désastres?»
Je crois, ma cousine, que vous serez assez forte, ici, pour nommer M. Thiers.
Et quel est «le nom écrit par la France sur le seuil de deux mers»?
Réponse: M. de Lesseps.
Et «le nom écrit par la Russie, à Samarcande, sur la limite de deux mondes»?
Réponse: le général Annenkof.